‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · IO HUON · texte numérisé non relu

IO HUON

gner : à peine ftit-il à ciaq cents toises , qu Huqu aperçut le gouffre élancer ses eaux , et des brandons ( 1 ) de feu entremêlés avec les flots qui s^élevaient jusqu'aux nues. Bientôt un courant rapide porta le vaisseau en avant avec la plus grande rapidité; et le pilote, abandonnant le gouvernail, crut qu'il allait être submergé.

Cependant la force du courant diminuant peuài-peu, le vaisseau &t porté dans une mer profonde et tranquille, sans que le pilote pût reconnaître la route qu'il devait tenir; et pendant plusieurs jours il ne put diriger le vaisseau quà l'aventure.

L'auteur du roman emploie ici la même fable que nous trouvons dans presque tous les romans contemporains, et dont l'idée est* peut-être due aux contes arabes (i).

Malgré la direction des voiles , le vaisseau d'Huon fut alors entraîné vers une côte élevée qu'on découvrait à l'horiaton. D'heure en heure il fut porté vers cette côte avec plus de rapidité ; et le pilote effrayé y découvrit ime haute montagne

(i) Ces brandons de feu, que l'auteur dit s'élancer du sein de la mer avec les eaux, font présumer qu'il avait connaissance des volcans sous les eaux qui ont formé deux des îles Açores , et celles de Strombolin , de Lipari et de Santorin.

(ij Le conte de la Montagne d'aimant, qu'on a déjà vu dans la Fleur des Batailles^ se retrouve en effet dans les Mille et une Nuits. P.

DE BOftBiEAllX. 2ft

noire, qu'il reconnut pour être la montagne d*aimant. Il apprit , avec désespoir, au duc de Bordeaux et à l'équipage le péril inévitable qui leur annonçait une mort certaine ; et le vaisseau , sillonnant la mer avec la rapidité d'une flèche , vint s'enfoncer au milieu des débris d'un grand nombre d'autres vaisseaux, et se briser contre les rochers dont la côte était hérissée. Huon seul inaccessible à la peur, et prévoyant ce moment fatal, s'était emparé d'une antenne dont il se servit pour s'élancer sur les rochers au moment où le vaisseau se brisa piar la violence du choc. Après être revenu de cette horrible secousse, il eiit le courage de marcher long-temps entre des précipices afficeux , et parvint enfin dans une profonde vallée, où, ne voyant aucune habitation, il ne trouva de ressources contre la faim que des fruits sauvages. Il espérait, en suivant le fond de la vallée, trouver une issue, et pénétrer dans un pays moins stérile et plus ouvert ; mais bientôt son espérance fut trompée en voyant la fin de la vallée terminée par le demi-cèrcle que formait une montagne encore plus élevée que celle d'aimant.

C'est dans cette cruelle position que l'auteur laisse Huon pour retourner à la belle Esclarmonde, assiégée dans Bordeaux par l'armée de l'empereur. Gérasme fait de vains efforts pour la défendre ; ce brave et ancien chevalier périt dans une sortie ; la garnison soutient à peine le premier assaut, et parle aussitôt de se rendre. Esclarmonde confie sa

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fille clairette à Bernard, Tun de ses chevaliers, et cousin d'Hiion, qui sort la nuit du port dans une barque légère, et la conduit à Tabbaye de Cluny : il la remet dans les bras de son grand oncle. Esclarmonde ranime la garnison , et prend elle-même les armes pour défendre la brèche ; Tassaut est donné de toutes parts; la résistance des Bordelais est vaine, les Allemands les forcent, les passent au fil de l'épée, et leur duchesse est prise et conduite à la tente de l'empereur Thiéry. Celui-ci, quoique déjà fort vieux, ne put voir la belle Ësclarmonde sans lui rendre les armes ; et bientôt ses soins empressés apprirent à la duchesse que son vainqueur était son amant. Occupé de cette belle passion, Thiéry reprit, peu de jours après, le chemin de Mayence; il y amena la duchesse de Bordeaux, et employa tous les moyens de lui plaire et d'adoucir sa captivité. A peine fut-il arrivé dans Mayence , que , ne pouvant résister à la violence de son amour ^ et prévoyant bien qu'Esclarmonde ne se rendrait point à ses vœux, tant qu'elle conserverait l'espérance de revoir Huon de Bordeaux, il fit courir le bruit de la mort de ce prince. Un capitaine de vaisseau, nouvellement arrivé d'un long voyage sur les côtes d'Asie, vint à la cour de Mayence, et déposa que, témoin du naufrage d'Huon de' Bordeaux, il avait vu le corps de ce prince rejeté par les flots sur le bord de la mer.

Ësclarmonde reçut cette fausse nouvelle avec

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un désespoir que rien ne put calmer. Thiéry crut devoir paraître partager sa douleur, et fat longtemps sans oser lui parler de l'amour dont il brûlait pour elle; mais à la fin ne pouvant plus se contraindre au silence, il saisit un moment qu'il crut favorable pour lui offrir son empire et sa main. Esclarmonde refasa ses offres, en le suppliant de la laisser tout entière à ses regrets. Thiéry ne se rebuta point, et crut qu'avec le temps les dispositions de la duchesse lui deviendraient pins favorables. Mais bientôt, importunée par les pressantes instances de Thiéry, elle x espéra de s'en affranchir par la faite. Une de ses femmes, dont l'esprit et la fidélité lui étaient connus , fut chargée par elle de gagner le patron d'une barque propre à suivre le cours du Rhin, et à voguer sur la mer. Le patron feignit d'écouter cette proposition, et la trahit. Thiéry, profitant de l'avis, fit semblant de favoriser lui-même les mesures que la duchesse prenait pour sortir la nuit du palais; mais il la fit arrêter au moment où elle était prête à monter sur la barque.

La fuite de la duchesse fut traitée de criminelle ; elle fut enfermée dans une tour ; et Thiéry labandonnant , en apparence, à la solitude et à la crainte d'un avenir sinistre, prit sur lui de laisser écouler près d'un mois sans la voir. Au bout de ce temps, il espéra qu'abattue par tout ee qu'elle venait d'éprouver, elle serait moins rebelle à ses instances. Il alla la voir dans la tour,

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et lui renouvela Toflre de partager son trône avec elle, et de lui donner sa main. Esclamfionde mit alors plus de fermeté « de hauteur et de dédain dans ses refiis ; et le vieux Thiéry, perdant tout espoir, sentit bientôt la haine succéder à Tamour, et il la fit enfermer plus étroitement. Six mois s'écoulèrent sans que rien ébranlât la coitôtancede la duchesse.

Thiéry fit partir alors un de ses neveux, qu'il destinait à lui succéder, pour aller recueillir le tribut qu'il avait imposé aux Bordelais et aux autres habitants de la Guienne. Ce neveu, suivi d'une troupe avide , traita Bordeaux et la Guienne avec la plus grande rigueur; il en rapportait des richesses immenses, lorsqu'à son retour il fut attaqué par le bon abbé de Cluny, qui, s'ctant mis à la tête des vassaux de son abbaye , avec le chevalier Bernard , l'attendait à son passage. Ber nard tua de sa main le neveu de l'empereur , dont le détachement fut taillé en pièces. Toutes le& dépouilles de la Guienne furent reprises et déposées dans l'abbaye de Cluny, où la jeune et charmante Clairette croissait, embellissait tous les jours, et recevait, sous les yeux de scm grand oncle, une éducation digne de sa naissance. Quelques cavaliers allemands, échappés de l'action où le neveu de l'empereur avait perdu la vie, portèrent la nouvelle de sa mort à Mayence. Thiéry , furieux de ce dernier échec, et ne cherchant que roccasion de satisfaire sa vengeance , et la haine qu £sr

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clarmonde lui avait inspirée par ses refus ^ fit assembler son cofiseil, et la fit ccmdamner, par représailles, à être brûlée vive, comme victime de lattetitat de l'abbé de Gluny. Cette oruelle senteoce allait être exéeulée^ lorsque le roi de féerie Oberon^ ému par la pitié comme par la tendresse qu'il conservait pour Huon de Bordeaux, envoya Gloriand et Malembrun au secours d'Es^ clarmonde. Ces deux fidèles émissaires, sous la forme de deux chevaliers couverts d'armes étin*celantes , parurent dans la plaine où l'on avait dressé l'appareil du supplice. Ils taillèrent en pièces le détachement qui voulut s'opposer à leurs premiers efforts; ils reversèrent le bûcher, dé* lièrent Esùlarmonde, eè^la conduisant à Thîéry: Apprends, dirent -ils à cet empereiu*, apprends à respecter une princesse innocente et vertueuse, quOberon prend sous sa garde; fats -lui rendre les soiiis et les honneurs qui lui sont dus ^ et sois sûr de périr par la mort la plus funeste , au moment où l'on attenterait à sa vie ou à son honneur. À ces m<^ , Gloriand et Malembrun parurent étineelants de kimîère, s'élevètent de terre, et dii»parurent dans le tague des airs.

Thiéry, n'osant résister aux ordres d'Oberon, dont il connaissait le pouvoir, fit conduire la duchesse dans nn de ses palais, éloigné de celui qu'il habitait. £lle y fut traitée selon sa naissance et son rang ; bientôt même son cœur se rouvrit à de nouvelles espérances. Une des femmes que

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l'on avait placées près d'elle pour la servir, touchée des larmes, des grâces et de la douceur de la belle Ësclarmonde , vînt un matin la trouver dans son oratoire, où, les yeux baignés de larmes, elle déplorait ia mort de son époux. Rassurez-vous, madame , lui dit cette femme; peut«4tre le ciei conserve-t-il celui que vous pleurez , pour le rendre bientôt à vos vœux : sœur du capitaine de vaisseau, qui vous annonça sa mort, je sais par lui que ce ne fut que par les ordres secrets de Tempereur qu'il parla/ et qu'il ignore absolument quelle est la destinée de votre époux. A ces mots, la duchesse l'embrassa tendrement ; et , se jetant à genoux pour remercier l'Être suprême, des larmes plus douces et les vœux les plus ardents exprimèrent le sentiment délicieux qui remplissait son ame.

L'auteur laisse Ësclarmonde dans cette position plus heureuse, pour retourner dans l'île de la montagne d'aimant.

Huon , après avoir épuisé ses forces pour monter sur la montagne escarpée , espérant trouver audelà un pays habité , reconnut avec une sorte de désespoir qu'il était dans une île inaccessible de toutes parts. Il aperçut sur cette montagne un beau château, mais qui paraissait inhabité, les ronces et des halliers ayant presque rempli le chemin qui y conduisait. Cependant Huon, pressé par la faim, grimpe, arrive, et entre dans ce château qu'il trouve absolument désert; il y passe

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plusieurs jours sans y trouver que quelques fruits sauvages sur les arbres d'un jardin qui paraissait être depuis long-temps en friche. Ce ne fut que le neuvième jour qu'il aperçut une trappe avec cette inscription : Quiconque osera pénétrer sous cette trappe^ Vame souillée de (Quelque crime ^ y trouvera la mort; mais le chrétien aimé de Dieu peut y descendre ax^ec CQitfiance. Huoh , implorant la miséricorde du Très-Haut , leva la trappe , descendit , par un esealier commode qu'elle cachait , dans un riche salon, rempli de toutes sortes de provisions et de mets délicieux : des mains invisibles semblèrent aussitôt le servir; et, lorsqu'il eut réparé ses forces , il se sentit doucement entrsdné dans une chambre richement meublée , où le sommeil acheva de le rétablir dans son état naturel. Il passa quelques jours dans ce château, et sans cesse il regardait vers la mer. Il cherchait vainement les moyens de sortir de ce lieu solitaire , lorsqu'il vit un gros vaisseau , entraîné rapidement vers la montagne, se briser contre les rochers avec un bruit horrible. Peu de moments après, une barque surchargée de monde parut s'approcher beaucoup plus lentement; il remarqua même que les passagers, connaissant le danger, avaient prévenu la violence du premier choc, en opposant leurs avirons; et que, quoique la barque se fut renversée en abordant, ils descendaient heureusement sur le rivage de l'île.

Huon .vint promptement à leur secours ; et ,

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jugeant à leurs habits qu'ils étaient de di£Eérentes natiout , il leur demanda quelle était leur croyance. Une partie, portant une main à son turban, s'écfia Allah ! Allah ! Un vieillard vénérable , se jetant à genoux avec le reste de l'équipage , répondit : Nous croyons en l'Homme-Dieu , qui naquit et qui mourut pour nous. A ces mots, Huon embrasse le vieillard, qui se fait reconnaître pour l'évéque de Milan, et qui lui dit que, revenant du saint sépulcre , et son vaisseau dérivant par une tempête affreuse , il a sauvé uile partie de l'équipage d'un vaisseau turc, qu'il avait vu submerger sous ses yeux. Huon le consola , lui conta son aventure, et lui fit espérer le secours céleste. Il le conduisit au château, suivi de ses plus fidèles serviteurs, qu'il renvoya chargés de vivres pour ceux qui étaient restés sur le rivage ; mais ayant fait lire l'inscription à l'évéque, il lui conseilla d'exhorter les Turcs à recevoir le baptême. L'é^ véque s'acquitta de ce soin avec zèle. Quelques Turcs , persuadés par la vérité de ses instructions, promirent de se faire chrétiens : dix d'entre eux persistèrent dans leurs erreurs; pressés par la faioa, ils promirent quelques heures après d'obéir ^ maB ce ne fut que des lèvres qu'ils en prononcerait le serment. A peine les vivres qu'Huon et l'évéque de Milan leur distribuèrent eurent-ils touché leurs lèvres, que ces dix Turcs tombèrent tnorts. Tous les autres jouirent des bien&its du ciel, et furent fidèles à leur promesse. Le lendemain, ils étaient

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prêts à jouir des mêmes secours , lorsqu'ils furent effrayés par l'aspect horrible d'un griffon , qui , planant un moment dans les airs , fondit tout-àcoup sur un des dix morts de la veille , et s'envola en le tenant lié dans ses serres. Le lendemain et le jour suivant, le même griffon reparaissant, et ayant chaque fois emporté l'un des cadavres, Huon ^ ne pouvant trouver aucun moyen de sortir de cette île , eut l'audace d'imaginer de se faire emporter par le griffon. Ce fut en vain que l'évéque de Milan fit tous ses efforts pour l'en détourner. Huon se couvrit de deux forts hauberts l'un sur l'autre, et portant son épée nue couchée sur l'une de ses côtes , il s'étendit et se plaça , la face contre terre , au nombre des morts qui res* taient encore. Lcf griffon revint en effet, et, choisissant Huoi^ comme la proie qui lui parais<sait la. plus grosse , il le saisit avec ses longues sen*es, et l'emporta dans les airs (i). Pendant quelques heures, Huon ne vit que le ciel et la mer; il souffrit des douleurs cruelles, qu'occasionnait la pointe des serres qui pénétraient au travers des mailles de ses hauberts ; il aperçut enfin une montagne qui s'élevait ju&que dans les nues ; et le vol du griffon redoublant d'impétuosité, il fut en peu d'instants porté sur le sommet de la montagne, où le griffon le laissa tomber * ■' ■ ■ — -- ^ ■ - -- ■■>..-■

(i) Siiidbad le Marin , dam leâ Mille et une Nuits, se sert du même moyen pour sortir de la vallée des diamants. P.

assez doucement, et reprit son vol vers une autre montagne qui s'élevait à quelque distance.

Huon se remit bientôt du léger étourdissement occasionné par sa chute ; il commençait même à parcourir le sommet de cette montagne , lorsque trois autres griffons bien moins gros que le premier vinrent, les ailes déployées, fondre sur lui. Il reçut l'un des trois sur la pointe de son épée, et le fit tomber mort; les deux autres le renversèrent , et cherchaient à rompre les mailles de ses hauberts pour le déchirer: Tintrépide Huon, se relevant avec force , leur porta des coups terribles, et parvint à les tuer. Aux cris que ces monstres firent en mourant , le grand griffon arriva, et fondit avec la rapidité d'une flèdie pour l'enlever ; mais Huon , esquivant sa première atteinte, lui coupa. une patte: et, malgré les coups de bec qu'il ne put éviter dans le combat, il parvint à lui fendre la tête. Épuisé par la fatigue et par le sang qui coulait de ses blessures , Huon aperçut une fontaine , vers laquelle il se' traîna pour apaiser sa soif. Cette fontaine était ombragée par des arbres couverts des plus beaux fruits; l'eau qui coulait était pure, et le sable et les cailloux que cette eau transparente couvrait brillaient du feu des diamants. Huon délace son casque , puise de l'eau : à peine a-t-elle touché ses lèvres, que son sang cesse de couler, ses blessures se ferment, et ses forces sont réparées; il les sent redoubler en mangeant des fruits qu'il

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cueille. Il parcourt le sommet de la montagne : jamais la nature ne parut plus riche et plus brillante à ses yeux; les fleurs et les fruits parfumaient Tair. Huon enchanté , et dans une douce rêverie , se croyait transporté dans le jardin où la puissance et la bonté divines avaient placé notre premier père. Il ne sortit de cet état d'admiration, que pour écouter une voix douce qui frappa son oreille, et lui dit ces mots : Rends grâces au ciel, qui, récompensant tes vertus et ton courage , t'a fait parvenir à la fontaine et à l'arbre de Jouvence. La puissance divine te permet de cueillir seulement trois pommes de cet arbre; elles ont le pouvoir de rendre les forces et la beauté de la jeunesse au vieillard le plus accablé par le poids des années; tu sauras les employer utilement. Fais une provision des autres fruits de ce verger; descends sur la droite par ce chemin qui te conduira sur le bord d'une rivière. Tu reverras un jour Esclarmonde et Clairette; monte sur l'esquif que tu trouveras amarré sur le rivage; abandonne- toi, plein de confiance, aux soins paternels de la providence.

Huon se prosterna pour rendre grâces à l'être suprême : il obéit ; et bientôt , parvenu sur le bord de la rivière, il trouva l'esquif le plus superbe, enrichi par l'or , l'ivoire et les pierreries les plus brillantes. Il s'embarqua, et se laissa aller au cours de la rivière , qui , d'heure en heure , lui parut augmenter de vitesse. Après avoir na-

aait Huoir

vigué pendant deux jours, le lit de lanyière lai parut se rétrécir de plus en plus, jusqu'à Tarcade (l'un canal souterrain où Tesquif vogua plus rapidement, et où le jour disparut bientôt à ses yeux. Huon resta une semaine entière dans cette obscurité, vivant des fruits qu'il avait apportés (lu verger de la montagne. Au bout de ce temps, la barque s'étant arrêtée dans un tournant, Huon fut très surpris de voir que l'eau paraissait brillante d'une lumière qui n'était point celle dp jour : bientôt il s'aperçut que cette lumière provenait des cailloux du fond de la rivière , peu profonde à l'endroit où l'esquif s'était arrêté. Il profita de ce moment, pour remplir à moitié le fond de l'esquif de ces cailloux brillants; et, donnant ensuite un coup d'aviron, il fit rentrer l'esquif dans le courant , qui l'entraîna plus rapidement que jamais. U entendit alors , au-dessus de la voûte qui le couvrait, un murmure e£Eroyable, tel que celui des vagues agitées, et des torrents roulant du faite des montagnes. Mais rien ne put altérer son courage et sa foi : l'un et l'autre redoublèrent, lorsqu'une lumière éloignée se fit entrevoir; et, quelques heures après, l'esquif sortit de dessous cette longue voûte, pour entrer dans une mer profonde et tranquille, qu'il reconnut pour être celle de Perse. Les voiles de l'esquif, ployées jusqu'alors, s'enflèrent d'elles-mêmes, et le se(X>nd jour, au lever du soleil, le vaisseau vint

aborder dans le port de Tauris (i). Un vieux et puissant amiral donnait des lois à ce riche pays; et Tauris était la capitale qu'il se plaisait à habiter. Un grand concours de peuple et de mariniers s'avance pour admirer la richesse du vaisseau : quelques étrangers se mêlent avec eux; et bientôt le chevalier Bernard , qui s'était mis en quête de son cousin , accompagné de deux autres cheval iera de Guienne, reconnaît Huon, et vole entre se» bras. Pendant qu'ils se rendent compte mutuellement de tout ce qui les intéresse, le vieux amiral, averti de l'arrivée du riche esquif, envoie chercher l'étranger. Vassal, dit l'amiral au duc de Bordeaux, tu me parais étranger, et de différente religion que la mienne. Si tu veux être reçi^ dans mes états , commence par me payer le tribut que tu me dois. Seigneur, lui répondit Huon, rien n'est si juste, et je m'y suis préparé. A ces mots , il tire d'une bourse une escarboucle et un diamant vert , d'une grosseur prodigieuse» Bernard venait de lui faire connaître le prix et les vertus de ces deux admirables pierreries, qui étaient du nombre de celles dont il avait chargé son esquif pendant sa route souterraine. Celle-ci, continua le duc de Bordeaux, a la propriété de

(i) Trait d'une extrême ignorance en géographie. Tauris csl en Perse , au milieu des terres , assez loin de la mer Caspienne, et encore plus de la met* Noire et du golfe Persique*

garantir celui qui la porte de toute espèce de poisons et d'enchantements ; celui qui sera possesseur de l'autre n'aura plus à craindre de périr ou par le fer ou par le feu. Daignez, seigneur, les accepter toutes deux pour mon premier hommage, f

L'amiral, qu'une longue expérience rendait connaisseur dans les ouvrages de la nature , comme dans la connaissance des hommes, admira la richesse de ce présent, et crut y reconnaître quelque chose de surnaturel. Ce vieillard vénérable, qui rendait ses sujets heureux depuis près de quatre-vingts ans , en était adoré. Sa justice , ses mœurs douces , étaient célébrées dans l'Asie : il ne manquait à tant de vertus réunies, que d'être éclairées par les lumières d'une religion divine. Noble étranger, répondit -il à Huon, le présent que vous me faites vaut plus que les quatre meilleures cités de mes états ; mais je désire le reconnaître : passez dans mon cabinet, ouvrez-moi votre cœur, et croyez, de ce moment, que votre confiance vous acquerra l'ami le plus zélé.

Huon éprouva en ce moment, pour ce vénérable vieillard , ce sentiment secret qui nous prévient et qui nous attache : il n'hésita pas à lui raconter toutes ses aventures. L'amiral fut attendri ; la même sympathie parlait dans son cœur, en écoutant tous les malheurs qu'Huon de Bordeaux venait d'éprouver. Que ne suis -je encore en état de porter les armes! dit-il au duc de Bordeaux;

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je vous conduirais moi-même à Mayence , à la léte de cent mille hommes, pour délivrer l'épouse chérie dont la captivité fait couler vos larmes. Les glaces de l'âge m'empêchent seules de prendre le commandement de l'armée que je vais assembler pour marcher sous vos ordres... Ah ! seigneur, dit Huon en se jetant à ses genoux, vous pouvez faire encore plus pour mon bonheur. Votre ame vertueuse mérite de connaître et d'aimer le Dieu que j'adore. Voyez de quels affreux périls son pouvoir a su me tirer. Ah! seigneur, croyçz un serviteiur fidèle, pénétré des vérités de la religion qu'il vous annonce. Croyez qu'il n'est rien qui soit impossible à la puissance de mon Dieu, comme à sa bonté. J'ose vous annoncer de sa part le plus grand des bienfaits^ si vous renoncez à la foi de votre faux prophète , pour embrasser celle d'un Dieu qui voulut naître et mourir pour nous. S'il faut des miracles pour vous persuader, reconnaissez tous ceux qu'il a faits pour un faible pécheur tel que moi. Sachez que si vous élevez votre ame à Faimer et à lui rendre le culte qui lui eât dû, sa puissance, que rien ne peut borner, peut effacer en un instant ces rides imprimées sur votre auguste front , et lui rendre la fraîcheur et la sérénité de la jeunesse.

L'amiral, surpris des grandes promesses qu'Huon (\e Bordeaux osait lui faire, ne balança pas à lui promettre qu'il embrasserait la religion de ce Dieu

Gnérin de Montglave , etc. 1 ^

aa6 fluoN

bienfaiteur. Faites assembler toute votre cour, lui dit Huon, et les principaux chefs de vos armées; t;*est en leur présence que je vais implorer pour vcKis les bienfaits du Dieu dont ils vont connaître toute la puissance. Sur-le^-charop l'amiral de Perse exécute ce que le duc de Bordeaux lui prescrit ; et lorsque ses principaux sujets sont assemblés, il monte avec Huon sur un théâtre élevé, d'où cette nombreuse assemblée pouvait le voir. Alors Huon , se prosternant à genoux , adressa la plus ardente prière au ciel ; et faisant le signe de la croix sur l'une des trois pommes qu'il avait cueillies : C'est au nom d'un Dieu crucifié que je vous la présente, dit-il à l'amiraK Ce prince lève les yeux, mange la pomme, et sur-le-champ ses rides s'effacent , ses cheveux et sa barbe blanche reprennent leur couleur , ses dents et ses forces renaissent, et l'amiral, à la vue de ses sujets, revient à l'âge de trente ans. Un miracle si frappant convertit à l'instant l'amiral et ses sujets; ils s'empressèrent tous également de recevoir les eaux salutaires du baptême; et , regardant Huon comme son bienfaiteur, l'amiral, plein de reconnaissance , rassemble dans peu de jours une armée formidable, pour aller délivrer la belle Esclarmonde.

La flotte que l'amiral avait sur la mer Noire étant prête , il la fit diriger vers la forte ville d'Angorie , dont le peuple était le plus cniel ennemi des chrétiens. Un coup de vent ayant ap-

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proche le vaisseau d*un rocher élevé qui dominait sur une île , fluon apprit que ce Heu se nommait fe désert d'AbîlIant , et que nul chrétien ne pouvait en approcher sans perdre la vie. C'en fiit assez pour animer son zèle et son courajs^ ; et , malgré les pHères et les remontrances de l'amoral , il s'embarqua sût une chaloufpe , et se fit descendre siir le bord de 111e. A peiùe y fut-il arrivé , qu'un nouveau coup de vent éloigna la flotte de Tamiral; et la chaloupe s'étant brisée contre les roches, Huon demeura seul , sans autre ressource que sa constance et sa foi. Il passa lé i*este du jour à monter sur la montagne, et se retira sous un rocher pour passer la nuit.

S'étant mis en marche dès lii pointe du jour ^ il parvint au sommet de la montagne , qui formait uhe grande surface plane. Huon là parcourut quelque temps sans rien voir d'extraordinaire; à la fiti il aperçut un gros tonneau couvert de cercles de fer, qui roulait avec autant dé bruit que de rapidité sur cette petite plaine : il s'avança pour lé voir passer de plus près ; il entendit sortir dés gémissements ; et, trouvant un gros maillet de fer à ses pieds, il s'en servit pour arrêter le tonneau. Une voix plaintive s'écria : Qui es -tu, toi qui calnies un instant mon supplice? Je suis un homme , dit Huon , qui te conjure par le Dieu vivant de me dire qui tu es, et si je peux te donner du secours. Oui, tu le peux, répondit la voix avec plus dé force; prends ce maillet de fer,

brise ce fatal tonneau, tu me délivreras; et je te promets, en récompense, de te tirer de cet horrible désert. Comment t'y prendras-tu? dit Huon. Je te ferai descendre par un sentier à gauche, jusqu'au bord de la mer, où nous trouverons un démon qui m'attend depuis long - temps , et qui nous fera traverser , dans son esquif, le bras de mer qui nous sépare de la terre. Mais , dit aussitôt Huon, tu ne m'as point répondu jusqu'ici sur ton sort, ton nom, et le pouvoir qui te retient dans ce tonneau. Âh ! dit la voix , je suis le malheureux Caïn : pour me punir du meurtre de mon frère , l'éternel m'enferma dans cet horrible coffre plein de serpents et de pointes ardentes , dont je suis déchiré sans pouvoir mourir. Mais tu m'as promis ton secours ; sers-toi de ce maillet , et dépêche-toi de me délivrer. Je m^en garderai bien, répondit Huon ; je n'irai point contre la volonté du Très -Haut. Ah! traître, dit Gain, pourquoi me l'as -tu donc promis? Huon, pour toute réponse , lâcha le tonneau , qui , roulant avec plus de rapidité que jamais , le mit bientôt hors de portée d'entendre les hurlements et les imprécations de ce fratricide.

Il ne négligea cependant pas les notions qu'il en avait reçues; et, prenant le maillet sur son épaule , il descendit au bord de la mer , où le démon , le prenant pour Caïn , le reçut dans sa chaloupe, traversa le bras de mer, et le fit aborder sur une côte voisine d'Angorie.

L'amiral de Perse formait déjà le siège de cette place ; Huon le rejoignit au moment où les troupes se disposaient à donner un assaut général. Le brave Huon les conduisit à la brèche, sur laquelle il arbora de sa main l'étendard de la croix; et la ville emportée, et le reste du pays soumis, laissèrent un passage libre à l'amiral de Perse, pour marcher vers Mayence.

Chemin faisant. Fauteur les conduit à Jérusalem : ils visitent le saint sépulcre : Huon combat et tue le Soudan d'Egypte , qui l'envoie défier. La flotte de Famiral de Perse le descend à Marseille ; et Huon , ne voulant pas porter la guerre en Europe, met toute son espérance dans les secours du ciel, remercie l'amiral, s'en sépare; et suivi de Bernard, de ses deux compagnons, et d'un mulet qui porte une partie de ses pierreries, il descend sur les côtes de France.

Huon partit le lendemain de Marseille, et prit la route de Cluny. H laissa croître sa barbe; et, quand il fut à l'avant -dernière journée de sa marche, il fit rester Bernard et sa suite en arrière, et se présenta, sous l'habit d'un pauvre pé-' lerin, à la porte de l'abbaye. L'abbé de Cluny se faisait un devoir de donner l'hospitalité à tous les pèlerins : mais il n'en arrivait aucun qu'il ne lui fît raconter tout ce qu'il avait vu pendant le cours de son pèlerinage, dans l'espérance qu'il lui donnerait des nouvelles de son neveu. Huon, attentif à déguiser sa voix , et plus encore à ca-

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cl^er sa tiendre émotiou ep revoyant cet onple qui lui était si cher, jet qui é^ait accablp p^ le poids des années, lui raconta quelques-unes de sçs aventures, sous un autre pom que le sien; il l'assura qu'il avait vi^ le duc Huon de Cordeaux, et qu'il avait été {témoin du rajjsunissement de l'amiral 4^ Perse. Le bon abbé et ses religieux n'y purent ajouter foi , et commençaient à prendre le pèlerin pour up aventurier impudent. Huon soutint la vérité de son réci^ , en leur disapt : Ce miracle arriva par Is^ vertu d'une pomme à peu près semblable ^ celle que voilà, plut au ciel, ajouta-t-il , que celle-ci put produire le mémp effet sur monseigneur l'abbé! jamais elle ne pourrait étr^ mieux employée. Le vieux abbé sourit, prit 1^ pomme, et fut étonné du parfum délicieux qu'elle répandait. Huon le presss^ fïp la manger avec de si vives instance^, que le bop vieillard up put le refuser. Quel fut son étpnnement et celui des religieux, lorsqu'ils aperçurent un changement aussi spudain que pelui qt^e l'amiral avait éprouvé ! L'abbé de Cluny se retrouva à l'âge de trente ans, plpin ^e; force et de santé. Son premi^r mouvement fut de rei^dre grâces au ciel , et le second de regarder plus attentivement le pèlerin qui devenait son b^çpfaiteur. Ah! mon cher neveii, tout a^tre que vpus, s'écria- t-il, aur^jit-il pu me faire un aussi grand sacrifie^? Huon se jette entre ses bras, et des cris d^ joie, de surprise et d'admiration, s'élèvent de to\ites parts.

I>£ BORDEAUX. %'it

La belle Clairette accourt à ces cris; elle v<Mt Huon, que l'abbé tient serré sur son sein : son cœur parle; elle ne doute plus que ce ne soit son père ; elle se jette à ses genoux qu'elle embrasse et qu'elle mouille de ses larmes : llieureux Huon la relève, l'embrasse à son tour, et dans ce moment le souvenir de toUs ses malheurs est effacé.

L'abbé de Cluny, fier de sa naissance, de son pouvoir et 'de ses forces qui venaient de renaître, voulait prendre la résolution de rassembler ses troupes, de demander au roi de Bourgogne le secours que le suzerain devait à ses grands vassaux, lorsqu'ils étaient injustement attaqués dans leur personne ou dans leurs possessions, et d^ marcher, à main armée, à Mayence, pour redemander Ësclarmonde à Thiéry. Mais Huon de Bordeaux, pénétré de confiance dans les secours d'une providence qui semblait l'avoir toujours conduit, et qui l'avait tiré des plus grands pé*rils, supplia son oncle de le laisser partir seul pour Mayence, sous son même habit de pèlerin; et le pria de ne faire avancer les troupes qu'il allait rassembler, que sur la frontière qui séparait la Franoe de la Germanie.

Dès te lendemain il part effectivement seul, n'ayant d'autres armes que son bourdon , et muni seulement de quelques légères provisions, de deux pierres précieuses d'un prix inestimable , et de la troisième pomme qui lui restait des trois qu'il

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avait cueillies sur l'arbre de Jouvence. Huon arrive dans les faubourgs de Mayence , la veille d'une grande fête : il apprend que l'empereur doil la célébrer avec magnificeijce , et en répandaut des bienfaits sur les gens malheureux qui viendront implorer ses secours; il apprend même que ce prince s'est fait une loi d'accorder un don, tel qu'il puisse être, au premier qui se présentera sous ses yeux dans la chapelle , à la fin de son oraison.

Une des deux pierres qu'Huon avait apportées avait le pouvoir de rendre invisible celui qui la portait à nu sur son sein : il se sert de cette pierre; il traverse le palais de Thiéry, passe au milieu de ses gardes , et se place dans le coin de la tribune de l'empereur, dès que la chapelle est ouverte.

Thiéry , supporté par deux chambellans , et n'ayant plus qu'un reste de vie, après avoir régné près d'un siècle, se place dans sa tribune, fait son oraison, après laquelle il ordonne qu'on ouvre les portes à ceux qui viendront se présenter. Huon saisit ce moment ; il ôte la pierre qui le rend invisible ; il prend l'autre dans sa main qu'il élève, et se jetant aux genoux de Thiéry : Seigneur, lui dit -il, l'homme le plus malheureux vous requiert le don que vous avez promis d'accorder, et vous offre celui-ci. L'empereur, ébloui par l'éclat et la beauté dexette escarboucle , dont il connaît à l'instant le prix et les propriétés, re-

lève Huon , et lui dit ; J'atteste le ciel qu'il n'est rien que je ne t'accorde. Sire , reprit Huon en se jetant une seconde fois k ses genoux, commencez donc par me pardonner le sang que j'ai versé , et tous les griefs que vous pouvez me reprocher. Pèlerin, dit l'empereur, ta demande m'étonne; mais je serai fidèle à mon serment : poursuis , je te pardonne; mais apprends-moi donc quels sont ton état et ton nom. Ah ! sire, lui répondit Huon, je suis ce malheureux Huon de Bordeaux , dont vous avez conquis et ravagé les états, et dont vous tenez l'épouse prisonnière. Rendez-la-moi , sire; rendez-nous nos états; oubliez le crime que Raoul avait commis, et dont le ciel le punit par ma main; et recevez-nous et tous mes sujets au nombre de vos serviteurs les plus fidèles.

L'empereur Thiéry , frappé de voir à ses pieds ce grand prince , qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer comme un héros, et touché de voir la confiance qu'il avait dans sa religion et sa générosité , relève Huon , autant que ses faibles bras peuvent le lui permettre : Oui, duc de Bordeaux , tout est effacé de mon souvenir; je vous accorde toutes vos demandes. A ces mots , il s'avance au milieu de la chapelle , appuyé sur Huon ; il le fait connaître à ses grands vassaux, et le baise sur la bouche en leur présence , en signe de paix. Ah ! seigneur , s'écria Huon , que votre belle ame est bien digne de la grande récompense que le ciel vous destine! et qu'il est heureux pour moi, qu'il

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se serve de ma main pour vous la donner! Â ces mots, il lui présente la troisième pomme qu'il avait conservée. Thiéry la reçoit dans ses mains tremblantes; et, levant les yeux vers le ciel, il mange le fruit précieux, qui, sur-le-champ, lui rend la jeunesse, la force et la beauté. Rendre grâces au ciel, embrasser Huon, le prendre par la main , et le conduire sur-le-champ , d'un pas ferme et léger , au palais où la belle Esclarmonde était détenue, fut le soin dont Thiéry s'occupa dans ses premiers transports de reconnaissance.

Ils arrivent à ce palais , où des cris de joie les avaient précédés. Esclarmonde, surprise, vient auKlevant de l'empereur qu'elle ne reconnaît pas; et son cœur palpite en voyant un pèlerin accourir et se précipiter dans ses bras. Thiéry les voit chanceler tous deux ; il les soutient sans les séparer ; leurs larmes coulent en abondance, et leur voix' étouffée ne peut exprimer leurs transports. Thiéry, pénétré de tendresse et de reconnaissance pour Huon de Bordeaux , voulut réparer eu partie les maux qu'il avait fait souffrir à ces heureux époux, en les accompagnant lui-même jusqu'à l'abbaye de Cluny. Il y fit venir tous les officiers qu'il avait établis à Bordeaux et dans la Guieune, pour leur faire prêter serment à leur légitime souverain; et il jiura l'alliance la plus durable «^vec le duc de Bordeaux , dont il ne put se séparer qu'à regret.

Huon retourr^a triomphait à Bordeaux avec sa

chère Esclarmonde , et la belle et jeune Clairette, Mais à peine eurent -ils reçu les hommages de leurs anciens sujets, qu'il se souvint de la promesse qu'il avait faite au roi de féerie, de l'aller voir dans son bois enchanté, quand tout le cours de ses malheurs serait heureusement terminé. Esclarmonde , partageant sa reconnaissance pour Oberon , voulut le suivre dans ce voyage. Après avoir pris, sans doute, des mesures pour assurer le repos de leur duché , et leur succession à l'ai* mable Clairette et à celui qu'elle épouserait, ils passèrent les mers, et Huon retrouva le chemin de la délicieuse forêt : ils y entrèrent sans crainte. A peine Oberon les vit-il arriver, qu'il se fit porter au-devant d'eux. Je vous attendais, dit-il en les embrassant, pour vous remettre mon royaume de féerie : il m'est permis enfin âe quitter ce monde périssable , pour me rejoindre à l'être des êtres. Il ne perdit pas un moment pour leur faire prêter serment par tous les génies qu'il s'était assujettis; il les revêtit de toute sa puissance, et s'endormit du sommeil des justes.

DON URSINO

BT

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