DONA INÈS D'OVIÉDO
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR
Fendant ua séjour de quatre mois que lauteur de cet extrait fit à Rome , son éminence monseigneur le cardinal Quirini l'honora de son amitié , et la bibliothèque du Vatican lui ftit ouverte. A Textrémité de Fimmense et double galerie portant le nom de Sixte»Quint qui la fit construire , on en trouve une seconde moins étendue , qu- on a fiait bâtir depuis. La partie gauche de cette galerie contient la bibliothèque des ducs d'Urbin , très riche en livres , en manuscrits italiens, et possédant plusieurs grands volumes de miniatures très précieuses. La partie droite renferme la bibliothèque de la célèbre reine Christine , qui sortit de France , après s'être fait une justice cruelle de Monadelski , qu'elle fit poignarder presque sous ses yeux dans la galerie des cerfs à Fon* tainebleau, après lui avoir elle-même reproché son infidélité. Cette reine altiène et savante avait rassemblé , pendant son séjour en France , une prodigieuse quan-^ tité d anciennes éditions et de manuscrits français.
Pendant près de quatre mois , lauteur de cet extrait fit une étude suivie , dans cette bibliothèque , de tout ce qui avait trait à la langue romance ( berceau de la litté-
:t^O AVERTISSEMENT
rature française), et à la chevalerie. C'est dans cette même bibliothèque que M. de Sainte- Palaye a saisi, d'une main si\re , tout ce qui pouvait nous donner des notions instructives , agréables et lumineuses sur tout ce qui tient à la chevalerie. L'auteur, encore fort jeune alors, partagea son travail entre cette même étude et celle de nos anciens romanciers français. C'est ainsi que, se familiarisant avec leur langage, il acquit la facilité de les entendre , et de pouvoir en donner un jour quelques extraits. C'est là qu'il se rappelle d'avoir vu l'Amadis de Gaule écrit dans un très vieux langage , que d'Herberay caractérise en le nommant langue picarde y fondé sur ce que le jargon du paysan picard est précisément encore le même que celui dans lequel les romanciers de la fin du règne de Philippe- Auguste, et des règnes de Louis VIII et de saint Louis ont écrit ; c'est ce qui lui fait présumer^ avec bien de la vraisemblance, que l'original de l'Amadis de Gaule est de la main de nos anciens romanciers français ; et que les auteurs espagnols n'ont été que les traducteurs de cette première partie des Amadis , et les continuateurs de ce célèbre roman , dans ceux qu'ils ont composés sur les nombreux successeurs qu'ils lui donnent.
L'auteur regrette vivement de n'avoir plus sous ses yeux un roman de la même antiquité , qu'il a lu dans cette bibliothèque; roman d'autant plus, intéressant, que c'est l'un de ceux qui se rapprochent le plus de la vérité de l'histoire contemporaine. Ce roman , histoire mémorable des prouesses et des amours de don Ursino le Navarin , et de dona Inès . d'Oviédo , lui fit alors une
DE l'auteur. aAi
impression assez forte pour qu'il ose en rassembler aujourd'hui les faits , que quarante*six ans n'ont point absolument effacés de sa mémoire : il espère que cet extrait pourra du moins intéresser les lecteurs , par la description exacte qu'ils y trouveront de tout ce qui tient aux mœurs et aux coutumes de l'ancienne cheyalerie : c'est presque le dernier roman qui mérite qu'on s'en occupe , en suivant ceux que l'on a classés sous le nom de romans du temps de Gharlema^ne ; et tous les événements militaires rapportés dans ce roman sont arrivés sous Charles-le-Chauve.
Ouérin de Montglave , etc.
DON URSINO
ET
DONA INÈS D'OVIÉDO^'l
JLes Goths, s'étant emparés des royaumes qui composent l'Espagne , régnaient paisiblement depuis quelques siècles sur ces belles et riches contrées. Roderic, le dernier roi de cette nation, ayant aliéné le cœur de ses sujets par la dépra-
(i) Je ne peux certifier que Toriginal d'Ursino le Navarin existe en entier, tel qu'il devrait être pour m'avoir rais en état de faire cet extrait. Quarante-six ans effacent bien des idées , surtout lorsque celles qu'on reçoit d'un roman ne sont pas de nature à mériter d'être classées et rangées dans l'entendement , dans un ordre philosophique. Si je ne dois pas cet extrait à ma mémoire , j'ai du moins le petit mérite d'avoir lié les faits avec l'histoire contemporaine ; et les anciens romans écrits avant le quatorzième siècle nous seraient d'une grande utilité , si leurs auteurs eussent eu la même attention , s'ils ne les eussent pas remplis d'anachronismes , s'ils eussent été plus fidèles à la géographie , et du moins aux faits mémorables des siècles reculés.
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vation de ses mœurs et par sa férocité , plusieurs grands seigneurs étaient déjà prêts à secouer un joug qui leur était odieux, lorsque Roderic mit le comble à ses crimes , en enlevant et en déshonorant la fille du comte Julien. Ce prince indigné n'écouta que sa fureur et son désespoir. Ses états étaient situés le long du détroit; maître de Malgue ( I ) et de Gibraltar , il appela les Maures pour venger son injure ; il leur ouvrit ses ports; et ces peuples belliqueux firent une invasion en Espagne, à laquelle Roderic voulut en vain s'opposer: il perdit la grande bataille de la Guadelette , et la vie. Les Maures s'emparèrent des royaumes de Murcie, de Grenade, des Algarves; ils subjuguèrent de même l'Andalousie et la Nouvelle-Castille, et fondèrent en Europe un empire redoutable, qu'ils possédèrent pendant plusieurs siècles.
Le comte Julien se repentit trop tard de n'avoir écouté que son ressentiment : ses ports étaient trop importants aux nouveaux conquérants, par la communication qu'ils leur donnaient avec l'Afrique , pour que les Maures y laissassent régner un prince chrétien. Le comte Julien voulut en vain tenter quelques efforts : il fut pris ; il mourut en prison, et sa postérité fut éteinte.
Son neveu don Pelage, plus heureux que lui, rassembla les débris de son armée. Pelage était souverain en partie de la Castille- Vieil le : c'est là
(i) Malaga.
LE KAVABIN. ^4^
qu'il soutînt pendant quelque temps les attaques des Maures ; mais , ne pouvant résister au grand nombre, il se battit en retraite jusque dans les montagnes de la Biscaye et des Asturies ; et , se fortifiant dans les gorges par où les Maures pouvaient pénétrer , les Espagnols , revenus de leur première terreur, sentirent renaître cette haute valeur et cette grandeur d'ame qui leur étaient si naturelles. Non -seulement les Maures n'osèrent plus s'engager dans les défilés pour les attaquer, mais souvent ils reçurent des échecs considérables , et virent leurs possessions ravagées par les détachements qui descendaient des montagnes, où les braves compagnons de Pelage fondèrent un nouvel empire : et c'est du centre de ces montagnes que les descendants de Pelage vinrent attaquer les Maures et s'emparèrent de la Castille-Vieille , et peu à peu du reste de l'Espagne. La dynastie de Pelage régna jusqu'à la mort de Ferdinand-le-Catholique ; et c'est en mémoire de la valeur de Pelage , et de celle des montagnards biscayens et asturiens , que le fils aîné du roi d'Espagne porte encore le titre de Prince des Asturies.
Les forces des princes chrétiens espagnols augmentèrent dans la partie septentrionale de l'Espagne , par les alliances que les successeurs de Pelage firent avec la famille des rois de Navarre et d'Aragon. Ces deux royaumes, secourus par Charles Martel, Pépin et Charlemagne, s'étaient
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soustraits au joug des Africains : mais, abandonnes par le faible empereur fils de Charlemagne , ils n'avaient plus de ressource que celle de combattre jusqu'au dernier soupir pour défendre leurs foyers , leurs familles et leur liberté. Ils s'élurent un souverain dans ces circonstances malheureuses; et le valeureux prince navarrois don Inigo, dont l'épée redoutable était la terreur des Maures, fut proclamé roi de Navarre et d'Aragon. Il établit sa résidence à Pampelune ; et bientôt la cour militaire qui l'entourait devint célèbre par les chevaliers renommés qui la composaient
Élevé sur le trône, comblé de gloire, époux fortuné d'une princesse charmante, il ne manquait au bonheur du roi de Navarre que d'avoir des enfants. Dès ces temps-là, nul Espagnol n'eût osé élever ses vœux au ciel et lui demander une grâce , sans l'intercession du grand apôtre saint Jacques de Compostelle ; et le tombeau du saint était révéré comme un sanctuaire d'où les grâces du ciel émanaient. On avait regardé le succès de Pelage comme un effet marqué de la protection de ce grand saint : c'est par son secours , disaient les Espagnols, que l'Asturie s'est défendue, qu'elle sert de barrière aux Sarrasins , et qu'elle couvre la Galice de leurs incursions.
Le roi et la reine de Navarre adressèrent donc leurs prières à saint Jacques; et, selon l'usage du temps, ils firent le vœu d'envoyer à son tombeau de riches offrandes, et le fils qu'ils obtiendraient.
LE NAVARIN. a47
Leurs vœux furent exaucés : la reine de Navarre mit au jour un fils; toutes les églises de Pampelune retentirent d'actions de grâces. On baptisait encore alors par immersion; et, lorsqu'on présenta l'enfant sur les fonts , l'archevêque et toute la cour remarquèrent une petite coquille bien lïiarquée sur sa poitrine : cette coquille était sem-. blable à celle que les pèlerins portaient sur leurs chaperons , lorsqu'ils allaient à Compostelle. Cette marque parut à tous les spectateurs être impri* mée par le saint que le . roi . et la reine avaient invoqué , et leur rappela si vivement le vœu qu'ils avaient fait, qu'ils ne différèrent pas à l'accomplir.
Le roi de Navarre, allié du souverain de la Biscaye et des Âsturies, ne pouvait craindre que le jeune prince traversât ses états ; une suite peu nombreuse parut suffire pour le conduire avec sûreté : un chariot fut chargé des offrandes ; un char commode porta^ le jeune prince , sa nourrice et ses gouvernantes; un ancien et brave chevalier, et quelques cavaliers dont il était suivi, lui servirent d'escorte.
Le départ d'un fils si cher coûta bien des larmes à la reine de Navarre. Elle le serra tendrement dans ses bras; elle attacha son reliquaire le plus précieux à son cou. L'auteur espagnol dit quelle y joignit une amulette que son brave époux avait arrachée à un chevalier maure expirant sous ses coups, et dont la puissance était d'adoucir la fureur des bêtes les plus cruelles.
!|4^ BOM UBSIMO
li est «Kffioile à bien des ferames de nieltre des bornes à leiv crédulité ; et Tamulette ne put être uégligée par une mère craintive et tendre.
On part , et le cortège suit tranquillement les biMtis et le$ belles prairies de l'Ébre , en remoDtant vers sa source. Il traverse la Biscaye sans accident ; il pénètre dans les montagnes des Âsturies , et parvient jusqu'à Pennafior. Ce qui restait k traverser des montagnes qui séparent les Asturies de la Galice était le passage le plus difficile à franchir. Le tombeau de saint Jacques rendait aux Espagnols la Galice trop cbère à conserver, pour qu'ils eussent osé faciliter son accès, en aplanissant les gorges des montagnes. Le char qui partait le jeune prince se brise , verse entre des rochers : heureusement l'enfant ne reçoit aucune blessure ; mais ce char brisé fermant k passage à celui qui le suivait, le chevalier conducteur du cortège courut , avec sa suite , vers la ville la plus voisine, pour amener un autre char et du secours. Pendant ce temps , les gouvernantes du jeune prince le portent dans un petit vallon voisin , où des arbres toutes le mettaient à l'abri du soleil ; mais , grand Dieu ! quel est Iteur effroi , en voyant une ourse monstrueuse sortir d'entre les rochers , courir sur elles , et , malgré leurs cris perçants, arracher l'enfant de leurs bras, l'emporter, s'enfoncer entre des prérif>ices escarpés , et disparaître à leurs yeux ! Le chevalier commis à la garde du jeune prince re-
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vient, et trouve toutes ces femmes éperdues; il s'enfonce dans la forêt avec sa suite ; toutes les recherches sont vaines. Désespéré de cette perte, il n'ose retourner à Pampelune , pour y porter la mort dans le cœur de ses souverains; il poursuit son chemin vers Compostelle, suivi du chariot qui porte les offrandes; il les dépose au pied du tombeau du saint : Toutesjbis^ bien quHl le priasty dit Fauteur, moult aigrement Vargûoit il de reproches y d^ avoir délaissé tant doulce et royàlle créature à la dent cruelle et felone de la maie beste. Saint Jacques cependant ne méritait pas un pareil reproche, et le saint patron veillait sur les jours du jeune prince de Navarre. L'ourse avait des petits ; elle avait saisi cet enfant pour le leur porter, et pour en faire leur proie : mais, en arrivant dans sa tanière, elle ne trouve plus ses oursons, que des chasseurs montagnards avaient enlevés pendant son absence.
L'ourse fait retentir la forêt de ses mugissements; elle la parcourt long -temps, et ses recherches sont vaines. Accablée de lassitude, incommodée par l'abondance du lait qui gonfle ses mamelles , elle revient à sa tanière , et se jette , haletant de fatigue et de douleur, sur un lit d'herbes et de feuilles où reposait tranquillement Tenfant qu'elle y avait abandonné. Cet enfant se réveille ; il est pressé par le besoin ; il sent de la chaleur; il étend ses petits bras qui rencontrent une des mamelles de l'ourse ; il y applique
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aussitôt sa petite bouche, et la suce avec avidité. L'ourse que la diminution de son lait soulage se calme par degrés, lèche l'enfant et le laisse teter. Il s'endort entre ses pattes : dès qu'il se réveille, elle le provoque à teter encore; elle le caresse; elle paraît l'adopter: dès ce moment, il remplace les petits qu'elle a perdus; et peu de jours après, elle parait les avoir oubliés.
Le lait nourrissant et abondant de l'ourse fut utile au jeune prince : non - seulement il le fit croître excessivement en l'espace d'un an, mais il disposa ses nerfs et ses muscles à le rendre d'une force surnaturelle. L'ourse voyant que, loin de la quitter à cet âge , comme avaient fait les premiers oursons qu'elle avait eus , il jie s'en écartait jamais , redoubla de tendresse pour lui : souvent elle le prenait sur son dos , et le menait dans la foret; elle grimpait sur des arbres chargés de fruits, et semblait se plaire à les lui voir cueillir ; elle lui apportait des rayons de miel ; et, dès l'âge de trois ans, il sut les chercher et les recueillir lui-même. Bientôt, devenu plus fort et plus agile , il montait jusqu'à la cime des arbres les plus hauts, pour dénicher des oiseaux qu'il apportait d'un air satisfait à sa nourrice : il s'essayait à lutter avec elle , et l'ourse ne lui opposait que la résistance nécessaire pour faire déployer ses forces et l'accoutumer à s'en servir. Souvent elle sellait à la chasse , et rapportait des faons de biches et de chevreuils égorgés; mais
LE ICAYARIir. 25l
voyant la répugnance que son nourrisson avait à s'en repaître , et jugeant qu'il était en état de chercher lui-même l'espèce de nourriture qui lui convenait le mieux , elle n'avait plus d'inquiétude quand il s'écartait , et le voyait toujours revenir avec empressement auprès d'elle.
Le jeune prince avait déjà près de sept ans, lorsque , s'étant éloigné un jour plus qu'à l'ordinaire , il aperçoit un petit jardin entouré d'une haie vive, rempli d'arbres chargés des plus beaux fruits : il se sert bientôt du moyen avec lequel il s'était appris k franchir les rochers et les ravins ; il arrache une longue branche , il prend son élan , et, à l'aide de cette branche, il franchit la haie, et se met à cueillir des fruits.
Ce jardin était celui d'un hermite; et cet hermite était un ancien et brave chevalier qui, suivant l'exemple de Lancelot du Lac et du célèbre Gallehaut, avait consacré le reste de ses jours à la pénitence, après s'être acquis la plus brillante réputation. L'hermite avait aperçu l'enfant sauter par-dessus sa haie : il est étonné de la hardiesse avec laquelle il cueille ses fruits; il s'en approche, et l'enfant est bien plus surpris encore en voyant une espèce de créature dont jusqu'alors il n'avait pu se former aucune idée. La longue barbe , le long habit brun de l'hermite, le lui font prendre pour une bête dangereuse ; mais , quoique dans un âge si tendre , la peur ne peut déjà plus avoir d'accès dans son ame; il saute prompte-
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ment à terre, reprend son bâton, et se met en défense. Le bon hermite admire la beauté de cet enfant, quoique sa peau paraisse halée et endurcie par le soleil ; il l'appelle d'une voix douce , et lui fait signe d'approcher. L'enfant n'avait jamais entendu de voix humaine, et croit entendre le cri de quelque animal féroce; il continue de se tenir en défense : l'hermite étonné rentre dans sa cabane, et revient avec une jatte de lait et un rayon de miel. A cet aspect, l'enfant s'adoucit; et , sans quitter son bâton , il fait quelques pas au-devant de l'hermite qui lui tend les mains chargées des mets qu'il lui présente. L'en£suit lui sourit , et , devenu plus hardi par degrés , il boit le lait, reçoit le miel; et considérant les mains de l'hermite avec suiprise, les examine, et les compare aux siennes. Cet examen est suivi de celui de ses habits ; et l'on croira sans peine qu'une espèce de capucin dut paraître un être bien extraordinaire à cet enfant, qui ne connaissait que des chamois, des daims et des ours.
Il est encore bien plus étonné lorsqu'il voit que ce qu'il touche ne tient point à son corps. L'hermite à son tour le flatte, le caresse d'un air doux, et lui demande par quel hasard il se trouve abandonné dans ce Ueu sauvage. L'enfant, qui ne l'entend point , se met à rire et à grommeler entre ses dents, mais d'un ton qui ne tenait point de la colère. Bientôt il commence à s'accoutumer avec l'hermite; il laisse tomber son bâton; il le
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caresse à son tour , le prend par ia hhïbe , et , le tirant à lui, il lui enlève son capuchon ^ se jette comme un trait sur son bâton , et s'en sert pour s'élancer par-dessus la haie avec sa proie. L'hermite entend les éclats de rire qu'il fait en s'éloignant, et retourne dans sa cabane, très surpris de cette aventure.
Quelques jours après, l'enfant, n'ayant pu trouver facilement sa nourriture ordinaire, se souvient du verger et de l'espèce d'animal qui lui a paru si doux : il saute la haie, comme la première fois; il cherche dans le verger, et, n'y trouvant pas sa nouvelle connaissance, il se hasarde à pénétrer jusque dans ce qu'il prend pour sa taniàre. L'hermite alors était en prières, vis-à-vis une image de saint Jacques : il n'avait point entendu l'enfant ; il est très surpris , lorsqu'il le voit tout-à-coup à côté de lui ; il lui tend les bras; et l'enfant, accoutumé à se trouver dans ceux de l'ourse sa nourrice, se livre de bonne grâce à cet embrassement. L'hermite, plein de foi, l'élève vers l'image du saint patron, implore ses secours pour lui : l'enfant parait dès-lors moins farouche ; il imite l'hermite, et tend ses bras vers le protecteur de l'Espagne.
Cette seconde visite fut beaucoup plus longue que la première. L'hermite lui présenta ce qu'il crut lui pouvoir plaire le plus; il y joignit un verre d'hydromel, que l'enfant parut trouver délicieux: alors il s'efforce de s'en faire entendre ;
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mais l'enfant , qui n'a que très peu d'idées acquises , ne conçoit rien à ses signes , qu'à mesure qu'ils sont accompagnés de ce qui peut flatter ses sens. Cependant l'hermite s'était aperçu que l'enfant avait une légère blessure à l'épaule, et qu'il s'était frotté sur de la terre mouillée pour étancher son sang : il l'examine ; l'épaule était enflée. La petite créature se laisse faire; il lave la plaie avec de l'hydromel, et le sang recommence à couler : aussitôt l'hermite ouyre une armoire; il en tire une fiole d'un baume exquis; il en mouille une compresse qu'il applique sur la blessure. L'enfant alors, plus attentif que jamais, et soufirant beaucoup moins , conçoit qu'il doit ce soulagement au secours de l'hermite : il l'accable de caresses, avec le petit ton grommelant le plus doux; il examine de nouveau ses mains, encore parfumées par l'odeur du baume ; il les lui baise: l'hermite est attendri , et se précipite au pied d'un petit autel, en demandant au ciel, avec des larmes et la foi la plus vive , d'avoir pitié de cette innocente créature. Il se relève; et l'enfant le suit lorsqu'il renferme son baume dans l'armoire , que l'hermite lui laisse examiner.
Un moment après, ils passent dans le jardin pour cueillir des fruits; mais l'enfant, voyant au soleil que le jour est sur son déclin , tout-à-coup saute au cou de l'hermite; il lui montre la haie; il lui fait signe qu'il va la sauter pour se retirer, mais qu'il la sautera bientôt de nouveau pour re-
LE NAVARIN. îàSS
venir le voir. L'hermite ne l'arrête point ; il invoque eDcore pour lui Tassistance de saint Jacques, et lui donne sa bénédiction. L'enfant saute la haie , et disparait à ses yeux.
Le petit prince de Navarre était né doué de beaucoup d'esprit naturel : aucune des nouvelles idées qu'il venait de recevoir n^'échappa de sa mémoire; son intelligence commença même, dèslors, à se former des résultats de tout ce qu'il venait d'éprouver. C'est en s'occupant fortement de ces nouvelles idées qu'il arriva presque à nuit fermée à la tanière de l'ourse : il fut surpris et inquiet de ne la point trouver : il sort, il court autour de la tanière, il l'appelle vainement; il rentre , et passe une nuit agitée par l'inquiétude et la douleur. Dès que le jour paraît , il se lève pour la chercher de nouveau ; mais quelle fut sa douleur, lorsqu'il entendit des mugissements plaintifs, et qu'il vit celle qu'il croyait encore être sa mère se traîner avec peine vers lui , ayant le haut du bras traversé par une flèche ! Il court à elle en faisant des cris ; et l'ourse , dont les douleurs paraissent se suspendre en le voyant , arrive enfin avec lui dans sa tanière.
Elle se couche , et se plaint douloureusement : lenfant court d'abord lui chercher un rayon de miel, et les fruits qui faisaient sa petite provision. 11 examine la flèche qui lui perçait de part en part le haut du bras : il se hasarde à casser adroitement le plus grand bout du fût, et il réussit ainsi
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à tirer la flèche. Il est bientôt effrayé de l'aboHdance du sang qui coule des deux ouvertures : il n hésite pas à s'arracher Templâtre dont rhermite avait couvert son épaule ; il s'en sert pour fermer Tune des deux blessures ; mais il ne peut étancher le sang qui coule de l'autre en plus grande abondance. L'ourse, pendant ce temps, léchait doucement le dos et le cou de son nourrisson, et elle recevait ses soins avec tendresse. L'enfant écrase des herbes au hasard, les pétrit avec de la mousse; il arrête le sang en partie , mais bientôt il voit que cet emplâtre d'herbes n'est pas suffisant.
Il se souvient alors de l'animal bienfaisant qui l'a secouru; et, voyant le capuchon que la première fois il lui aVait enlevé, il le déchire, il s en sert pour couvrir le bras blessé; et, après avoir caressé l'ourse, il part comme un trait, et vole à la cabane de l'hermite.
Celui-ci avait prévu que cet enfant , qui commençait à lui devenir cher, reviendrait auprès de lui ; et ne voulant plus l'exposer à sauter une haie élevée, il y avait fait une ouverture. Il le voit arriver, hors d'haleine, et les yeux gonflés de pleurs : l'enfant le serre entre ses bras; il lui montre du lait , sa mamelle et sa bouche ; et , par des signes expressifs et redoublés, il parvient à lui faire entendre que sa nourrice est blessée : il achève de rengager à venir à son secours, en se saisissant de la bouteille de baume, d'un rouleau de linge , et le prenant par la main , pour Tentraîner avec lui.
L'hermite, qu'une charité ardente aurait pu seule déterminer à voler au secours des malheureux, s y porte encore plus vivement, par le (lesir d'apprendre quel est cet enfant, et par quelle raison ses premières notions paraissent si négligées et si sauvages. Il suit l'enfant qui marche à grands pas , et qui le conduit , par des routes peu frayées , dans un fond hérissé de roches. Il est saisi de quelque terreur , en enti*ant avec lui dans une caverne dont l'abord ne ressemble eh rien à celui d'une habitation; il résiste à suivre son conducteur , dont les larmes coulent , et qui redouble d'efiforts pour l'entraîner au fond de la caverne. Il se détermine enfin à marcher : oiais quelle est sa surprise , en voyant une grande ourse, au Heu^ d'une femme qu'il s'attendait à trouver ! L'ourse, de son côté, se relève^ i*ugit, et paraît prae à s'élancer sur lui; mais l'enfant se jette dans ses bras avec vivalcité, la caresse , l'adoucit ; et bientôt l'herniite se rassure en voyant la béte se coucher, et l'eîifant lever le bras d'où le sang coule encore.
11 n'en fallut pas davantage à l'hermite pour lui faire deviner quel intérêt si tendre attachait ce bel enfant à cette ourse : il s'approche avec plus de confiance; l'enfaiit soulève le bras blessé; l'hermite l'examine, lave les deux plaies; il arrête le sang; et, répandant iin baume salutaire, il assujettit deux compresses, qui calment en un instant la douleur.
Guérin de MontglaTC , etc. 1 7
258 ooir uAsiiro
Cette béte , dont la présence de Tanfaol; avait adouci déjà la férocité^ semble recevoir les soins de rhermite avec reconnaissance : Tenfant, de son côté , le caresse plus tendrement que jamais ; il le conduit dans l'étendue de la caverne, vers l'endroit où Tourse déposait ordinairement sa chasse; il cherche de tous cotés; et Thermite est bien surpris en apercevant dans un coin des restes de langes déchirés, qui paraissent avoir été de la plus grande magnificence. Au milieu de leurs débris 9 il trouve un reliquaire d'or, enrichi de diamants : Inentot il se prosterne, en reconi^issaDt que le rubis du milieu couvre une parcelle de bois avec cette légende ; Vera Crujcx. Il y trouve aussi une turquoise graviée en caractères arabes. En rapprochant ces circonstances, l'hermite ne doute plus , à tous ces indices , que cet en&int , né d'un sang illustre, n'ait été enlevé ou abandonné dans la foret, et que cette ourse ne lui ait servi de nourrice : il redouble ses soins pour la soulager; elle y paraît sensible. L'hermite passe le reste du jour et la nuit dans la cabane; et, après avoir pansé l'ourse le matin , il fait un paquet des langes de l'enfant , et des bijoux 'précieux qui leur étaient joints.
Il part pour les déposer dans son hermitage; il y prend des provisions, et revi^it sur le soir les pattager avec l'enÊult. L'ourse, en le voyant arriver , se lève , le flatte à sa manière , lui tend d'elle-même son bras; et le second appareil que
L£ NAVA.R1N. sSq
rhermite applique achève de fermer la dotiBle blessure.
Dès ce second jour, rhermite apprend à Tenfant à répondre au nom d'2/m/io qu'il lui donne; il sort avec lui pour rapporter du raid ,>iles fruits et des racines nourrissantes; il les porte à Tourse qui, de ce moment, se prend pour lui d'amitié, et ne parait point inquiète lorsque l'enfant sort de la caverne pour le suivre. L'hermite en profite pour le mener dans sa retraite : quelques linges et quelques restes d'habillement servent à le couvrir. £n peu de temps , il lui apprend à répéter le nom de tout ce qui peut servir à son usage; et bientôt il parvient à lui donner des notions plus compliquées, comme à lui apprendre les mots qui s'y rapportent et peuvent les exprimer.
Lorsque le jeune Ursino fut en état de l'entendre et de lui répondre , l'hermite lui fit des questions : il n'en put rien savoir, sinon que, jusqu'au premier moment de leur connaissance , il n'avait rien connu que l'ourse et les bétes qui couraient dans la foret.
Dès que l'ourse fut guérie , elle reprit tous ses anciens errements : elle suivit quelquefois le jeune Ursino à la cabane de l'hermite; l'un et l'autre lui donnaient du miel et des fruits, et bientôt elle ne s'inquiéta plus de voir son nourrisson s'absenter plusieurs jours d'auprès d'elle. C'est ainsi que te,^ prince passa plusieurs années, pendant lesquelles ** l'hermite i'insti^iwt , lui apprit les grandes vérités
aGo Dojx ijRSiiro
de la religion, et lui donna les principes qui éclairent Tame et Télèvent à la vertu.
Ursiuo atteignit ainsi l'âge de douze ans. Un air nd^le et assuré , sa force prodigieuse , sa taille élevée au-dessus de celle des en£ints de son âge, et surtout son esprit pénétrant «(t son intrépidité, faisaient Tadniiration de Therm^te : tout annonçait en lui une origine illustre. Un jour qu'il revenait de voir Tourse sa nourrice, qu^il aimait tendreiocient, quoiqu'il sût déjà qu'elle ne pouvait lui avoir donné le jour, il arriva dans l'faermitage , au moment où l'hérmite était allé couper du bois dans la foret; Depuis long-temps il avait la curiosité d'entrer dans un petit cabinet que l'hérmite fermait toujours avec soin : il voit que la porte en est entr'ouvert^ ; il entre : le premier objet qui s'offre à sa vue est uii petit autel qui porte un crucifix; et son premier mouyement est de se mettre à geiioux. Il lit, au pied de cette croix: O mon Dieu , pardonne-moi le sang quej' ai versé! Au pied de l'autel, il voit des armes complètes dont il ignore l'usage, une épée de bataUie et des éperons dorés. C'était l'armure que l'hérmite avait déposée au pied de la croix, le jour qu'il s'était consacré à la pénitence; et il allait souvent , dans ce cabinet , pleurer la inort d'un de ses compagnons, que, dans sa jeunesse, il avait àacrifié trop légèrement à sa jalousie et à sa vengeance.
Ursino prend tour à tour chaque pièce de ces
ht IfA^VARlIf. a6i
armes; il en admire la forme; il cherche quel est i'usage qu'il est possible d*en faire. Après bien des essais y il parvient à s'en couvrir ; et , fier de sa nouvelle parure, il tire l'épée, et sort dans le jardin pour éprouver s'il pourra marcher sous leur poids. A ce moment l'hermite revient chargé du bois qu'il a coupé.
Son premier mouvement fut d'être efirayé de voir un homme armé dans sa retraite : Ursino n ayant pu baisser la visière du casque , bientôt il reconnaît son élève, et il rit, en voyant qu'il avait attaché comme des bracelets à ses bras les éperons dorés dont il ignorait l'usage. Il embrasse Ursino; il met les éperons à leur place; il redresse et rajuste les armes mal attachées. Ursino , plus à son aise, marche dès lors avec plus de liberté, paraît glorieux de sa nouvelle parure; et voyant un gros pieu qui servait d'arc -boutant à la haie, il le frappe de son épée avec tant de vigueur, qu'il le tranche par la moitié.
L'hermite , enchanté de la force de son élève , croit voir, dans le hasard qui Ta mis à portée de se revêtir de ses armes-, les décrets de la providence qui le destine à devenir utile à sa patrie, et à parvenir à la gloire d'un preux chevalier. De ce moment, il commence à l'exercer; et les progrès d'Ursino surpassant son espérance, il a recours à des besans d'or qu'il avait apportés dans sa retraite , et que jusqu'alors il avait méprisés. H prévient son élève qu'il va s'absenter pendant
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quelques jours, sans lui communiquer des pro^ jets; et il part pour Oviédo, dans l'intention d'acheter un bon et vigoureux cheval pour former sou jeune ami. 11 était près d'arriver, lorsqu'Ursino^ qui se promenait dans la foret, l'aperçoit de loin y et croit voir un monstre emporter son bienfaiteur. Voler vers lui, s'élancer au cou du cheval, l'arrêter el s'efforcer de le terrasser, fut pour lui l'ouvrage d'un instant. Cependant la voix et l'air riant de l'hermite suspendent ses efforts et sa colère: Biau fils^ lui dit adoncques l'hermite y de pieçà ne vistes beste plus gerUe et que deviez mieubc aimer; or sus caressez la beste ^ en brief temps bon besoin vous fera-t^elle. Ursino caresse et admire ce bel animal : l'hermite, qui se souvient encore des leçons de son ancien état, fait passager et lever des courbettes au cheval obéissant à sa main et à ses aides ; il enchante son élève, en lui disant : Mon enfant, ce bel animal est à vous.
Ursino conduit le cheval dans l'hermitage. L'hermite lui montre quel est l'usage de la bride et du hamois : son élève saisit promptement ces nouvelles idées; il court chercher de l'herbe et des fruits; il les présente au cheval, il le flatte avec la main, et désire déjà impatiemment que l'hermite lui permette de le monter.
Cet ancien guerrier, expert dans tous les exercices de la chevalerie , enseigna sans peine à Ursino l'art de monter à cheval avec grâce, et de se
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servir avec adresse de celui qu'il avait destiné pour lui. Bientôt Thermite forme une lance; et, assurant en terre un gros et ferme poteau, il Imstruit à courir rapidement , à frapper tour-à-tour de sa lance les différentes marques qu'il trace sur cette quintaine (i); et il est surpris de voir Ursino briser, presque sans e£Ebrt, les plus fortes branches qu'il ait façonnées en guise de lances*
Bientôt Ursino sait frapper également à cheval d'une lance ou d'une épée; souvent il parcourt la foret; et, muni de quelques dards qu'il s'est faits lui-même , il poursuit , il atteint et perce de ces dards les cerfs et les daims qu'il a lancés. Son plus grand plaisir était de les porter à son ancienne nourrice, pour laquelle il avait toujours une tendre reconnaissance.
(i) Dans les exercices des damoiseaux et des nobles varlets destinés à recevoir l'ordre de la chevalerie, on les accoutumait à courir, la lance en arrêt, contre un poteaa, que souvent on couvrait d'un bouclier , ou qu'on surmontait d'un casque ; et cela s'appelait courir la quintaine , dont ce poteau portait le nom. Il s'est conservé un ancien usage au Mans , qui rappelle cet exercice. Tons les samedis saints , les douze plus anciens bouchers de la ville escortent un crucifix très antique dans une procession; ils reviennent de là dans la grande place des halles , où ils sont obligés de courir contre un poteau, nommé la quintaine , et de briser leurs lances. Ils peuvent courir jusqu'à trois fois: mais, s'ils manquent le poteau, ou s'ils ne brisent pas leurs lances, qu'ils ont soin de choisir fra^les , ils paient deux écus d'or , évalués dix francs ; et très souvent iis les paient (Janvier 1779).
a64 I>ON URSINO
L'hermite avait conservé ^ parmi plusieurs ouvrages de dévotion 9 quelques livres de chevalerie ; et le naturel d'Ursino perçant au milieu de ses études, il avait appris hien plus facilement à lire dans l'histoire d'Artus, de Lancelot et de Tristan, que dans les légendes de saint Jacques et de saint Pacôme. Il embarrassait souvent le bon hermite par ses questions sur la belle Genièvre, la tendre Yseult, et sur l'amour.
Ursino n'était déjà plus enfant : il était dans sa quinzième année. Une intelligence rapide, une ame sensible, un génie observateur qui n'avait point encore été troublé par le grand spectacle du monde, tout contribuait à le rendre attentif, et à lui donner des idées nouvelles. Depuis plus d'un an, les chants, les caresses, les nids des oiseaux, leurs petits qu'il avait vus naître, tout excitait sa curiosité. Ce n'était plus qu'avec une espèce d'émotion qu'il multipliait les questions auxquelles l'hermite ne répondait que d'une manière obscure, embarrassée, qui souvent donnait du dépit à Técolier, en augmentant son incertitude que le maître eût désiré d'entretenir toujours; mais il n'était plus temps.
Ursino n'avait d'abord été frappé, dans les romans de la Table ronde , que des actions héroïques d'Artus, de Gauvain, de Lancelot et de Tristan; et son ame courageuse se sentait capable de les imiter : mais depuis un an , ces beautés^ auxquelles ces fameux paladins consacraient leur
épée et leur vie lui paraissaient devoir être des créatures bien extraordinaires et bien parfaites , puisqu elles avaient si facilement soumis des chevaliers auxquels rien ne pouvait résister. Son cœur palpitait alors du désir ardent de connaître ces êtres si beaux et si puissants. Une certaine crainte cependant, et le désespoir où les chevaliers , les plus £simeux et les plus fidèles , étaient souvent réduits, lui faisaient croire dans certains moments que ces êtres pouvaient être un peu malfaisants de leur nature ; mais dans d'autres , il les trouvait si doux , une seule de leurs caresses rendait leurs chevaliers si heureux, que ses incertitudes se terminaient toujours par le désir et le projet de chercher à les connaître par luimême.
Bientôt, comparant son état présent à celui des chevaliers dont il avait lu Fhistoire , il commence à s'affliger de la solitude et de l'inaction où Thermite le retient; et il lui fait les plaintes les plus tendres. Le sage hermite juge qu'il n'est plus temps de le retenir. Mon fils, lui dit-il tendrement , j'approuve l'ardeur qui vous entraine à chercher des occasions d'acquérir de la gloire ; mais , hélas! quelle peut ;être votre destinée? Un sort cruel vous a livré, presqu'au moment de votre naissance, à la dent cruelle des bétes féroces; il n'a paru s'adoucir qu'en vous jetant entre mes bras. Je ne peux vous cacher que votre naissance est inconnue , et que vous ne pouvez prétendre à
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rien que d'illustrer le nom que vous tenez de Taiitre qui fut votre berceau , et de l'espèce de nourrice qui vous allaita.
L'hermite continue alors à lui donner toutes les leçons qui peuvent lui être utiles dans les premiers temps où leur séparation le privera de ses conseils. C'est eu s'attendrissant sur son sort, qu'il attache à son cou le reliquaire qui renfernie le bois sacré de la vraie croix : il lui montre Tamulette et les débris des riches langes qu'il a trouvés dans la caverne. Puissent ces signes , dit - il , que je vais garder avec soin, et qui annoncent que votre naissance est illustre, servir un jour à la faire reconnaître! et puissiez* vous vous annoncer sans cesse pour en être digne par vos exploits et par vos vertus!
L'hermite , le trouvant suffisamment instruit et exercé pour recevoir Tordre de chevalerie, lui fait faire la veille desarmes, pendant une nuit qu'il passe en prières^; et le lendemain matin , après avoir intercédé le patron de r£spagne , et demandé les secours du ciel pour son élève , il lui donne l'accolade , et l'arme chevalier. Il sembla que ce nouveau grade remplissait le cœur d'Ursino d'une flamme nouvelle : il baise la main de l'hermite avec transport , et lui demande , avec vivacité, de ne plus différer le moment où il doit entrer dans la carrière de la gloire. L'hermite l'embrasse et prépare tout pour son départ. Il a recours au reste de besans d'or qu'il avait encore : Ursino
LE ICAVARIir. 367
les reçoit de sa main; il en apprend F usage; et celui qui le frappe le plus, c'est le secours dont cet or peut être aux malheureux.
Depuis près de dix-sept ans que l'hermite avait déposé ses armes aii pied de la croix, il ignorait ce qui se passait dans les Espagnes; mais jugeant, en ancien homme de guerre, que les abords de la Galice et des Asturies rendaient ces deinn royaumes inaccessibles aux efforts des Maures, il crut quIJrsino emploierait plus utilement sa valeur, en se portant vers la Navarre et F Aragon, dont les frontières étaient plus ouvertes et moins fortes : il avait appris à son élève à connaître le cours du soleil et la position des étoiles. Dirigez votre route vers le nord-est, lui dit-il, vous vous rapprocherez des pays qui sont sous la domination du brave don Inigo; il ne peut les défendre qu'en soutenant une guerre presque perpétuelle contre les Maures également ennemis des Espagnols et de notre sainte loi : c'est à sa cour et dans ses armées, que vous trouverez à vous signaler; vous y verrez aussi l'exemple de toutes les vertus.
Ursino lui jure de se conformer à ses ordres. Le lendemain matin , l'hermite l'arme lui-même; il lui ceint une épée qu'il avait toujours portée avec honneur; il lui attache ses éperons dorés; il lui donne une forte lance, que jusqu'alors il avait tenue cachée , un écu qu'il avait eu soin de polir assez pour le rendre aussi blanc que devait Tétre
a68 0oir urstbto
cdui d'un nouveau chevalier, et dont il couvre son bras gauche; il l'embrasse, en mêlant ses larmes avec les siennes , avant de lui lacer soa casque , et lui donne sa bénédiction , en élevant ses bras au cieL Ursino monte à cheval, baisse sa lance à ses pieds, et part.
Il s'éloigne, avec regret, de l'hermite : sa reconnaissance pour lui rappelle aussi dans son cœur ce qu'il doit à Tourse qui lui sauva la vie : il ne peut la quitter, sans aller encore une fois à son antre sauvage. Il y arrive sur la fin du jour; il a soin , en y entrant , d'ôter son casque et ses gantelets , et d'appeler l'ourse , qui le reconnaît , et le laisse approcher du repaire où elle nourrissait alors deux oursons. Ursino partage avec elle des provisions qu'il avait apportées , et passe la nuit sur le même lit de feuilles qui lui avait servi de berceau.
Le jour commençait à peine à paraître , lorsqu'il fut réveillé par le mugissement de la béte. Il la voit inquiète , agitée ; elle court vers la porte de son antre ; il paraît qu'elle n'ose , ou ne peut la franchir; elle prend ses oursons dans ses bras, et les porte dans l'endroit le plus profond de sa retraite. Ursino, inquiet à son tour, court à l'entrée de la caverne , s'aperçoit qu'elle est fermée par des filets formés avec des espèces de cables. Il n'hésite pas sur ce qu'il doit faire, il reprend son casque et ses gantelets; il tire son épée ; il coupe les filets ; il sort , et bientôt il voit
L£ NAVÀEIN. ^69
qu'une seconde enceinte de filets, plus élevés que les premiers, entoure de toutes parts les accès de l'antre.
Il se préparait à briser ces filets, comme les premiers, lorsque des chasseurs, armés de dards et de forts épieux ^ se lèvent de tous côtés et paraissent vouloir s'opposer à ses efforts. Ursino qui voit, pour la première fois , un grand nombre de créatures qu'il juge être semblables à lui, reste immobile , et dans une admiration qui tient de la stupidité. Il ne répond point à plusieurs voix qui s'élèvent pour lui demander pw quel hasard il se trouve renfermé dans cette enceinte;
Le plus apparent de cette troupe fait lever im des pans du filet, et, suivi de plusieurs hommes armés, il s'avance vers le prince. L'ourse, en ce moment, sort de la caverne, pousse un mugissement aflireux, s'élance sur les chasseurs, brise leurs dards et leurs épieux, et saisit le chef de la troupe dans ses bras. Elle était prête à l'étouffer, lorsqu'Ursino se jette à son cou, et se sert de sa force prodigieuse pour desserrer les bras de l'ourse^ qui n'ose employer ses efforts contre lui. Le chasseur tombé presque sans connaissance. Arrêtez! s'écrie alors Ursino aux autres chasseurs qui voulaient venir à son secours; retirezvous^ ou craignez ma vengeance. A ces mots ^ il tire son épée, et voyant l'ourse se retirer dans la caverne , il y entte un instant avec elle ; il bride son cheval sur lequel il s'élance^ se saisit de sa
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lance, el réparait aux yeux des chasseurs étonnés, prêt à défendre l'entrée de la caverne.
Pendant ce temps , le chef de la troupe avait repris la connaissance et ses forces; il arrête luimême sa suite, et s'avance, en baissant son chaperon, vers Ursino. Qui que vous soyez, lui ditil, je vous dois la vie, et je suis prêt à vous obéir avec tous ceux qui sont à mes ordres; mais, seigneur, ajoutait- il, que dois-je penser de cette étrange aventure ? Ursino n'eut garde de se £adre connaître : Seigneur, lui dit-il, qu'il vous suffise de savoir que cette ourse m'est dhère depuis long-temps, et que je répandrais tout mon sang pour la défendre : mais éloignons-nous de ce lieu sauvage; faites emporter ces filets, et jurez -moi d'ordonner qu'à l'avenir cette caverne soit respectée. Le jeune chasseur, selon l'usage de la chevalerie, en fait le serment en portant la main sur son cœur.
Ursino , dont la courtoisie égalait déjà le courage, descend de cheval, délace son casque, ôte son gantelet, approche de celui qu'à son espèce de serment il a reconnu pour être chevalier, et il lui tend la main. Le jeune chasseur répond avec grâce à cette prévenance : tous deux se regardent, s'admirent réciproquement, s'embrassent, et de ce premier moment une forte et douce sympathie unit leurs âmes , et forme les no^ids d'une amitié qui , de jour en jour, devint plus étroite et plus durable.
LB ITAYARIN. ^71
Ce jeune chasseur était le fils unique du duc de Santillane, Tun des plus puissants princes des Asturies. Une figure charmante, une ame sçasible , vme valeur quHl avait déjà signalée confia les Sarrasins qui venaien|; de tenter une descente sur les côtes des états de son père, tout le rendait digne de Tamour et de l'admiration des Asturies. Don Pèdre ( c'est ainsi qu'il s'a[^elait ) se fait connaître, et obtient facilement d'Ursmo de le conduire à la cour de son père. Chemin faisant, il lui raconte qu'ayant des raisons secrètes pour s'absenter quelquefois de Santillane pendant plusieurs joiu«, il prend le prétexte d'aller à la chasse des ours et des loups-cerviers qui descendent souvent des montagnes, et ravagent les bergeries et les haras de la plaine, et que le repaire de l'ourse ayant été reconnu la veille par ses piqtieurs, il l'avait fait entourer de filets pendant la nuit. Ursino, qui croit que le projet qu'il a de marcher vens la Navarre ne sera retardé que de quelques jours, n'hésite plus à se livrer au penchant qui l'entraîne à ne pas se séparer sitôt de l'aimable don Pèdre. Ils marchent ensemble; mais, ne pouvant arriver que le second jour à Santillane, ils s'arrêtent le soir au château d'un ancien chevalier qtii tenait un fief considérable du duc de Santillane, son suzerain.
Le vieux chevalier reçoit don Pèdre et son compagnon avec empressement : bientôt sa famille partage ses soins, et c'est pour la première
a'jH DON URSINO
fois qae la femme et Jes deux jeunes filles du seigneur châtelain présentent aux yeux d'Ursino des êtres, que la lecture des romans et son imagination lui peignaient comme aussi charmants que dangereux.
Le maintien d'Ursino, noble et libre jusqu'alors , devint bien timide et bien embarrassé lorsqu'il les vit paraître. Les dames reconnurent à ses éperons dorés, que, quoiqu'il parût encore dans Fâge de l'adolescence , il avait déjà reçu l'ordre de la chevalerie; et, selon l'usage de ces temps, après avoir salué don Pèdre par un baiser , elles s'avancèrent l'une après l'autre pour rendre le même honneur à son compagnon. Ursino rougit un peu lorsqu'il reçut le baiser de la mère. Mais de quelle vive émotion ne fut-il pas agité, lorsque des lèvres de roses imprimèrent une douce chaleur sur les siennes! Il est encore incertain s'il rendit ce sàlut si doux en le recevant; mais le trouble et le plaisir divin qu'il sentit alors ne purent l'être : les deux sœurs rougirent ; don Pèdre sourit , et voyant l'embarras dé son ami , Certes^ dit-il, belles et nobles puceUes, oncquès meilleur chevalier ne pourriez vous conquester; mouk chevàleureusement soubtiendrx)it vostre honheur et vostre beauté icelujr que tant fièrement ay ie vu combattre hier pour telle mie qui ne vous vault pas. Ursino , rappelant ses sens éperdus , se mit à rire ; les jeunes demoiselle se servirent dû même moyen pour cacher leur embarras', et
LE WAVABIÏT. • ôyS
peut-être quelque impression plus douces; Car Ur^ sino les égalait par sa jeunesse et par sa beauté. Dans ce^ moment on avertit que la table était couverte. Don Pèdre présente la main à la dame châtelaine ; Ursino l'imite est dtfre la 'sienne à l'aînée des deux sœiirs : en tenant sa main, il sent encore l'impression d'une chaleur » qui , quoicpie moins vive que la première , semble pénétrer jusqu'à son ame. Son premier trouble commence à renaître; mais bientôt il est dissipé par lé éom* mencement du festin , et les soins attentifs' du maître du château.
Ce festin fut aus^ magnifique qu'agréable; les jeunes sœurs y firent briller leur voix, en s*accompagnant avec une harpe. Ursino cotmnença, de ce jour, à confndître les charmes enehantéuWs d'un sexe dont il n'avait eu jusqu'alors qu'une idée confuse. Sa première réflexion fut de le 'trou*ver bien digne d'être aimé , et d'être surpris que danfi les histoires de Lancelot et de Tristaii on l'eût peint si redoutable. 11 n'avait encore éprouvé que cette émotion agréable que la nature. inspire ; ses yeux satisfaits , tous ses sens enchantés le faisaient jouir d'un état délicieux et dont aucun sentiment plus profond ne troublait le charme: mais il ne connut, ce jour-là, que ce qui peut faire naître les désirs; le moment de connaître l'amour et sa puissance n'était pas encore arrivé pour lui.
Don Pèdre se retira, selon l'usage, à la fin du
Guérin de Moatglave , etc. I O
3^4 f^^^ URftlNO ^
repas : Ursîiio là ^uivU. - Ib s'enytretinrent longtemps easeipble; et la candeur d'Ursîno, la tendre amitié. qu'il se sentait dé}^ pour le prince de Santitkne , nfSk lui permirent pas de lui cacher plus longtemps ce qu'ii aavait de Tiaistoire singulière de son enfance, eti'espèçe d'éducation qu'il avait reloue de l'hermite.
Ce récit attendrit don. Pèdre; et sa surprise lut extrême en trouvant liin- chevalier aussi parÊût dftos^ le nourrisson d'une ourse , et dans l'élève d'un simple hermite. Il ne l'en aima que plus tendrement : l'estime même dont il se prit pour lui y, en découvrant à quel point son ame était noble. et sqnsible, et en admirant la lulnière naturelle qui brillait dans son esprit ^ de^nt si £cH*te qu il lui tendit la main ; et Ur^U^o tomba l'instant d'£^prè$ à ses genoux, lorsque le jeune prince lui proposfa de l'accepter pour frère et pour compagnon 4'afmes. Tous deux prononcèrent le serment ^i sacré darls l'ordre de 1^ chevalerie, de a'aimer et de $e secourir mutuellement dans tous les p^ls» et, comme portait le serment ordinaire, en tout encombre et bone ou maie fortune.
Après avoir fait et reçu ce serment si respecté , dQii Pèdre n'hésita plu$ à montrer son ame tout entière . à son nouveau compagnon : il lui apprit que , peu de jours après avoir reçu l'ordre de chevalerie , s'étant ren4u couvert d'armes blanches à la cour du duc de Miranda, il avait cojÉibattu dans nn tournoi, auquel ce duc avait' appelé les
chevaliers des Asturies, et que le juge du eanap lui ayant décerné le prix , il n'avait pu le recevoir de la main de la charmante Félicie , fille du duCy sans devenir éperdu d'amour pour ellev II ajouta qu'après avoir été couronné de la main de Félicie , il s'était fait connaître à Cette cour sous son nom ; et que ^ dans les fêtes qui suivirent le tournoi, il avait trouvé un moment Êivorable pour déclarer soû amotir à Félicie, pour lui jurer qu'il serait éternel, et pour obtenir d'elle qu'il devînt à jamais son chevalier. Il lui dit <le plus que , de retour à Santillane , il avait souvent pris le prétexte d'aller chasser dans la montagiie; et que, suivi d'un domestique fidèle , et déguisé sous des habits simples, il s'était quelquefois rendu à Mi-randa, où il avait souvent joui de la vue de la charmante Félicie, à travers la grille d'une fenêtre. Il termina sa confidence en lui montrant l'embai^as mortel, et . la douleuir qui pénétrait son ame malgré le bonheur de plaire. Le duc de Santillane , ancien ennemi de celui de Miranda , ne devait écouter qu'avec horreur toute proposition d'alliance entre Félicie et son malheureux amant. Fier de sa naissance et de son pouvoir, le père de don Pèdre portait ses vues plus haut pour ce fils si cher. Le roi des Asturies n'avait qu'une fille d'une rare beauté : la jeune Inès devait lui succéder; et le duc de Santillane croyait que, de tous les princes chrétiens des Espagnes, ton fils était le seul qui fut digne de recevoir sa main ;
ayô DOW uRSiiro
il 'avait souvent entretenu don Pèdre de ce projfet : tout se réunissait enfin pour empêcher le jeune prince de lui parler de son amour pour sa chère Félicie.
Ursino promit un secret impénétrable à son compagnon; et s'offrit à le servir en toute occasion , selon leurs engagements mutuels.
Le lendemain matin, les deux frères d'armes preiment congé du seigneur châtelain et de sa charmante famille , qui les virent partir avec regret. Le baiser d'adieu fut r^çu; l'impression en fut bien vive pour le jeune Ursino, qui, déjà instruit par la nature, sut le rendre avec un air aussi tendre et aussi galant que respectueux. Ils partent; et, chemin faisant, don Pèdre achève de le prévenir sur tout ce qui tient aux usages de la cour de son père , et aux caractères différents de ceux qui la composent.
Us arrivent sur le soir à Santillane. Le duc, qui ne pouvait s'empêcher d'être inquiet, lorsque son fils s'exposait dans les montagnes à des chasses souvent dangereuses, accourt au-devant de lui, le reçoit dans ses bras, et lui demande s'il a fait une chasse heureuse. Ah ! s'écria don Pèdre , oncques ne feis chasse tant belle et proufitable ^ puis quajr conquesté cil qui ma sauhé la 'vie y qui tollue niestoit par une ourse , et que tant braire et gentil chevalier ay ie acquis à frère et eompaignon d'armes, A ces mots, il lui présente Ursino qui venait d'ôter son casque. Le duc ad-
LE NAVA&Iir. 277
mire sa beauté, et la force et le courage dont il a donné des preuves dans un âge si tendre encore: il Tembrasse, et ses chevaliers lui rendent les honneurs que mérite le défenseur et le compagnon de leur prince.
Il était difficile que les distinctions honorables et la faveur dont Ursino jouissait dès-lors à cette cour n'excitassent pas la jalousie. Drogador , fils d'un des comtes de la Biscaye, avait prétendu vainement à l'honneur d'être le frère d'armes de don Pèdre. Qumque la naissance, la valeur et la force lui donnassent la réputation d*étre l'un des plus redoutables chevaliers des Asturies, et l'appelassent au titre qu'il desirait, une humeur sombre, un air de férocité répandu dans ses regards et plus marqué par ses actions, en avaient éloigné don Pèdre; et l'insupportable présomp(;ion de Drogador lui déplaisait au point qu'il avait été plusieurs fois prêt à le mortifier.
Drogador joignait aux défauts qui choquaient don Pèdre tous ceux dont les âmes basses sont susceptibles; l'envie, la curiosité, la médisance l'avilissaient tour-à-tour. Drogador, étonné de. la haute faveur .d'un inconnu , ne fit point en vain des efforts pour savoir quelle pouvait en être la première cause. £n rapprochant tout ce qu'il put apprendre des chasseu]::s qui suivaient le prince, le jour de l'aventure -de l'ourse, il rassembla des notions suffisantes pour en conclure que le chevalier préféré n'était qu'un homme obscur qu'une
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ourse avait allaité , et qui, peut-être, usurpait le titre de chevalier.
Dès ce moment , Drogador chercha sans cesse Foecasion de faire une insulte publique au jeune Ursino : il crut l'avoir trouvée un jour que don Pèdre s exerçait, avec les jeunes chevaliers de sa cour, à ces jeux militaires dont les Grecs, les Romains et les Gaulois connurent si inen l'utilité, et qui, de nos jours, sont trop abandonnés. Don Pèdre venait de remporter le prix de la course. Un chevalier béarnais avait franchi d'un saut un ravin profond , où personne n'avait osé s'essayer; le présomptueux Drogador se jH'ésenta ponr disputer le prix de la lutte. Je connais vos forces, dit-il d'un air arrogant , et je doute qu'aucun de vous soit tenté d'éprouver les miennes. A ces mots, il jette ses habits, retrousse les manches de sa chemise, et fait voir ses lH*as nerveux. 11 n'y a que le fils d'une ourse, ajouta- 1- il, qui puisse hasarder de combattre contre moi; mais je doute qu'Ursino en ait le courage.
Tous les Jeunes chevaliers regardent avec surprise Ursino, qui tour-à-tour rougit et pâlit de fureur. A l'instant il jette ses habits ; il prend la main de don Pèdre , la lui serre et la lui baise ; et, animé par les regards de son compagnon et par le désir de la vengeance, il s'avance. Viens, Drogador, lui dit -il; l'ourse qui conserva mes jours- fut plus généreuse que toi; et je tiens du moiqs de son lait de quoi punir ta basse envie et
LE KAVAR19. 1»jg
ton insolence. Â. ces lâotâ , il s!élance pour l'at*« taquer.
Rien ne paraissait plus disproportionné que cette lutte entre Drogador dans la force de Vàge^ et toujours vainqueur dans c^te espèce de combat , et le jeune Ursino dont à peine un iégeat duvet commençait à cotonner les joues : il est cependant le premier à saisir son ad^^rsaîre qui croit pouvoir Tétouffer facilement dans ses bras> Drogador emploie vainement tout l'art d'un conn bat où depuis long -> temps il est exercé; toutes ses ruses sont inutiles ; il ne peut ébranler son adversaire qui souvent lui fait plier . les reins et perdre terre. A la fin , iîrsino appuie sa tête sur la poitrine de Drogador ; il lui serre les flancs , lui fait perdre haleine, lenlève, et, le serrant toujours de plus en plus dans ses bras victorieux^ il le porte , et le couche ^ privé de toute connais^ sance , aux pieds du prince de Santillane.
Pendant qu'on donne les secours nécessaires à Drogador, don Vèéte et toute sa cour applaudissent à la victoire d'Ur^no. Le jeune Lesparos, entre autres , ce dhevalier béarnais qui venait de remporter le prix du saut , s'empresse plus que les autres, et lui demande son amitié en Tassu* rant pour toujours de la sienue.
Dès que Drogador eut repris ses sens^ Ursino, satisfait d'avoir humilié son orgueil, s'avança d'un air doux et riant, et lui tendit la main; mais Drogador , furieux çl'avoir succombé sous les efforts
aSo DON URSIJIO
d'un jeune chevalier dont il se croyait en droit de mépriser la naissance , repousse sa main avec dédain. Va , lui répondit - il , garde ton amitié pour ceux qui ne craignent point qu'elle les avilisse ; je saurai bientôt trouver l'occasion de te punir et de me venger... Insolent , s'écria don Pèdre, ce ne sera pas du moins, dans cette cour : fais promptement de ces lieux où les lois de la chevalerie te donnent une sûreté dont tu viens d'abuser; et par-tout ailleurs je te défie. Ursino voulut en vain modérer la . colère de son frère d'armes ; mais Drogador lui-même étsât trop présomptueux pour rien réparer : il ose répondre au jurince de Santillane qu'il regarde d'un air furieux. Ursino, n'écoutant plus alors que son indignation , de* mande le combat à outrance contre Drogador; mais le duc , averti de cette querelle , s'avance suivi de plusieurs anciens chevaliers de sa cour. Sa présence en impose; il s'informe de tout ce qui s'est passé. Sur le rapport fidèle qu'on s'empresse à lui faire , il condamne hautement l'agresseur, et confirme l'ordre que don Pèdre lui a donné de quitter sa cour et ses états. Drogador se retire la rage dans le cœur , et fait lui geste menaçant au jeune Ursino qui ne peut plus retenir sa colère. VassaU s'écrie -t-r il, moult tiens ie à mespris et tes menaces^ et tan ire impuissante. Or sus à mortel ennemi tiens ores en avant Venfani de V ourse y qui lui ie tient à félon et mensongier. Le grand sénéchal de la cour s'avance , les se-
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pare; et tandis que quelques chevaliers emmènent Drogador à son hôtel, et le gardent jusqu'à ce qu il soit sorti de Santillane et des états du duc, don Pèdre ramène Ursino , et se déclare encore pour son frère d artnes et son défenseur : son père et toute la cour applaudissent à la conduite que ce jeune et brave chevalier a tenue dans cette querelle- Quelques jours après cet événement , un héraut d'armes de don Pélagos, roi des Âsturies, vint de la part de ce prince , qui tenait sa cour à Oviédo , pour inviter le duc de Santillane , et les chev€diers de sa famille et de ses états , aux fêtes qu'on préparait pour le jour de sa naissance: cette fête n'avait jamais été célébrée avec autant de magnificence et d'éclat qu'on en préparait. Don Pélagos, veuf depuis plusieurs années, avait confié l'éducation d'Inès, sa fille unique, à des vierges vouées à la solitude , et consacrées au Seigneur. La jeune et belle Inès venait d'entrer, depuis deux mois, dans sa seizième année, et le roi des Asturies avait saisi l'occasioii de la fête pour la retirer de sa retraite , et la faire paraître , pour la première fois, aux yeux de ses sujets et des princes et seigneurs voisins, avec tout l'éclat digne d'une princesse destinée à régner un jour sur le royaume que don Pelage , son grand-père , avait fondé. Des prières publiques , une procession solennelle, allaient commencer cette fête qui devait être suivie d'un grand festin, après lequel on ver-
a8a Bon URSIHO
rait ce qu'on nommait alors la vesprée d'un tournoi qui devait durer pendant les deux jours suivants; et c'est des mains de la belle Inès qu'il était décidé que les vainqueurs recevraient le prix. Don Pélagos , en ordonnant les apprêts de cette fête , et le grand tournoi qu'il avait fait publier dans toutes les Espagnes , avait autant en vue de faire paraître Inès comme son héritière, que d'examiner avec soin , parmi les princes espagnols , quels seraient ceux qui lui' paraîtraient les plus dignes de prétendre à sa main.
Depuis six mois , le roi des Asturies , le roi de Saragosse et les princes maures vcHsins , avaient juré une trêve de trois ans; et les hérauts d'armes de la cour de don Pélagos avaient o£Fert de sa part, non-seulement une pleine sûreté dans ses états, mais un accueil digne dé la naissance et de la valeur des chevaliers maures qui voudraient assister à ces fêtes , et combattre dans le tournoi. Les hérauts, en le proclamant, avaient déclaré, suivant Tusage, que les chevaliers ne pouvaient combattre qu'avec l'espèce d'armes qu'on nommait alors armes courtoises : le fer des lances était arrondi par le bout , au lieu d'être coupant et aigu ; l'épée , de même , n'était ni pointue ni tranchante ; et les coups de ces armes étant bien moins dangereux que ceux des armes employées dans les combats à outrance et à fer émoulu , les chevaliers avaient l'avantage 4e pouvoir porter
Lï NAVARIN. 283
dans ces tournois des boucliers, des hauberts (i), ^ des armes défensives que leur légèreté empêchait' d'être fatigantes, n ayant pas besoin qu'elles fussent à répreuve.
Le due de Santillane fut charmé de celte occasion de faire paraître don Pèdre avec éclat à la cour d'Oviédo. IjCS plus habiles ouvriers furent employés à lui préparer des armes légères et brillantes pour le tournoi. La galanterie qui régnait dans ces fêtes militaires permettait aux che^ valiers de ne se £siire connaître que du sénéchal: c'était à ce grand-officier , qui se tenait dans une tente à portée de la lice, que les chevaliers étaient obligés de déclarer leur nom en levant la visière de leur casque ; c'-était lui qui leur fournissait la lance courtoise avec laquelle ils devaient combattre : il visitait aussi, leurs épées. Le tournoi devant durer plusieurs jours , comme il était permis aux combattants de changer d'armes , quand ils ne voulaient pas se faire connaître , ils étaient assujettis à Texamen du sénéchal , chaque fois qu'ils se couvraient d'armes nouvelles; et ce chevalier, toujours choisi parmi les plus illustres et
(1) Le haubert était une espèce de chemise faite de mailles d'acier très serrées; une plaque sd'acier doublait le haubert sur la poitriue. Cette armure fut remplacée par la cuirasse , et la cotte de mailles ne fut plus que d'une riche étoffe qui couvrait la cuirasse , et sur laquelle les armes ou les devises des chevaliers étaient brodées.
2^4 ^^^ URSINO
les plus anciens de la cour, était tenu de leur garder un secret impénétrable. Don Pèdre ne voulut point être distingué d'Ursino, son fràre d'armes , par des armes plus recherchées que les siennes ; et , le tournoi devant durer trois jours, trois armures damasquinées, enrichies de diamants et parfaitement égales entre elles <, furent préparées pour les deux jeunes chevaliers.
Le duc de Santillane se proposait de les conduire lui-même à la cour d'Oviédo; mais une chute de cheval qu il fit à la chasse , la veille du jour qu'il devait partir, l'obligeant à garder le lit, il embrassa son fils, et lui parla plus vivement que jamais du désir qu'il avait qu'il pût réussir à plaire à la jeune princesse des Asturies.
La fleur des chevaliers de la cour de Santillane suivit don Pèdre : im cortège nombreux, des équipages magnifiques annonçaient sa puissance. Pendant la marche, chaque soir, de riches tentes étaient tendues ; et don Pèdre ne voulut entrer dans aucune ville ni habiter aucun château jusqu'au jour où des tours élevées , et des lices immenses qu'on préparait dans une plaine , lui firent connaître qu'il était près d'Oviédo. Sur-lechamp, don Pèdre ordonna que l'on dressât ses tentes dans une prairie; et sa suite était assez nombreuse pour former une espèce de petit camp, dont les toits dorés et les banderoUes annoncèrent à la cour des Asturies que quelque seigneur puissant arrivait pour les fêtes.
Pendant trois jours d'intervalle entre l'arrivée de don Pèdre et le moment des fêtes , ce prince, uniquement occupé de son amour pour la belle Félicie de Miranda, n'eut point la curiosité d'aller à Oviédo , et défendit à sa suite de sortir de^ son camp et de le faire connaître. Il permit seulement à l'un de ses pages, fils d'un chevalier asturien, d'aller voir son père; mais il lui fit jurer auparavant de garder le secret snr son arrivée. Le jeune page part, passe vingt-quatre heures avec son père , se tait , et revient la veille de la première fêle auprès de don Pècjlre, qui lui fait des questions sur tout ce qu'il a vu dans Oviédo. Il satisfait sa curiosité , et s'étend sur la magnificence des préparatifs : mais quel trouble, quelle agitation ne porte- t-il pas dans son ame, lorsqu'il lui apprend que don Pélagos, désirant que la jeune Inès paraisse dans les fêtes avec une compagne digne d'elle , a prié le duc de Miranda, son voisin et son allié, de venir à sa cour partager avec lui les honneurs de ces trois jours, d'amener avec lui la belle Félicie pour y tenir un rang égal à. celui de sa propre fille ! Le page ajoute que le duc de Miranda et sa fille, étant arrivés depuis plusieurs jours, sont traités avec tous les honneurs imaginables dans la cour d'Oviédo; et qu^nès et Félicie s'étant prises de la plus vive amitié l'une pour l'autre, Inès a voulu, par la distinction la plus éclatante , lui céder les honneurs de la première journée, en déclarant
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que ce serait de la main de Féliciie que le vainqueur de la vesprée du tournoi recevrait le prix. Don Pèdre , enchanté et hors de lui , donne une riche épée au page; il fait appeler Ursino dans sa tente, et s'enferme seul avec lui Ah! mon ami , s'écrie-t-il , ma chère Félicie est dans Oviédo; c'est la main de Félicîe qui donnera la premièi^e couronne ! Non , mon cher Ursino ne me disputera point la gloire de la mériter. Âh ! puissé-je l'obtenir et la recevoir aux genoux de celle que j'adore ! et puisse mon compa^on remporter celle que la belle Inès doit donner de sa
main !
A peine Ursino a-t-il le temps de l'assurer qu il n'est occupé que du désir de le servir ; don Pèdre poursuit avec impétuosité , et répète le récit que vient de; faire le page; et ce n'est qu'après avoir calmé le transport de son ami, qu'Ursino peut convenir avec lui des maures qu'ils ont à prendre.
Don Pèdre passa la nuit dans cette agitation délicieuse que sent un amant aimé^ prêt à revoir l'objet de sa tendresse. L'aube d» jour paraissait à peine, qu'il se couvre, ainsi que son compagnon, d'habits de pénitents blancs , pour assister , sans être connus, aux cérémonies religieuses qui doivent commencer cette fête. Une calèche unie, attelée de chevaux très^vîtes, les conduit dans un des faubourgs d'Oviédo. Ils descendent et se mêlent dans la foule des pénitents, qui, selon l'usage du
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pays , se rassemblent de toutes parts ; ils oiit soin de ne se point quitter, et tous deux cherchent à pénétrer dans le chœur de la grande église^ où là cour était déjà rassemblée. Leurs efforts sont inutiles; ils prennent le parti d'en sortir, et de sa poster assez avantageusement pour voir passer don Pélâgos et les jeunes princesses, lorsque la procession commencera.
Bientôt un nombreux clergé défile, couvert d'ornements somptueux : la marche est terminée par l'arcbevéque; don Pélagos le suit au milieu d'Inès et de Félicie^ qui tiennent suspendue sur sa tête la couronne de fer de don Pelage , son aieul : des palmes entrelacées de fleurs soutiennent cette couronne si simple , mais si glorieuse , dont chaque fleuron est formé du fer d'une lance arrachée aux chevaliers maures que ce héros avait fait tombw sous ses coups.
Don Pèdre sei^e la main de son compagnon en voyant passer Félicie ; mais il sent celle d'Ursino plus tremblante encore que la sienne. Le trait le plus vif et le plus perçant que l'amour ait jamais lancé pénétrait déjà le cœur sensible du jeune Ursino ; et ce trait était parti des yeux de la charmante Inès. Mille voix crient en même temps : Vive le glorieux sang de Pelage ! ô ^rand saint Jacques, veillez du haut du ciel sur les enfants de notre libérateur! Les fleurs, les parfums qu'on jette smr leur passage, ce tumulte agréable qu'excitent en des sujets fidèles l'amour et la présence
a88 BON URSIKO
de leurs souverains, tout concourut à cacher le trouble dont les deux pénitents blancs furent agités. Aucun des deux ne peut en expliquer la cause à son compagnon ; ils restent immobiles tant qu'ils peuvent voir encore la couronne soutenue par les jeunes princesses. Retirons-nous, seigneur, dit le premier Ursino : ah ! cher prince , livrea&-vous à la passion qui vous entraine ; mais moi , malheureux! que puis-je espérer de celle qu'Inès vient de faire naître en mon cœur ? Don Pèdre aima mieux ne rien répondre à son ami, que de lui donner une espérance trop vaine ; et tant d'obstacles s'opposaient encore à celle qu'il osait se permettre luimême, que l'état de son ame différait peu de celui qui faisait le désespoir de son ami.
Absorbés dans ces tristes réflexions, ils percent la foule, s'en éloignent, regagnent leur calèche, et retournent à toutes jambes à leur camp.
Tous deux profitent du temps que leur laissent la fin des cérémonies religieuses efle festin; ils s'habillent, et, couverts d'armes blanches et enrichies de diamants, ils choisissent quatre jeunes chevaliers de la cour de Santillane, qui prennent des armes aussi blanches que les leurs, quoique moins brillantes : ils montent tous sur des chevaux arabes dont la blancheur égale celle de la neige ; et les deux compagnons , à la tête de ce quadrille, se rendent à la lente du sénéchal qui s'avance et les reçoit avec honneur.
LE JTAVARIir. 289
Don Pèdre est le seul qui porte la parole ; et , pénétrant avec le sénéchal dans un réduit ménagé dans l'intérieur de cette tente , il lève la visière de son casque, lui dit son nom, lui montre le sceau du duc de Santiilane son père. Le sénéchal, pénétré de respect pour lui, revient et déclare aux juges du camp , qu^oncques chevalier plus idoine ( i ), voire de plus noble mesgnie (a), rie peut comparoir et los acquérir au tournoi.
Après cette déclaration, il va lui-même choisir une lance assortie à son armure ; il la lui présente avec respect ; il en donne une à peu près pareille au chevalier Ursino , que don Pèdre avait reconnu pour son frère d'armes. Les quatre chevaliers de sa suite sont armés de lances courtoises, et le sénéchal les met sous la garde d'un des juges du camp, qui les conduit à la grande lice, dont il leur fait ouvrir les barrières. Il leô place au premier rang des chevaliers qui doivent commencer les joutes ; et bientôt des cris d'acclamation annoncent que le roi des Âsturies,sa famille et sa cour, viennent occuper le balcon magnifique qui domine sur le milieu de la lice , et qui leur est destiné.
Don Pèdre voit arriver Félicie qu'Inès fait placer à sa droite. Enflammé par sa présence et par le désir de remporter le prix de cette prc-
(i) Recevable.
{1) Mabon.
Gaérin de Montglave , etc. 1 9
^90 DON UASIHO
mière journée, il s'avance près du balcon, eu maniant son- cheval avec grâce ; il s'incline profondément, baisse le fer de la lance jusqu'à terre, et, faisant une demi-voUe les yeux attachés sur les princesses, il revient occuper la place que les juges du camp ont marquée pour la première joute. Un chevalier astnrien court contre lui , brise sa lance sur son écu sans l'ébranler, ^ don Pèdre , l'atteignant à la vi«ère du casque , le renverse sur la poussière. Il arrête aussitôt le cheval qui bondissait dans la lice; il le ramène au chevalier encore étourdi de sa chute, et fait admirer sa courtoisie par le peu d'avantage qu'il tire de cette première victoire. Don Pèdre se maintient tout le reste de la vesprée^ en remportant de nouvelles victoires : ceux des chevaliers qui crurent mieux se défendre contre sa force et son adresse, en combattant avec l'épée , se la virent enlever de leurs mains , ou ne purent résister à la pesanteur des coups de la sienne.
Dès que le soleil se fut plongé sous l'horizon, le son éclatant des trompettes et des clairons annonça la fin de X^ivesprée. Les juges du camp, placés aux extrémités ou dans le milieu de la lice, se réunirent, et le chevalier aux armes blanches fut proclamé vainqueur : ils entourent don Pèdre, et le conduisent en triomphe au balcon du roi des Asturies> Don Pèdre alors est obligé d'ôter son casque. L'agitation de tant de différents combats anime les couleurs brillantes
L£ NAVARUN. 291
de son teint ; de longs cheveux blonds bouclés tombent et flottent sur ses épaules. £n cet état , il est conduit aux genoux de Félicie , pour recevoir de sa main le prix de son adresse et de sa valeur.
La jeune et sensible Félicie rougît et soupire en voyant son amant ; c'est d'une main tremblante qu'elle couyre son front d'une couronne de lauriers , et qu'elle lui présente une écharpe dont l'art et le travail surpassent Yor et les perles dont elle est tissue. Son trouble et son embarras lui laissent à peine apercevoir qu'un des rubans de soii corset , entraîné par l'écharpe , est un nouveau prix, plus précieux encore, qu'elle lui présente. Don Pèdre s'en empare; et, feignant d'attacher l'écharpe, il cache ce ruban dans son sein : DamCj lui dit-il tout bas, i eusse payé de tout mon sang le guerdon que ie receoiSy et vostre chevalier ne pouvoit combattre que pour en conquester un de vostre main.
Le roi des Asturies s'empresse à lui marquer la plus haute estime : ce sentiment augmente encore, lorsque don Pèdre, obligé de dire son nom, se déclare pour être le fils du duc de Sanlills^ne.
Pendant le temps des joutes, et celui du triomphe de don Pèdre , Ursino , les yeux attachés sans cesse sur la jeune Inès, ne put en être distrait un instant, que pour prendre part aux accla^ mations qui retentissaient à chaque nouveau
^9^ DON URSINO
triomphe de son ami. Il est dans le plus grand embarras y lorsqu'un des chevaliers dt la cour de don Pélagos vient l'inVitet^ de la part de ce monarque, à suivre au palais le prince de San ti liane, qui s'est déclaré pour son frère d'ar-^ mes. SirCj respond adoncques moult humblement Ursinoy point nay ie encore desservi pareil honneur; ores ïne convient retourner à m^s tentes iusqu*à r heure où palme d'honneur corujuestee par mon bras m*exhaulse àpoinct de m'enhar^r à venir la déposer aux pieds de si grand monarque ^ voire de si belle et haulte princesse; partant ^ sire y tenez mqy dans vostre grâce ^ et dictes leur que depieceà n'eus désir si chauld que de me veoir en brief tems digne de me veoir à leurs genouils. Aces mots, Ursino sort de la lice ^ suivi de son quadrille, s'éloigne, et rentre, à nuit fermée, sous les tentes de don Pèdre.
Ce jeune prince fut conduit dans un des plus beaux appat*tements du palais : on le désarme, on lui prépare un bain , et pendant le temps qu'il donne à prendre quelque repos , après une journée aussi fatigante, Ursino lui envoie quelques domestiques et des habits superbes sous lesquels il reparaît bientôt avec un nouvel éclat. Ursino, dans un billet , le félicitait de son triomphe ; il le prévenait qu'il se présenterait le lendemain an tournoi , couvert d'une armure dorée , éraaillée de vert, et le priait d'en prévenir le grand sénéchaL
Le premier soin de don Pèdre fut cl'çît^cuter ia commission de son ami : le gr^ind séqéeh^l lui promit le secret , et de faire conduire .avec honneur son compagnon lorsqu'il se présenterait pour entrer dans la lice. INon-seulement don Pèdre n'eût pas voulu disputer à son ami l'hon,neur de la seconde journée , mais il n'aurait pu se résoudre à combattre pour un prix qu'il ne pouvait plus espérer de la maip de Félicie. Prévenu par la passion dont il était pénétré, la belle Inès n'excitait en lui que le respect, et cette espèce d'admiration tranquille qu'on ne peut refuser à la beauté. De ce moment, il se promit bien de trouver quelque moyen pour se dispenser de combattre de pouyeau, Déjà tqute la cour était rassemblée dans une des salles du palais ; Inès et Félicie , accompagnées des dames et des demoiselles les plus qualifiées des Asturies, avaient fait appeler les ménestrels et les joueurs de harpe les plus habiles. Tout était préparé pour un bal qui pouvait être regardé comme un second triomphe pour le vainqueur , puisqu'il devait l'ouvrir avec celle qui l'avait couronné.
Quels transports don Pèdre ne fut-il pas obligé de cacher, lorsque la belle Inès prit elle-même la main de Félicie , et la remit à don Pèdre ^ qui s'ayança d'un air timide et respectueux pour la recevoir! les grâces naturelles et l'air noble qt}i régnaient d^ns la ds^nse 4e ce couple charmant
2194 i^oir uRsiifo
firent radmiratiôn de toute la cour. Quelque prévenu que fut le duc de Miranda contre le fils d'un ancien ennemi, il ne put s'empêcher de hii donner quelques louanges. FéKcie, attentive à tous les mouvements de son père , les entendit : ces louanges retentirent dans son cœur ; c'était le premier rayon d'espérance auquel elle o^t rouvrir, et il suffît pour la déterminer à se livrer avec moins de crainte au bonheur d'aimer et d'être aimée.
Ces premiers pas finis, Félicie conduisit don Pèdre à la belle Inès. Moins troublé qu'en figurant avec Félicie, il fut etacore plus admiré que la première fois. Ces deux premières danses terminèrent l'espèce de cérémonie qui régnait encore dans cette fête. Des danses vives et légères unirent à-la-fois plusieurs troupes de la jeunesse brillante dé cette cour; et la gaieté des mouve^ ments basques et catalans l'emporta bientôt sur la gravité des danses espagnoles. Don Pèdre excellait dans tous les exercices où la grâce et la légèreté peuvent briller. H était animé par le desir de plaire à sa chère Félicie : la gaieté , l'espèce de liberté qui , dans les bals , rend la modestie moins attentive et moins sévère , l'autorisait à tenir souvent ses mains, qu'il seprait alors tendrement ; la danse basque lui permettait même de la soulever quelquefois, et de s'approcher assez près de sa bouche pour en sentir la douce chaleur. Ah! que don Pèdre parut digne à Félicie des lé-
gères tavears t[uev sans crainte , elle poxiyafit alors accorder à s(m amour !
, Don Pèdre sut bien jouir de ces tooments fortunés. Il eut désiré vivemcst de pouvoir les prolonger; mais, le grand rond' qui terminait le bal étant déjà commencé , il prévint adroitement Félicie de n'être pas inquiète : alors il fait un faux pas; il tombe sur son. bras droite et se plaint de se rétre foulé. Le bal finit; on prodigue à don Pèdne tous les secours nécessaires ; il se retire , et, le lendemain matin, il paraît le bras enveloppé et soutenu par la riche écfaarpe qu'il tient de la main de son amante, et qu'il doit à son triomphe de la veille. Il se plûnt, avec un air respectueux et galant , d'être hors d'état de mettre une lance ea arrêt, et de disputer un prix que la belle princesse des Asturies doit donner au vainqueur. Don Pélagos le console , et lui dit qu'il en a assez fait pour sa gloire. Lorsque Ffaeure est arrivée d'aller v>oir le grand j&pectacle du second jour , il donne à don Pèdre une place dans son char; et lui en £ût. prendre une bien agréable poMT lui 9 derrière les deux princç^sds dans le baiooB royal.
Pendant ce temps, Ursino, couvert des armes convenues avec son compagnon, monte un fier cheval d'Andalousie, se présente jau sénéchal, qui le reconnaît pour le frère, d'armes de don Pèdre, et qui le fait conduire dans les lices.
he tournoi commence* L<e nombre, des cbëva-
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liers surpasse de beaucoup celui des combattants de la veille. Les juges du camp séparent les chevaliers en deux troupes, les mettent en ordre sans aucune préférence , les placent aux deux extrémités de la lice. Us décident que deux de chaque côté jouteront à-la*fois, et ménagent la distance d'où les chevaux s'élanceront , de façon que la rencontre des combattants se trouve visà-vis le balcon royal.
Les trompettes donnent le signal de la première joute : les quatre chevaliers courent , brisent leurs lances sur leurs boucliers sans être ébranlés ; ils passent, font une demi-volte, saluent profondément les princesses , qui les applaudissent : ils vont reprendre leur rang , font place à quatre autres chevaliers, qui s'avancent au petit pas; et, serrant dans les jarrets leurs chevaux, qui montrent leur ardeur par des courbettes , ils s'arrêtent à la place d'où les quatre premiers se sont élancés, pour j attendre le signal de courir.
Don Pèdre reconnut facilement Ursino pour être l'un de ces quatre chevaliers. Il en avertit tout bas Félicie; mais la jeune Inès, déjà frappée par l'air noble d'Ursino, comme par la beauté de son cheval et la richesse de ses armes, ne perdit rien de ce que dit don Pèdre : bientôt elle se sentit un intérêt secret pour le frère d'armes d'un prince qu'elle estimait trop^ pour croire qu'il n'eût pas fait le meilleur choix.
Le hasard de ces espèces de combats avait
LE FAVARIN. 297
.donné pour adversaire à don Ursino le chevalier dont l'aspect paraissait être le plus redoutable : une taille épaisse et presque gigantesque que le grand destrier qu'il montait faisait paraître encore plus élevée, des mouvements brusques, un air peu courtois avec les autres chevaliers, semblaient annoncer dans celui-ci une force surnaturelle et beaucoup d'orgueil.
Ursino , prévenu que la lance qu'il tient est plus fragile que celles qu'on porte en toute autre occasion, cherche à réparer par son adresse le peu d'effet qu'il doit attendre du coup qu'il est prêt à porter. Accoutumé , chez l'hermite , à frapper sur la quintaine un point désigné, il reçoit sur son écu le coup de son adversaire dont la lance vole en éclats ; et portant la pointe émoussée de la sienne au milieu de la visière du grand chevalier, il le renverse presque sans effort sur la poussière, et sans briser sa lance.
Selon l'usage des tournois, le chevalier qui conservait sa lance entière, après avoir remporté l'avantage d'une joute , n'était point obligé de céder sa place. Ursino court, et saisit les rênes du cheval de son adversaire, échappé dans la lice; il le ramène avec courtoisie au chevalier qui venait de se relever, mais qui, loin de paraître sensible à cette politesse, semble n'en profiter qu'à regret, et ne la recevoir qu'en murmurant. Ursino dédaigne d'en paraître offensé; il passe sous le balcon en saluant avec respect les princesses; il
agS BOK uiisiiro
retourne à sa première place, et se prépare à la seconde joute. Connaissant toute l'importance de conserver sa lance entière , il emploie toute son adresse à la tenir de droit fil, comme à frapper son adversaire à la visière. Cette seconde course et toutes celles qui la suivirent eurent le même sort que la première : aucuu de ceux qui coururent contre lui ne put garder les arçons ; et l'honneur ides joutes, qui durèrent pendant trois heures, lui fut accordé tout d'une voix.
Les juges du camp arrêtent alors les nouveaux combattants qui se présentent; ils les partagent en quatre troupes de chaque côté; et, faisant enlever les tronçons amoncelés des lances brisées , ils annoncent qu'il est temps que ce qu'on nommait alors Vétour ou le béhourdis commence.
Uétour, ou le béhourdis , représentait une vraie bataille. Les chevaliers , après s'être remis en escadron, se chargeaient la lance en arrêt. Ceux dont la lance était brisée dans ce premier choc combattaient l'épée à la main, cherchaient à renverser leurs adversaires, à leur arracher leurs écus, leurs casques ou leurs épées, et même à les faire prisonniers.
La troupe à laquelle Ursino vainqueur vint se joindre lui rendit l'espèce d'hommage de le choisir pour la commander ; et le chevalier si remarquable par sa taille, qu'Ursino avait déjà renversé, obtint de marcher à la tête de l'escadron qui devait l'attaquer. Il la devance de quelques pas,
LE ITAVARIK. 299
armé d'une nouvelle lance , et il défie Ursino. Tous deux courent l'un sur l'autre avec impétuosité; leurs lances se brisent, sans qu'ils en soient ébranlés : ils reviennent dans la même direction , Tépée à la main; mais ils sont séparés par le choc violent des deux escadrons, qui se mêlent, et qui cherchent mutuellement à faire des prisonniers. Les autres troupes se chargent à leur tour, et la lice paraît alors être un vrai champ de bataille.
Ursino se fait bientôt remarquer par les coups terribles qu'il porte; et, quoiqu'il soit attentif à ne frapper que du plat de son épée , il est peu de chevaliers qui puissent en supporter la pesanteur. Il avait déjà fait un grand nombre de prisonniers qu'il avait conduits au juge du camp, lequel se tenait «oufs le balcon royal , lorsque ce même chevalier, qui paraissait vouloir se venger d'avoir été abattu par sa lance, le joint, le défie , et l'attaque avec fureur.
A chaque prisonnier qu'Ursino conduisait sous le balcon royal , il regardait la belle Inès , et cette vue redoublait son courage. C'est au moment où ses yeux lisaient dans ceux de cette princesse , qui voyait avec intérêt ses nouveaux triomphes, qu'il fut interrompu par les coups redoublés du chevalier, qu'il commençait à regarder comme un ennemi secret. Animé par la présence d'Inès et de don Pèdre, il s'élance contre cet ennemi, le fait reculer jusque sous le balcon , où , le sai*
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sissant d'une main viclorieuse , il lui arrache son casque , qui roule sur la poussière; et le vainqueur et don Pèdre reconnaissent dans le chevalier vaincu l'arrogant et présomptueux Drogador.
Ursino, loin d'abuser de cette seconde victoire, eut même la générosité de ne vouloir point se faire connaître à l'ennemi qu'il venait d'humilier : il se rejette dans la foule des combattants dont aucun ne peut lui résister. Bientôt les chevaliers s'arrêtent d'eux-mêmes , et joignent leur voix à celle des juges du camp , pour le proclamer vainqueur. Ces juges le conduisent au balcon; don Pèdre court, délace son casque, l'embrasse, et le conduit au roi des Asturieâ.
Ija beauté, la jeunesse et la valeur d'Ursino, frappent toute l'assemblée d'admiration et de surprise; mais Drogador, qui venait de reprendre son casque, jette un cri de fiireur, s'éloigne et sort de la lice, pour ne plus reparaître. Don Pélagos retient Ursino qui voulait embrasser ses genoux. Venez, brave chevalier, lui dit -il en le prenant par la main , venez recevoir le prix de votre victoire. Il le conduit lui-même à sa fille. La belle Inès tenait d'une main yne couronne de laurier , et de l'autre une chaîne d'or enrichie de diamants, où le portrait du grand et victorieux Pelage était attaché.
Ursino se précipite aux pieds d'Inès ; ce n'est qu'en tremblant qu'il ose lever les. yeux sur elle : ceux d'Inès 3e fixent un instant sur les siens; elle
LE NAVARIN. 3oi
les baisse aussitôt : elle pose la couronne sur sa tête y d*une main mal assurée ; et son trouble aug^ mente , lorsqu'elle est obligée de soulever et d'écarter les beaux cheveux noirs du chevalier ^ pour passer la chaîne de diamants autour de son cou. Les mains tremblantes de la jeune Inès laissent échapper quelques boucles de cheveux qu'elle est obligée de relever encore. Emporté par son amour, Ursino saisit cet instant pour lui dire tout bas : Boa! dame y fleur de toute beauté! mouk perdurablement enchaisnez vous vostre cliei^aiier. Ce peu de mots achève de troubler Inès. Il fallait assujettir cette chaîne avec une agrafe : Ursino pénétré de respect, de crainte et d'amour, avait baissé la tête , après avoir osé lui parler ; Inès ne peut réunir les attaches de la chaîne , sans soulever la tète du chevalier; et l'amoureux Ursino ne peut résister au transport qui Tagite, lorsqu'il sent la douce chaleur des mains d'Inès. Tous ses sens à-la-fois sont suspendus par l'excès de son amour ; sa tête retombe ; il reste évanoui , la bouche et le front appuyés sur les belles mains d'Inès.
Félicie aimait trop pour ne pas connaître la cause du trouble de son amie, et de l'état d'Ursino : sous prétexte de donner du secours à ce dernier, elle vole au secours d'Inès; elle soulève la tête d'Ursino, ferme l'agrafe, et s'écrie qu'épuisé par la fatigue d'un long combat le chevalier est évanoui.
3o2 DON URSIKO
Don Pèdre , qui juge de la cause de cet accident comme Félicie, vole au secours de son ami; don Pélagos lui-même s'empresse à faire reveoir Ursino, et la jeune Inès est assez heureuse pour que dans ce moment on s'occupe uniquement à le secourir. La seule Félicie s'aperçoit du trouble de son amie, d<mt les yeux s'obscurcissent déjà par les larmes : elle s'approche d'elle , prend son bras tremblant, lui parle, la rassure; lorsqu'elle s'aperçoit qu'Ursino reprend connaissance, eUe emmène Inès , la fait remonter sur son char, et retourne au palais avec elle.
Ursino, honteux et surpris en revenant à loi, reconnaît que c'est au roi même qu'il doit les se^ cours qu'il a reçus ; il lui baise tendrement la main* Ahl chiersire^ lui dit-il, bien vous est due la vie que mtwez rappellee; recepez ma /ojr; pour vostre homme à vie et à mort tétiez mojr, tant que mon bras poun:a ferir {i) de glaire ou d'espee.
Don Pélagos Tembrasse, lui dit qu'il se bit honneur de le recevoir comme son chevalier; et, le voyant bien remis de sa faiblesse , il le ramène en triomphe à son palais, et le conduit lui-méine à l'appartement de don Pèdre.
Ursino se désarme, reste peu de temps dans le bain; et don Pèdre saisit ce moment pour tirer l'aveu de son amour , et pour l'enchanter
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(i) Frapper.
L£ NAVARIN. 3o3
en lui disant qu'il croit que la belle Inès le partage : mais il était trop son ami , pour ne lui pas rappeler aussi toute la distance qui sépare un chevalier d'une naissance inconnue , d'avec l'héritière d'un grand royaume. Ursino soupire , remercie don Pèdre, et lui avoue qu'il ne peut renoncer à son amour; il lui dit que, s'abandonnant à sa destinée, il ne se soucie plus de conserver la vie qu'autant qu'il pourra la rendre chère à la belle Inès, et glorieuse aux yeux de l'univers*
Don Pèdre le plaint, le console, l'exhorte à se conduire avec {H*udence : il se plaît à le parer lui'même, pour le conduire dans la salle du bal, où la cour commençait à se rassembler.
Ils arrivent ensemble : un murmure flatteur d'applaudissements s'élève ; toute la cour des Asturies admire le vainqueur de la seconde journée, et ne trouve que celui de la première qui puisse lui être comparé.
Don Pélagos paraît avec Inès et Félide 2 les deux jeunes chevaliers s'avancent d'un air respectueux; Ursino fléchit un genou devant Inès : Princesse^ lui dit-il, ores suis en la sai^ sine du roy vostre père , puis que par sa grâce à sien et chevalier il ni a retenu. Or sus permettez doncques que y pour le mien premier hommage ^ ie mette à vos pieds la courone que lay par armes conquestee ; bien suffit pour m^exhaulser en renomee et prudhomie, cette chaisne qui m' est tant
3o4 ooir uRSiifo
chiere et glorieuse à porter^ quand ie la tiens de
vostre main.
Toute la cour applaudit à ]a galanterie dUrsino. Point ne debvezy dit alors don Pélagos à sa fille, refuser telle courone ; ains au contraire^ belle et chiere fille ^ ores débitez vous adonques en aorner vos ches^eux : mais bien est iuste que le chei^alier en receoit^e le guerdon; trop gentement Va il desservi. Aussitôt il tire un riche diamant de son doigt , et le présente à sa fille , en lui ordonnant de le mettre à celui de son chevalier. Inès obéit en rougissant, relève promptement Ur sino , prêt à laisser paraître le transport qui Tagite : elle lui donne la main ; et les ménestrels annonçant le commencement du bal, tous deux font admirer leur grâce et leur légèreté.
Ce bal , qui fut très brillant , fut suivi d'un magnifique festin. Les dames de la cour se placèrent seules à la table des princesses , avec don Pélagos et le vieux duc souverain de Miranda; les jeunes chevaliers qu'elles avaient vus combattre furent chargés du soin de les servir.
Don Pèdre, couronné la veille par la belle Félicie, s'empara du dos de son fauteuil; et ce ne fut pas sans une bien douce émotion qu'Inès vit Ursino jouir du même droit auprès d'elle. Les différents services du festin furent marqués, selon l'usage, par quelques inventions galantes qu'on nommait alors entremets : dans le premier , une troupe de bergères, ayant Paies à leur tête,
LE NAVARIN. 3o5
yint chanter des virelais, cbs tençons, et présenter des fleurs et des fruits : dans le second, des Maures , couverts de chaînes , vinrent chanter un chant royal à l'honneur des chevaliers vainqueurs : ils frappèrent la terre de leur front aux pieds des princesses, en les suppliant de briser leurs fers, et de ne leur faire porter que ceux de l'amour. Le troisième entremets fut annoncé par le son des trompettes : le grand queux de la cour, accompagné de quatre hérauts d'armes, parut, en élevant à la hauteur de sa tête un grand plat d'or sur lequel on voyait un faisan rôti, auquel on avait rejoint ses ailes, $a queue, et sa tête brillante des couleurs les plus vives : il le posa sur la table. Don Pélagos étendit le premier la main vers le faisan; les dames en firent autant; et tous les chevaliers qui les servaient les imitèrent. Alors don Pélagos prononça le serment que , selon l'usage de ce temps , on nommait le serment du faisan, et tous les assistants le répétèrent après lui. Il jura d^oQtroyer le premier don qui requis luy serait par une noble pucelle.
Les dames seules avaient la permission de requérir tout bas celui qu'elles désireraient d'obtenir de leur chevalier. Félicie requit, d'un air tendre, à don Pèdre un don bien facile et bien doux, celui d'être à jamais fidèle. Inès n'osa rien demander au jeune Ursino ; incertaine, embarrassée, ses lèvres doucement agitées ne purent rien prononcer ; mais elle était si belle en ce moment, ses
Gaérin de Montglave , etc. 20
3o6 DON URSINO
yeux étaient si touchants, ils exprimaient si bien le secret de son ame , que son amant crut lui répondre, et sentit qvTû lui promettait tout par un seul soupir.
Le festin cesse : don Pèdre a l'attention de porter toujours son bras enveloppé de son écharpe , et renouvelle ses plaintes de n'être pas en état de porter les armes le dernier jour du tûumoL
La fête du second jour étant finie , les deux frères d'armes se retirèrent ensemble. Tous les deux , pleins de leur amour , ne peuvent se parler que de celles qu'ils adorent : un rayon d'espérance flatte don Pèdre dans quelques instants; mais il retombe bientôt dans la douleur la plus profonde , lorsqu'il pense que , loin de seconder les tues de son père en s'attachant à la belle Félicie , c'est à la fiUe de son ennemi qu'il a consacré son amour et sa vie.
Ur^ino , plus malheureux , ne pense pas sans frémir, qu'il ne doit qu'aux hasards d'un tounioi la faveur momentanée dont le roi des Asturies l'honore; mais, entraîné par Une passion qu'il ne peut plus vaincre , il ose quelquefois se flatter qu'il est né d'un sang assez illustre , ou que sa valeur pourra rendre son nom assez glorieux pour prétendre sans témérité à la main d'Inès. C'est dans l'espérance de lui plaire, c'est avec l'émulation de se montrer supérieur à tous ceux cjui combattront sous ses yeux, qu'il se propose
de remporter le prix de la dernière journée. A peine le sommeil peut-il fermer sa paupière ; il attend le jour avec impatience , ou plutôt il attend et désire le moment de revoir la belle Inès.
Le son des clairons, des trompettes, et le bruit des cimbales d'airain s'élèvent jusqu'aux nues, dès que les premiers rayons du soleil commencent à les colorer. Ursino se couvre des mêmes armes sous lesquelles il a combattu la veille : il entre le premier dans la lice; et^ dans ce jour, aucun chevalier n'est admis à combattre à côté de lui. Placé seul à l'une des extrémités de la lice, comme vainqueur dans la journée précédente, il doit rester le tenant du dernier tournoi, à moins qite quelque chevalier n'ait le bonheur de le vaincre, et d'obtenir, par cette victoire, l'honneuï d'occuper cette place.
Un grand nombre de chevaliei*s se présentèrent contre lui, pendant les trois premières heures que les joutes devaient durer; mais que pouvaient -ils faire contre la force surnaturelle, l'adresse et la valeur d'Ursino? Chaque fois qu'il s'ébranlait pour une nouvelle joute, Ursino pensait qu'il allait se rapprocher d'Inès , et que les beaux yeux de cette princesse seraient attachés sur le fer de sa lance, au moment où ses ad«versaires en essuieraient l'atteinte. Aucun d'eux ne put y résister, et les joutes de cette journée furentibien moins nombreuses que celles de la précédente.
3o8 'DOW URsirro
Ce n'était qu'à regret, et pour se conformer aux anciens usages , que don Pélagos avait promis la veille Vétour ou béhourdis, dont les joutes avaient été suivies. Cette espèce de combat était trop dangereuse; souvent de braves chevaliers y perdaient la vie par les grandes blessures qu'ils recevaient , ou étaient froissés sous les pieds des chevaux après avoir été renversés- Les juges du camp y substituèrent le combat à la barrière : des épées émoussées , ou des haches d'armes polies et sans tranchant, étaient les seules armes dont il était permis de se servir.
Les juges du camp étaient préposés pour fournir ces armes, dites courtoises^ aux combattants.
On dresse la barrière où les chevaliers devaient combattre, de pied ferme, vis-à-vis le balcon royal. L'usage était que tout combattant que Ton forçait à s'éloigner de plus d'une toise de la barrière était censé vaincu; et l'adresse de cette espèce de combat était de mettre son adversaire en désordre , et de saisir ce temps pour lui porter une estocade très forte, et le faire reculer au-delà de la ligne tracée à la distance d'une toise.
Ursino, proclamé pour la seconde fois vainqueur de la joute, descend de cheval; et de l'air le plus noble et le plus audacieux , il se présente à la barrière, tenant une épée d'une main, une hache d'armes de l'autre, et prêt à combattre avec celle de ces deux armes dont son adversaire fera choix.
LE NAVARIV. 3o9
La force prodigieuse d'Ursino , son adresse et sa légèreté , lui donnaient encore une plus grande supériorité dans cette espèce de combat, et faisaient admirer de même et son air noble et sa grâce ; mais quelles alarmes cruelles pour Inès , lorsqu'elle lui voyait recevoir des coups furieux, quoiqu'il n'eût pas l'aii* d'en être ébranlé! Déjà quatre des chevaliers qui l'avaient attaqué n'avaient pu résister à l'impétuosité de ses coups ; et, repoussés au-delà des limites , ils avaient été forcés de lui céder la victoire, lorsqu'un chevalier couvert d'armes brunies, sans devise et sans panache, s'élance à la barrière , Tépée à la main. Les juges du camp se demandaient déjà l'un à l'autre, lequel d'entre eux avait admis ce chevalier au combat ; il ne fut avoué par aucun d'eux : mais , le voyant en apparence armé selon l'usage établi dans ces circonstances, et ne pouvant d'ailleurs soupçonner que, dans une fête pareille, on osât commettre une trahison, ils n'interrompirent point un combat où bientôt on reconnut une animosité qu'on n'avait point observée dans ceux qui avaient précédé.
On remarqua d'abord que l'adversaire du vainqueur du tournoi paraissait bien moins attentif à parer ses coups , qu'à chercher l'instant de lui en porter : mais pendant long^temps l'adresse d'Ursino rendit ses efforts inutiles; peu s'en était fallu même que, par deux fois, Ursino ne l'eût fait reculer au<lelà des limites. La fureur de son
3lO DON URSIirO
adversaîl^e parut alors redoubler ; il se porta de nouveau jusqu'à la barrière, pour frapper son ennemi de plus près. Bientôt on jette un cri de surprise et d'indignation, lorsqu'on le voit, par un coup violent du tranchant de son épée , haadre en deux parts le légo* bouclier d'Ursino , le Uesser au bras gauche , ^ saisir ce temps pour lui portar* dans le côté un coup d'estoc qui brise £BK^ilement les mailles d'un haubert qui n'étût point à l'épreuve , et qui lui fait une large blessure d'où le sang sort à gros bouillons. Qui pourrait exprimer la fureur d'Ursino , lorsqu'il se sent blessé par des armes inégales , à la vue de sa charmante princesse ? Il s'élance, et frappe son lâche ennemi sur son casque; et quoique son épée ne puisse avoir d'autre effet que celui de la force de son bras , le casque de son adversaire est brisé par celle de ce coup terrible ; et le traître puni tombe sans connaissance à ses pieds.
Les deux coups que ce chevalier félon avait portés , celui qui l'avait terrassé , les cris qui s'éle^ vèrent de toutes parts , le mouvement des juges du camp qui volent à la barrière, l'évanouissement des deux princesses, la promptitude de don Pèdre s'élançant du balcon dans la lice, pour voler à son ami qui chancelle et qui tombe noyé dans sou sang ; tout parui être l'ouvrage du même instant.
Don Pèdre se jette à son ami qu'il relève et qu'il baigne de ses lannes ; il se sert de sa bnl-
LE irAVARIlC. 3il
lante écharpe pour arrêter son aang : bientôt ïe roi des Asturies vient partager ses soins ; il .est suivi d'un mire célèbre par sou savoir : ce, mire lui donne les premiers secours, arrête son sang; et le brave Ursino^ aidé, par son ami, par les chevaliers du camp, et par don Pélagos lui-même qui soutient sa tête , est promptement porté dans le palais. i .
Pendant ce temps , les juges ^n camp entoureiit le. chevalier étendu sur la poussière;, ils voient avec horreur qu'il porte un second casque, d'une trempe fine, sous celui dont les débris sont. tombés ; ils visitent ses armes défensives qui se trou < vent être à l'épreuve : leur indignation redouble ^ en voyant que son épée, couverte d'un léger vernis que les coups frappés .ont fait disparaître , est npn- seulement très tranchante, mais que: sa pointe acérée n'a paru semblable à celle des épées de tournois , que par un enduit qui ne pouvs^t empêcher qu'elle ne fît des blessures mortelles. On s!aperçoit sans peine, que, ne pouvant être blessé par l'épée d'Ursino , la s^ule force du coup l'a reuverisîé ; il inspire trop d'horreur poiir qu'on s'ocQUpe à le Recourir. Le grand sénéchal fait avancer ses Jicteiu*s pour s'en saisir. Dans ce moh ment,. le ttaître revient à. lui, se voit entouré, et juge que son crime est découvert;. il tire un poir gnard pour s'en frapper : le sénéchal lui-^nême le lui arrache , le fait couvrir de fers , et le fait conduire dans une prison où quatre soldats le gardent
3l2 DON URSINO
à vue, et répondenl de sa personne et de sa vie, jusqu'à ce que la chevalerie assemblée ait décidé de son sort.
Malgré la douleur et TefiGroi des dames de la cour , elles s'étaient occupées des jeunes princesses ; elles les avaient fait revenirde leur évanouissement , et les avaient conduites à l'appartement qu'elles occupaient ensemble. A peine y fiirentelles en liberté , que la tendre Inès se jeta entre les bras de son amie. Ah ! ma chère Félicie , s'écria-t-elle en versant un torrent de larmes , que je suis malheureuse ! à quel désespoir affreux suis-je réduite ! Oui , chère amie , je te l'avoue , je sens que la mort d'Ursino sera suivie de la mienne; et s'il revient de ses blessures, l'honneur, mon rang, ce que je dois à mon père, exigent que je m'en sépare à jamais. Ah ! ma chère Inès , lui répond Félicie , ne nous occupons que du moment présent; peut-être suis -je aussi près que vous d'être séparée de don Pèdre : mais attendons les événements; il n'en est aucun que le courage ne puisse surmonter , hors la mort ou l'infidélité de ce qu'on aime. Nous sommes sûres d'être adorées par les plus parfaits 'chevaliers de l'univers, et peut-être la blessure de l'aimable Ursino n'est-elle pas mortelle. Non , divine Félicie , elle ne l'est pas , s'écria , de la porte , don Pèdre qui avait entendu ces derniers mots , et qui, connaissant déjà les sentiments d'Inès , n'avait pas voulu perdre un instant à la rassurer.
LE NAVARIN. 3l3
En effet, dès qu'Ursino fut désarmé et en état d'être plus efficacement secouru , le mire visita sa blessure ; il reconnut que l'épée pointue et tranchante du traître chevalier, ayant pénétré entre les côtes, avait été rabattue sur les inférieures, et en avait coupé deux ; mais qu elle n'était point entrée dans Tintérieur au point d'offenser les parties nobles. Le mire répondit des jours d'Ursino: il fit connaître en même temps à don Pélagos , que ce n'était que des soins les plus assidus et les plus constants, qu'on pouvait espérer la guérison d'une si grande blessure; ce ne fut même qu'après avoir fortement assujetti le premier appareil, quil osa donner un élixir au chevalier pour rappeler ses esprits, de peur qu'alors le sang ne sortît avec assez d'impétuosité pour achever d'épuiser les sources de la vie. Ce fut en mettant ce premier appareil, que don Pélagos remarqua le riche reliquaire qu'Ursino portait à son cou. Les premiers objets qui frappèrent les yeux du blessé, lorsqu'il les rouvrit à la lumière, ce furent le roi des Âsturies et don Pèdre qui tenaient chacun l'une de ses mains , qu'ils serraient avec tendresse. La première pensée fut pour Inès ; mais il n'osa parler d'elle : et don Pélagos lui défendit de proférer un mot en ces premiers moments.
Inès remerciait don Pèdre avec une reconnaissance qu'elle n'avait pu cacher ; des larmes abondantes, mais moins amères que les premières,
3l4 DON URSINO
avaient coulé sur ses belles joues, et elle s'était écriée : Ah! chère Félicie, c'est à vous de donner à l'aimable don Pèdre le prix de tout ce que votre amie lui doit en ce moment.
Dès que le roi des Asturies eut été rassuré sur les jours de don Ursino, son premier soin fut de faire appeler le grand sénéchal ^ et de lui commander, comme au chef des armes par sa chaire, et comme à celui qui devait maintenir l'honneur et les lois de la chevalerie , de prendre les in£oi> mations nécessaires , et de convoquer pour le lendemain matin une assemblée générale des chevaliers qui se trouvaient alors dans sa cour. Don Pèdre, comme frère d'armes du blessé, fut exclu du nombre des juges ; mais il lui fut enjoint de se porter comme accusateur.
Le crime était trop public, la trahison la plus lâche et la plus noire était trop prouvée , pour que le coupable ne fut pas déjà convaincu itestre traistrCj félon ^ et recreu chevalier au premier chef.
Le lendemain matin , le sénéchal , à la tête de toute la chevalerie , se rendit à la chapelle du palais, où l'on célébra, mais à voix basse,, la mes$e dû Saint-Esprit, selon l'usage qui^ dans les affaires criminelles , interdisait les chants usités.
Don Pélagbs voulut assister à ce conseil extraordinaire, placé sur uti trône; et les chevaliers s'assirent des deux cètés, selon leur ancienneté: le sénéchal se plaça vis-à*vis du trône ^ près d'une
L£ KAVAftlir. 3i5
table; et deux hérauts d'armes appelèrent don Pèdre, et le conduisirent honorablement aux pieds du trône , où , comme frère d'armes de don Ursino , il porta sa plaifite contre l'attentat aux lois des tournois, et contre la trahison exercée sur son ami.
Les hérauts le reconduisirent avec les mêmes honneurs dans un appartement voisin, pour y at* tendre que les chevaliers eussent porté leur jugement.
Le sénéchal lut alors les informations. Presque tous les chevaliers de ce conseil pouvaient en attester la vérité : le sénéchal voulut se lever pour recueillir les voix; mais don Pélagos et tous les chevaliers s'écrièrent unanimement , que le ché'çalier accusé , suffisamment estoii atteint et convaincu d*€$tre fàulx , traistre , couard , félon et foy-'-menlie ; que comme tel en brief temps seroit il desgradé des armes et reieté de l'ordre de chegalerie; que ses armes seraient depieceesy honnies et Culées , que ses espérons dorez luj seroient tranchez par le bourreau ; que prières des morts et vigiles, et notamment le psaume cent huities^ me y seroient chantez, luy vii^ant encore, sur son corps par moines et clercs , comme sur dl qui mort estoit à ches^alerie, honneur et prudhomie; que les vigiles finies , il seroit lié, la hard au col, sur une dajre , pour estre ainsi traisné à la queue d'une cavale dans la lice que pollue il avait, et de ta misérablement conduit au gibet eslevé en
3i6 BON uasiNo
dehors des lices , pour y estre attxiché , et son corps mort abandoné aux vautours.
Après avoir prononcé cette sentence terrible , mais conforme aux usages de la chevalerie , le sénéchal envoya chercher le coupable y pour écouter ce qu'il pourrait dire pour sa défense, et pour lui lire la sentence que le haut conseil venait de prononcer contre lui. Les soupçons de don Pèdre furent confirmés dès que le coupable parut ; il reconnut Drogador , et le fit connaître à l'assemblée.
Le sénéchal , tous les chevaliers , et surtout le roi des Asturies , furent encore plus indignés lorsqu'ils virent que celui qui déshonorait l'ordre de, chevalerie se rendait en même temps indigne du sang illustre dont il était né. Malheureux, lui dit don Pélagos , quel motif a pu te porter à commettre une trahison aussi atroce ? Le désir de me venger, répondit-il avec fureur : je n'ai pu supporter que le vil nourrisson d'une ourse me fiit préféré; furieux de l'avantage qu'il a remporté contre moi dans trois combats différents, j'ai voulu le sacrifier à ma vengeance. Et toi^ don Pélagos y ajouta-t-il par mal engin et par moult grande cautelle (i), bienheureux serais tu que fiisse venu a chief de mon entreprinse ; ores serois tu fors du dangier de te veoir honnir dans ta cour^ voire dans ton lignage y par la blandi-
(i) Méchanceté faite avec art.
LE NAVARIN. 3l7
ce(i) du vilain qui de père ne de mère que d^une beste féroce reclamer ne se peut.
Tous les juges indignés de l'audace de Drogador ordonnèrent qu'on le ramenât dans la prison, et confirmèrent la sentence qu'ils avaient prononcée. Cependant les dernières paroles de ce traître leur avaient fait assez d'impression pour en demander l'explication à don Pèdre. Quelque sacrés que fussent les liens de la fraternité d'armes , la candeur de don Pèdre ne lui permit pas de dissimuler la vérité : dans le récit fidèle qu'il fit en portant la main droite sur son cœur , il convint que la naissance de son frère d'armes était inconnue , et qu'une ourse l'avait allaité ; mais, ajouta- t-il, la richesse du reliquaire qu'il porte à son cou, les autres enseignes qu'un herraile qui l'éleva tient en sa garde, et surtout l'élévation de sou ame et sa haute valeur, sont des preuves qu'il ne peut être né que du sang le plus illustre. Dou Pélagos et les chevaliers furent satisfaits du récit de don Pèdre , et convinrent qu'Ursino devait jouir de tous les honneurs de la chevalerie, dont il se montrait aussi digne, et qu'on ne devait rien négliger de tous les moyens possibles pour parvenir à connaître ceux dont il avait reçu le jour. L'auteur du roman ajoute même que c'est depuis le temps de cette singulière aventure que s'est établie en Espagne la loi qui subsiste
(i) Tromperie.
js
3l8 DON URSINO
encore , selon laquelle tout enfant dont la naissance est inconnue jouit des privilèges de la noblesse; cary dit la loi, mouU nùeidxvauh que cent vilains najrs jouissent des droicts de gentil'lessCj que si un seul noble hommes par mak aventure et descognoissance , en estoit privé.
Le conseil s'élant séparé, le sénéchal donna ses ordres aux hérauts d'armes , qui s'occupèrent à tout préparer pour que , dès le lendemain , la sentence portée contre Drogador fut exécutée.
Pendant le temps que le conseil avait duré, le mire avait levé le premier appareil de la blessure d'Ursino; le sang n'interrompit point ses nouveaux soins ; il fut sqrpris lui-même du bon état du blessé , dont les forces commençaient à renaître : il répondit alors encore plus afifinnativement de sa vie à don Pèdre , qui venait d'accourir, à la sortie du conseil, pour savoir des nouvelles de son ami.
Don Pèdre l'embrasse tendrement , et lui rend un compte fidèle de tout ce qui vient de se passer. Ursino frémit en pensant que la belle Inès en sera bientôt informée. Ah ! cher don Pèdre , s'écrie-t-il, que les soins qu'on prend de ma vie sont cruels! La mort me serait mille fois plus douce que le mépris de la belle Inès. Hélas ! comment un inconnu , comment le malheureux nourrisson d'une ourse ose-t-il porter ses vœux jusqu'à la plus illustre et la plus charmante princesse de l'univers?
LE NAVARIN. Sig
Don Pèdre commençait à le calmer , lorsque l'arrivée du roi des Asturies vint porter un nou« veau trouble dans son ame. Don Pélagos eut soin de le prévenir et de le rassurer par les propos les plus tendres et les plus flatteurs. Ursino , pénétré de reconnaissance et de respect pour le père de la belle Inès, se ranime; et, se relevant sur son séant, lui fait un récit fidèle de toute rhistoire de sa vie , depuis le premier instant que sa mémoire peut lui rappeler. Il s'étend avec chaleur sur tout ce qu'il doit aux soins généreux de rhermite , et sur l'éducation qu'il en a reçue. Pendant ce récit , don Pélagos attendri croit reconnaître , dans les aventures d'Ursino, la protection du saint patron de l'Espagne, et les décrets de la providence , qui conduisent le chevalier à la plus brillante destinée : il l'embrasse avec tendresse ; mais bientôt il le voit perdre connaissance dans ses bras. La vive émotion que ce chevalier venait d'éprouver avait fait couler son sang avec assez d'impétuosité pour rouvrir sa blessure: on s'en aperçoit; mais le mire y qui connaissait le danger de son état, se trouve heureusement à portée d'y remédier , et d'arrêter son sang par un nouvel appareil.
Pendant qu'il était évanoui , don Pélagos avait saisi ce moment pour examiner le riche reliquaire qu'il portait à son cou : à peine l'a- 1- il ouvert, qu'il se prosterne pour adorer le bois sacré qu'il renferme; il remarque que l'or du dessous du re-
3aO DON URSINO
liquaire est cizelé en forme d'une roue dont les rais et les jantes sont ornés de quelques fleurons: il se souvient que le célèbre Inigo de Navarre en portait un semblable sur un écu vermeil, dans une victoire qu'il avait remportée sur les Maures, et dans laquelle lui-même avait combattu à la tête des Asturiens.
Don Pélagos baise avec respect le reliquaire, ne fait part à personne de l'observation qu'il vient de faire, redouble les marques de son attachement pour ce chevalier, et prend une ferme résolution d'employer tous les moyens possibles pour découvrir de quel sang il a reçu le jour.
Le mire ayant jugé nécessaire de laisser le chevalier blessé dans un état tranquille, le roi des Asturies était prêt à se retirer, lorsqu'Ursino, revenu de sa faiblesse, lui prend les mains, les lui baise , et lui requiert un don. Le roi des Asturies, attendri par son état, autant qu'il est ému par la découverte qu'il vient de faire , lui répond, que bien est iuste quil octroyé a cil quHl a retenu son chcifaliery le premier don quil luy requiert. Ursino lui demande la grâce de Drogador , et de ne pas entacher en luy le sang illustre dont il est issu. Don Pélagos admire sa générosité. Je n'ai plus que ma voix , lui répondit - il , je vous l'accorde autant que je le peux; mais cette grâce ne peut avoir lieu qu'autant qu'elle sera confirmée par le haut conseil de chevalerie qui l'a condamné. Don Pèdre, aussi généreux que son ami, joint
sa prière à la sienne ^ et se charge de solliciter cette grâce , le Tendemain matin , lorsque les chevaliers seront rassemblés.
On eut soin de laisser ignorer au chevalier coupable ce que les deux frères d'armes faisaient en sa faveur. Il passa le reste du jour et la nuit suivante dans rhorreur de sa situation ; le remords enfin s'éleva dans une ame qui jusqu'alors n'était accessible qu'à la fureur : il sentit toute l'atrocité de son action ; et ses gardes rapportèrent le lendemain^ que le prisonnier avait passé la plus grande partie de la nuit la face contre terre , et élevant au ciel ses gémissements et les actes de son repentir. Don Pèdre fit confirmer ce rapport au grand sénéchal, qu'il supplia, les larmes aux yeux , de se joindre à lui pour obtenir la grâce de Drogador.
Déjà la grande cité d'Oviédo retentissait du son des cloches ; déjà l'échafaud était dressé dans l'église cathédrale ^ pour les cérémonies cruelles de la dégradation d'armes et de chevalerie , lorsque les chevaliers s'assemblèrent dans la même salle où le coupable devait être conduit une seconde fois, pour y entendre confirmer sa sentence.
Don Pèdre y parut sans manteau , sans éperons et sans mortier (i); et ce fut sous les habits d'un
(i) Le mortier, tel que l'ont porté depuis messieurs les présidents à mortier , était alors la coiffure distinctivc des chevaliers ; et comme , sous Philippe-le-Bel , les quatre pré -
Guérin de Montglave , etc. ^ I
322 DON URSINO
suppliant qu'il demanda , au nom d'Ursiuo comme au sien, la grâce de Drogador. Cette demande excita le plus violent murmure dans cette auguste assemblée, mais bientôt elle excita de même son admiration. Le sénéchal se leva pour opiner le premier; son avis fut de ne point ôter aux deux frères d'armes la gloire d'un pardon aussi généreux. Don Pélagos fiit du même avis, et ces deux suffrages entraînèrent ceux de tous les autres chevaliers. On fit reprendre à don Pèdre les marques de sa dignité , et le sénéchal , suivi de quatre anciens chevaliers, alla lui-même à la prison, pour annoncer au coupable que sa grâce était accordée, et que c'était à la prière d'Ursino même qu'elle l'était. J'en suis indigne, s'écria Drogador la voix étouffée par les sanglots ; mais l'humiliation et la mort seraient encore trop douces pour expier mon crime, puisque quelques heures me délivreraient pour toujours des remords affreux qui me déchirent. O vous, dignes chevaliers que je n'ose plus appeler mes frères, écoutez-moi! J'accepte la grâce que je dois à deux des plus généreux chevaliers des Espagnes; mais je jure à vos pieds de ne plus porter les armes, et de passer, couvert d'un cilice, le reste de mes jours dans la pénitence.
sidents étaient tous chevaliers, et que leurs successeurs le furent encore pendant deux siècles , ceux qui possédaient ces grandes charges avaient conservé le titre de chevalier , et le mortier dont ils surmontaient leurs armoiries.
LE NAVARIir. 3a3
Les chevaliers, touchés de son repentir, approuvèrent sa résolution. Drogador les pria de le faire conduire au monastère des hiéronimites ; là, se jetant aux pieds du supérieur , il fit l'aveu de ses forfaits ; il fit vœu de passer ses jours dans la retraite; et, dit Fauteur, ores présenta il luy mesme les ciseaux pour estre tondu , et quitta son mortier de chevalier pour une courone de moine.
Le roi des Asturies fut très touché du bon parti que Drogador avait pris; et dans la suite, devenu son protecteur, il le nomma à 1 evéché d'Oviédo, et le remit dans un rang égal à celui pour lequel il était né, en obtenant pour lui la pourpre romaine. Le lendemain de cette aventure^ le mire^ selon l'ordre qu'il en avait reçu, vint au lever du roi lui rendre compte du bon état de la blessure du chevalier : les artères ouvertes étaient consolidées; Thémorragie n'était plus à craindre ; mais la réunion des deux côtes coupées exigeait un temps dont il ne pouvait encore prévoir la durée. -^
Dès que don Pélagos fut rassuré sur la vie du chevalier auquel la plus forte sympathie l'attachait, il appela dans son cabinet don Pèdre et le grand sénéchal. Ce vieux chevalier, respectable par une réputation brillante, et dont la sagesse et les lumières étaient utiles à l'état , autant que son bras l'avait été pendant ses belles années , fut vivement frappé de tout ce qu'il apprit de la bouche de don Pélagos et de celle de don Pèdre. Il fit com-
ai.
'in/i DON URSINO
prendre sans peine à l'un et à Tautre , de quelle importance il était de tirer de nouvelles notions de rhermite , d'examiner et de mettre en sûreté les langes et la turquoise qui lui restaient , et de ne les pas laisser plus long-temps en risque d'être enlevés ou perdus.
Il fut décidé que don Pèdre irait promptement les chercher, et engager l'hermite à venir passer quelques jours à la cour. Le sénéchal, tout vieux qu'il était , voulut accompagner don Pèdre ; et l'état présent d'Ursino n'ayant plus rien qui pût faire craindre encore pour sa vie, ils se mirent en route dès le lendemain, pour se rendre daos la retraite de l'hermite.
Ils marchent ensemble : ils arrivent le soir à ce château dont la famille aimable avait fait une si douce impression sur Ursino. Le lendemain , ils partent à la pointe du jour ; et le soleil n'était pas encore au milieu de sa course, lorsqu'ils arrivèrent à l'hermitage. Ils entrent seuls , et sont surpris du silence profond qui règne dans cette solitude; ils pénètrent dans l'intérieur, et trouvent l'hermite couché sur une natte, tenant un crucifix entre ses bras et touchant presque à sa dernière heure. Ce spectacle les attendrit; ils s'approchent de lui : leur présence paraît le ranimer ; et le sénéchal, tirant de sa poche un flacon d'un élixir précieux, en remplit un petit vase, soulève la tête du saint vieillard qui reprend ses esprits et l'usage de la parole , après avoir reçu de cet élixir dans sa bouche.
LE NAVARIN. 3'i5
Don Pèdre raconte à l'hermite tous les évène-r ments qui sont arrivés à son élève, depuis leur séparation. Le vif intérêt avec lequel il l'écoutie ranime son sang glacé dans ses veines ; il se relève sur son séant ; son visage même se colore ; et , baisant les pieds du crucifix avec transport, il rend grâce au Dieu rédempteur, dont la bonté a garanti son élève de la trahison de Drogador, Pendant le récit de don Pèdre, le sénéchal, les yeux attachés fixement sur l'hermite, sent palpiter son cœur; une voix secrète lui dit qu'il ne se trompe pas ; et tout-à*coup il s'écrie : Ah ! don Juan, ah! cher et malheureux livaros, est-ce donc vous que je revois? A ces mots, l'hermite lève les yeux , en fi'émissant , sur le sénéchal ; mais tout-àcoup il penche la tête sur le crucifix , et s'écrie ; Ah mon Dieu ! pardonnez^-moi le sang que j'ai versé! Cette exclamation achève de convaincre le sénéchal qu'il ne s'est point trompé. Ah ! mon cher Livaros, s'écrie-t-il à son tour, ouvrez-moi les bras ! Non , le Dieu que nous servons n'a pas permis que votre main m'arrachât la vie ; non , vous n'êtes point coupable. Des apparences trom-^ peuses me l'ont fait paraître à vos yeux : hélas ! je vous aimais trop tendrement , pour partager l'affreuse perfidie de Télados. Dans un premier mouvement , vous avez cru nous sacrifier tous deux à votre vengeance; mais sa mort seule expia le crime dont je n'étais point complice : j'aimai mieux fuir vos coups, que d'en porter à mon ami : la nuit
3a6 DON URSiwo
était obscure; je tombai; et votre épée, teinte du sang du traître Télados , vous fit croire qu'elle l'était du mien.
L'hermite éperdu se jette entre les bras du sénéchal. Ah ! mon cher don Gaspard , lui dit-il , adorons les décrets de la providence ; le traître Télados méritait la mort , après avoir enlevé la jeune Elvire qui m'était destinée. Vous parûtes à mes yeux près de lui, dans l'instant même que je le poursuivais; je crus qu'épris de sa sœur vous le serviez dans cet enlèvement; et, n'écoutant que ma fureur, je vous attaquai tous deux. Portant mes coups au hasard dans l'obscurité de la nuit, je vous vis tomber l'un après l'autre; alors, courant éperdu, je sortis d'Oviédo ; désespéré d'avoir trempé mes. mains dans votre sang, je résolus de m'éloigner pour toujours de ma patrie, et, sous le nom de chevalier au cœur navré, j'allai chercher la mort dans les combats. Quoi! seigneur, s'écria don Pèdre , vous êtes ce chevalier illustre qui tua le célèbre émir Moulhadin, lorsqu'à la tête de cinquante mille Maures cet émir, entré par la bouche de l'Ébre , était près de se rendre maître de ïortose ? Ah ! seigneur , ajouta-t-il , en baisant les mains de l'hermite avant qu'il pût l'en empêcher, qu'il m'est doux de vous voir, et de rendre hommage à celui qui sauva les jours de mon père! Quoi! s'écria l'hermite, vous êtes donc le fils du duc de Santillane que j'arrachai, percé de coups, des mains du barbare Moulhadin, prêt à lui faire
LE WAVARIW. 327
trancher la tête? Oui, seigneur, je le suis; et le plus heureux jour de la vie du duc mon père sera.... Mon fils, interrompit l'hermite, n'exigez point de moi que je sorte de cette retraite..... Ah! mon ami, s'écria le grand sénéchal, vous ne pouvez refuser de venir au secours de votre élève, et de revoir une cour où je vous ai si souvent entendu regretter.
L'hermite se défendit long-temps encore ; mais croyant devoir obéir aUx décrets de la providence, qui venait de ramener dans ses bras un ami qu'il croyait avoir tué, et dont il avait si long-temps pleuré la mort, il leur promit enfin de les suivre dès que ses forces le lui permettraient. Il rendit compte au sénéchal du reste de sea aventures; et il lui raconta comment , après avoir repoussé jusqu'à la mer les Maures réduits à moins de dix mille, il était revenu, son écu couvert d'une housse , pour n'être point connu , jusqu'à Pennaflor, où bientôt il avait appris que la belle et triste Elvire , après son enlèvement , n'avait pu survivre aux outrages qu'elle avait reçus de Télados ; qu'elle s'était renfermée dans un couvent , où , pleurant ses malheurs et l'absence de son amant, elle était morte dans l'année de son noviciat. Il ajouta en poussant un profond soupir : Désespéré de la mort d'Elvire, me croyant coupable de celle de don Gaspard, je m'enfonçai dans les montagnes les plus sauvages, où je marchai deux jours et deux nuits sans prendre
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de nourriture, et sans laisser paître mon cheval qui tomba mort près de cet hermitage : moimême, après m'être dégagé des arçons , je restai sans connaissance ; et la mort m'eût bientôt fermé les yeux, sans le secours d'un saint hermite très âgé, dont les soins charitables me rappelèrent à la vie. M'ayant conduit dans son hermitage, il me pressa de lui faire le récit de mes malheurs. Quelque te^ ribles , me dit-il , quelque cruels qu'ils soient , le Dieu qui vous a conservé la vie au milieu de tant de périls, ce Dieu dont la providence a conduit vos pas dans cette soUtude , fera votre consolation si vous vous consacrez à sou service , et si vous pleurez le sang que vous avez versé. Ces paroles de l'hermite portèrent la lumière dans mon ame , et par degrés elles calmèrent mon désespoir. Je passai six mois près de lui, dans le travail, dans la prière ; et tous les jours mon état devenait plus heureux et plus tranquille. Un matin je dormais encore, étant fatigué du travail de la veille, j'entendis l'hermite s'écrier d'une voix faible : O mon Dieu ! je vous adore , et j'espère en vous. Je me lève à la hâte, je cours à lui; je le vois les bras étendus et la face contre terre au pied d'une croix; je vole vainement à son secours : il n'était déjà plus. Je donnai des larmes à sa mort; mais ces larmes ne furent point amères comme celles que je donnais tous les jours à celle de don Gaspard. Après l'avoir enseveli, je résolus de suivre son exemple : je me revêtis de ses habits ; je déposai
mes armes dans cette chapelle; et je vivais seul depuis tin an , lorsque le jeune Ursino parut à mes yeux pour la première fois. Lui-même vous a raconté tout ce qui suivit cette première entrevue.... A ces mots, l'hermite parut retomber dans son premier état ; une nouvelle faiblesse ferma ses yeux ; mais bientôt il fait un effort , et la nature se dégagea d'elle-même d'un abcès prêt à l'étouffer. La présence de don Gaspard avait causé cette crise heureuse : en moins de trois jours, il eut repris assez de forces pour être en état de partir avec don Gaspard et don Pèdre , sur une haquenée qu'ils avaient amenée avec eux.
Don Pèdre eût désiré pouvoir conduire don Juan de Livaros chez le duc de Santillane; mais l'inquiétude où il était de la blessure de son ami , le désir de revoir la belle Félicie , le pressèrent de retourner à la cour du roi des Asturies, et bientôt ils arrivèrent à Oviédo,
Don Pèdre trouva son ami dans un aussi bon état qu'on le pouvait espérer : il le prévint de l'arrivée de l'hermite , dont il lui raconta l'histoire. Le roi des Asturies, prévenu de même par le sénéchal , que c'était don Juan de Livaros qui bientôt paraîtrait à ses yeux, se rappela non-seulement combien ce chevalier s'était illustré par les armes, mais aussi les services et les marques d'attachement qu'il en avait reçus dans les premières campagnes qu'il avait faites contre les Maures. 11 alla sur-lechamp chez Ursino , pour jouir du plaisir d'assis-
33o DON URSINO
ter à l'entrevue de rhermite avec son élève. On imaginera sans peine à quel point elle fut tendre et touchante. Au moment où don Pélagos entra, rhermite voulut se jeter à ses genoux. Seigneur, lui dit-il , coupable du meurtre de don Télados , je viens vous rapporter ma tête. Ah! mon cher Livaros, répondit le monarque, sa punition fat juste; et sa mémoire m'est doublement en horreur, et par son crime, et pour m'avoir privé si long-temps d'un chevalier tel que vous.
Le duc de Miranda, et plusieurs anciens chevaliers contemporains de don Juan de Uvaros, s'empressèrent à lui donner les marques les plus honorables de leur estime et de leur amitié. Ils le pressèrent vainement de reprendre la profession et les armes de la chevalerie , qu'il avait honorées par ses exploits; il s'en défendit avec une humilité qui ne leur laissa nulle espérance de le voir se rendre à leurs prières.
Cependant dix-huit ans de pénitence et de solitude n'avaient point affaibli dans Livaros un génie supérieur, ni le don qu'il avait de pénétrer les plus secrets sentiments de ceux qui l'intéressaient assez pour qu'il s'appliquât à les connaître. Il ne fut point alarmé de l'amour de don Pèdre pour la belle Félicie; mais il ne put voir qu'en frémissant son élève . se livrer à l'amour le plus téméraire pour la jeune Inès. Quelle espérance pouvait-il avoir que sa naissance fût enfin découverte; et que cette naissance fût assez il-
lustre pour qu'il pût prétendre à la main de Théritière d'une longue suite de rois?
Don Pélagos avait fait les mêmes observations que l'hermite don Juan. Les sentiments de don Pèdre pour Félicie l'occupaient aussi ; mais , suzerain des ducs de Santillane et de Miranda, l'amour de don Pèdre pour la belle Félicie lui parut un moyen de réunir deux grands seigneurs, dont la querelle n'était née que des prétentions que tous deux avaient sur un arrière -fief auquel ils se croyaient en droit de nommer. A l'égard d'Ursino, don Pélagos se sentait une secrète sympathie pour ce jeune chevalier. Il admirait son courage, il avait été vivement frappé de la richesse des langes trouvés dans la caverne de l'ourse; il Tétait surtout de la forme qu'il avait remarquée dans ce reliquaire précieux qu'Ursino portait à son cou; et, se rappelant la perte que le roi de Navarre avait faite de son fils dans les montagnes de la Galice, il osait penser que cet enfant si cher, dont la mort avait paru certaine, pouvait avoir été miraculeusement conservé par le protecteur de l'Espagne, auquel il avait été voué. Le temps de celte perte et l'âge du jeune Ursino se rapportaient; et toutes ces circonstances rapprochées déterminaient le roi des Asturies à voir sans peine l'hommage qu'Ursino rendait aux charmes de la belle Inès. Maître d'arrêter les progrès de cet amour, il ne s'occupa que de la guérison du chevalier qu'il avait adopté , bien déter-
33a DON uRsino
miné d'ailleurs à faire toutes les perquisitions nécessaires pour découvrir si les espérances qu'il avait sur sa haute naissance étaient fondées.
Don Pélagos se garda bien d'instruire Ursino ni don Pèdre de ce qui se passait dans son ame; il craignait la vivacité de leur âge; il craignait encore plus qu'un espoir aussi léger ne servit qu'à mettre le poignard dans le cœur du jeune chevalier, si cet espoir venait à se détruire. Il serra précieusement les langes et la turquoise; et animé par le tendre intérêt qu'il prenait à son chevalier, il se trouva le même jour près de son lit , au moment où le nUre mettait un nouvel appareil à sa blessure. Il examina plus attentivement que jamais le reliquaire qu'il portait à son cou ; et ce nouvel examen lui fit découvrir l'empreinte de la coquille qu'Ursino portait sur son sein. Le monarque , avec l'idée récente qu'il avait de ces deux objets, les dessina sans peine, dès qu'il fut dans son cabinet. Il y fit sur-le-champ appeler le grand sénéchal et don Juan de livaros; il leur fit part de sa présomption : l'un et l'autre la trouvèrent assez fondée pour l'adopter; ils conclurent, comme don Pélagos, qu'il fallait tout espérer de la providence , et de l'intercession de saint Jacques dont la protection sur les jours de ce jeune chevalier avait paru si marquée. Ils résolurent entre eux que, dès qu'Ursino serait absolument hors de tout péril , le grand sénéchal partirait pour aller à Pampelune, sous le prétexte de former une
nouvelle alliance entre don Pélagos et don Inigo; que don Juan raccompagnerait sous les habits d'hermite , comme son chapelain ^ et qu'jils porteraient les dessins de tous les signes de reconnaissance qui, de ce moment, furent dérobés aux regards de toute la cour.
Don Pèdre et son ami n'apprirent de cette conversation que ce qu'il était nécessaire qu'ils en sussent. Le départ prochain de l'hermite affligea son élève; il fit au contraire naître l'espérance dans l'ame de don Pèdre , qui connaissait trop le cœur de son père, pour n'être pas persuadé qu'il rendrait à cet hermite tout ce qu'il devait à don Juan de Livaros. Don Pèdre n'hésita point à lui confier l'amour qui l'enflammait pour Félicie; et, les larmes aux yeux, il le supplia de s'arrêter quelques jours à Santillane, de prévenir son père, et d'obtenir son aveu pour une union qui pouvait seule faire son bonheur. L'hermite le lui promit, et le pressa de donner la même marque de confiance au roi des Asturies. Don Pélagos, approuvant son amour, promit à don Pèdre de ménager l'esprit du duc de Miranda.
On imaginera sans peine à quel point les sentiments de la jeune Inès pourllrsino serrèrent encore les nœuds de l'amitié qui l'unissait avec Félicie. Elles étaient inséparables , et à chaque instant s'entretenaient d'un amour dont les progrès augmentaient sans cesse le besoin des confidences.
Inès enviait bien le bonheur de son amie qui
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tous les jours pouvait voir don Pèdre, tandis que son rang et la décence ne lui permettaient pas de s'assurer elle-même de Fétat de Taimable Ursîno. Don Pèdre^ attentif et galant, ne craignit pas de la prévenir à cet égard; il se souvenait que peu de jours auparavant il l'avait vue rougir, comme forcée à lui demander de ses nouvelles. Il osa même lui dire, en présence de Félicie, que son ami souffrait bien moins de sa blessure , que de la douleur d'être privé de la voir. Ust^egard naïf, quoique plein de décence, lui apprit qu^ pouvait en chercher les moyens : souvent l'amitié bien tendre est presque aussi ingénieuse que l'amour. La blessure d'Ursino commençait à se refermer; don Pèdre saisit le moment où le mire s'applaudissait du progrès de la cure , pour lui persuader qu'il serait utile au blessé qu'on le portât quelquefois dans les jardins du palais, où l'air doux du printemps contribuerait à lui redonner des forces. Le mire y consentit, et don Pèdre, après avoir volé pour en avertir Félicie, fit tout préparer pour faire porter son ami dans un bosquet, voisin d'un petit jardin de fleurs que la belle Inès cultivait de ses mains. L'appartement de la princesse dominait sur le jardin , dont ce bosquet formait la perspective. Inès, accompagnée de Félicie, parut bientôt à son balcon, qu'Ursino regardait en soupirant; mais la distance était trop grande pour que ces tendres amants pussent lire dans leurs yeux le plaisir qu'ils sentaient à se re-
LE WAVA-RIIV. 335
voir : tout ce qu Ursino put faire fut de saisir un moment, où, sans crainte d'être observé, il put tendre ses bras vers Inès. Heureusement don Pélagos, suivi de toute sa cour, arriva pour voir le chevalier blessé , sachant qu'on l'avait transporté dans les jardins; et, cherchant à pénétrer quels étaient les sentiments d'Inès pour ce chevalier, qui, de jour en jour, lui devenait plus cher, il la fit appeler avec sa compagne.
Don Pèdre courut au-devant d'elles pour leur donner la main. Approchez, Inès, dit Pélagos à sa fille; venez vous réjouir avec moi de la convalescence de mon chevalier. La jeune Inès obéit en rougissant. Vous n'avez pu, continua-t-il , donner à mon chevalier le prix du tournoi qu'il a remporté; mais ce n'est plus un laurier, qu'il a baigné de son sang, que je lui destine pour prix de sa victoire; j'espère que celui qu'il va recevoir de votre main lui sera plus agréable et plus cher. A ces mots, il remet dans les mains d'Inès une double boîte enrichie de diamants : cette boîte renfermait les portraits de don Pélagos et d'Inès; et c'est dans le moment où don Ursino la reçut de la main tremblante d'Inès , qu'il fut facile au roi des Asturies de lire dans l'ame de ces tendres amants.
La crainte qu'une émotion aussi vive ne fit du tort à la blessure abrégea le plus heureux moment de leur vie. En vain Ursino chercha-t-il des expressions assez vives pour remercier don Pela-
336 DON URSIWO
gos qui le regardait avec Tintérét le plus tendre; il ne put parler, et ne sut cacher le trouble qui l'agitait, qu'en courbant la tête pour baiser respectueusement les portraits.
Don Pélagos ne tarda pas à faire part à Thermite don Juan et au grand sénéchal de l'observation, qu'il venait de faire; et leur départ pour la Navarre ne fut différé que de peu de jours.
Le bonheur d'avoir revu Inès, la douce espérance d'en être aimé , portèrent un baume si salutaire dans le sang d'Ursino , que sa blessure fut bientôt refermée , et que même il put, sans danger, se lever pendant quelques heures du jour.
Il commençait même à pouvoir se promener à cheval, mais sans porter des armes; et le grand sénéchal et l'hermite étaient prêts à partir pour la Navarre , lorsqu'un chevalier de la cour du duc de Santillane vint répandre le trouble et les alarmes dans celle d'Oviédo, par les plus fâcheuses nouvelles.
Les successeurs de Pelage , et les princes espagnols qui possédaient en souveraineté les provinces les plus voisines de la France, ayant entretenu toujours l'alliance la plus étroite avec cette puissance, dont sans cesse ils avaient reçu des secours, avaient toujours cru n'avoir à se défendre que des entreprises des Sarrasins; et ces derniers n'ayant jamais fait de tentatives que du côté de r Aragon, ils regardaient le royaume et la puissance d'Inigo, comme une barrière impé-
LE KAVARIIC. 'i3j
nétrable , ou du moins comme un obstacle assez puissant pour arrêter long- temps les efforts des seuls ennemis qu'ils crussent avoir à craindre : mais de nouveaux barbares dont ils ignoraient jusqu'au nom , et presqu'aussi dangereux et plus féroces encore que les Africains , vinrent tout-àcoup fondre sur leiurs provinces maritimes, et y porter le ravage et la désolation.
Les descendants du fameux Godefrid, roi de Danemarck, étant animés par Tespoir d'un nouveau butin , et par le désir de se venger de la protection que la France avait accordée en vain à Hériolte, qu'elle avait voulu mettre sur le trône, Sigefrid, un des plus redoutables des princes normands, s'était porté sur les côtes de France avec une armée navale formidable. Sigefrid , après avoir ravagé les côtes de la Neustrie et de la Petite- Bretagne, avait longé celles de la France, et s'était emparé du Bordelais, où, le fer et la flamme à la main , il eut bientôt soumis des peu-^ pies qui n'étaient point préparés à se défendre. La faiblesse du gouvernement français , sous le règne du petit-fils de Charlemagne, n'ayant opposé qu'une légère résistance à la rapidité des conquêtes de Sigefrid, ce prince, maître du Bordelais et du Béam , dès les premiers mois de son expédition , se trouva bientôt en état de faire subsister scHd armée, et prit la résolution de se porter jusque sur les côtes d'Espagne les plus voisines, pour les reconnaître , après avoir laissé
Guérîn de MontgU^e , etc. ^^
338 DON URSIJfO
dans Bordeaux un corps de troupes assez fort pour s'assurer d'une retraite. Il se rembarqua, suivi de l'élite de son armée , vint fondre tout-àcoup sur Saint -Ander dont il s'empara, et que, selon la coutume barbare des Normands , il pilla et réduisit en cendres.
Sigefirid, animé par ce premi^ succès, crut trouver la même facilité dans le reste des Asturles , et s'avança vers Santillane ; mais la défaite de son avant -garde lui fit connaître qu'il fallait attaquer avec plus de prudence et plus d'art des troupes belliqueuses, qui connaissaient celui de se défendre.
Le duc de Santillane , très affligé de n'avoir pu sauver Saint -Ander, et ne se trouvant pas des forces suffisantes pour tenir la campagne, forma promptement un camp retranché sous les murs de sa capitale : il se contenta d'envoyer des partis pour observer les Normands , et pour les empêcher de s'étendre loin du gros de leur armée. Ce furent ces partis qui se réunirent pour fondre sur l'avant » garde de Sige&id, et qui l'empêchèrent de ravager l'intérieur du pays. Ce fut aussi dans ce temps que le duc de Santillane envoya l'un de ses chevaliers pour rappeler son fils, et pour demander au roi des Asturies de le secourir contre ces nouveaux ennemis : un autre chevalier partit en même temps pour la Nawre.
Le brave , le gépéreux don Pélagos ne t^urda pas à rassembler tout ce qui put se trouv^^ en
état de portm* ies armes, ponr voler au secours du duc de Santillane : mais la belle cité d'Oviédo n étant point fortifiée , il craignit que si les Normands avaient quelque avantage, il« ne pénétt'assent jusqu'à sa capitale , et pour mettre Inès et Félicie en sûreté , il les envoya , sous la garde du duc de Miranda et du grand sénéchal, à Villa- Vicbsa , ville très forte de ses états , située au fond d'un beau port, dont quelques vaisseaux suffisaient pour défendre l'entrée; et ces vaisseaux pouvaient même servir à sauver les deux princesses , au cas que Sigefrid , vainqueur , vint assiéger la ville. Ursino, n'étant pas encore en état de porter des armes pesantes et de résister à la fatigue, fut forcé par don Pëlagos à suivre les princesses , et à s'enfermer avec elles dans Villa- Viciosa. L'hermite don Juan de Livaros accompagna son élève; et le roi des Asturies, tranquille sur ce qu'il avait de plus cher, marcha sur-lechsanp au secours du duc son allié.
L'amour d'Ursino pour Inès, et le bonheur de ne point s'éloigner d'elle, pouvaient à peine le consoler de ne pas suivre don Pèdre , et de perdre cette occasion d'acquérir dé la gloire. Mais don Pèdre adieva de le déterminer, en lui disant que, si le sort des armes était contraire au roi des Asturies, lui seul pouvait défendre les deux princesses. Les deux frères d'armes s'embrassèrent , et le miême jour qu'Ursino suivit Inès à Villa- Vidosa , don Pèdre se mit à la tête de l'a-
34o DOlf URSINO
vant- garde dé rarmëe pour aller au secours de son père.
Sigefrid , dépourvu des machines pro{>res à rompre les premières défenses du camp retranché qu'il attaquait, en faisait construire, et s'était contenté jusqu'alors d'embrasser l'enceinte de ce camp par dés corps de troupes dont les communications étaient faciles, et qui le tenaient bloqué jusqu'à ce qu'il fût en état de l'attaquer de vive force.
Ayant su que ces machines ne pouvaient être prêtes avant huit jours, il saisit cet intervalle de temps pour monter sur le plus léger de ses vaisseaux ; et, suivi de quelques chefs et d'une troupe d'élite, il résolut de reconnaître une partie des côtes de cette mer, jusqu'alors inconnue aux Normands ^ pour former dans la suite le plan de quelque nouvelle expédition. Il laissa le commandement de sou armée au comte Odinsée, son parent , l'un des plus cruels et des plus redoutables chevaliers du Nord. Ce barbare, glorieux d'être descendu d'Odin et de Fréa, joignait la férocité de ce dieu des Scandinaves à l'ardeur qui lui faisait chercher sans cesse de nouveaux combats. Vainqueur dans tous ceux qu'il avait livrés seul à seul , c'était toujours le crâne du dernier ennemi tombé sous ses coups, qui lui servait de coupe.
Sigefrid eut à peine fait mettre à la voile, qu*0dinsée essaya de forcer le camp retranché du
LE .NAVARIN. 34ï
duc de Santillane. On le vit s'élancer plusieurs fois jusque dans la première enceinte : mais il ne put pénél^er pkis avant ; et , ses pltis braves soldats étant tombés à ses . pieds , il fut obligé de se retirer en désordre , et de renoncer à son entreprise téméraire. Il espéra de se dédommager de cet: échec, en parcourant les campagnes voisines; et chaque jour fut marqué par l'incendie des villages , que la terreur de ses armes faisait abandonner.
Un seul château, dont la situation était avan* tageuse, résistait depuis deux jours à ses attaques; mais les fossés profonds qui l'entouraient étaient presque comblés. L'avant-garde commandée par don Pèdre parut à temps pour le secourir. Cette avant-garde plus nombreuse, et composée de troupes mieux disciplinées que le détachement conduit par Odinsée, mit facilement les Normands en désordre; et , malgré. la force et la valeur de ce féroce guerrier, il fut forcé, de se retirer et de rentrer dans son camp. Don Pèdre, content de ce premier avantage, attendit avec prudence qqe le roi des Asturies l'eût rejoint avec son armée ; alors il s'avança pour reconnaître le camp des Normands. Sur le compte qu'il rendit à don Pélagos , ils prirent des mesures pour L'attaquer le lendemain ; et des signaux répétés firent connaître au duc de Santillane , que le secours qu'il espérait était prêt à le défendre.
Odinsée avait remarqué don Pèdre à sa valeur
34^ DOH uasiKo
comme aux armes brillantes qu*il portait A peitie fut-il rentré dans son camp , qu'il écriini ee eacttel de défi, et le fit porter an camp du roi des Asturies. «c Qui que tu sois, toi qui pourras te « vanter d'aToir tu reculer Odinsée, je te défie, <r hors de ton camp , aux premiers rayons du do- « leil; tu trouTeias Odinsée seul , et prêt à laver m dans ton sang la faonle d'un avantage que tu « ne dois qu'au grand nombre. »
Don Pélagos, entouré des principaux chevalliers de son armée , tenait avec eux un conseil de guerre sur les dispositions de l'attaque qu'il préméditait pour le lendemain matin , lorsque le héraut d'Odinsée entra d'un air fiirduidie dans sa tente. Â qui dois^je remettre ce défi? s'écria* t-il; et quel est le téméraire qui se sentira le courage de l'accepter? Don Pélagos eût désiré vainement de ne pas laisser exposer don Pèdre aux hasards d'un combat particulier , presque au moment d'une affaire générale , où tout concourrait à l'assurer de la victoire; mais don Pèdre était trop généreux pour y consentir. Ce jeune prince se lève , court au héraut d'Ochnsée , prend le cartel , se fait a^^fKnter un riche manteau d'écarlate dont il le revêt, et lui présentant une bourse pleine de besans d'or : Cours k ton maître , lui dit-il ; apprends-lui que c'est don Pèdre de Santillane , qui , dès le lever du soleil , sera fHrét à le combattre. Le Scandinave surpris admire la noblesse et la beauté de don Pèdre : il
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reçoit ses présents , et sort en s-écriant : Que je te plains!
A peine le héraut était -il sorti de la tente ^ qu'on y vit entrer itn soldat, qui , plein d'adresse et de courage, avait traT^^é le camp des Normands : il apportait à don Pé^gos une lettre du duc de Santillane y dans laquelle ce prince remerciait le roi des Asturies , et lui donnait avis qu'au moment où son armée attaquerait tes Normands , il sortirait de Santillane à la tête de ses chevaliers, pour faire une puissante diversion^ Cet avis, qui ne laissait aucun doute sur une victoire complète, redoubla les regrets de don Pélagos ^ur ce que don Pèdre avait accepté le défi d'Odimée : mais l'honneur et les lois de la chevalerie ne loi permettaient plus d'empêcher leur combat.
Dès que l'aurore parut ^ don Pèdre, couvert d'armes brillantes, sortit du camp du roi des Asturies ^ et s'avança vers le camp des Normands. Don Pélagos rangea son armée en bataille , crainte de surprise, et quatre chevaliers asturiens accompage^ent don Pèdre. Bientôt ils virent paraître pdiasée , suivi d'une troupe nombreuse ; mais, à la vue de don Pèdre, il la congédia, et ne retint que le même nombre de chevaliers qui accompagnaient son adversaire.
L'un et l'autre s'élancèrent avec une impétuosité égale : leurs lances volèrent en éclats , sans qu'ils fuss^it ébranlés : ils fournissent leur carrière ^ reviennent l'un sur l'autre l'épée à la main,
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et se chargent avec une égale fureur. Le feu jaillit de leurs armes, et la terre se couvre de leitfs débris : ils combattent long-temps sans qu'aucun des deux paraisse avoir quelque avantage. Odiusée furieux de trouver, pour la première fois, un ennemi qui puisse lui résister , attaque don Pèdre de plus près ; et , comptant sur sa force prodigieuse , il laisse pendre son épée , abandonne la bride, et s'élance pour saisir don Pèdre ; mais celui-ci lui porte sur la visik-e un coup terrible du pommeau de son épée. Odinsée, étourdi de ce premier coup, en reçoit plusieurs autres qui lui font perdre la vue et le font chanceler : le prince alors arrache son épée, saisit les rênes de son cheval , et veut l'amener prisonnier ; mais, contre la loi de ces s(H*te$ de combats, les quatre chevaliers normands fondent sur don Pèdre , et l'un d'eux tue son cheval , avant que les quatre chevaliers asturiens puissent s'opposer à cette trahison. Bientôt ceux-ci font mordre la poussière à deux chevaliers normands; et le prince, se précipitant sur un de leurs chevaux , s'empare une seconde fois des rênes du cheval d'Odinsée, qu'il conduit enfin prisonnier à don Pélagos.
Cette action s'étant passée à la vue des deux armées, les Normands s'avancèrent pour délivrer leur chef , en faisant des hurlements affreux. Les Asturiens s'étant ébranlés pour les recevoir, l'affaire devint générale ; et ce qui ne devait être
qu un ; combat partijculier donna bientôt à la cité de Sautillane le spectacle d'une bataille sanglante.
Odinsée désarmé était déjà sous la tente de don Pélagos^ tandis que les deux armées combattaient avec le même acharnement , sans que la victoire parut se déterminer entre elles ; mais bientôt le scm aigu des clairons annonça l'attaque du duc de Santillane. Ce duc, à la tête de cinq cents chevaliers, chargea les Normands, les prit en flanc, et les mit bientôt en désordre : la déroute alors devint générale ; et les Normands , pressés de tous côtés, prirent la fuite vers leurs vaisseaux. Il en périt un grand nombre; mais don Pélagos ne voulant point exposer ses sujets au désespoir de ces barbares, et la nuit commençant à paraître , fit sonner la retraite. Ce fut dans le camp même qu'ils occupaient autour de la cité de Santillane , qu'il fit entrer son armée , laquelle resta toute la nuit suivante sous les armes ; et , dès l'aurore, les partis envoyés à la découverte lui rapportèrent que les barbares s'étaient rembarques, i
On imagine sans peine avec queb transports de joie le duc de Santillane embrassa son fils , et quelle fut sa reconnaissance pour le roi des Asturies. Ces princes s'empressèrent également à calmer la fureur et le désespoir d'Odinsée. Ce fier descendant .d'Odin, malgré ses vices, était né généreux. Frappé de la différence des mœurs espagnoles et de celles des Danois y dont l'usage
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cruel était de sacrifier leurs prisonniers , il ne put refuser son estime et son admiration à ceux qu'il voyait occupés à lui feire oublier ses malheurs , et à lui faire trouver ses diaines plus lé^ gères.
On jouissait depuis deux jours dans Santillane du bonheur d'être délivré des alarmes que l'attaque imprévue des Normands avait fait naître , lorsque y sur la fin du trc»sième jour , des toijuv billons de poussière ût le son des trompettes an« noncèrent Tapprocfae d'une nouvelle année. C'était le roi de Navarre lui-même qui s'avançait, suivi de l'élite de ses troupes ^ pour secourir le$ Asturiens. Don Pélagos^ te duc de Sanlillane et don Pèdre montèrent aussitôt à cheval pour aller recevoir le brave don Inigo; et il apprît d'etix les événements qui avaient précédé son arrivée.
Ce prince fut reçu dans Santillane avec les plus grands honneurs. Il acheva ée prouver au comte Odinsée la préférence que les mœurs de l'Espagne méritaient sur celles du Nord, par l'air a({£d)le avec lequel il le reçut. Il fut étonné que, si jeune encore, don Pèdre eût pu vaincre un guerrier si redoutable , et si renommé dans toute l'Europe par ses combats, sa valeur et ses victoires ; il ne put voir le jeune héros sans être attendri. Que vous êtes heureux! dit -il au duc son père, en présence du roi des Asturies. Ce fils aussi chéri que respectable vient de couvrir de gloire votre nom et vos armes; il fera l'hon-
Qcw ^le hàob/B» de votre vie; U sera Fapf>ui, h cooMlalioo de votre vieîUesse. Hélas! un sort crad n/a IKnit âté!.». Je pocmois avoir uft fik de son âge^ je Tai penio!..% Depuis ise tenaps, ce fatal souvenir empcûdotme ma vie^ et rien ne peut me consoler de cette perte. Seigneur ^ lui répondit le t<À des Asturies, vos vertus mériteraient que la providence fit un miracle en votre faveur. Yaincpeur des ennemis de son nom , un Dieu jttste n'anéantira pas la face d\m héros qu'il a pkcé sur le trône. Je sais Thistoire de vos nvàU heurs; nulle certitude de la mort de €e fils ne peut tous oter Tespérance. Ah! seigneur, prenez confiance dans celte providence divine qui pro*t^ea vos armes; puisse^t^lle exaucer les vœux que nous élevons au ciel avec vous !
Don Pélagos crut ne devmr pas en dire davantage; et la peur de s'être trompé dans ses conjectures Tempécha d'en £siire part au roi de Navarre: mais il imagina d'essajer quel effet pourraient faire sur lui les dessins, qu'il avait fait tracer des signes de reconnaissance trouvés sur don Ursino ; il résolut même de ne les loi pas présenter, mais de les expose^ seulement dans un cdsinet de l'appartement qu'il occupait; et, connaissant sa vénération pour le patron des Espagnes, il plaça ces dessins au*dessous d'un taUeau qui le représentait.
Le roi des Asturies dépécha, dès la nuit, un courrier pour sa capitale. Ce courrier eut ordre
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de ne s'arrêter dans . Oviédo , que le temps nécessaire pour apprendre sa victoire et . le rembarquement des Normands, et d'aller en diligence à Villa- Viciosa porter la même nouvelle aux deux princesses, avec Tordre de venir le rej oindre,. >ui« vies de Thermite et des chevaliers qui les avaient accompagnées. Hélas ! il ne savait pas ce qu il allait bientôt éprouver lui-même.
Le roi de Navarre, s'étant levé de grand matin, admira la richesse de l'appartement qu'il occupait : l'art de la peinture , conservé par les Arabes , avait passé déjà dans Santillane par un esclave de cette nation, dont la main savante avait décoré ce, palais. Don Inigo s'amuse à considérer les différents tableaux; et , voyant un cabinet ouveirt , il y passe dans l'espérance d'en trouver encore de plus précieux. Bientôt celui qui représentait saint Jacques frappe sa vue : son premier mouvement est de se mettre à genoux, et. d'implorer l'intercession de ce grand saint : ensuite , portant plus bas ses regards, le dessin qu'il remarque les fixe. L'émotion la plus vive agite son ame ; il n'ose en croire ses yeux ; chaque trait qu'il découvre est un nouveau trait de feu qui le frappe: il lève les bras au ciel ; il détache ce dessin ; il baise avec transport celui d'un reliquaire qu'il reconnaît... Il reconnaît de même l'amulette, les langes; et serrant le tout sur sou cœur , éperdu par les transports qu'excitent en lui la crainte et l'espérance , il vole à l'appartement du duc de Santillane. Ah! $'écria-
t-il en entrant et lut monti^ant Te cadre , qû'ai-je vu? que puis-je espérer?
Le trouble extrême du roi de Navarre l'avait d'abord empêché de reconnaître que le duc , le roi des Asturies et don Pèdre avaient les yeux baignés de larmes, et que les principaux chevaliers des deux cours les entouraient avec un air consterné. 11 s'écrie de nouveau : Ah ! vous connaissez le sort de mon fils! ah! daignez en instruire un malheureux père... Un morne silence, un cri de douleur que don Pélagos, le duc et don Pèdre firent de concert , sont leur unique réponse. Ah! cruels, s'écrie-t-il de nouveau, portez-moi le dernier coup , ou prenez pitié de l'état où je suis. Don Pélagos se lève enfin; il court au roi de Navarre, il le serre entre ses bras. Ah! lui dit-il, nous sommes également malheureux. Hélas! vous retrouviez un fils digne de vous; mais un sort affreux nous l'enlève, et nous perdons nos enfants avec lui. A ces mots , les sanglots redoublent, leur coupent la voix; et ce n'est qu'après un long intervalle, que le grand référendaire de cette cour présente au malheureux roi de Navarre la dépêche désastreuse que don Pélagos venait de recevoir du duc de Miranda. Il ne fut pas en état d'en faire lui-même la lecture. Cette dépêche portait qu'Inès et Félicie étant allées se promener sur le bord de la mer avec Ursinô , des pirates abordés pendant la nuit, et dont le vaisseau rie pouvait être aperçu dans une anse hé-
350 jDon uasivo
rissée de rochers, étaient descendu» à terre, les avaient surpris sans défense , et , les ayant en« levés, les avaient portés couverts de chaînes à leur viôsseau , et sur-le-champ avaient remis à la voil?.
Don Pélagos et don Pèdre achevèrent de p^cer le cœur du roi de lïavarre, en lui racontant tout ce qu'ils savaient de l'enCwce, de Téducation, des vertus et du courage de don Ursino; ils le confirmèrent dans la certitude que ce brave chevalier était le fils qu'il avait perdu, en lui parlant de la coquille qu'il avait empreinte sur son $em.
Quelle affreuse situation pour tous ces princes! Don Pélagos et le roi de Navarre pleuraient des enfants qu'ils adoraient ; don Pèdre gémissait en frémissant sur le sort de Félicie et de son frère d'armes. Après avoir donné quelque temps à leir douleur , le duc dé Santillane , comme étant le moins malheureux , fut le premier à rappeler leur raison , et à chercher les moyens purs et e^péditife pour avoir des nouvelles de ceu^ qu'ils regrettaient. On convint d'armer sans délai ce qui se trouverait de vaisseaux propres à tenir la mer^ et don Pèdre ne voulut céder à perspnne l'honneur de les commander.
Il ra&semhle au plutôt des chevaliers choisis dans les deyx armées de Navarre et des Asturies; et dès le lendemain , ayant fait armer dewf, vaisseaux légers, il était prêt à mettre k la voile, lors-
LE ITAVARIV. 35 1
qu on apejpçut de loin un canot qui luttait cx>ntre des lames élevées; et Ton vit que ceux qui le montaient faisaient tous leurs efforts pour aborder. Don Pèdie envoya promptement une barque à son secours ; et , peu de temps après , elle con-* dttisit le canot dans le port. Don Pèdre vole au* devant d'un seul homme qui sort, et sans peine il le reconnaît pour être Jacomo, l'un des plus fidèles domestiques de Félicie. Ah! cher Jacomo, s'écria-t-il , m'apportes^tu la mort ou la vie? Hélas! seigneur, ne tremblez point pour les jours d'Inès et de Félicie ; mais d'ailleurs je n'ai que . des nouvelles effirayantes k vous annoncer. Ah ! ma Féltcîe respire, dit don Pèdre; toute espérance ne m'est donc pas encore ravie.
Pendant le temps qui s'était passé depuis la découverte du canot, l'on avait averti les deux rois de cet événement ; et la faible espérance de recevoir quelques notions sur l'enlèvement d'Inès et d'Ursino avait suffi pour tes faire accourir au port.
Ce fut en leur présence que Jacomo raconta que le prince normand Sigefnd était celui qui leur ravissait leurs plus chères espérances. Sige» frid, dans le dessein de reconnaître la côte des Asturies , s'était porté jusqu'au cap Ortegal ; son vaisseau, repoussé par les courants et les vents contraires, avait été fcMTcé de se tenir au large; il manquait d'eau depuis quelques joiirs, et profitant d'un vent qui portait aux côtes des Asturies,
352 DON URftINO
il s'en était rapproché pour faire remplir ses tonneaux. Ce guerrier, n'ayant pas des forces suffisantes pour oser tenter d'entrer dans le port de Villa-Yiciosa, avait doublé l'une des pointes qui le ferment au nord : découvrant alors une anse entre des rochers, il s'était hasardé d'y entrer à la fin du jour; et, tandis que l'équipage s'occupait à chercher de l'eau , il avait envoyé un détachement de quelques soldats bien armés, qui s'était avancé jusqu'à la vue du fond du port et de la ville. Là, le chef de ce parti, faisant cacher sa suite entre des rochers , attendit l'occasion de faire quelques prisonniers qui ' pussent l'instruire sur l'état de l'intérieur de ce pays. Il ne fut pas long -temps dans cette retraite sans apercevoir deux chariots suivis de quelques gardes qui sortaient de la ville et s'avançaient vers le port. Le chef normand, ayant fait retirer sa troupe un peu plus avant dans les rochers , attendit que les deux chariots les eussent dépassés : alors donnant le signal à ses gens , les gardes furent renversés et poignardés, et les chariots entourés. Ursino désarmé voulut en vain faire quelque résistance ; son cheval , que les barbares tuèrent entre ses jambes, Tentraina dans sa chute; et, dans ce moment d'horreur et de confusion, les deux princesses, quelques dames de leur suite et le malheureux Ursino, furent saisis, enlevés et portés dans le vaisseau de Sigefrid , qui , content de cette capture, fit mettre aussitôt à la voile. Jacomo, continuant
ce triste récit, ajouta qu'ayant jeté des cris pour appeler les habitants de. la campagne au secours de la princesse, les barbares Pavaient entraîné, en Taccablant de coups, jusque dans leur vaisseau; qu'ils avaient dirigé leur marche vers le port de Saint-Ander; mais qu'après avoir vogué toute la nuit, Je commandant ayant aperçu plusieurs voiles , et croyant reconnaître les vaisseaux qui les portaient, leur avait fait un signal, auquel ces vaisseaux avaient obéi sur-le-champ, en arrivant à lui; qu'il avait paru transporté de fureur, en écoutant le récit que les capitaines venaient de lui faire; et qu'après avoir tenu conseil avec eux pendant quelques moments^ il avait ordonné de changer de route , et de porter sur les côtes de France. Jacomo ajouta qu'à l'entrée de la nuit , ayant aperçu le canot qui s'était démarré flotter à l'arrière du vaisseau, il s'était jeté surle-champ à la mer , et était monté dans ce canot; que 9 malgré le grand nombre de flèches qu'on lui tirait, il avait eu le bonheur de se sauver^ et qu'alors il avait fait de nouveaux efforts pour regagner la côte, et venir les avertir de cet événement funeste.
Rien ne peut exprimer, la douleur mortelle dont les deux rois et don Pèdre furent saisis en écoutant Jacomo. Le récit qu'ils venaieiit d'entendre leur fit sentir la nécessité de suspendre leur pour-r suite; et ne doutant point que Sigefrid, après avoir rassemblé les débris de son arméci, ne se
Gnénn de Montglave, etc. 2<^
354 ^^^ URSINO
fut retiré dans Bordeaux, le roi de Navarre et celui des Âsturies , ne pouvant former aisément une armée navale assez considérable pour attaquer celle des Normands, et se porter dans la Gironde, se déterminèrent à retourner ensemble à Pampelune , pour y recueillir de nouvelles forces , et de-là marcher le long des cotes et se porter sur Bordeaux, tandis qu'une escadre, composée de leurs meilleures voiles, irait bloquer l'embouchure de la Gironde , pour observer la flotte normande , et profiter des occasions qui pourraient se présenter de la combattre avec quelque avantage. Don Pèdre dépécha aussitôt un courrier à don Juan de Li%^aros , pour le déterminer à venir sur-le-champ à Pampelune, avec les marques de reconnaissance qu'il avait trouvées dans la caverne de l'ourse : il écrivit en même temps la lettre la plus respectueuse et la plus tendre au duc de Miranda, en lui jurant que le duc deSantillane, qui lui demandait son amitié, aurait bientôt à pleurer un fils unique , si oe malheureux fils ne pouvait réussir à remettre la charmante Félicie dans ses bras.
L'armée combinée du roi des Asturies et du roi de Navarre se mit en marche^ dès le lendemain , pour retourner à Pampelune ; et don Pèdre , à la tête des chevaliers de son père, les suivit avec trois bannières (i) complètes, du nonibre de celles qui
(i) Une bannière complète ne' pouvait avoir moins de
LE KAVA.RIir. S5S
venaient de combattre avec gloire sous les ordres du duc de Santillane.
Tandis que tout se préparait pour aller attaquer les Normands , Sigefrid faisait force de voiles pour rentrer dans l'embouchure de la Gironde avec les débris de son armée et la riche prise qu'il venait de faire.
Sigefrid , l'un des descendants du brave Doolin de Mayence, dont le bras victorieux avait con* quis le Danemarck, n'avait rien des mœurs féroces des anciens Danois. Son courage, sa loyauté le rendaient digne de son illustre naissance, et d'être le petit-fils du célèbre Ogier le Danois , que dès son adolescence il s'était proposé d'imiter. Né cadet d'une des branches de cette illustre maison , sans état , et ne pouvant rien espérer que de son épée, il s'était tellement signalé sous le redoutable Éric, dans les entreprises qu€;Jg|i Normands renouvelaient sans cesse sur les côtes de France , que plusieurs troupes de ces barbares l'avaient élu pour leur chef. C'était à regret qu'il se voyait souvent entraîné par une armée, jusqu'alors sans discipline, à porter le ravage et la désolation dans
quatre-vingts hommes d'armes , dont une partie était composée de chevaliers ; et , dans Tappel de ces compagnies , tous ceux qui se trouvaient honorés du titre de chevaliers étaient qualifiés du nom de monseigneur. Une seule bannière formait deux très gros escadrons , par le nombre de gens armés que les hommes d'armes avaient à leur suite.
356 DON IIRSINO
les provinces malheureuses où le vent et la fortune conduisaient ses vaisseaux. Séduit par le traître et redoutable comte Lambert, Sigefind, à la tête de ses Normands , avait ravagé les campagnes des bords de l'embouchure de la I^ioire ; et le comte Lambert , au moment de la mort dHérispoé, duc de Bretagne, auquel le faible empereur Charles-le-Chauve avait laissé usurper le titre de roi; Lambert, dis- je, avait flatté Sigefrid, de le mettre à même de Êiire la conquête de TArmorique, et de déposséder le jeune Salomon, que ses sujets venaient de proclamer roi de cette belle province, à la mort d'Hérispoé son père.
L'incursion de Lambert et de Sigefiid eut d'abord les plus grands succès; ils remontèrent la Loire jusqu'à Nantes, dont ils s'emparèrent: ce fut alors que le perfide Lambert commença à ne plus cacher ses projets ambitieux. Depuis quelque temps il avait su se former im parti parmi les Bretons. Ces peuples qui se ressentaient encore de l'inconstance de leurs pères, et qui se faisaient une fausse idée de la liberté , s'étant trouvés blessés de l'autorité monarchique avec laquelle Nomenoé, leur duc, et son fils Hérispoé, les avaient gouvernés, ne purent voir, sans se porter à la révolte, que leur état allait changer de lois, et subir le joug de celles que leurs ducs pouvaient leur imposer, en prenant le titre sacré de roi. Ils regardèrent le knoment où le jeune Salomon montait sur ce nouveau trône, comme favorable
LE TSkVJLHIV. 357
à leurs desseins; et l'artificieux Lambert, leur promettant de confirmer leurs anciens privilèges, et même de leur en accorder de nouveaux, une partie des Bretons prit lès armes en sa faveur; et bientôt Lambert eut des forces su£Bsantes pour déclarer à Sigefrid et aux chefs normands qu'il avait sous ses ordres, qu'ils eussent à se retirer de la Bretagne , et à se contenter de la part qu'il leur accorderait du butin qu'ils avaient fait jusqu'alors.
Sigefrid ne reçut ces propositions qu'avec indignation , les refusa , reprocha vivement à Lambert sa trahison et son ingratitude , et le défia vainement au combat. Les traîtres peuvent avoir quelquefois une valeur féroce, mais elle n'est que momentanée; ils n'ont jamais celle qu'inspire le véritable honneur , qui est permanente , toujours juste, et souvent généreuse. Lambert refusa le combat; et, convoquant les chefs des troupes normandes, l'étalage des richesses qu'il leur proposa de partager entre eux les éblouit au point , que ces barbares n'écoutant plus que le désir de revoir leurs foyers , et de se parer vis-à-vis de leurs familles et de leurs voisins , des dépouilles de la France, acceptèrent avec avidité les propositions de Lambert; et la moitié des Normands mêmes, se retirant sur leurs vaisseaux, abandonnèrent Sigefrid, qui ne put retenir auprès de lui que les plus nobles chefs de ces barbares, et quelques troupes d'élite qui leur restaient fidèles.
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Sigefirid, ne se trouvant pas en état d'attaquer les forces de Lambert, fut obligé de sortir de Nantes, de descendre la Loire, et de regagner Tembouchure de la Seine , et l'île d'Oissel où les premières armées normandes avaient commencé à former un établissement. Brûlant du désir de se venger d'un indigne usurpateur , sa réputation et son éloquence martiale engagèrent bientôt ses compatriotes, moins entraînés par l'amour du gain que par l'espoir d'une solide conquête, aie choisir pour chef; et pendant l'hiver, cette armée , mieux disciplinée que les premières , partit sous les ordres de Sigefnd , après lui avoir prêté serment.
Ce prince engagea fiaicilement sa nouvelle armée à servir son juste ressentiment , et à se porter fur les cotes de la Petite -Bretagne, dont il lui peignit la conquête comme facile , et comme la plus utile pour s'établir.
Les vents s'opposèrent à ses desseins ; ils lui firent dépasser la Bretagne , portèrent le désordre dans sa flotte, qu'il ne put rassembler qu'avec peine; et se trouvant alors à la hauteur de l'embouchure de la Gironde, le manque de vivres le força d'entrer dans ce fleuve célèbre , de porter l'épouvante et le ravage sur ses bords riches et fertiles ; et c'est dans cette course qu'il s'empara de Bordeaux.
Ce fat un bonheur pour SigeMd de n'avoir point attaqué la Bretagne. Le jeune roi de ce
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pays, ce Saloiiion(i) dont tous les anciens romanciers ont célébré la haute sagesse et le courage, avait rassemblé les sujets qui lui étaient restés fidèles; et soutenu par le grand Robert-le- Fort(a) , ce héros, aïeul de Hugues Capet , il avait attaqué le comte Lambert, l'avait battu deux fois, Tavait forcé d'évacuer la ville de Nantes, de descendre la Loire en désordre , et de fuir des bords de la Bretagne. Le premier soin de Salomon avait été de fortifier l'embouchure de la Loire , de mettre les côtes de la Bretagne à l'abri de toute insulte ; et , depuis ce temps , l'abord en fut inaccessible aux barbares du Nord.
Le comte Lambert , au désespoir , et portant dans son cœur sa rage et les remords, qui sont toujours la première punition des grandes trahisons inutiles, erra quelque temps sur la mer voisine des côtes de la France ; et , s'étant expatrié par ses crimes, il les consomma tous en achevant d'oublier qu'il était né Français , et en se déterminant à porter le fer et la flamme jusque
(i) Par un anachronisme commun à tous nos anciens romanciers, ils ont placé ce Salomon sous Charlemagne. Celuici le remet dans la véritable époque , en le plaçant sous le règne de Charles-le-Chauve.
(a) Ce héros, ce Robert-le-Fort, aïeul de Hugues Capet, battit les Normands en plusieurs occasions, les chassa de l'Anjou , du Maine et de la Touraine : ce prince , duc de lUe de France et de Paris , fut tué d'un coup de flèche près du Mans, dans le dernier combat où les Normands furent défaits.
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dans la patrie qui l'avait vu naître. Il convoqua sur son vaisseau les chefs coupables des brigands bretons et normands , que la orainte d'une punition certaine avait attachés à sa fortune ; et , leur ayant démontré que la seule ressource qui leur restât, était d'exercer le métier de pirates, jusqu'à ce qu'ils pussent s'emparer de quelques îles ou d'un cap en partie fortifié par la nature y qui pût leur servir d'asyle, il leur proposa d'entrer dans la Gironde, et d'aller piller Blayes et Bordeaux, ignorant alors que Sigefirid s'en était emparé.
.Ce fut dans le temps même où le comte Lambert , après s'être rendu maître de l'île d'Oleron , dont il espérait se faire une retraite, s'avançait vers Cordouan, que Sigefrid revenait des côtes des Asturies avec les débris de son armée et les prisonniers espagnols qu'il avait enlevés à Villa- Viciosa.
C'est à regret que nous avons laissé si longtemps nos lecteurs dans l'inquiétude du sort qu'éprouvèrent la belle Inès , l'aimable Félicie et le brave Ursiuo; mais nous avons cru devoir leur faire connaître l'histoire de ce temps, qui, se trouvant liée intimement à celle du prince de Navarre et de la princesse des Asturies , nous a paru ne point diminuer l'intérêt, et porter du jour sur ces temps reculés (i).
(i) Tous les faits rapportés ci -dessus sont exactement conformes à l'histoire du temps.
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. Le chef normand , ayant fait passer ses prisonniers sur le vaisseau de Sigefrid , les conduisit à ce prince comme une riche capture , dont il pourrait exiger une forte rançon. Nous avons déjà dit que Sigefrid n'avait rien des mœurs féroces de son pays. Frappé de l'air noble dec ses nouveaux prisonniers, ému par les larmes et la beauté d'Inès et de Félicie , il les aborda de l'air le plus respectueux, les conduisit, avec Ursino, dans la chambre de poupe, et débuta par prendre le ciel à témoin que leur honneur et leur vie étaient en sûreté. Il semble que l'honneur et la loyauté de l'ame impriment leur caractère auguste sur le front des gens vertueux : les deux jeunes Espagnoles osèrent lever les yeux sur ceux de Sigefrid; elles n'y lurent que l'attendrissement que lui causaient leurs pleurs : cependant leurs alarmes et leurs plaintes redoublèrent, lorsqu'elles virent déployer les voiles, et le vaisseau s'éloigner de la côte.
Sigefrid étant sorti pendant quelques moments pour donner des ordres, Inès et Félicie se précipitèrent, dans les bras l'une de l'autre; et, cachant sous leurs vêtements le poignard que dans ces temps4à les dames espagnoles portaient toujours à leur ceinture, elles jurèrent, en présence d'Ursino, de se donner la mort, si ceux dont elles étaient captives osaient entreprendre quelque violence contre elles.
Ursino était resté jusqu'alors immobile, con-
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Sterne , et renfermant dans son sein les transports qui l'agitaient. Voyant quelques armes attachées aux parois de la chambre, il se saisit d'une cotte de mailles qu'il passa promptement sous ses habits : et plaçant , à portée de s'en emparer , une épée et un bouclier, il s'approcha d'Inès, et, se précipitant à ses genoux , il lui jura de perdre la vie à ses yeux , avant qu'on osât lui faire re-^ douter quelque offense.
Le généreux Sigefrid s'occupait alors à prévenir celles que ses prisonniers pouvaient craindre. Il venait , en présence de son équipage , de les prendre sous sa garde , et de défendre sous peine de la vie d'oser pénétrer jusqu'à l'asyle qu'il venait de leur donner. Ce ne fut point avec l'air d'un maître qu'il reparut devant elles; ce fat plutôt avec celui d'un ami qui cherchait à les consoler. Mes gens, leur dit-il, ont mal exécuté mes ordres, et c'est avec regret que je me refuse à vous remettre dès ce moment en liberté : forcé moi-même de m'éloigner de cette côte, soyez sûres que, dès que je le pourrai, je vous donnerai les moyens de retourner dans le pays d'où mes gens vous ont enlevées.
L'air de candeur de Sigefrid, et l'air de noblesse qui régnait dans toute sa personne comme dans ses discours , firent renaître l'espérance dans le cœur des jeunes Espagnoles. Ursino lui-même fut touché de la candeur avec laquelle Sigefrid leur parlait ; et comme la communication et l'u-
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nion sont toujours faciles entre les âmes élevées et vertueuses , il eut assez de confiance en celle de Sigefrid , qu'il avait déjà jugé devoir être un chef distingué des peuples du Nord , pour entrer en propos avec lui sur l'incursion inutile que ses gens venaient de faire dans un pays habité par des peuples belliqueux , qui s'étaient réfugiés dans les montagnes, pour y défendre leur liberté. Sigefrid répondit à la confiance avec laquelle Ur^ sino venait de lui parler , en lui racontant les principaux événements de sa vie. La surprise des Espagnols fut extrême, lorsqu'ils apprirent, par son récit, qu'ils étaient en la puissance du prince normand qui s'était emparé déjà de Saint-Ânder^ et dont l'armée avait formé le siège de la ville de Santillane. Ils crurent qu'il serait imprudent de lui découvrir leur naissance; et Sigefirid crut facilement que ses gens avaient enlevé seulement des filles de qualité des Asturies , sans soupçonner que l'une des deux fut l'héritière de ce royaume.
Pendant les deux jours suivants, Sigefrid ne démentit point la conduite qu'il avait eue avec ses prisonniers ; et les mêmes promesses qu'il leur avait faites furent renouvelées. Le pilote , ayant dirigé sa route vers le port d'où Sigefrid était parti quelques jours auparavant, espérait pouvoir y rentrer incessamment , lorsqu'il découvrit une flotte considérable qui s'éloignait de la côte, et qui s'avançait vers la pleine mer. Le com-
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mandant de cette flotte^ ayant aperçu de loin le vaisseau de Sigefrid, détacha les plus légers de son armée pour Taller observer ; et Sigefrid , les ayant reconnus pour être du nombre des siens, leur fit un signal qui les fit promptemeut arriver à son bord : c'est par eux que Sigefrid apprit la défaite de son armée, et qu'Odinsée avait été fait prisonnier. Sa colère fut extrême en apprenant l'imprudence d'Odinsée , et la témérité des Normands d'avoir hasardé , en son absence , une bataille aussi décisive : mais , forcé de cacher son ressentiment vis-à-vis des troupes toujours prêtes à la révolte , il rejoignit le gros de son armée ; et reprochant moins aux chefs la fatale défaite qui venait de détruire l'élite de son armée, qu'il ne les plaignit de s'être laissés entraîner par le présomptueux Odinsée, il leur fit connaître que le seul parti qui leur restait à prendre était de retourner à Bordeaux et de s'y fortifier, en attendant qu'il eût reçu les renforts qu'il se proposait d'envoyer demander aux autres princes du Nord. Cette résolution ayant été prise d'une voix unanime , Sigefrid se mit à la tête de son armée, et dirigea sa marche vers Bordeaux. Le vent fat assez favorable, pour que les sentinelles pussent l'avertir sur la fin de la nuit suivante , qu'ils découvraient la lumière du phare élevé sur la tour de Cordouan. Alors leis vaisseaux, ne portant plus que leurs basses voiles , se préparèrent à profiter des premiers rayons du soleil , pour entrer dans
la vaste embouchure de la Gironde. Mais quelle fut la surprise de Sigefrid, lorsque, se trouvant à la hauteur du cap méridional de cette embouchure, Taube du jour lui fit reconnaître une flotte égale en force à la sienne, qui s'avançait vers cette même embouchure, et qui paraissait venir du côté de l'île d'Ôleron! Les deux flottes envoyèrent de part et d'autre quelques vaisseaux pour se reconnaître; et la fureur avec laquelle ces premiers vaisseaux s'attaquèrent, dès qu'ils se furent parlé, fit connaître aux deux armées qu'elles étaient ennemies , et qu'elles devaient se préparer au combat le plus terrible. Un des vaisseaux de Sigefrid , après avoir coulé bas le vaisseau qu'il avait attaqué , enleva le capitaine et le pavillon , qu'il vint présenter à Sigefrid , en lui apprenant que le comte Lambert était à la tête de cette armée, avec laquelle il projetait de conquérir Blayes et Bordeaux.
Le plus juste ressentiment animait trop vivement Sigefrid contre ce comte perfide, pour qu'il balançât à l'attaquer. Lambert, ayant appris, de son côté , que Sigefrid commandait cette flotte , vit bien qu'il n'avait plus d'autre ressource que de vaincre ou de périr; et les deux armées, poussant par trois fois de grands cris , selon l'usage des barbares du Nord , se préparent de part et d'autre à la bataille sanglante que le sort semble leur imposer de se donner.
Sigefrid descendit dans la chambre de poupe ,
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pour faire part de cet événement à ses prison* niers, et pour leur proposer d'éviter les périls de ce combat , et de monter sur un léger esquif qui pouvait les faire aborder en sûreté dans quelque anse de cette côte. Mais Inès et Félicie, touchées de sa générosité , et ne trouvant qu'un nouveau danger dans le projet d'aborder sur une côte étrangère, lui répondirent qu'elles ne pouvaient se croire en sûreté que sous la garde d'un aussi ve^ tueux chevalier; qu'elles subiraient le même sort que lui, et que, tandis qu'il combattrait, elles élèveraient leurs prières au ciel pour qu'il triomphât du coupable Lambert. Âh ! seigneur, s'écria le brave Ursino les yeux pleins de feu, me refuserez-vous des armes pour combattre et mourir, s'il le faut, auprès de vous? Je suis chevalier; et je vous jure, ajouta-t-il, en mettant la main sur son cœur, que je rapporterai ces armes à vos pieds , après les avoir employées à votre défense. Sigefrid, vivement ému par l'action généreuse d'Ursino, ne lui répondit qu'en l'embrassant, et en l'aidant à se couvrir d'armes pareilles aux siennes. Ne trouvant point alors de bouclier, ce prince fut forcé de lui en présenter un qui portait la même armoirie que le sien. L'un et l'autre, à l'instant, après s'être éloignés des princesses, s'élancèrent sur le tillac, où Sigefrid ne put s'empêcher d'admirer l'air héroïque d'Ursino , couvert d'armes brillantes, et brûlant d'impatience d'en venir aux (nains avec Fennemi. Sigefrid et Lam-
bert ayant reconnu , de part et d'autre , le vais** seau qu'ils montaient à son pavillon , firent diriger leurs vaisseaux l'un contre l'autre avec la même ardeur. Les deux armées se chargeant en même temps , le premier choc des proues retentit jusqu'au rivage de la mer, qui, dans l'instant, fut couverte des débris des vaisseaux que ce choc terrible avait fracassés. Ceux de Sigefrid et de Ijambert ayant résisté , les grapins sont lancés des deux parts; et des ponts volants jetés entre les bords sont bientôt couverts de combattants. Si-gefidd, terrassant tous ceux qui lui résistent, saute sur l'arrière du vaisseau de Lambert , qui, dans ce moment, combat à l'avant, et qui, brûlant du désir d'en venir aux mains avec un ennemi qu'il déteste, trouve le moment de s'élancer sur la poupe du vaisseau de Sigefrid.
Quelque ardeur qui animât don Ursino à com* battre, ce tendre amant n'avait pu se résoudre à s'éloigner de la chambre qui renfermait Inès : jusqu'alors il s'était contenté d'en défendre l'approche , et son épée n'était encore rougie que du sang de quelques soldats audacieux. La richesse des armes de Lambert, les coups qu'il lui vit porter, lui firent connaître qu'il se présentait un ennemi digne de lui. Dans ce moment, Lambert, trompé par les armes et le bouclier qu'il reconnaît, ne doute point que ce ne soit Sigefi:id; et, renversant ce qui s'oppose à son passage, il s'élance sur Ursino , qui pare les premiers coups
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avec son bouclier. L'Espagnol combat avec le sang-froid que donne le vrai courage ; et , portant ses coups d'une main sûre, il fait bientôt couler le sang de son ennemi. La fureur de Lambert en redouble; mais ses coups précipités n'ont d'autre effet que de le découvrir, et de lui faire recevoir de nouvelles blessures. Semblable enfin à la victime qui présente la gorge au couteau sacré, il saisit son épée à deux mains , et l'élève vainement encore pour frapper Ursino. Au même instant celui-ci lui porte un coup de la sienne dans la gorge, qui le fait tomber sans vie à ses pieds, en versant un torrent de sang. Un des officiers du vaisseau de Sigefrid lève la vipère du casque de Lambert, le reconnaît; et, voyant qu'il est déjà sans vie, il lui coupe la tête, l'élève au bout d'une lance et la présente à son armée , à côté du pavillon du vaisseau de Sigefrid.
Pendant ce combat, ce prince s'était déjà rendu le maître du vaisseau de Ijambert ; quelques Bretons seulement étaient tombés sous ses coups; et les Normands, quelque coupables qu'ils fussent, n'osèrent lever leurs* armes contre un de leurs princes dont ils avaient si souvent admiré la valeur, et qui, se faisant alors connaître, leur criait en langue runique de mettre les armes bas.
Les cris de victoire qui s'élevèrent en ce moment du vaisseau de Sigefrid, Taspect de la tête sanglante de Lambert, consternèrent le reste de l'armée de ce traître. Sigefrid, paraissant sur le
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tillac du vaisseau de son ennemi , le visage découvert, et élevant un drapeau blanc ^ suspendit le carnage; et, d'un commun accord, tous les capitaines de la flotte de Lambert amenèrent leur pavillon , et firent lever les rames.
Sigefrid leur fit dire de se rendre à son bord , sur lequel il repassa dans le même moment. Le premier objet qui frappa sa vue fut le corps sanglant de Lambert aux pieds d'Ursino, qui lui présentait Tépée de ce traître. Sigefrid se précipita dans ses bras, lui jura l'amitié d'un frère; et tous deux, descendant ensemble dans la chambre où la belle Inès et Félicie élevaient leurs bras tremblants au ciel, ils leur annoncèrent la victoire qu'ils venaient de remporter. Sigefrid, embrassant une seconde fois Ursino en leur présence , leur apprit qu'il la devait à sa valeur.
Inès et Félicie furent prêtes à découvrir à Sigefrid quels étaient la naissance et le haut rang de celles qu'il tenait sous sa puissance : mais la sensible Inès fut retenue par un sentiment qui captivait son cœur; elle aimait Ursino, sa naissance était inconnue ; et les respects que Sigefrid eût pu lui rendre, comme à l'infante des Asturies, n'eussent pu la consoler de ne pouvoir parler d'Ursino, que comme d'un brave chevalier dont la naissance n'était pas connue. Elle prit donc le parti d'attendre la suite des événements pour se faire connaître; et lorsque Sigefrid lui parla de la nécessité qui le forçait à retourner à Bordeaux,
Gaérin de Montglave , etc. '24
3^0 Boir uAftiiro
elle lui dit qu'elle se ferait un pktisir de le suivre; et que , convaincue de sa générosité , elle art^endrait sans inquiétude le temps où la situation de ses affaires lui permettrait de la renvoyer, avec sa compagne, dans le sein de leurs familles, avec utie sûre escorte.
Sigefrid, averti dans ce moment, que les capitaines de la flotte de Lambert étaient rassemblés sur le tillac de son vaisseau, y monta suivi d'Urstno. Loin de rien reprocher à ceux qu'il reconnut pour ravoir abandonné , il les plaignit d'avoir été séduits au point de soumettre leur réputation et leur fortune à l'homme le moins digne de commander à d'aussi braves chevaliers : son éloquence simple, un charme répandu sur toute sa personne et jusque dans le son de sa voix, amollirent la férocité du caractère des chefs bretons , aussi bien que de ceux du Nord. Tous ces chefs , baissant d'une main la pointe de leur épée dans le sang de Lambert , qui coulait encore , élevèrent l'autre main vers le ciel, conjurèrent Sigefrid d'oublier leurs torts , et lui jurèrent obéissance et fidélité.
Ces chefs, retournés sur leurs vaisseaux, ne formèrent plus^u'une seule flotte, dont Sîgefrid prit la tête; et l'heure de la marée qui montait, favorisant l'entrée de cette flotte dans la Gironde, eàle arriva vers la fin du jour dans Bordeaux, aux acclamations des troupes normandes qui s'étaient rassemblées pour s'opposer à la descente de Lambert, et qui jouissaient du bonheur de
revoir leur priace victorieux, et chef d'une. année plus forte que celle avec laquelle il était parti.
Sigefrid, rentré dans Bordeaux, s'occupa les premiers jours d'établir le bon ordre dans cette belle ville , et la discipline dans ses troupes • il s'occupa de même à rendre ses respects assidus aux jeunesËspagnoles, et traita don Ursino comme un frère, d'armes , auquel il devait la punition de Lambert. Ils n'eurent pas de peine à persuader aux chefs normands ^ qu'ils ne pouvaient fermer sur les côtes de ï'rance un établissement plus agréable et plus solide que oelui qu'ils avaient alors ; mais qu'ils n'y réussirai^ot qu^en gagnant le cœur des peuples belliqueux de ce pays , et en leur conservant • leur religion et leurs lois. Tout fut paisible après huit jours dans Cordeaux; le commerce s'y ranima, et les Gascons se portèrent d'eux-mêmes à fortifier l'abord de l'embouchure de la Gironde et le bec d'Ambès', pour garantir ce beau pays des nouvelles incursions des Nor* mands qui pourraient se présenter ppur partager la conquête de Sigefrid.
Ursino jouissait trop délicieusement du bonheur d'être sans cesse auprès de la belle Inès et de Félicie, pour presser Sigefrid de marquer le jour de leur départ. Quoique Inès aimât tendrement son père, et qu'elle gémît quelquefois en pensant à la douleur mortelle dont il devait être accablé, elle n'avait pas jusqu'alors été plus pressante que don Ursino. Elle faisait tous les matins
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le projet de parler de son départ , mais le charme des soins empressés d*Ursino le lui faisait oublier; et , si la tendre Félicie n'eut pas souvent parlé de don Pèdre en fondant en larmes, Inès, il faut l'avouer, aurait eu peine à trouver le moment de demander elle-même à perdre la félicité pure dont elle jouissait à Bordeaux. Les soupirs et les regrets de son amie l'ayant enfin déterminée à prier Sigefrid de leur tenir la parole qu'il leur avait donnée , ce généreux prince fit préparer un char superbe; et nommant, pour leur servir d'escorte , cent braves chevahers qui prêtèrent serment d'obéir à don Ursino, le jour de leur départ (ut marqué pour le troisième après celui de leur demande.
Il n'en restait plus qu'un à s'écouler, lorsque SigeJFrid apprit avec surprise qu'une puissante armée, ayant déjà dépassé Bayonne, s'avançait contre lui des frontières de la Navarre, et paraissait prête à attaquer le Bordelais. Cette nouvelle , qui suspendait nécessairement. le départ d'Inès, ne porta nulle alarme dans l'ame intrépide de Sigefrid. Plus sûr que jamais de la fidélité de ses troupes ^ connaissant toute la nouvelle force qu'elles venaient d'acquérir par la discipline à laquelle elles s'étaient soumises, et par la nombreuse noblesse gasconne que ses vertus et sa réputation avaient attachée à sa fortune, il fit sans trouble les préparatifs nécessaires pour s'opposer aux efforts de cette armée, au cas qu'elle voulût entrer dans ses
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nouveaux états, comme ennemie; mais^ voulant éloigner la guerre de la capitale, il sortit à la tête de la sienne, et se porta jusqu'aux frontières du Bazadois. Son avant -garde, arrivée sur le bord d'une rivière qui séparait les deux provinces, aperçut celle de cette armée qui commençait à s'étendre sur la rive opposée; et bientôt, les deux corps d'armée s'étant reformés dans la même position, les deux camps furent assis, de part et d'autre, à peu de distance de cette rivière, dont la profondeur et la rapidité empêchaient le passage. Nos lecteurs apprendront avec plaisir que cette armée était celle que les rois de Navarre et ^ des Asturies commandaient en personne, pour redemander , à main armée , à Sigefrid , les pri-* sonnières tju'il avait enlevées de Villa -Viciosa. Don Inigo , que sa haute sagesse autant que ses grandes actions avaient élevé à la royauté; calma i'iippétuosité de don Pélagos et de don Pèdre , jusqu'à ce qu'ils fussent certains si les deux princesses étaient dans Bordeaux. L'adroit et fidèle Jacomo, s'étant couvert des habits d'un villageois , et s'étant chargé de vivres, eut l'adresse de pénétrer dans le camp de Sigefirid, où, se mêlant avec les vivandiers de son armée, il sut d'eux, que deux jeunes Espagnoles d'une rare beauté, dont on ignorait la naissance, étaient restées dans Bordeaux, où Sigefrid les avait conduites lors*qu'il y était rentré victorieux. Jacomo ne put tirer de ces gens grossiers aucune notion sur Ursino :
$74 ^^^ UBsiiro
mais son rapport su£6t pour déterminer don Pé* bgos et don Inigo à délivrer Inès et Félicie; et sor-le^champ ils assemblèrent le conseil , pour y décider des premières démarches qu'ils aurai^t à faire.
Don. Inigo , connaissant l'importance de conser ver une armée composée des plus braves txoupes de la Navarre et des Asturies, comme étant le seul boulevard qu'ils pussent opposer aux incursiom des Sarrasins, bien plus à craindre encore pour eux que celles des Normands^ proposa dans ce conseil d'envoyer des hérauts d'armes à Sigefind ^ pour lui redemander les prisonniers qu'il avait enlevés , et pour lui déclarer la guerre en cas de refus. Cette proposition parut trop dangereuse, et son succès trop incertain à l'impétueux don Pèdre, qui ne put s'empêcher d'élever la voix. Seigneurs, dit -il aux deux rois, vous ne compromettrez ni votre gloire , ni le sang de vos sujets , Si vous voulez me permettre d'écrire seul à Sigefrid, et de lui envoyer un héraut en mon nom ; nous verrons quelle sera sa réponse : voijs ne courrez point le risque d'essuyer un refus dont l'honneur vous forcerait à vous venger, et vous serez toujours à même de prendre le parti le plus sage ou le plus courageux , selon la réponse que j'en recevrai. Les deux rois consentirent à ce que don Pèdre leur demandait; et le prince asturien oourut à sa tente , où don Melchior de Lesparos l'attendait , pour lui dire qu'étant allé
LB ITAVÂRIir. '^J&
visiter les postes avancés sur le bord de la rivière, il avait cru reconnaître Ursino dans une troupe de chevaliers normands, qui de leur coté visitaient les gardes postées sur lautre rive. Mais cependant, ajouta*t-il, comment se pourrait-il que notre ami se trouvât , les armes à la main , au service de Sigefrid, qui, contre le droit des gens, et comme un pirate, Va fait son prisonnier? C'est ce qu'il nous est important de savoir, mon cher Ijcsparos , répondit don Pèdre ; et l'espèce de cartel que je vais envoyer à Sigefrid nous mettra bientôt à portée d'éclaircir nos doutes. Âh ! s'écria don Lesparos, accordez -moi donc l'honneur de vous servir de second , et ne chargez point am héraut de porter la lettre que vous vous proposez d'écrire; laissez -moi la présenter moi-même: il me sera bien plus facile de connaître quel est le sort de trois personnes qui nous sont si chères, qu'il ne le serait au héraut que vous choisiriez, lequel serait forcé de se borner aux simples fonctions de sa charge. Don Pèdre, vivement touché de l'attachement de Lesparos, dont il connaissait l'esprit et la haute valeur, ne put lui refuser sa demande ; et , de concert avec lui , il écrivit , au nom de tous les deux , cette lettre à Sigefrid.
Don Pèdre, prince de Santillaney et don Melchior, cornte de Lesparos^ au, prince Sigefrid*
« Seigneur, la haute réputation de courage et «c de générosité que l'Europe vous accorde nous
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« fait présumer que Ton nous a trompés en vous « attribuant un acte injuste , Tenlèyement de a la princesse des Asturies , de la jeune comtesse « de Miraiida, et d'un chevalier désarmé qui les « accompagnait. Un descendant de l'illustre Dooa lin ne peut avoir employé , contre le droit des « gens , une pareille surprise ; nous vous estimons a trop, seigneur, pour ne pas vous en croire sur a votre parole. Si vous n'êtes pas le maître de la a liberté de ces princesses, éclairez -nous sur les ce moyens de la leur rendre : si vous l'êtes, nous (c vous les redemandons, pour les remettre à leurs « familles ; et vous ne pouvez, avec honneur, nous ce refuser une demande aussi juste , ou ne pas « consentir à les disputer par la voie des armes. <c Nous nous rendrons , au jour que vous nous « marquerez , dans l'île située entre les deux « camps, pour les y recevoir de votre main, ou a pour vous combattre avec le second dont vous or aurez fait choix ; et nous y conduirons le comte « Odinsée, dont la liberté dépendra du sort de « notre entrevue. »
Don Pèdre et don Melchior ne communiquèrent à personne ni cette lettre, ni leur projet; et Lesparos, se couvrant des armes les plus simples, et se faisant accompagner d'un héraut et d'un trompette, se présenta sur les bords de la rivière, fit sonner un appel, et le héraut déploya le drapeau blanc qu'il avait apporté.
Dans ce moment même , Sigefrid, incertain des
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desseins de Tannée campée sur la rive opposée, en observait les mouvements. Au signal que faisait Lesparos , il envoya de même dans une barque un chevalier, et l'un de ses hérauts portant un drapeau blanc, avec ordre de lui conduire ceux qui se présentaient, si leur intention était de lui parler, et de leur promettre toute sûreté dans son camp. Lesparos n*hésita point à s'embarquer, et Sigefrid regretta bien de n'avoir pas Ursino près de lui. Ce chevalier ne pouvait être long-temps sans voir la belle Inès , et dans ce moment il était auprès d'elle. Lesparos, sans baisser la visière de son casque, l'aborda avec un air noble, et lui présenta la lettre dont il était chargé. Sigefrid la lut deux fois de suite avec un air aussi surpris qu'attentif.
Sire chevalier, lui dit -il enfin, les reproches qu'on ose me faire dans cette lettre ont lieu de me surprendre; j'ignore absolument quel est le sort des princesses et du chevalier dont vous me parlez. Il est vrai que mes gens ont enlevé, à mon insu, deux jeunes filles de qualité des Asturies ; mais il n'est pas possible qu'elles ne m'eussent déclaré leur rang et leur naissance^ si c'étaient celles dont cette lettre parle. Les respects, les soins que je leur ai rendus, la promesse que j'étais près d'exécuter en les renvoyant avec honneur à leurs familles , auraient déterminé les princesses des Asturies et de la Miranda à se faire connaître. Lesparos, jugeant par la réponse de Sige-
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frid qu'il ignorait en efFet le rang de ses prisonnièresy lui répondit : Seigneur , je crois sans aucun doute ce que vous me dites; mais quelles que puissent être les deux Espagnoles qui sont en votre puissance, je suis chargé de vous les demander, aux termes de la lettre que vous venez de lire , et ma mission ne me permet pas d y rien changer. En ce cas, répondit Sigefirid d'un air plus vif, je vois que la seule réponse que j'aie à Êûre, et qui puisse s'accorder avec ma promesse et mon honneur, est celle que je vais vous remettre. A ces mots , il écrivit :
Sigefridi prince du sang royal de Danemarcky à don PèdrCy prince de Santillane, et à don Melchior, comte de Lesparos,
H Seigneurs, quelles que puissent être les dames « espagnoles que le hasard a fait tomber en ma « puissance, sachez qu'elles ont toujours été li* ce bres, et que Sigefrid sait respecter les malheurs « et la vertu. Je les eusse été remettre moi-même « entre les bras de leurs pères, s'ils m'eussent été « connus : mais puisque ce ne sont point ces a pères mêmes qui me les redemandent , et puis- « que deux chevaliers se présentent pour me les « disputer par les armes, je ne sais point écouter « aucune proposition audacieuse. Demain, trois « heures après le lever du soleil, je conduirai <c mes deux prisonnières dans l'île située au mi-
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c< lieu de la rivière qai nous sépare; je combat* a trai les deux chevaliers dont je reçois le défi : <c mais , quel que soit Tévènement du combat , a elles seront maîtresses de rentrer sous ma garde, « ou de se rendre dans le camp des chefs qui vous « commandent. »
Lesparos, en lisant cette lettre, ne put s'empêcher de s'écrier : Prince, vous êtes bien digne de votre haute renommée ; et le roi de Navarre et celui des Asturies , que nous servons , ne pouvaient espérer rien de plus de votre générosité. Â ces mots, il prit la lettre; et, saluant Sigefrid avec respect, il se retira.
Sigefrid attendit avec impatience le retour d'Ursino, pour. lui communiquer ce qu'il venait d'apprendre, et le défi des deux chevaliers espagnols. Quand il l'eut vu et qu'il l'eut instruit, lui serrant tendrement la main : Quel second pourraisje choisir, lui dit -il, si ce n'est ce brave chevalier, ce frère d'armes que je me suis acquis? On imaginera sans peine quelles furent la surprise d'Ursino et l'agitation de son ame ; mais il sut les cacher. Il remercia Sigefirid de l'honneur qu'il lui faisait; et, dès ce moment, il prévit les événements heureux qui devaient suivre un pareil projet.
Il précéda Sigefiid à Bordeaux ; et , volant près d'Inès et de Félicie , il leur apprit les grandes circonstances prêtes à décider de leur sort. Dans ce premier moment, Ursino n'était occupé que d'Inès, le caractère du véritable amour étant de
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rétre presque uniquement de ce qu on aime : mais un cruel retour sur lui-même porta le désespoir dans son cœur; il ne put s'empêcher de se jeter aux genoux dlnès. Je vais vous perdre, s'écriat-il douloureusement, et le malheureux Ursino n'osera plus lever les yeux sur la princesse des Asturies; ma seule ressource, c'est de chercher la mort. Inès tremblante , et les yeux pleins de larmes, ne put résister au sentiment qui déchirait son ame. J'ignore, dit-elle, ce que le sort me prépare; mais, s'il faut vous perdre, je tomberai aux pieds des autels, je me couvrirai d'un voile; et, en le recevant, je jurerai de les servir le reste de ma vie. L'arrivée de Sigeiirid interrompit leur entretien.
Sigefrid rendit un compte exact aux deux princesses de tout ce qui venait de se passer ; il leur fit approuver la promesse qu'il venait de faire de les conduire le lendemain dans l'île marquée pour le combat, après les avoir assurées que, quel qu'en fût l'événement, elles seraient maîtresses de rentrer dans Bordeaux , ou de passer dans le camp des rois de Navarre et des Asturies. Après cela, il donna ses ordres à ceux des chefs normands qu'il honorait de sa confiance; et, retournant avec Ursino dans son camp, ils firent tout préparer pour la journée mémorable du lendemain.
Dès les premiers rayons du soleil , les deux armées prirent les armes, et bordèrent de part et
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d'autre la rivière ; une grande barque fut préparée, de chaque côté, vis-à-vis de Tîle: les deux rois montèrent à cheval, et se portèrent sur le rivage pour être spectateiu*s du combat.
Inès et Félicie, couvertes toutes les deux d'un voile et d'une mante , montèrent sur un char superbe, et se rendirent au rivage où Sigefrid et son second les attendaient pour leur donner la main, et les faire entrer avec eux dans la barque. Don Pèdre et don Melchior, conduisant le comte Odinsée, s'embarquèrent de leur côté; et c'est au son des instruments guerriers des deux armées , que les deux barques voguèrent pour aborder dans l'île , où deux riches balcons avaient été préparés, l'un pour Inès et Félicie, l'autre pour Odinsée qui ne portait point d'autres armes que son épée.
Qui pourrait exprimer les transports dont Ursino fut agité, lorsqu'il fut certain que son cher don Pèdre et Lesparos s'avançaient en effet vers lui? Seigneur, dit-il à Sigefrid, vous en avez fait assez jusqu'ici pour votre gloire; je crois connaître les deux chevaliers qui s'avancent pour nous combattre ; je vous conjure de rester quelques moments près de vos prisonnières, et de me permettre d'approcher seul, pour apprendre d'eux-mêmes quelles sont les conditions du combat. Sigefrid s'étant arrêté près du balcon d'Inès, Ursino s'avança vers le bord de l'île, où les Espagnols descendaient en ce moment. Ne pouvant
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plus alors résister au transport qui Tentraîne vers son cher don Pèdre , il délace et jette son casque, et court à lui les bras ouverts. Ah Dieu! s*écrièrent don Pèdre et Lesparos , est-ce bien ce cher et brave Ursino que nous revoyons ? Le spectacle de don Pèdre et d'Ursino se tenant étroitement embrassés , et de Lesparos qui, fléchissant un genou , présentait son épée à ce dernier y firent jeter un cri de surprise , qui retentit également dans les deux armées. Sigefrid plus surpris , plus ému que personne, était près de s'approcher des trois chevaliers ; mais il fut en ce même instant forcé de voler au secours de ses prisonnières , qui venaient de tomber évanouies sur leur balcon. Inès avait perdu ses sens la première, en reconnaissant sou père sur la rive opposée : la vue d'un amant adoré , de l'aimable don Pèdre , avait fait le même effet sur Félicie.
Ursino s'arracha enfin des bras de son anoi, pour serrer Lesparos dans les siens. Le voyant à ses genoux lui présenter son épée : Que laitesvous, cher Lesparos? lui dit -il. Ah! seigneur, s'écria celui-ci, qu'il m'est doux de rendre le premier ce que je dois au fils de mon souverain! Juste Dieu! qu'est-ce que j'entends? s'écria l'illustre et brave nourrisson de l'ourse , en se jetant à son cou. Oui, seigneur, oui, mon ami, dit don Pèdpe , vous êtes reconnu pour le fils du roi de Navarre : venez dans les bras de ce père fortuné dont vous avez fait les malheurs, et dont vous
allez faire la gloire. Ah ! s'écria vivement le prince de Navarre en s'arrachant des bras de ses deux amis , qu'Inès , que ma chère Inès reçoive la première l'hommage de celui qu'elle n'a pas dédaigné!... A ces mots, il vole auprès d'elle, au moment qu'elle rouvre les yeux à la lumière : il se jette à ses genoux; et, lui baisant la main avec transport, il s'écrie: Divine princesse, c'est Alphonse de Navarre qui vous adore , et que le ciel fait reconnaître pour le rendre digne de vous. Inès éperdue, et cédant à ses premiers transports, serre la télé d'Alphonse sur son sein, lève les yeux au ciel: Ah! seigneur, lui dit-elle, c'est Ursino que j'aimais; c'est Ursino que j'aimerai toujours.
Puisse l'ame de nos lecteurs se représenter plus vivement que nous ne pouvons la peindre, une scèfie aussi touchante! puissent-ils voir d'une autre part don Pèdre baisant et baignant de ses larmes les mains de Félicie; Sigefrid jetant son casque et son bouclier, et jurant avec Alphonse une alliance éternelle! Il n'est pas jusqu'au farouche Odinsée, dont l'ame ne cède au charme de ce spectacle. Il vole à don Alphonse : Prince, lui dit-il, si vous obtenez ma liberté de don Pèdre, je vous consacre à jamais et ma vie et mon épée. Don Pèdre , à ces mots, embrassant Odinsée : Vous êtes libre, seigneur, lui dit -il, et je vous jure l'attachement le plus fidèle.
Pendant que l'amour et l'amitié triomphaient
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dans cette ile, où les deux années s'étaient attendues à voir un combat sanglant, des cris de joie s'élevaient de celle des Espagnols. L'hermite doo Juan de Livaros avait reconnu son élève ; et , courant embrasser les genoux du roi de Navarre: N'eii doutez plus , seigneur , c'est votre fils , c'est mon cher Ursino que le ciel rend à nos vœux. A ces mots, don Inigo saute de son cheval, court avec Livaros vers une barque; et le roi des Asturies, ne doutant plus qu'Inès ne soit une des Espagnoles que leur voile dérobe à ses regards, suit le roi de Navarre, et s'élance dans la même barque après lui. Le vieux Livaros s'empare d'une rame ; les deux rois secondent ses efiforts , et , dans peu de moments , ils abordent dans l'île , et courent vers leurs enfants qui volent pour se précipiter à leurs pieds. Tandis que le roi de Navarre et don Ursino s'approchent et se regardent, incertains et tremblants, l'hermite Livaros embrasse Ursino, détache sa cuirasse et sa cotte de mailles, découvre son sein , l'enlève , et le porte dans les bras du roi de Navarre , qui reconnaît à l'instant le reliquaire précieux qu'il porte à son cou, et la coquille empreinte sur son sein. Ah! mon fils, mon cher fils, je te retrouve donc! s'écria don Inigo. Tandis que cet heureux fils embrassait ses genoux, Inès était déjà dans les bras de son père. Ce ne fut qu'après avoir calmé leurs premiers transports, qu Ursino présenta Sigefi'id aux deux rois, comme un héros, et comme lé prince gé-
néreux auquel ils devaient le bonheur d'avoir retrouvé leurs enfants. Quels droits n'avez-vous pas, seigneur, dirent-ils tous deux au prince de Danemarck, sur nos cœurs et sur notre reconnaissance! Sigefrid leur apprit en peu de mots tout ce qu'il devait au vainqueur de Lambert. Les principaux chefs des deux armées furent appelés dans l'île; et Livaros, rassemblant leurs lances et leurs boucliers, en forma sur-le-champ une espèce de trophée, sur lequel les deux rois et Sigefrid unissant leurs mains se jurèrent une alliance à jamais durable. A peine leurs serments mutuels étaient-ils prononcés, que le roi des Asturies dit au roi de Navarre : Que cette île, seigneur, soit à jamais regardée comme un lieu sacré ! L'être suprême vient d'y manifester sa puissance , en nous y faisant retrouver nos enfants : et quel lieu plus saint pourrions-nous trouver pour faire renouveler en notre présence d'autres serments que depuis long -temps je crois être écrits dans les cieux?... A ces mots, prenant la main de sa fille, il la présente au prince de Navarre , qui se précipite aux genoux d'Inès. Les deux rois serrent leurs enfants dans leurs bras, les conduisent euxmêmes à l'autel militaire déjà consacré par l'union jurée; ils unissent leurs mains en élevant pour eux leurs vœux au ciel ; et Thermite Livaros, s'emparant de la vraie croix qu'Ursino porte à son cou, se sert du bois sacré pour bénir cette union si belle.
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Les chefs espagnols et normands, ainsi que les deux armées qui bordaient les deux rivages, poussèrent des cris d'acclamation qui firent retentir les nues ; et , les deux camps se confondant bientôt , Sigefrid et les deux rois trouvèrent également dans ces trois nations rattachement des sujets les plus fidèles.
Le bonheur de don Pèdre et de Félicie ne fut différé que jusqu'à l'arrivée du duc de Miranda, dont l'ancien ressentiment céda sans peine à l'avantage d'acquérir un gendre tel que don Pèdre. Peu de temps après, les deux rois obtinrent pour Sigefrid l'aimable Mélisiade, fille unique do duc àe Gascogne Âyson, dont les états étaient limitrophes du Bordelais. Don Melchior de Lesparos reçut de Sigefrid et du roi de Navarre une riche contrée située entre les deux états, à laquelle il donna son nom ; et ces heureuses alliances rendirent pour toujours la Gascogne, la Navarre et les Asturies inaccessibles aux incursions des Normand» et des Sarrasins. Alphonse vécut longtemps heureux, et son nom est resté célèbre dans rkûstoire.
L'AMOUREUX