IMITÉ ET ABRÉGÉ
DX
MATHEQ-MARIA BOYARDO.
L'AMOUREUX
vJRADASSE, qui avait reçu de la nature le cœur d'un dragon, la force et la taille d'im géant, était souverain de la Grande-Séricane , qui contient la Chine, et la plus grande partie de l'Asie. Ce prince lavait conquise par la force des armes enchantées; mais ses désirs ne pouvaient être satisfaits tant qu'il n'aurait pas en sa possession la fameuse Durandal , épée de Roland , et Bayard , cheval de bataille du paladin Renaud. Rien ne pouvait ré* sister au tranchant de Durandal : nul coursier ne pouvait être pareil à Bayard , ce cheval étant fée , invulnérable , devançant les vents dans sa course , et doué d'une intelligence humaine. Gradasse , à la tête de cent cinquante mille hommes , et comp* tant encore plus sur son bras et sa valeur, débarque en Espagne, y porte la guerre; mais il n'y fait des conquêtes, que pour se ménager un point d'appui , des entrepôts , des magasins , et pour pénétrer ensuite en France.
Marsile , roi d'Espagne , père de Ferragus l'invulnérable, de la jeune et belle Fleur-d'Épine, et d'Isolier, lève à la hâte une armée pour s'oppo-
ser à rincursion de Gradasse; mais il est privé du secours de Ferragus, du roi Balugant, du roi géant GrsMidoDipi d'Isoli^r^ de Serpentin, et de beaucoup de grands seigneurs sarrasins, qui $e trouvaient alors à Paris, attirés par la publication d'un tournoi que Charlemagne avait fait préparer.
Ce grand empereur y tenait alors sa cour plénière, en attendant le premier jour do tournoi : il avait auprès de lui Othon, roi d^ Angleterre, et le prince Àstolphe son fils; IMdier, roi de Lombardie; Salomon, roi de Bretagne; le reste de la cour était composé de plusieurs souverains ses vassaux , tels que Nayipes , duc de Bavière , et de sa nombreuse et brillante chevalerie. Parmi 1^ premiers paladins de cette cour^ Roland et Renaud, neveux de Charles, étaient aussi distingués par leur haute renommée que par leur naissance.
Roland, comte d'Ang^^, fils de Milon et dk Berthe , était invulnérable , hors sous la plante des ^eds : ce héros indomptable ne pouvait être égaie que par Renaud de Môntauban, sop cousin. Celui-ci, fils du duc Aimop, avait plusieurs ffères d'une haute réputation; mais Bradamante, sa sœur, ayant embrassé le parti des ari^ies, cette guerrière, quoique fort jeune, et douée d'une beauté parfaite , était à féini^. surpassée par la force et la valeur de son frère Renaud.
L'invindide Roland , moins beau , moins galant
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que ce frère et cette womr , avait une ame aussi prompte à s'enflammer, qu'elle était intrépide et constante. Le marquis Olivier, duc de Vieniie, ornait la cour de Charles , avec ses deux fils Aquilant-le^NoiF et Gri£fon*le-Blanc , surnommés aiasi à cause de la couleur de leurs armes enchantées qu'ils tenaient de deux puissantes fées qui les avaient élevés. Le perfide Ganelon , comte de Mayence, tenait aussi le plus haut rang dans la^ cour de Charles, ainsi qu'Anselme de Hauterive.
On y voyait encore Pinabel , et plusieurs autres 4&evaUers de sa maison, tout aussi lâches, tout aussi capables des plus ^ancb crimes que le chef de c^tte race haïe et méprisée par la chevalerie, mais assez adroite pour avoir su gagner i» cœur et la confi^mce de Charles. Turpàn, archevêque de Reims « joigmaiit la valeur à la sainteté de son état ; il savait ixiéme lire et écrire : c'est d'après lui que les £astes de la vie de Charlemagne ont été recueillis, et c'est dans ses chroniques que le Boy^rdo a puisé les principaux traits et les événements de son poëme.
TeUe ét».it à peu près la cour de Charles, qwel-^ ques purs av^nt que le tournoi comn»ençât. De , grandes fêtes remplissaient les jours qui le précédèrent Ce fut sur la fin d'un festin que Charles vit paraître à sa cour quatre redoutables géants , qui conduisaient au milieu d eux un jeune cheva* lier couvert d'armes magnifiques et portant une \mcfi d'or. Il tenmt par la main la plus char-
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mante personne que l'amour et les grâces eussent embellie de tous leurs dons.
Aide, Armeline, et Clarice, qui jusqu'alors avaient remporté la palme de la beauté, furent obligées de la céder à cette créature céleste. Clarice, qui connaissait le cœur léger de Taimable Renaud son époux., fut vivement alarmée en la voyant paraître. Renaud , en effet , ne put résister à tant de charmes; il eut peine à cacher ses premiers transports.
Le fier Roland , blessé d'un trait fatal , sentit pour la première fois tous les feux de l'amour. Quel ravage ne devaient -ils pas faire dans son ame impétueuse ! Quoique le farouche Ferragus ne respirât que les combats et le carnage , il fîit épris; et, cédant à ses désirs naissants, il jura dans son cœur de posséder cette belle, ou de perdre la vie. Astolphe, tous les paladins, et jusqu'au vieux et sage duc Naymes, ne purent la voir sans en être émus.
Angélique, c'est ainsi que se nommait cette dangereuse beauté, s'avança d'un air modeste ver» Charlemagne : elle ouvrit ses lèvres de roses, et, d'un son de voix qui retentissait doucement dans tous les cœurs, elle lui dit que, fille de Galafron, roi du Cathay, elle venait des extrémités de l'Orient , avec le prince Argail son frère, pour admirer sa sagesse, et la magnificence de sa cour; et qu'épris de l'amour de la gloire , son fi'ère venait s'éprouver à la joute contre ses chevaliers.
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sous ia condition qu'elle et son frère demeureraient les prisonniers de celui qui pourrait l'abattre; mais aussi que tous ceux qu Argail abattrait resteraient en leur puissance : elle ajouta qu'ils avaient fait tendre leurs tentes près du perron de Merlin, et que ceux qui voudraient s'éprouver contre son frère, en attendant le tournoi, pouvaient se présenter à ce perron dès le lendemain matin. A ces mots, le frère et la sœur, s'indînant avec respect, se retirèrent d'un air noble et modeste, sans attendre la réponse de l'empereur.
Une espèce de murmure d'admiration suivit leur départ : tous les chevaliers se sentaient également agités par l'espoir de faire une aussi brillante conquête ; tous se préparaient à combattre Argail; tous desiraient la préférence pour être les premiers à s'essayer contre lui; et Charles, voyant qu'une dispute dangereuse commençait à s'élever, imposa silence , et leur dit que le sort déciderait quels seraient ceux qui se rendraient les premiers au perron de Merlin.
On mêle les noms des principaux chevaliers dans un casque; on tire.... Le nom de l'aimable Astolphe, prince d'Angleterre, sort le premier; celui du féroce prince d'Espagne Ferragus sort le second; et la fortune veut que ceux de Roland et de Renaud ne soient que les derniers.
Maugis, fils du duc d'Aigremont, était témoin de tout ce qui se passait alors. Peu redoutable
par sa force et sa valeur, Maugis Tétait par ses eucbaaCements; et depuis Marlin, peu d'eacbanteurs avaient égalé sou pouvoir. Maugis, peu susceptible d'amour , avait d'abord vu la belle Angélique avec assez d'indifférence; mais, soupçonnant que la démarche qu'elle venait de faire cachait quelque dessein funeste aux chevaliers chrétiens, il prit le plus sûr moyen de s'en éclaircir : il courut chercher son livre, et découvrit que Galafron, allié secret de Gradasse, avait envoyé sa fille pour séduire les chevaUers de Charles par sa beauté; qu'il avait couvert son fils Argail d'armes enchantées à l'épreuve des coups de Joyeuse et de Durandal, et qu'il avait armé sa maifi d'une lance d'or dont le pouvoir était de porter par terre tout chevalier dont elle ne ferait qu'effleurer les armes. C'est ainsi, dirent à Maugis les esprits soumis à ses ordres, que Galafron compte enlever les plus redoutables paladins de Charles, les retenir prisonniers, et le mettre hors d'état de résister à Gradasse.
Maugis se promet bien de s'oppo&er à ce complot si fatal à l'empire : il s'arme d'un poignard 1 il se fait transporter la nuit suivante par ses démons dans la tente d'Angélique, il est prêt à frapper son beau sein ; mais la lueur d'une lampe lui fait voir Angélique à demi*nue et plus belle que Vénus ne parut au berger troyen : son cœur est ému, palpite, et satnain laisse tomber sou poignaixl pour s'occuper d'un soin plus doux. Ange-
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lique se réveille, se défend, appelle son frère à grands oris; Argail s'él^ce dans la tente de sa sœur, terrasse Maugis, et le serre dans ses bras nerveux. Ce ne peut être qu'un magicien , s'écrie Angélique ; elle fouille Maugis , trouve son livre , le parcourt, et la connaissance qu'elle a reçue dans ies Indes des livres propres aux plus fortes conjurations la met à portée d'évoquer les esprits que ce livre lui soumet : ils paraissent à ses ordres; elle fait enlever Maugis: les démons le portent au Cathay, le présentent à Galafron, l'instruisent de son attentat, et Galafron le fait enchaîner sur la pointe d'un écueil.
Angélique et Argail , s'étant délivrés de cet enchanteur qui peut seul s'opposer à leur projet, s'apprêtent à le suivre.
Le lendemain à peine l'aurore ouvrait les portes de l'orient aux chevaux fougueux du soleil, que le gentil Astolphe, couvert d'armes brillantes, s'avance près du perron de Merlin : il sonne du cor pour appeler Argail , qui sort armé de sa lance d'or, le renverse, le remet entre les mains des quatre géants, et Argail sonne du cor à son tour pour appeler celui des chevaliers qui se propose pour succéder à celui qu'il a fait son prisonnier.
Le son du cor retentit au loin ; Ferragus l'entend, et, ne doutant pas que le jeune et présomptueux Astolphe n'ait succombé, il prend une forte lance , et vole pour le remplacer. Ce terrible Sarrasin court contre Argail, avec une pleine assu-
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rance de la victoire; mais la lance d'or Tenlève des arçons, et le jette rudement sur le sable. Ârgail saute légèrement à terre, appelle ses quatre géants, et s'avance avec eun^ pour s'emparer de ce nouveau prisonnier ; mais Ferragus , moins docile qu'Astolphe, se relève en fureur, attaque les quatre géants; et, malgré leurs coups redoublés, il leur fait mordre la poussière à tous les quatre , et s'avance contre Argail. Celui-ci se recule deux pas. Brave chevalier, lui dit- il, vous savez quelles sont les conditions de notre joute, et vous devez vous y soumettre. Ferragus n'entend pas raison ; il attaque avec fureur Argail qu'il force à se défendre. Ferragus porte mille coups en vain , il ne peut entamer les armes du frère d'Angélique; celui-ci brise, entr'ouvre vingt fois les armes de Ferragus, et son épée rebondit luisante , sans pouvpir s'abreuver du sang de son ennemi. Après deux heures de combat, ils perdent haleine, s'appuient sur le pommeau de leurs épées ; et Ferragus entre en pourparler avec Argail. Pourquoi, lui dit-il, cherchons-nous vainement à nous donner la mort? Je vois bien que tes armes sont enchantées; tu peux connaître que je suis invulnérable; une même religion nous unit: il est bien plus simple et plus naturel que tu me donnes librement ta sœur, puisqu'étaut fils aîné de Marsile , je peux la placer sur un des plus beaux trônes de l'univers. J'y consens, lui répond Argail, si tu conviens à ma sœur , que je n'ai ni le pouvoir
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ni la volonté de contraindre. Il appelle Angélique ; et Ferragus , délaçant son casque , court brusquement au-devant d'elle, et lui demande sa main.
Angélique recule d'effroi à l'aspect de Ferragus dont le visage africain n'offre que des traits affreux, et dont les yeux semblent bien plus animés par la fureur que par l'amour.
Elle rentre dans sa tente avec Argail, qui lui représente en vain que Ferragus est un guerrier renommé et le fils aîné du roi d'Espagne : Angélique refuse cette espèce de monstre ; et bientôt , effrayée par la voix rauque de Ferragus qui crie , qui murmure pour rappeler son frère , et savoir sa réponse , elle sort par la porte de derrière de sa tente, elle s'élance sur une haquenée vite comme le vent , et s'enfuit à toute bride. Ferragus la voit partir , il en conclut qu'il est refusé : plein de rage , il attaque une seconde fois Argail : tous les deux , connaissant au bout d'une heure que tous les coups qu'ils se portent sont inutiles, laissent tomber leurs épées, s'arment d'un poignard; et, se saisissant au corps, ils font tous leurs efforts pour se renverser, roulent ensemble sur la poussière, cherchent le défaut de leurs armes pour faire pénétrer leurs poignards : la peau invulnérable de Ferragus émousse la pointe de celui d' Argail , et le prince d'Espagne plonge le sien tout entier dans le flanc gauche de celui du Cathay. .Te meurs, s'écrie Argail d'une voix presque éteinte; mais,
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brave chevalier, accorde-moi du moins une grâce. Feri^igus qui lève la visière du casque d'Argail est ému par la pitié , lorsqu'il voit ce jeune et beau chevalier prêt à rendre le dernier soupir. Hélas! lui dit-il, il n'a pas dépendu de moi que nous ue devinssions frères; je te jure d'exécuter tes dernières volontés. Eh bien ! dit Argail près d'expirer, jette -moi tout armé dans cette fontaine; sauve ma mémoire du reproche de m'étre laissé vaincre avec de si fortes armes. Je te le promets, dit Ferragus; mais permets -moi de me couvrir encore quelque temps la tête de ton casque , dans un pays que je dois regarder comme ennemi : tu vois que le mien est fracassé; je te promets de revenir ici le joindre au reste de tes armes. Argail expirant y consentit par un signe. Ferragus , s'étant couvert la tête du casque d' Argail, précipita son corps tout armé dans cette fontaine qui formait une rivière en s'écoulant ; et, remontant à cheval, il courut à toute bride sur les traces de la charmante Angélique.
Les paladins n'ayant point vu revenir Ferragus ne doutèrent point qu'il n'eût été fait prisonnier: ils montent à cheval , courent au perron de Merlin ; ils trouvent les tentes désertes ; ils voient les corps des quatre géants et plus loin des débris d'armes, une place ensanglantée. Astc^phe, devenu libre par la fuite des gens de la suite d'Angélique , leur raconte ce qui s'est passé , reprend ses armes; et trouvant la lance d'or d'Ar-
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gail appuyée contre un pin, il s'en saisit pour remplacer celle qu'il a brisée.
Renaud et Roland , également épris , Tolent ^ «
sur les traces d'Angélique. Tous les deux ani^ vent par différentes routes dans la foret des Ardennes. Les paladins parcourent les bois , et cherchent celle qui ne pense qu'à les éviter. Le célèbre Merlin avait autrefois construit pour Artus deux fontaines dans cette vaste foret : les eaux àt Tune inspiraient tous les feux de l'amour ; les eaux de l'autre plougeaient les malheureux qui buvaient de ses froides ondes dans une triste indifférence qui les portait jusqu'à la haine : un hasard cruel fait qu'AngéHque boit des eaux de la fontaine qui fait aimer, et que, dans le même moment , Renaud étancbe sa soif dans celles de la fontaine de la haine.
Le paladin sent éteindre son amour; il veut retourner près de Charlemagne; il s'égare dans la foret, et la fatigue et la chaleur le forcent à descendre , à laisser paître Rayard , et à s'endormir à l'ombre. Angélique qui s'est pareillement égarée, et qui sent battre son cœur par un sentiment dont elle est surprise , et qu'elle ne connaît point encore , rencontre Renaud endormi , le trouve charmant, et son jeunç cœur ne peut résister au charme qui l'entraîne près de ce chevalier : plus elle le regarde, plus l'amour prend d'empire dans son ame; elle cueille des fleurs, elle les répand sur lui. Renaud se réveille , la re-
connaît ; mais le cruel , loin de l'écouter , s'en éloigne avec une sorte d'horreur, remonte à cheval, et la fuit.
Angélique fait retentir le bois de ses plaintes ; troublée, désespérée, elle court en vain après Renaud; et, cédant enfin à sa douleur, elle a recours an livre de Maugis. Elle voit que le paladin qui se refuse à sa tendresse est ce même Renaud dont elle a si souvent entendu célébrer les agréments et la valeur. Elle revient au même lieu où l'aimable Renaud l'a rendue sensible; elle descend, elle reconnaît la place que ce paladin occupait , aux fleurs dont elle-même l'a couverte ; elle s'assied sur l'herbe qu'il a foulée, et bientôt, accablée par la lassitude et la douleur, ses yeux sont fermés par un profond sommeil.
Pendant ce temps , Astolphe , retourné près de Charlemagne , avait remporté tout l'honneur du grand tournoi. Les chevaliers de la maison de Mayence avaient essayé de le lui enlever par une supercherie : la lance d'or les avait presque tous renversés les uns après les autres; mais deux d'entre eux ayant couru contre lui presque dans le même temps, celui qu'Astolphe attaquait de droit fil avec la lance d'or avait volé des arçons; et le comte de Hautefeuille, saisissant ce moment pour frapper Astolphe de côté, l'avait jeté sur le sable. Le prince d'Angleterre, furieux de cette trahison, avait mis l'épée à la main, pour se jeter sur ce traître; mais Charlemagne l'avait fait ar-
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réler, et l'avait mis aux arrêts. Astolphe, forcé dé céder, avait vainement demandé justice : indigné de la partialité que Charlemagne montrait pour les perfides Mayençais^ il était brusquement sorti de sa cour; et, n'étant point né son sujet, il se proposait de ne jamais employer son épée à son service.
Ija cour de Charles se trouva privée dans ce moment de ses chevaliers les plus renommés : presque tous , étant séduits par les attraits d'Angélique, avaient volé sur ses traces; et Roland, le plus redoutable de tous, poussait son cheval Bride-d'or au hasard dans l'espérance de devancer ses rivaux , et de la rejoindre. Ce paladin , après avoir long-temps parcouru la foret des Ardennes, était arrivé comme Angélique sur les bords de la fontaine de l'amour ; il avait bu de ses eaux comme elle; mais à peine s'était-il aperçu de leur effet : elles ne pouvaient allumei^ dans son cœur une flamme plus vive que celle que les yeux d'Angélique y avaient fait naître. Quels transports n'éprouva-t-il pas quelques maments après, en trouvant cette beauté céleste endormie sur l'herbe ! Il descend à terre : il en approche. Mais le véritable ampur rend toujours timide :il la regarde, l'admire, l'adore; il retient jusqu'à ses soupirs , et n'ose l'éveiller.
Koland jouiss^t du bonheur de voir tous ses charmes, lorsqu'il fjnt troublé dans ces moments délicieux par l'arrivée du farouche Ferragus. Ce
Ouériik die Montgiaye , etc. ^^
4oa ROLA19D
Sarrasin, couvert du sang du frère, poursuivait la sœur avec l'ardeur d'un vautour. Il ne pensait qu'à se saisir de sa proie , après avoir vaincu son défenseur.
Soit qu'il ne reconnût pas Roland, ou que son orgueil l'empêchât de le redouter , il voulut l'éloigner d'Angélique par des propos insultants: bientôt ils sont aux maips; les coups terribles et précipités qu'ils se portent réveillent Angélique. Effrayée, et ne croyant voir que deux ennemis dangereux dans ces chevaliers, elle profite de leur acharnement l'un contre l'autre; elle s'élance sur son palefroi, et s'enfuit à toutes jambes. Roland s'en aperçoit , et propose à Ferragus d'interrora- [H« le combat pour courir après elle : le Sarrasin^ plus féroce encore qu'amoureux, continue à se battre avec plus de fiireur que jamais. Les armes de ces. deux rivaux sont déjà brisées ; mais tous deux sont invulnérables, et leurs épées ne peu* vent «'ensanglanter.
La belle Fleur-d'Épine, sœur de Ferragus, arrive en ce moment. Roland, par respect pour elle, recule quelques pas, et lui laisse le temps d'apprendre à son frère que Marsile est attaqué par Gradasse , assiégé dans Barcelone , et prêt à perdre ses états et sa liberté. Ferragus se rend à la nécessité de voler au secours de l'Espagne; il accompagne sa sœur; et Roland se remet à suivre celle sans laquelle il ne peut plus exister.
l'amourecx. 4o3
Toutes les recherches de Roland forent bien inutiles : non-seulement Angélique avait reçu de Galafron son père un anneau qui la défendait de tous les enchantements, lorsqu'elle le portait à son doigt, et qi^i la rendait invisible, lorsqu'elle le tenait entre ses lèvres ; mais elle avait de plus le livre de Maugis : et bientôt , évoquant les esprits que ce livre lui soumettait, elle se fit transporter par eux au Cathay.
L'arrivée subite d'Angélique plongea Galafron dans la plus mortelle douleur : il avait perdu son fils, ses projets étaient renversés. Désespéré, furieux , il s'en fût vengé sur Maugis ; mais Angélique, emportée par sa passion pour Renaud, et sachant que Maugis était le cousin et l'ami de ce paladin, alla le délivrer elle-même, et lui remit son livre, après l'avoir fait jurer qu'il la servirait dans ses amours , et qu'il ramènerait son cousin auprès d'elle.
Maugis, en effet, se fait transporter près de Renaud : il ne doute pas du succès de son message; mais son cousin ne l'écoute qu'avec une sorte d'horreur. Maugis insiste; il a fait un serment terrible de revenir se remettre dans les fers de Galafron , s'il ne conduit pas Renaud au Cathay : sa vie, son pouvoir dépendent de l'accomplissement de ce serment; et, trouvant son cousin inflexible, il le menace de l'en punir; mais l'indifférent Renaud craint moins sa vengeance que de se soumettre à ce qu'il lui propose. Ce-
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lui-ci furieux s'éloigne , appelle les démons , leur donne ses ordres ; Tun d'eux prend la figure d'un héraut, qui vient défier Renaud au combat de la part de Gradasse qui l'attend^ dit- il ^ sur le bord de la mer.
L'iuttépide Renaud accepte le défi^ court au Hvage ^ croit voir Gradasse , se bat contre lui : le feint Gradasse^ après avoir soutenu le combat pendant quelque temps ^ semble fuir son ennemi, et se jette dans une barque attachée au rivage : Renaud l'y poursuit , le combat se renouvelle et se soutient pendant quelques moments ; toiit-àcoup le fantôme de Gradasse disparaît, et Renaud se trouve âeUl dans cette barque qui s'est détachée du rivage et qui fend les flots avec rapidité.
Roland, pendant ce temps, essuie beaucoup d'aventures : il tue un sphinx (i), il passe le pont de la mort, il tombe dans un piège, il s'en tire par sa force et par sa valeur (a). Il apprend par
(l) Ce sphinx faisait sa demeure sur un rodher : il répondait aux questions de tous les passants, leur proposait ensuite des énigmes, et précipitait du haut du roc en bas ceux qui ne savaient pas lui ^i donner l'explication. Roland lui demande où est Angélique ; le monstre le lui apprend , et lui propose la fameuse énigme : Quel est l'animal qui marche à quatre pieds le matin , etc. ? Roland , qui n'avait pas lu l'histoire d'OËdipe , et qui savait mieux se battre que deviner les énigmes , tire Durandal , et tue le monstre. P.
(a) Ce pont était gardé par un géant qui était si grand,
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un courrier qu'Agrican , empereur de T^rtarie , éperdument amoureux d'Angélique que Galafron lui refuse , est entré dans le Cathay pour enlever par la force cette princesse, et qu'il assiège Albraque. Roland veut voler à son secours; il est arrêté dans sa route par un piège que lui tend la fée Dragontine , qui le retient enchanté dans^ son château.
Dans le même temps que Maugis avait trompé Renaud, en lui envoyant un héraut de la part de Gradasse, il avait trompé de même ce prince, par un second démon, qui l'avait été défier de la part de Renaud. Gradasse s'était porté sur le bord de la mer, avait attendu vainement le paladin français ; et , trompé par les apparences , il avait osé publiquement attaquer la réputation de Renaud, et dire que ce brave paladin avait eu 1^ lâcheté d'éviter de combattre contre lui.
que Roland lui allait à peine à la ceinture. Roland l'attaque , et, après un furieux combat, le force à prendre la fuite; i^ le poursuit : tout-à-coup la terre fond sous ses pas, et il se sent enveloppé par des chaînes de fer, qui sortent du sable, et le lient de toutes parts : il y resta trois jours et trois nuits sans manger ni dormir. Enfin un monstrueux cyclope , l'ayant aperçu, accourt pour le dévorer, ramasse Durandàl, et décharge un coup si furieux sur le dos de Roland, qu'il coupe la chaîne en deux ou trois endroits ; Roland , tout meurtri du coup , mais enchanté de se trouver libre , attaque le cyclope , lui enfonce un dard dans son œil, lui perce le cerveau de part en part, et l'étend mort sur le sablç. P.
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On sait que Bayard était doué d'une intelligence humaine; et ce cheval, au moment où son maître avait disparu sur la mar, trompé par les illusicms de Maugis, avait repris le chemin de l'armée dont Charlemagne avait donné le commandement à Renaud, pour all^ au secours du roi Marsile , craignant que Gradasse , après avoir soumis l'Espagne, ne portât ses armes victorieuses dans ses états. C'était en effet le dessein de l'empereur de Séricane; et ce prince ayant fait un accommodement avec Marsile , ils s'étaient alliés, avaient joint leurs troupes, et tous les deux s'avançaient à grandes journées pour attaquer Charles, et détruire l'empire chrétien.
Quelques escadrons de leurs troupes ayant vu passer Bayard, qui retournait, sans être monté, vers le camp français , avaient voulu s'en emparer : mais le terrible animal , se servant avec fureur de ses dents et de ses pieds, avait percé ces escadrons , les avait mis en désordre ; un grand nombre de cavaliers avaient péri par ses morsures et ses atteintes meurtrières : il était rentré couvert de leur sang dans le camp français. Les chrétiens, en le voyant revenir en cet état, ne doutèrent point que Renaud n'eut succombé ; et Bayard ensanglanté plongea dans la douleur cette armée, qui se trouvait privée de son général.
Cette fatale nouvelle fut bientôt portée à Charles, qui vint en personne avec le reste de ses paladins , pour s'opposer à Gradasse. Il était monté
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sur Bay ard , qu'il avait reçu de Ridiardet ; et ce prince, toujours irrité du raanqu£ de resped; d'Astolphe, ne l'avait point encore tiré des.ar* rets avant de partir de Paris.
Charles, malgré sa valeur et «celle de ses chevaliers, fut pris avec plusieurs de ses «premiers pairs. Bayard le défendit en vain pendant le combat; ce brave animal, voyant l'empereur au pouvoir des infidèles, s'était dégagé de la mêlée, s'était défendu de tous les efforts qu'on avait fisûts pour l'arrêter, et avait repris le chemin de* Paris, en sorte qu'on ne put douter que Gradasse ne fut vainqueur, et que Charles ne fut en son pouvoir.
Gradasse, en effet, était mmtre de Charlemagne ; mais , loin d'abuser de sa victoire , il avait traité l'empereur chrétien avec les égards dûs à son rang. Nous ne sommes point ennemis, lui dit-il; et, content de régner sur de vastes contrées, et sur les régions les plus fertiles et les plus heureuses de l'univers, je ne prétends pas faire de conquêtes. Gradasse alors dit à Charles qu'il n'avait fait cette haute entreprise que pour être possesseur du cheval de Renaud et de l'épée de Roland. Tous deux, ajoutart-il, sont vos sujets et vos neveux : faites -moi remettre Bayard que vous avez en votre puissance, et que Renaud a refusé de me disputer par les armes; jurez -moi de m'envoyer l'épée de Roland, dès qu'il reparaîtra dans votre cour : c'est à ces conditions que
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VOUS pouvez remonter sur votre trône, et que dès ce moment je vais faire retirer mon armée et retourner dans mes états. Charles, se trouvant forcé d'accepter ces tristes conditions, lui jnra de les remplir, el, pour commencer, il envoya le comte de Hautefeuille à Paris, pour y chercher Bayard et Famener au roi de Séricane.
Astolphe, au moment où Bayard était arrivé sans maître à Paris, s'en était emparé : ce prince, ami de Renaud, et son proche parent, le cooservait chèrement pour le lui remettre , plusieurs circonstances ayant prouvé que Renaud n'avait point péri dans un combat, et que le sang, dont Bayard était couvert la première fois qu'il était revenu sans msutre, était celui des ennemis.
Ce fut donc au prince d'Angleterre que le comte de Hautefeuille fut obligé de s'adresser pour avoir Bayard. Il fit ce message en présence du duc Naymes et de l'archevêque Turpin , que le Mayençais avait pris pour témoins de cette entrevue.
Ce lâche fut charmé de cette occasion de mortifier Astolphe en lui portant les ordres de Charlemagne avec hauteur. Comte, lui dit le cousin de Renaud , je crois que le personnage d'un héraut vous convient plus que celui d'un chevalier; un caducée sied mieux en vos mains qu'une lance : mais vous ne réussirez pas mieux dans vx>tre vile commission que les armes à la main. Tout puissant que soit l'empereur, il ne peut don-
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lier ce qui ne fut jamais à lui. Roland saura bien défendre Durandal de tomber entre les mains de Taudacieux Gradasse ; et dans Tabsence de mon cousin R<înaud^ dites à Charles qu'on n'aura Bayard qu'avec ma vie. Si Gradasse veut soutenir la réputation qu'il s'est faite par les armes , c'est en bon et loyal chevalier qu'il le doit conquérir. Il ne doit point abuser de la situation de Charles , pour lui faire commettre un acte injuste : allez, comte; votre commission me met en droit de vous commander. Je vous ordonne de dire de ma part à Gradasse , que, s'il veut avoir Bayard, il faut qu'il l'acquière par les armes. Je le défie au combat, sous la condition que, s'il m'abat, Bayard sera le prix de sa victoire; mais s'il ne peut me résister, l'empereur sera libre, et sur-le-champ Gradasse retournera dans ses états. Le duc Naymes et Turpin admirèrent plus la réponse d'Astolphe qu'ils n'espérèrent d'en voir la réussite : cependant, la trouvant aussi noble que pleine de justice, ils se joignirent au prince d'Angleterre, et forcèrent le comte de Hautefeuille à la porter à Gradasse.
Charles fut très en colère en écoutant le récit que le Mayençais fit à son retour. Pour le valeureux Gradasse , il se mit à sourire ; et , connaissant la supériorité de ses forces sur celles d'Astolphe, il ne balança pas un moment, et fit partir un courrier pour lui dire qu'il acceptait son défi.
Deux jours après, Gradasse et le prince d'An-
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gleteire s'étant portés sur le lieu marqué pour le combat, la lance d'or fit triompher Astolphe; et Cradasse abattu délivra Tempereur , donna Tordre à son armée, et se mit en marche pour retourner dans ses états, en renouvelant son serment de combattre Renaud et Roland , jusqu'à ce qu'il eut perdu la vie , ou qu'il leur eût enlevé le cheval et l'épée dont il voulait être possesseur.
Charles, pénétré de reconnaissance pour Astolphe, voulut le serrer dans ses bras. Mais le prince d'Angleterre, plein d'un juste dépit, et voyant Charles entouré des perfides et lâches chevaliers mayençais, se retira brusquement en lui disant qu'après l'affront qu'il avait reçu, celui même qu'il avait voulu faire aux deux paladins ses proches parents , il partait pour les rejoindre. A ces mots, il tourna la bride à Bayard , et laissa Charles confandu de ses justes reproches.
Le hasaid ayant conduit Astolphe en Circassie, ce jeune prince, devenu plus présomptueux que jamais , après les victoires faciles qu'il ignore être dues à la lance d'or plus qu'à ses forces , brave Sacripant dans sa course, s'ep éloigne, et trouve en son chemin le valeureux ' Brandimart de la Roche sauvage , fils du roi Monodant : ce prince conduit sous sa garde une jeune princesse qu'il adore et dont il est tendrement aimé. Astolphe se fait un jeu de lui disputer la charmante Fleurde-Lis par les armes : Brandimart est abattu; son cheval tombe mort par le choc de Bayard. As-
la'AUOVREVJbr ^li
tolphe voit couler les larmes de Fleur - de - Lis , et Brandiiuart désespéré de sa perte et prêt à se donner la mort : Astolphe les rassure ; il rend Flenr-de-Lis à Brandimart, et leur demande leur amitié.
Dans ce moment, SacHpant, roi de Circassie, arrive auprès d'eux : ce prince , piqué d'avoir été hravé par Astolphe , s'est dérobé de sa cour , et la suivi pour l'en punir corps-à-corps. Astolphe l'abat , s'empare de son cheval qu'il donne à Brati*^ dimart, et tous les deux, conduits par Fleur^le* lis, marchent ^u pont de Dragontine( i ) pour délivrer les chevaliers qu'elle tient enfermés dans son château : ils surmontent les premiers obsta*des; mais Dragontine animant contre eux tous les chevaliers qu'elle tient enchantés, Brandimart reste son prisonnier.
Astolphe ne s'en échappe qu'à l'aide de Bayard, qui franchit d'un saut, les murs du jardin. Il va jusqu'au Cathay; il offre son bras à la belle An» gélique et à Galafron; il bravé Agrican et tous les chevaliers de son armée qui forment le siège
(i) Dragontine demeurait dans un chÀteau près du fleuve de l'Oubli ; elle se tenait à l'entrée d'un pont construit sur le fleuve, présentait une coupe de cristal aux chevaliers que leur malheur attirait en cet endroit , et les invitait à boire : à peine avaient-ils porté la coupe à leurs lèvres , qu'ils perdaient la mémoire, oubliaient jusqu'à leurs noms, et la perfide fée les retenait prisonniers. P.
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d'Âlbraque : il est fait prisonnier. Agrican achève d'investir Albraque , dont lè siège se continue.
Pendant ce temps, Maugis^ occupé du projet de ramener Renaud aux genoux d'Angélique, fait conduire dans un séjour enchanté la barque où ce paladin s'est embarqué. Renaud descend sur ce rivage : une troupe de nymphes vient le recevoir ; elles le conduisent en triomphe dans un palais brillant comme celui des rois de Lydie, et plus agréable encore que les bosquets d'Amathonte.
Une musique céleste y célèbre l'amour : elle amollit l'ame glacée de Renaud; il commence même à sentir quelque impatience de voir la souveraine d'un si beau séjour. 11 demande son nom: mais à peine a-t-il eptendu celui d'Angélique, que tous les charmes de ce beau lieu disparaissent à ses regards; il ne voit plus qu'une prison fatale, où celle qu'il déteste commande en souveraine. Les artifices de Maugis ne peuvent le retenir; il sort du château, retourne sur le rivage, et rentre dans la même barque qui reste immobile;
Maugis 9 au milieu des esprits transformés en nymphes, lui fait représenter sans cesse tout ce qu'il est prêt à perdre par sa faute , tous les périls affreux qu'il va courir: rien n'ébranle Renaud, qui renouvelle ses murmures contre Angélique; et Maugis, furieux de n'avoir pu réussir à le soumettre à ses désirs, le fait emporter par la bar-
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que dans une île funeste, où ce paladin, tombé dans une rivière, est enveloppé dans des filets, et destiné à devenir* dès }e lendemain la pâtftre d'un monstre horrible.
Maugis aussitôt vole au Cathay, rend compte à la belle Angélique des refus outrageants de Renaud , et de la cruelle vengeance qu'il vient d'en prendre. La sensible Angélique écoute moins son ressentiment que son amout"; Elle force Maugis à la transporter elle-ménie à la tout où Renaud , couvert des blessures qu'il a déjà reçues d'un monstre affreux, est prêt à perdre la vie. Elle endort te monstre par se% enchantements; elle ar-v rête le sang, elle ferme les blessures du paladin qu'elle adore; mais ni tous ces services, ni tous ses charmes ne peuvent le rendre sensible pour elle. Angélique , désespérée ^ retourne au Cathay. Maugis abandonne Renaud ^ qui détruit ce châteauj regagne les bords de la mer; mais, n'osant plus se confier à la même barque, il marche le long du rivage.
Agrican continuait à presser la ville d' Albraque , lorsque Sacripant, roi de Circassie, vint avec toutes ses forces au secours d'Angélique qu'il adorait. Malgré toute la valeur de Sacripant, et les combats qu'il livra pour elle , il n'eût pu réussir à délivrer Albraque^ sans un plus puissant secours.
Renaud, en suivant le rivage de la mer, avait rencontré la belle Fleurrde-Lis qui cherchait de touè côtés quelques chevaliers assez audacieux
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pour braver les enchantements de Dragontine, et délivrer Roland et son cher Brandimart qu'elle retenait prisonniers. Renatid la suivit, et son grand cœur l'aurait porté sans doute à tont entreprendre pour la délivrance de Roland, s'il n'eût pas été précédé par Angélique. Cette princesse, voyant diminuer sans cesse les troupes qui la défendaient, et craignant de tomber dans la puissance d' Agrican , se servit de son anneau , se rendit invisible, sortit d'Albraque, et, son amour pour Renaud Tentrainant toujours, elle commençait à se rapprocher de la France : mais un soir, séduite par les propos trompeurs d'un vieillard, elle fut amenée prisonnière dans un fort château, où cette princesse trouva beaucoup d'autres prisonnières que ce méchant vieillard avait attirées par mille ruses coupables, et qu'il destinait au Soudan d'Altin. Fleur-de-Lis était de ce nombre; ce fut d'elle qu'Angélique apprit que Roland, Brandimart, Griffon-le-Blanc, son frère Aquilantle-Noir, et plusieurs autres célèbres chevaliers languissaient dans les fers et les enchantements de Dragontine.
Sûre de procurer un puissant secours à Galafron , Angélique sort invisible du château du vieillard avec Fleur-de-Lis qui ta conduit au pont de Dragontine. L'anneau de la princesse du Cathay détruit les enchantements; elle rend la mémoire à Roktnd et à tous ses compagnons d'esclavage; elle les amène au Gathay, et Dragontine déses-
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pérée détruit elle-même ses beaux jardins et sou château. Roland, délivré par Angélique, tombe à ses genoux : Angéli^pie , ayant besoin de son secours , le traite d'un air moins sévère ; le fier paladin ne sort des enchantements de Dragontine que pour retomber dans ceux de Famour. Il vole à la défense d'Albraque avec ses compagnons ; ils combattent l'armée d'Agrican , la battent , la mettent en fuite. C'est pendant cette guerre que Roland, admii*ant la valeur de Brandimart, se prend pour lui de la plus vive et de la «plus constante amitié: ils se jurent fraternité d'armes, combattent ensemble ; et le redoutable Agrican , furieux d'être réduit à lever le siège d'Albraque, tente un dernier effort, donne une grande bataille, dans laquelle son armée est enfoncée de toutes parts. Agrican, qui connaît que Roland est celui qui vient de renverser ses projets, l'attaque, se fait connaître, sort de la mêlée avec lui, l'attire dans un bois, pour que le combat ne soit point interrompu. Mais l'invincible Roland fait tomber à ses pieds ce vaillant empereur de Tartarie, et ne peut s'empêcher de donner des larmes à la mort de ce brave prince.
Pendant le temps que Roland combattait cet empereur, et que ses compagnons achevaient la défaite de l'armée des Tartares , Trufaldin , prince du Zagathay , le plus lâche et le plus criminel des hommes, s'était rendu le maître, par trahison, de la citadelle imprenable d'Albraque. Connais-
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sant le pouvoir de Tanneau qui rendait Angélique invisible, il avait attiré cette princesse dans une forte tour, où nul moyen ne pouvait vaincre Topposition qu'il avait su mettre à sa liberté : ce lâche prince, qui se sentait coupable des plus grands crimes, et qu7 savait qu'un grand nombre de chevaliers avait juré sa mort, eut recours au moyen de s'emparer d'Angélique et de la citadelle d'Albraque , pendant que Roland et ses compagnons étaient attachés au combat; et, lorsqu'ils rentrèrent triomphants dans la ville, il parut entre les créneaux du château, e^ leur dit qu'il ne rendrait ni la citadelle ni la princesse, à moins qu'ils ne jurassent de le défendre envers et contre tous.
Roland n'eût jamais pu consentir à faire un pareil serment, si la princesse du Cathay, déses* pérée d'être sous la puissance de ce traître ^ n'eût paru elle-même aux créneaux pour l'en prier. Roland et ses compagnons jurèrent donc de défendre Trufaldin; et ce fut à cette condition qu'il leur ouvrit la porte du château, et que Roland put remettre aux pieds de celle qu'il adorait la bannière d'Agrican , comme le trophée de sa victoire, et le gage de sa délivrance.
Renaud iguorait tous ces grands événements, et s'avançait avec Fleur-de-Lis vers le château de Dragontine, lorsqu'en traversant une foret j des cris perçants l'attirèrent au secours des malheureux qui les jetaient. Il vit un géant affreux et
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velu qui tenait sous ses bras plusieurs femn^es. épIoréeSy et qui les emportait vers sa cayeme» Renaud le poursuit, entre dans cette caverne obscure où d'abord il est attaqué par deux lioii^s : il les abat à ses pieds après un combat assez loqg pour que le géant ait eu le teiDps de s'armer. Le brave Renaud parvient à le vaincre, malgré sa force et sa fm*eur; et, maître de la caverne, il la parcourt : il aperçoit dans le fond de cet antre un cheval aussi beau que Bayard même : ce cheval est retenu par une chaîne légère, passée dans un anneau scellé dans la piçrre d'une tombe. £nchaiité de la beauté de ce courjsiçr, il veut le détacher; mais la chaîne résiste à tous ses efforts. Il voit une inscription sur cette tombe, il la lit : il apprend que ce tombeau renferme les corps de deux amants que le cruel et lâche Tru^s^ldin a sacrifiés a sa fureur. L'inscription fiait par l'instruire que nul pouvoir ne peut détacher ce beau cheval, nommé Rabican, à moins qye le cheva-r lier qui voudra s'en emparer ne. jure de venger la mort de ces deux amants sur le criminel prince; du Zagathay; Renaud attendri par l'histoire de ces deux époux , rapportée sqr l'inscription , prête ce serment en posant la main sur leur tombeau. L'anneau quiretient Rabican tombe aussitôt ; le paladin prend Rabican, sort de la caverne, s'élance sur ce beau cheival, et, dès le premier essai qu'il fait de ses allures, il trouve que moins vigoureux que Bayard, il est encore plus vite
Guérin de MontglaTc , çtc. ^ 7
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que cet admirable animal, et que la pointe des herbes n'est pas même froissée par ses pieds légers : il continue s^a route, très satisfait d'une pareille conquête. Bientôt il aperçoit quelques cavaliers tartares, qui courent avec la terreur peinte sur le visage; il arrête l'un d'eux, le questionne, et c'est par lui qu'il apprend que son cousin Roland est délivré, connaissant aux armes que le Tartare lui dépeint, comme aux coups qu'il dit que ce guerrier a frappés , que c'est Roland à la tété de ses compagnons, qui vient de porter la mort et l'épouvante dans l'armée d'Agrican. Fleurde-Iis, qui ne doute pas que son cher Brandimart ne soit l'un des compagnons de Roland, détermine Renaud à prendre la route du Cathay; et , quelque répugnance qu'il se sente à se rapprocher d'un lieu qu'habite Angélique, le désir de se rejoindre à Roland et l'amitié dont il s'est pris pour l'aimable Fleur-de-Lis ne lui permettent pas de la refuser.
L'un et l'autre étaient assez près d'Albraque, lorsqu'ils aperçurent un guerrier de la plus haute apparence. Fleur-de-Lis , l'ayant considéré quelque-temps, et reconnaissant le phénix qui servait de cimier k son casque : Évitons, dit-elle, cette altière et redoutable guerrière : je la reconnais ; c'est la reine Marphise ; et jusqu'ici , nul géant , nul chevalier n'a pu résister à ses coups. Renaud sourit de la terreur de Flenr-de-Lis ; et , loin de suivre son conseil, il s'avança vers Marphise, qui
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Tenait la lance haute à lui. N'espérez pas , chevalier, lui dit-elle, porter vos pas plus loin, si je ne vous en donne la permission. Grande reine , lui dit Renaud en se baissant respectueusement, j'accourais à vous pour l'obtenir ; j'ose plus encore, c'est de vous demander que vous daigniez m'honorer jusqu'à baisser votre lance contre moi.
Marphise fut très surprise de trouver un chevalier assez téméraire pour oser jouter contre elle , après l'avoir reconnue. Chevalier , lui ditelle, depuis deux ans, nul mortel ne m'a montré tant d'audace; voyons comment tu sauras la soutenir. Tous les deux courent l'un contre l'autre: Marphise brise sa lance sur Técu de Renaud sans Tébranler; et le paladin hausse la sienne d'un air galant , et ne veut point porter d'atteinte à la guerrière étonnée de son procédé. Ah ? je reconnais bien à ce trait que tu dois être un chevalier français : mais c'est en vain que tu portes jusque dans l'Inde la galanterie de ton pays : depuis long -temps je veux éprouver quelle est la valeur des chevaliers de Charles, et je vais voir si, l'épée à la main, ils sont aussi brayes que lorsqu'ils ne se servent que d'une lance.
Belle et redoutable Marphise, lui répondit Renaud, il vous sera plus facile de me donner la mort que de me forcer à vous porter des coups. Malgré cette réponse si respectueuse , et si digne d'un chevalier français, Marphise, indignée d'en trouver un assez brave pour lui résister, l'attaque
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avec fureur. Renaud pare ses coups avec adresse, et ne (ait jamais tomber Flamberge sur le casque de cette guerrière.
Le combat durait d^ja depuis une heure, lorsque le vieux roi Galafron, arrivant de la poursuite des Tartares, et passant auprès des combattants, reconnaît entre les jambes de Renaud le célèbre Rabican qu'il avait donné à sou fils Argail, lorsqu'il l'avait envoyé pour accompagner sa sœur à la cour de Chariemagne. Galafron, ne doutant pas que Renaud ne soit le meurtrier de son fils, fond la lance en arrêt sur lui, pendant que l'autre n'est attentif qu'à parer les coups de Marphise.
Malgré l'âge de Galafron , la fureur rendit son atteinte assez forte pour ébranler Renaud : ce paladin était prêt à punir ce nouvel ennemi ; mais il fut prévenu par Marphise. Cette généreuse princesse, indignée de l'action du roi du Cathay, se précipita sur lui; et, dédaignant d'employer ses armes contre un chevalier qu'elle regardait comme un traître , elle le renversa sans connaissance d'un coup de gantelet qu'elle lui porta sur son casque. Les troupes du Cathay, qui virent tomber leur roi, coururent Siur Marphise; mais Renaud se joignant à la guerrière y ils firent un carnage affreux des troupes indi^nne^, dont le désordre fiit encore augnienté par Torinde, et djeux amis intimes, Prasilde et Irolde : recdnnaissant à. ses armes Renaud qui , peu de jours aupa-
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ravaiit, leur avait sauvé la vie et la liberté, ils vinrent à son secours, et mirent en fuite le reste des troupes de Galafron , qui , reprenant ses esprits , s'était échappé de là mêlée etj^t'egagnaît Albraque. Ce fut par ces trois chevaliers que Marphise et Renaud apprirent l'action lâche que Trufaldin venait de commettre encore : tous les trois avaient des injures personnelles à venger sur ce traître ; ils avaient juré sa mort. Marphise voulut la jurer de même; mais Renaud là pria de lui laisser punir ce traître, et redoubla son indignation , en lui racontant l'aventure de la caverne et la mort des deux amants ensevelis dans la tombe où Rabican était attaché.
Marphise envoya chercher ses femmes qu'elle avait laissées sur une rive où la rivière faisait uïi détour. Fleur -de -Lis était avec elles, et l'heu-reux Brandimart, qui joignit la guerrière eti ce moment, eut le bonheur de retrouver cette fidèle amante.
Prasilde fut envoyé par Marphise pour faire avancer la puissante armée qu'elle tenait toujours prêté à marcheir au premier ordre ; et , pendant ce teàips, Roland éprouva la célèbre aventure du cor enchanté dont il sortit victorieux.
Dès que l'armée de Marphise fut arrivée, cette belle reine s'approcha d'Albraque ; et Renaud , couvert de ses armes , s'avança j\isqu'à la ï)arrière de la cité , pour sommer îe roi Galafron de lui remettre Tnifaldîn entre îès mains; eti cas de refus >
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Renaud devait lui déclarer la guerre et le meuacer de voir sa capitale assiégée une seconde fois. Le chevalier qui se présenta pour écouter la sommation de Renaud fut Âstolphe , qui , délivré des chaînes d'Agrican , était rentré dans Albraque , après avoir eu le bonheur de retrouver ses armes et la lance d'or : les deux cousins se reconnurent, se firent les plus tendres caresses; ce fut par Astolphe que Renaud apprit que Roland et ses autres amis et parents s'étaient obligés par serment de défendre Trufaldin : mais pour moi, dit Astolphe, qui ne suis lié par aucun serment , je ne crois pas que la charmante princesse, à laquelle j'ai voué mon service, veuille exiger que je prenne le parti de ce traître. Il proposa vainement au fils d'Aimon d'entrer sur sa parole dans Albraque , et de faire son défi lui-même ; la peur qu'il eut de voir Angélique le fit rester à la barrière, en attendant la réponse de Galafi*on. Le premier mouvement d'Angélique fut d'être transportée de jpie de savoir Renaud si près d'elle. Elle crut devoir son retour à Maugis : mais son cœur fut. bien serré, ses larmes coulèrent, quand elle sut que le paladin avait refusé d'entrer dans Albraque. Elle fut forcée de reconnaître que les enchantements ne peuvent rien sur un cœur prévenu; et craignant que, dès que Trufaldin serait puni, Renaud ne s'éloignât, elle laissa 6alafix>n dans son erreur : ce prince continua donc de croire que ce paladin était le meurtrier d'Argail; et, ne
l'amoujr£Ux. 4^3
Toqlant écouter aucune proposition de paix de sa part , il envoya deux de ses chevaliers avec Astolphe pour lui porter ses refus.
Renaud apprit avec autant de surprise que de peine que les plus nobles chevaliers français, et surtout sou cousin Roland, protégeaient ouvertement un traître. Mais Astolphe lui fit observer qu'ils étaient engagés par la loi d'un serment que ce lâche avait exigé d'eux, et dont ils ne prévoyaient pas la conséquence. Renaud représenta vainement à l'un des chevaliers de Galafron, qui se nommait Hubert du Lion (t) , que la religion du serment ne pouvait jamais protéger le crime. Ce sont questions, dit celui-ci, qui peuvent être agitées par des docteurs ; mais . pour des gens de notre sorte, ils ne savent disputer ensemble que les armes à la main.
Renaud se retira près de Marphise , et sur-lechamp il envoya un héraut , pour défier les chevaUers défenseurs de Trufaldin.
Le son des trompettes retentit également dans Albraque et dans le camp de Marphise, dès que l'aurore fit briller la rosée sur la pointe des herbes; et le léger brouillard du matin étant dissipé, les chevaliers défenseurs de Trufaldin allèrent chercher ce traître , qui refusait d'être témoin du combat qu'ils allaient livrer pour lui. Ce fut en
(i) Un des chevaliers délivrés par Angélique du château de Dragontine. Voyez page 4i4* P-
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iraia qu'il voulut s'en défendre , Âqtttlant et Griffon s'en eiD}Mù:èrent , le conduisirent au milieu d'eux; et bientôt Renaud, sortant des rangs, s'avança seul contre le premier qui se présenterait du côté d'Albraque.
Le sort ^tait tombé sur Hubert du lion; il se préparait à combattre , lorsque les deux fils du marquis Olivier reconnurent Renaud, quoiqu'il ne fût point monté sur Bayard , et vinrent à lui : leur entrevue fut bien tendre; mais, de part et d'autre , la cruelle nécessité du serment empédia l'accommodement qu'ils eussent désiré.
Quoique Hubert du Lion fut un des plus renommés chevaliers de l'Inde, il ne put tenir longtemps contre le fils d'Aimon , et fut assez blessé pour se laisser tomber sur l'herbe : le roi Adriant, qui lui succéda, fut vaincu.
Griffon prit sa place avec regret ; il jeta sa lance , voyant que Renaud avait brisé la sienne, et tous les deux se chargèrent l'épée haute. Renaud, piqué de voir son jeune cousin soutenir une si mauvaise cause, ne le ménagea point; et Griffon, animé par les coups pesants de Flamberge, traita Renaud comme un ennemi mortel. Bientôt un coup qu'il reçut sur son casque enchanté l'étourdit au point qu'il étendit les bras, lâcha les rênes et fut emporté par son cheval. Renaud le poursuivait pour le prendre prisonnier; mais Aquilant, voyant son frère en danger, vola pour le secourir. Renaud, animé par cette
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nouvelle attaque, déploya toutes ses forces, et mit Aquilant dans un tel désordre , qu'il eût fait les deux frères prisonniers, si Clarion, l'un des défenseurs de Trufaldin , n'eût couru la lance en arrêt contre Renaud qui ïie le voyait point venir sur lui. Ce paladin, ébranlé par ce coup, chancela dans les arçons; et, les deux fils d'Olivier ayant repris leurs esprits , il eût eu trois ennemis à combattre, si Marphise, indignée de la supercherie de Clarion, n'eût couru sur lui pour secourir Renaud. Un seul coup du pommeau de Fépée de cette guerrière renverra Clarion à ses pieds, et le combat recortimença d'une façon égale contre Aquilant et Griffon.
Ce fut alors que le lâche vTrufaldin se voyant libre, et craignant l'événement de ce combat, prit le temps pour s'enfuir vers Albraque. Astolphe, s'en étant aperçu, courut entre les combattants. Il eut quelque peine à les séparer; mais enfin la fuite de Trufaldin suspendit leurs coups: on convint que le combat serait remis au lendemain; et les deux frères, affligés d'avoir mal gardé ce traître , jurèrent de le ramener le jour suivant.
Roland, après avoir terminé la grande aventure du cor enchanté (i), rentra le soir du même
(i) Une jeune demoiselle présente à Roland un cor et un livre; elle l'invite à sonner trois fois du cor, s'il se sent le courage de mettre à fin une aventure terrible, mais qui doit
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jour dans Albraque. Angélique en fiit alarmée; et connaissant la force indomptable de ce paladin, elle craignit que Renaud ne succombât sous ses coups; elle se servit de quelques prétextes spécieux , et de tout le pouvoir qu^elle avait sur lui, pour le déterminer à défier Marphise. Roland, jaloux de savoir Renaud si près de celle
se terminer d'une manière agréable pour lui : elle ajoute que le livre lui fera connaître les moyens d'achever cette entreprise. Roland n'hésite pas : au premier son du cor, il tombe ime roche des nues , elle se fend , et il en sort deux taureaux furieux, dont les cornes et les pieds étaient d'airain. Le livre apprend à Roland que ces animaux ne peuvent être tués ni blessés. Le chevalier, après des efforts inouis, parvient à les renverser et à leur arracher les cornes; les taureaux perdent leur force et s'enfuient. Roland sonne une seconde fois, la terre tremble sous ses pas, s'ouvre et vomit un dragon effroyable; Roland , suivant les instructions contenues dans le livre , lui coupe la tête , arrache les dents et les sème en terre , et il en naît à l'instant une multitude de guerriers que le chevalier tue les uns après les autres. H embouche le cor pour la troisième fois, et il sort d'une forêt voisine une petite levrette blanche, qui vient se coucher à ses pieds. Roland témoignait déjà son dépit d'avoir souffert tant de peine et de fatigue pour si peu de chose , lorsque la jeune demoiselle lui dit de suivre cette levrette, qu'elle le mettra sur les traces du cerf merveilleux, qui lui procurera la possession de toutes les richesses de la terre, et celle de Morgane, la plus belle des fées. Roland, qui dédaigne les richesses , et qui ne pense qu'à son Angélique, refuse d'achever l'entreprise , et se contente de la gloire qu'il vient d'acquérir. ( Orlando Innamo&ato , cant. XXIV et