‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 109 sur 123 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

i5 juin 1745.

Et quorum pars magna fuisti.

Vous avez vaincu, et vous chantez la victoire. M. de Pollion,-vous ne laissez rien à faire à ceux qui ne sont que vos trompettes. Madame du Châtelet est enchantée de vos vers aimables et de votre souvenir. Je fais plus que d'être enchanté ; vous m'avez donné de l'enthousiasme. J'ai entièrement refondu mon petit poëme ; je fais ce que je peux pour qu'il soit moins indigne du héros. On l'imprime à Lille, avec un discours préliminaire; j'ai donné ordre qu'on eût l'honneur de vous en envoyer des premiers ; car c'est à vous p que je veux plaire. Seriez-vous assez bon pour dire à M. le maréchal de Noailles qu'il m'a écrit une lettrç charmante, dont je sens tout le prix, et pour faire ma cour à M. le duc d'Ayen, qui doit m'aimer; car il m'a fait du bien auprès du Roi , et on s'attache à ses bienfaits. Adieu , aimable Horace , aimez et protégez Varius , et sifflez les Vadius.

468 LI^TTRES.

17 juin 174S».

Je n'ose vous supplier de m'envoyer quelques belles anecdotes héroïques; cependant il serait bien beau à vous de contribuer à faire durer mon petit monument , vous qui en élevez de si beaux. On va faire une septième édition à Paris, et peut-être la fera-t-on au Louvre; elle est dédiée au Roi ; et la bonté qu'il a d'accepter cet hommage, met le sceau à l'authenticité de la pièce. Je voudrais en faire un ouvrage qui passât à la postérité , et dans lequel ceux qui seront nommés pussent dès à présent trouver quelque petit avant-goût d'immortalité; je voudrais des notes plus instruètives pour les vivants et pour les morts. Ne pourrais -je point citer quelques services de M. de Lutteaux dans mon De profundis? N'y a-t-il rien à dire sur le poste d'A.nthoin? Ne s'est-il pas fait de belles et inconnues prouesses qui sont perdues, eurent quia vote sacro ? Que B«llone , s'il vous plaît , instruise un peu les Muses: je vous serais tendrement obligé. Adieu , PoUion et Tibulle , je baise votre myrte et vos lauriers.

Mars 1746.

Je vous ai toujours cru ou parti ou partant , mon divin Pollion, Je vous ai cru portant et la terreur et les grâces dans le pays des Marlboroughs et des Newtons. Mais vous êtes comme les Grecs en Aulide; à cela près que de cette affaire , il y aura plus de pucelles... que de pucelles immolées. Je n'ai point écrit à M. le duc de Richelieu; je l'ai cru trop occupé. Je prépare pour lui ma trompette et ma lyre. Partez , soyez l'Achille et l'Homère, et conservez vos boutés pour votre ancien, très tendre et très attaché serviteur,

▲ Paris, ce ai août 1746.

Je dois, monsieur, passer dans votre esprit pour un ingrat et un paresseux ; je ne suis pourtant ni l'un ni l'autre; je ne suis qu'un malade dont l'esprit est prompt et la chair très infirme.

J'ai été pendant un mois entier accablé d'une maladie violente , et d'une tragédie qu'on me faisait faire pour les relevailles de madame la Dauphine. C'était à moi naturellement de mourir, et c'est madame la Dauphine qui est morte le jour même que j'ai achevé ma pièce ; voilà comme on se trompe dans tous ses calculs. Vous ne vous êtes assurément pas trompé sur Montaigne. Je vous remercie bien, monsieur, d'avoir pris sa défense. Vous écrivez plus purement que lui, et vous pensez de même. Il semble que votre portrait, par lequel vous commencez, soit le sien. C'est votre frère que vous défendez ; c'est vousmême. Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens ! Il les cite à propos , et c'est ce que les commentateurs ne font pas ; il pense , et ces messieurs ne pensent pas ; il appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité, il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec luimême; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre, et, ce que j'aime, toujours sachant douter. Je voudrais bien savoir d'ailleurs s'il a pris chez les anciens tout ce qu'il dit sur nos modes, sur nos usages, sur le nouveau monde, découvert presque de son temps, sur les guerres civiles, dont il était le témoin, sur le fanatisme des deux sectes qui désolaient la France. Je ne pardonne à ceux qui s'élèvent contre cet homme char-

LETtRES. 471

niant, que parce qu'ils nous ont valu l'apologie que vous avez bien voulu en faire.

Je suis bien édifié de savoir que celui qui veille sur nos côtes, est entre Montaigne et Épictète. Il y a peu de nos officiers qui soient en pareille compagnie. Je m'imagine que vous avez aussi celle de votre ange gardien que vous m'avez fait voir à Versailles. Cette Michelle et ce Michel Montaigne sont deux bonnes ressources contre l'ennui. Je vous souhaite, monsieur, autant de plaisir que vous m'en avez fait. Je ne sais si la personne à qui vous avez envoyé votre dissertation également instructive et polie, osera imprimer sa condamnation. Pour moi , je conserverai chèrement l'exemplaire que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Pardonnez-moi encore une fois, je vous en supplie, d'avoir tant tardé à vous en faire mes tendres remercîments. Je voudrais en vérité passer inie partie de ma vie à vous voir et à vous écrire; mais qui fait dans ce monde ce qu'il voudrait? Madame du Çhâtelet vous fait les plus sincères compliments. Elle a un esprit trop juste peur n'être pas entièrement de votre avis. Elle est contente de votre petit ouvrage à proportion de ses lumières, et c'est dire beaucoup. Adieu, monsieur, conservez k ce pauvre malade des bontés qui sont sa consolation, et croyez que l'espérance de vous voir quelque soir, et de jouir des charmes de votre commerce, me soutient dans mes longues infirmités. V....

%^^<%^>»%<V^O<^%<^(»^^%(^^^%»%»%^^«^^<»^%«^^^^»^^<^<^>^^WX%^ti»^^>^»*«^l^t^^l^%^i^i^i^i^*^>^'*^^

Page 1