LETTRE VIII
A Monrion, près de Lausanne, 11 janvier 1756.
Il me paraît, monsieur, que sa majesté polonaise n'est pas le seul homme bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien dire. Mon cœur est aussi pénétré de votre lettre, que mon esprit a été charmé de votre discours. Je prends la liberté d'écrire au roi de Pologne, comme vous me le conseillez, et je me sers de votre nom pour autoriser cette liberté. J'ai l'honneur de vous adresser la lettre; mon cœur l'a dictée. Je me souviendrai toute ma vie , que ce bon prince vint me consoler un quart d'heure dans ma chambre à la Malgrange, à la mort de madame dti Châtelet. Ses bontés me sont toujours présentes. J'ose compter sur celles de madame de Boufflers et de madame de Bassom* pierre. Je me flatte que M. de Lucé ne m'a pas oublié; mais c'est à vous que je dois leur souvenir. Comme il faut toujours espérer, j'espère que j'aurai la force d'aller à Plombières , puisque Toul est sur la route. Vous m'avez écrit à mon château de Monrion. C'est Ragotin qu'on appelle monseigneur. Je ne suis point homme à châteaux. Voici
ma position. J'avais toujours imaginé que les environs du lac de Genève étaient un lieu très agréable pour un philosophe, et très sain pour un malade ; je tiens le lac par les deux bouts : j'ai un hermitage fort joli aux portes de Genève , un autre aux portes de Lausanne; je passe de l'un à Tautre ; je vis dans la tranquillité , l'indépendance et l'aisance, avec une nièce qui a de l'esprit et des talents, et qui a consacré sa vie aux restes de la mienne. Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais manger des truites de notre lac ; mais si jamais il avait cette fantaisie , nous le recevrions avec transport, nous compterions ce jour parmi les plus beaux de notre vie. Vous avez l'air, MM. les lieutenants - généraux , de passer le Rhin cette année , plutôt que le Mont- Jura, et j'ai peur que vous ne soyez à Hanovre, quand je serai à Plombières. Devenez maréchal de France, passez du gouvernement de Toul à celui de Metz; soyez aussi heureux que vous méritez de l'être; faites la guerre, et écrivez -la. L'histoire que vous en ferez vaudra certainement mieux que la rapsodie de la Guerre de 1 74 1 , qu'on met impudemment sous mon nom. C'est un ramas informe et tout défiguré de mes manuscrits que j'ai laissés entre les mains de M. le comte d'Argenson.
Je vous préviens sur cela, parce que j'ambitionne votre estime. J'ai autant d'envie de vous plaire, monsieur, que de vous voir, de vous faire
ma cour, de vous dire combien vos bontés me pénètrent. Il n'y a pas d'apparence que j'aban* donne mes hermitages et un établissement tout fait dans deux maisons qui conviennent à mon âge et à mon goût de retraite. Je sens que si je pouvais les quitter, ce serait pour vous, après toutes les offres que vous me faites avec tant de bien-« veillance. Je crois avoir renoncé aux rois ; mais non pas ^ un homme comme vous.
Permettez-moi de présenter mes respects à madame la comtesse de Tressan, et recevez les tendres et respectueux remercîments du Suisse V....
' Je m'intéresse àPanpan (i), comme malade et comme ami.
Aux Délices, 16 août 1756.
Vous êtes donc comme messieurs vos parents, que j'ai eu l'honneur de connaître très gourmands; vous en avez été malade. Je suis pénétré, monsieur, de votre souvenir; je m'intéresse à votre santé , à vos plaisirs , à votre gloire , à tout