COPIE
DE LA LETTRE DICTEE PAR MADAME DENIS, POB& M. l'aBBÉ
Ll&GIBR.
Monsieur de Voltaire , gentilhomme ordinaire du roi, et ancien chambellan du roi de Prusse, n'a jamais demeuré à Ripaille en Savoie. Il a une terre sur la route de Genève et celle de France. Il ne connaît pas plus l'ode dont on lui parle , que la maison de Ripaille. Il est actuellement malade; sa famille a ouvert le paquet qui sûrement n'est pas pour M. de Voltaire , puisqu'on y
parle de diodes dont il n'a aucune connaissance. Il y a des vers dans ce paquet, qui sont sans doute pour quelque autre* Au reste , la famille et lesaïuis de M. de Voltaire avertissent M. Légier, que la religion, l'honneur, les bienséances les plus communes , et le savoir vivre , ne permettent d'écrire de pareilles choses y ni à des personnes qu'on connaît, ni à des personnes qu'on ne connaît pas.
De Lausanne, i3 février 1758
Je reçois, monsieur, une réponse à la lettre que j'eus l'honneur de vous écrire hier. Votre bonté m'avait prévenu. Je ne savais pas que vous eussiez déjà reçu le fatras énorme dont vous voulez bien charger les tablettes de votre bibliothèque. Il y a là bien des inutilités; mais si on se rédu jsait à l'utile , l'Encyclopédie même n'aurait pas t^t de volumes. Il y a d'excellents articles, et celui de Génie n'est pas le moindre. Si vous étiez encore dans les gardes, n'est-il pas vrai que vous auriez arrêté ce père Chapelain, qui prêche cojimie l'autre Chapelain faisait des vers, et qui a l'insolence de condanmer, devant
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le roi, un livre muni du sceau du roi? Ces marauds-là ont peut-être raison de crier contre la vérité et de sonner Tallarme , quand leur ennemi est aux portes ; mais on n'a pas raison de soufiErir leiu*s impertinentes et punissables clameurs. Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les fanatiques et les fripons forment de gros bataillons, et les philosophes dispersés se laissent battre en détail. On les égorge un à un; et, pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun. D'Alembert fait bien de quitter, et les autres font lâchement de continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts , vous ferez une action de grand général , de les engager à se joindre tous, à marcher serrés, à demander justice , et à ne reprendre l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice et liberté honnête. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage, comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un homme comme vous doivent avoir du poids; c'est à vous de donner du cœur aux lâches. Vous pensez comme il faut d'Iphigénie en Crimée; mais ce n'est pas la première fois que les badauds de Paris se sont trompés et ce ne sera pas la dernière. Vous persistez donc dans le goût de la physique ! C'est un amusement pour toute la vie. Vous êles-vous fait un cabinet d'histoire naturelle ? Si vous avez commencé, vous ne finirez jamais. Pour moi, j'y ai
renoncç et en voici la raison ; un jour , en souflant mon feu, je me mis à songer pourquoi du bois faisait de la flamme ; personne ne me Ta pu dire, et j'ai trouvé qu'il n'y a pas d'expérience de physique qui approche de celle-là. J'ai planté des arbres, et je veux mourir si je sais comment ils croissent. Vous avez eu la bonté de faire des enfants, et vous ne savez pa& comment. Je me le tiens poiiF dit, je renonce à être sorutatenr. D'ailleurs, je ne vois guères que charlatanisme; et excepté les découvertes de Newton , et deux ou trois autres, tout est système absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux. Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent du nord. C'est encore une bien belle invention que les poêles dans les antichambres ; j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver. Un bon cuisinier est encore un brave physicien. Cela est -rare à Lausanne ; plût à Dieu que le mien pût vous servir de nos grosses truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous le long de mon beau lac, de Lausanne à Genève! Becevez les tendre? respects du vîeUx Suisse. V....
Œuvres diverses. II.