‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 114 sur 123 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

A Lausanne y a3 février 1758.

Mon adorable gouTemeur , bénis soient le sieur ].<égier et ses consorts , et ses mauvais vers , et sa sottise, puisque tout cela m'attire tant de bontés de votre part! Soyez bien sûr que je ne sois sensible qu'aux marques généreuses de votre amitié, et point du tout à ces platitudes moitié franc-comtoises et moitié lotharingiennes. La nation des petits collets et des petits beaux esprits de province a été oubliée par M. de Réaumur dans l'histoire des insectes. Ainsi ne prenons pas garde à leur existence.

J'étais fort malade quand on me régala de ces

beaux vers dignes d'une académie de Madame

Denis les renvoya à Toul bien cachetés. Elle est aussi sensible que moi à la mention que vous voulez bien faire d'elle. Vous l'aimeriez davantage si vous l'aviez vue jouer avant-hier dans une tragédie nouvelle, sur un très joli théâtre, avec de très bons acteurs dont j'étais le plus médiocre. Je ne me tirai pourtant pas mal du rôle de vieillard , attendu que malheureusenent je le joue d'après nature. J'aurais bien voulu que M. le gouverneur de Toul nous eût honorés de sa présence

réelle. Les infamies et les persécutions dont on a affublé nos philosophes Diderot, d'Alembert et compagnie, me tiennent plus au cœur que les beaux vers de M. l'abbé Légier. Je persiste toujours dans mon idée qu'il faut déclarer qu'on renonce unanimement à l'encyclopédie, jusqu'à ce qu'on, soit assuré d'une honnête liberté et d'un peu de protection. Trois mille souscripteurs se joindront à eux ^ ils crieront comme des aveugles ; et le cri public est la plus infaillible des intrigues et la meilleure des protections.

Vous avez vu sans doute que notre ami d'Alembert, appelé O, a, dans l'article de Genève, loué beaucoup cette église calviniste de n'être pas chrétienne. Vous savez que ces prêtres en ont été très ébaubis, et qu'ils ont fait une belle profession de foi dans laquelle ils résument, pour solde totale, qu'ils ont de la vénération pour Jésus, et qu'ils croient en Dieu. Leurs voisins leur reprochent à présent d'avoir autrefois brûlé Servet , et d'aller aujourd'hui plus loin que Servet; c'est un bon article pour l'histoire des contradictions de ce monde. Voici le champ de l'histoire des meurtres qui va se rouvrir. Monseigneur le comte de Clermont aura une armée terriblement délabrée ; son bisaïeul y eût été bien empêché. Qu'aurait dit Louis XIV, s'il avait vu un marquis de Brandebourg résister mieux que lui aux- trois quarts de l'Europe? Heureux qui voit du- port tous ces orages î Je vais planter aux Délices ; de là

je reviens à Lausanne pour nos spectacles; cela est plus sensé que d*ailer en AUema^e. Je ne regrette |

aucun roi., auCun prince ; mais je regrette fort M. le gouverneur de. Toul, pour qui je suis pénétré de la plus tendre et de la plus respectueuse reconnaissance 9 et k qui je serai attaché toute ma | vie. V.... I

LETTRE XIIL

A Lausanne , 7 mars 1 768.

Je reçois > mon adorable gouvemenr, une lettre de Tabbé Légier, qui ne me parait pas^ en effet, de la même éciiture que son premier envcû; mais je peux me tromper. J'étais fort malade ; et je vis à peine sa signature , cette première fob : il parait repentant

Je prends la liberté de vous adresser la ré-.ponse que je lui fais; il y a quelque apparence qu'elle ne lui parviendrait pas par la poste, puisqu*il dit n'avoir pas reçu le paquet à lui renvoyé.

Je pen$e que cette noirceur est une affaire finie ; il est pourtant assez singulier que le maître de la poste dise n'avoir pas reçu ce paquet renvoyé. Gela pourrait faire croire que le maître de

la poste a été du complot. Je n'y entends rien. Vous êtes sur les lieux , et votre place vous autorise à vous faire rendre compte de cette malversation du commis des postes, supposé qu'en effet il soit coupable de la suppression d'un paquet. Je vous demande bien pardon de toutes les libertés que je prends avec vous ; mais après les extrêmes bontés que vous m'avez témoignées dans cette affaire où l'on a l'insolence de vous compromettre, après les marques d'amitié que vous m'aveE données , et que je n'oublierai d€ ma vie ; je trouve dans vo8 bontés mêmes l'exaise de toutes les peines que je vous donne.

Vous savez la mort du cardinal de Tencin ; son chapeau pourra couvrir la tête de Tabbé de Bernis. Vous voilà actuellement sous la coulpe <le M. le gouverneur de Metz(i). Si, en se chargeant du ministère de la guerre , il voulait troquer avec vous de gouvernement, ce serait une bonne affaire.

On assure que les Russes sont maîtres de tout ie royaume de Prusse; que l'armée du prince de Clermont est entre Zell et Lunebourg, et qu'on s'attend k une bataille. Moi, je n'assure rien ; sinon que je vous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie, avec la plus tendre et la plus respectueuse reconnaissance. V....

(i) M. le maréchal de Bellisle.

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