‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 115 sur 123 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Aux Délices y 2a mars 1768.

Mon adorable gouverneur , je suis toujours très fôché que les auteurs de Tencyclopédie n aient pas formé une société de frères, qu'ils ne se soient pas rendus libres, qu'ils travaillent comme on rame aux galères, qu'un livre qui devrait être l'instruction des bommes devienne un ramas de déclamations puériles, qui tient la moitié des volumes ; tout cela fait saigner le cœur ; mais de* puis cinquante ans, c'est le sort de la France, d'avoir des livres où il y a de bonnes choses , et pas un bon livre. Nous sommes dans la décadence des talents, dans le temps où l'esprit s'est perfectionné ; au reste , s'il y a de l'esprit en France , ce n'est pas parmi les gredins qui ont osé abuser de votre nom et qui m'ont écrit sous celui du petit séminariste de Toul; ces misérables sont encore plus méchants et plus brouillons qu'ils ne sont bétes. Cette première lettre qu'ils m'avaient écrite était datée de Toul, et ce fut à Toul qu'on la renvoya comme vous le savez. Il est clair que le m^jtre de la poste est du complot, puisque ce petit séminariste n'a point reçu le paquet renvoyé, et que je viens de recevoir une seconde lettre

relative à toute cette aventure , dont l'enveloppe est précisément de la même main qui avait écrit la première lettre. Cette seconde que je reçois est d'une main contrefaite; rien n'est plus bas et plus méprisable que le stj'le et les choses qu'elle contient. On y parle de vous d'une manière indécente. Il y a des vers dignes du cocher de M. de Vertamont. On m'y dit des injures atroces qui me choquent moins que la manière insolente dont on y parle de vous. Elle est signée Roquentin : tout cela est un ouvrage de canaille. J'ai jeté la lettre au feu , mais je vous envoie l'enveloppe ; vous pourrez savoir du maître de poste, de quel endroit la lettre est venue; le timbre que je ne connais pas, peut servir d'indice; il y a certainement, dans toute cette aventure, un manège qui doit être découvert et réprimé ; il y a de grands fous dans le monde ; heureusement cette pauvre espèce-là n'est pas fort dangereuse. Celle qui inonde l'Allemagne de sang et qui met tant de familles à la mendicité , est un peu plus à craindre. Si vous vous mettez à voyager autour de votre province, mon cher gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des comédies a Lausanne : nous vous en donnerons de nouvelles, recreati presentia. Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne, vous me faites trop d'honneur : j'ai une maison commode et bien bâtie dans un faubourg; elle sera château, quand vous y serez. Je fais actuellement le métier

de jardinier dans ma petite retraite des Délices qui seraient encore plus délices si on avait le bonheur de vous y posséder. Conservez vos bontés au Suisse. Y....

7 juin 1758.

Monsieur de Florian ne sera pas assurément le seul, mon très cher gouverneur, qui vous écrira du petit hermitage des Délices. C'est un plaisir dont j'aurai aussi ma part; il y a longtemps que je n'ai joui de cette consolation. Ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de choses à dire, qu'on ne dit rien; il s'est passé des aventures si singulières dans ce monde, qu'on est tout ébahi et qu'on se tait; et conmie cette lettre-ci passera par la France, c'est encore une nouvelle raison pour ne pas tout dire. Quand je lis les lettres de Cicéron et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles, et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps des postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe à l'autre,

traîne après elle un inconvénient assez triste; c'est qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses, qu'on peut ouvrir son cœur.

Par quelque poste que ce petit billet passe, je peux au moins vous assurer que vous n'avez ni de plus vieux serviteur, ni de plus tendrement attaché que moi.

Peut-être, quand vous aurez la bonté de m'écrire par la Suisse, me direz- vous ce que vous pensez sur bien des choses; par exemple, sur l'encyclopédie, sur la fille d'Aristide, sur l'Académie française; n'aurai-je jamais le bonheur de na'entretenir avec vous? TTirai-je jamais à Plombières ? Pourquoi Tronchin ne m'ordonne-t-il pas les eaux? PoiU'quoi ma retraite est -elle si loin de votre gouvernement, quand mon cœur en est si près?

Mille tendres respects; le Suisse V....

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