‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 14 sur 123 · BELLES- LETTRES · texte numérisé non relu

BELLES- LETTRES

En considérant M. de Fontenelle comme littérateur , son ouvrage le plus saillant et le plus digne d'un philosophe est son Histoire des Oracles; c'est dans ce beau traité que la plus vaste érudition appuie ses id^es , que la plus haute sagesse les discute, et que la plus vive lumière les éclaire.

Un beau génie qui sut tirer la vérité du fond de l'allégorie, La Fontaine a dit :

L'homme est de glace aux vérités , Il est de feu pour les mensonges.

Il est quelquefois bien dangereux d'arracher les

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voiles qui couvrent le prestige; on ne détruit point impunément les erreurs accréditées, surtout lorsqu'elles portent Tempreinte du merveilleux. L'homme adroit et ambitieux profite aisément du faible inné que la nature humaine a pour tout ce qui lui paraît surnaturel ; l'amour du merveilleux anime dans l'homme faible le besoin et le désir de croire; il éteint en lui le flambeau de l'examen et de la discussion , et c'est ainsi qu'il l'entraîne à l'aveugle fanatisme.

En lisant le traité de M. de Fontenelle, on voit qu'il sépare l'auguste vérité de l'erreur ; respectant ce qui doit être respecté, c'est dans les opinions des plus célèbres philosophes de l'antiquité , c'est surtout dans les ouvrages de Cicéron qu'il saisit des faits, des raisonnements et des armes pour renverser les méprisables trépieds des oracles : on le voit sans cesse examiner les faits avec simplicité ; apprécier le témoignage des auteurs qui les rapportent ; pénétrer dans l'intérieur de l'intérêt personnel qui les invente ; démontrer l'absurdité, la contradiction même qui se trouve dans les rapports qui le^ établissent : il ne décide point , mais il sait amener ceux qui le lisent à se servir du flambeau de la raison ; il ne leur laisse plus voir dans ces prétendus oracles que l'orgueil , le mensonge et la cupidité de ceux qui les enfantèrent.

Lorsque M. de Fontenelle écrivait ce lumineux traité, bien des erreurs, trop long -temps chères

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au vulgaire ignorant , subsistaient encore. L'astrologie judiciaire avait des sectateurs : l'imagination exaltée des disciples de Guillaume Penn, mille rapports d'apparitions d'esprits, de révélations, et l'idée trop profondément gravée de l'existence de quelques hommes privilégiés doués d'un esprit de Python ; tous ces monstres présentés à la crédulité donnaient encore aux fourbes quelque autorité sur les faibles.

Bientôt quelques auteurs obscurs, mais toujours dangereux par la plume empoisonnée dont ils se servent, s'élevèrent contre M. de Fontenelle; ils employèrent contre lui ces sortes d'armes dont il est si lâche de se servir, et qu'on voit encore bien plus souvent entre les mains dé Tbommc vindicatif et pervers , que du vrai fanatique : les Anitus de ce temps osèrent dénoncer comme irréligieux l'ouvrage le plus sage et le plus lumineux , que la philosophie eût offert depuis longtemps à la société éclairée.

La lumière de ce nouveau flambeau triompha; on ne le confondit point avec celui des furies; les hurlements de l'hypocrisie et de la basse cabale furent étouffés; l'auteur conserva sa tranquillité, l'ouvrage conserva toute sa gloire.

Un esprit porté naturellement à la discussion avait dû trouver bien des charmes dans les Dialogues des Morts de Lucien : ce genre piquant, qui met sans cesse en opposition les états, les passions, les caractères et les opinions, parut à

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M. de Fontenelle bien digne d'exercer son imagination : il sut s'approprier ce genre, nmais sans imiter servilement son inventeur.

Cet ouvrage prouve quelle était la finesse des ressorts de son esprit , et avec quelle facilité chaque opinion favorite s'y trouve combattue par celle qui lui est le plus opposée : quoique souvent on soit tenté de croire que les nouveaux dialogues n'ont pour base que des paradoxes, la finesse des détails, l'adresse et l'enchaînement des pensées, l'art et le style des interlocuteurs forment une espèce d'illusion , qu'à la fin de ces dialogues il se plaît à dissiper lui-même par la critique ingénieuse qu'il en fait dans le jugement de Pluton qui les suit.

Bien des traits vraiment dignes de la philosophie partent du fonds de cet ouvrage , et ce fonds est trop riche , trop ingénieux pour n'être regardé que comme un simple jeu d'esprit.

Ces dialogues d'ailleurs sont toujours éclairés par une douce philosophie qui nous prouve quel est le pouvoir de l'opinion; quel est ce fonds d'amour-propre de l'homme, qui lui dit secrètement que sa façon de voir, de penser et d'agir, est celle qui lui convient le mieux, et qu'il doit la préférer à celle qu'il ne regarde que comme étant exagérée ou séductrice. Le même fonds d'examen de l'enthousiasme que l'opinion excite en nous règne dans la discussion philosophique sur le bonheur. L'ame de M. de Fontenelle jouit tou-

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jours d'un trop grand calme pour qu'il fût obligé de travaiUer à diminuer la somme des maux : elle parut aussi n'être pas assez sensible pour lui faire désirer d'augmenter celle des plaisirs; c'est par un raisonnement simple qu'il nous prouve ce que l'expérience ne parvient que trop tard à nous persuader.

a Les hommes , dit-il , se forment sans cesse une « fausse idée du bonheur; ils le cherchent au loin, <c quand ils pourraient le trouver si près d'eux; « à peine en ont-ils saisi l'apparence qu'elle s'éo chappe de leurs bras. » Il finit par se peindre lui-même dans la définition qu'il fait de ce bonheur fugitif: « Celui, continue-t-il, qui veut être « heureux se réduit et se resserre autant qu'il est « possible : il a ces deux caractères, il change peu ce de place, il en tient peu. »

Si M. de Fontenelle ne peut prouver à tous les hommes que cette conduite soit la plus sage et la plus sûre pour jouir du bonheur , du moins a-t-il bien prouvé qu'elle l'était pour une tête organisée comme la sienne; pendant un siècle^ il ne s'en écarta pas : mais il la suivit dès le temps des plus belles années de sa vie, tandis que ce n'est presque jamais que dans le déclin de la nôtre, qu'étant battus par les maux ou par l'adversité, nous croyons faire un effort courageux, lorsque nous disons enfin,

Spes eifortuna valete ; Sat me lusistis , ladite nunc altos.

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C'est cette constante tranquillité d'ame qui lui donna les moyens. d'acquérir sans cesse de nouvelles lumières, c'est l'examen paisible 'de la portée et des abus de l'esprit humain qui lui fit peser l'autorité de toute espèce d'assertions, de toute espèce de preuves , c'est ainsi qu'il se rendit capable de chercher et de trouver la vérité ; c'est par ce moyen qu'il fit taire en son ame toutes les passions ttmiultueuses , telles que l'amour et l'ambition , et qu'il se rendit impassible à l'amertume des plus cruelles satires.

Une patience inaltérable doit naître du fond d'une pareille philosophie; mais quoique cette vertu soit une des plus utiles aux hommes, c'est une de celles dont l'éclat frappe le moins letirs yeux : l'ame tranquille de M. de Fontenelle se plut à la célébrer dans un Discours qui remporta le prix au jugement de l'Académie fi:ançaise, et la couronne qu'elle lui décerna fut l'augure certain de son choix et de la place à laquelle elle était prête à l'appeler.

On croira sans peine qu'après avoir aussi sagement discuté l'histoire des Oracles, M. de Fontenelle dut traiter avec encore plus de facilité de l'Origine des fables.

La terreur qui ne raisonne jamais, l'admiration stupide qui s'étonne, n'examine rien et se tait : l'ignorance et la paresse d'observer, la privation des moyens de juger et de connaître, voilà les traits caractéristiques du vulgaire; voilà quelles

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sont les causes de sa faiblesse , les liens qui l'en* traînent à Tamour du merveilleux et d'où naît le pouvoir qui lui fait ployer la tête sous le joug du prestige et de l'erreur.

Cet amour du merveilleux semble être inné dans les hommes de toutes les nations et de tous les âges du monde : l'art de tout apprécier à sa juste valeur est long et pénible à acquérir; il n'est la récompense que d^un petit nombre d'esprits sages, éclairés et courageux.

Les fables, ces jeux innocents, et souvent instructifs , du plaisir, de l'amour et de l'imagination, commencèrent par animer et parer la poésie; mais, par un abus monstrueux, peu de siècles après, elles finirent par être adorées dans un temple : Hésiode , et quelques autres poètes , préparèrent, sans le prévoir, ces autels sanglants de la Tauride , que la prêtresse de Diane baignait du sang des étrangers jetés sur les bords de la mer, et ces simulacres affreux du Mars gaulois qu'un druide impérieux arrosait avec le sang de l'enfant qu'il osait demander à sa mère ; ces fables se portèrent avec le même effet jusque sur les rives les plus éloignées; il ne put être détruit Sur la surface de la terre que par la philosophie et le retour au culte épuré de l'éternel. M. de Foiitenelle prouve dans ce traité que les égarements de l'imagination ne sont que trop souvent suivis des mêmes égarements dans notre cœur et dans notre culte.

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Telle fut une partie des travaux que M. de Fontenelle se plut à consacrer à la littérature profonde; il ne me resté plus à parler que de ceux où son esprit universel rendit le même hommage aux beaux -arts. Je dois, de plus, peindre ce sage au milieu de la société dont, jusqu'à sa centième année, il fut l'admiration, et fit les délices.

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