‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 17 sur 123 · DISCOURS PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRELIMINAIRE

JLous les petits morceaux' de poésie de ce recueil ont été faits pour les sociétés dans lesquelles j'ai passé ma vie. Il en est peu dans leur nombre qui soient dignes d'être sous les yeux du public; mais, comme l'indulgence de ces mêmes sociétés leur ^a fait conserver ces poésies légères, faites sans aucune autre prétention que celle de prouver mon désir de leur plaire, je reconnais moi-même que leur unique mérite est d'avoir été faites à propos, et de rendre les plaisanteries et le ton qui régnaient dans ces sociétés.

Je n'ai jamais osé prétendre à faire ce qu'on peut nommer un ouvrage ; mes vers n'ont jamais eu d'autre objet que d'amuser un moment ceux à qui je les adressais, de leur parler leur langage, de leur peindre les sentiments de mon cœur , et je n'ai jamais eu pour guide que l'amour et l'amitié.

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Ce n'est pas cependant que l'espèce de vers, qu'on peut caractériser par le nom de vers de société, n'ait un véritable mérite qui leur est propre.

Ceux que j'écris sont trop au-dessous de la perfection nécessaire pour en être une preuve; mais ceux de Sarasin, Chapelle , La Fare , Chaulieu, de N.... de N.... et de Vokaire, auront toujours le droit de plaire à la bonne compagnie.

C'est dans leurs poésies aimables qu'on trouve sans cesse la liberté d'esprit, la finesse de la pensée, la naïveté, l'agrément de l'expression, et surtout cette volupté douce, riante et retenue, également éloignée d'une licence grossière , d'une raison farouche et méthodique.

Ces vers sont de toute antiquité; mais leur époque a de bien peu précédé la musique. Dès que les hommes ont connu les charmes de l'harmonie, ils se sont assujettis au rhythme qui est de son essence. Il est bien facile Ae sentir et de connaître l'analogie des vers et de la musique.

Les vers sont au langage des hommes dans le même rapport que le chant au son que forment tous les peuples de la terre, pour l'exprimer dans leurs langues. L'un et l'autre doivent leur origine aux passions qui, cherchant à le peindre, se sont exprimées par des sons élevés, et qui ont attaché à ces sons des idées qui s'y rapportent.

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Les législateurs, génies sublimes, nés pour toucher et soumettre le cœur et l'esprit des nations, se servirent avee succès de ces chants et de ce langage qui réussirent à frapper et même à élever l'homme au-dessus de lui-même. Ils connurent que plus ils Tentraînaient au-delà de son état naturel , et plus ils le rendaient propre à recevoir et à suivre les nouvelles idées qu'ils lui ofïraient.

De là ces hymnes, ces cantiques, Et ces recueils mythologiques , Qui remplissent tout l'univers :

Leur style obscur plus que sublime , Paré de cadence et de rime , Donna naissance aux premiers vers.

Mais quant à ces douces folies , Que Ton chante dans les orgies Et de Bacchus et de T Amour, Le plaisir seul en fut le père ; A table , aux pieds d'une bergère , C'est lui qui leur donna le jour.

Je laisse à de plus grands msutres la louange des dieux et des héros; né sans enthousiasme et sans ambition, j'admire leurs sons éclatants sans oser les imiter, et je me contente de chanter tout ce qui contribue au bonheur de ma vie*

Trop heureux si mes anciens amis retrouvent dans ces vers quelques traits qui leur paraissent aimables; ce sont des présents que j'ai reçus

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d'eux, et dont je leur fais hommage en les rappelant sous leurs yeux. Que ceux qui les liront n'y cherchent donc point l'élégance et la scrupuleuse exactitude. Le désordre sied bien à l'amour et à la gaité.

C*est ainsi que , dans le marais , Jadis du Broussin , mon grand-père , Laissait échapper tous les traits De sa muse folle et légère ; Mais il aimait trop le vin frais , Le plaisir , et la bonne chère :

Moi. ... je n'aimais que ma bergère.

Les rimes redoublées, que l'on emploie souvent dans les poésies de société, donnent une grande liberté d'étendre la pensée. Le même son qui revient frapper l'oreille a quelque chose de brillant et de léger qui doit toujours régner dans le badinage; ces espèces de couplets sont comme ceux du vaudeville : ils en ont toute la gaité. J'ai lu des couplets de neuf, dix et onze vers en rimes redoublées , et de vieilles poésies manuscrites de poètes contemporains de Guillaume de Loris et de Jean de Meung. On en trouvera de pareilles dans le Jardin de Plaisance, et dans ce qui nous reste de Martin-Franc, de maître Adam et de Villon. J'en ai même trouvé plusieurs d'un très bon goût , et pleines de ces expressions naïves et singulières , dont Marot et La Fontaine ont depuis paré leurs ouvrages.

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Le ton familier qui règne dans les poésies de société est propre non -seulement à peindre les amusements, les festins et l'amour, mais il devient même susceptible de noblesse, et peut rendre ce que la morale et la philosophie ont de plus sublime ; peut-être même le rendra-t-il d'une manière plus propre à faire impression. Il n'a point le ton dogmatique des grands vers ; on ne pense point à se défendre d'une leçon qui tient du badinage ; et cette leçon qui commence par plaire finit quelquefois par persuader. Chaque genre de poésie a ses beautés, selon la portée du génie du poète qui s'en sert ; l'ame de la poésie , c'est la pensée et la vérité des images. Les ornements sont la science ou l'agrément de l'expression. Ce n'est pas tant par la nature et le caractère de l'ouvrage, que par la perfection avec laquelle il est traité qu'on doit l'apprécier.

Que l'on examine avec justice les ouvrages qui remplissent et surpassent même notre attente ; ils se rapprocheront presque toujours de l'égalité par la proportion des beautés qui leur sont propres, relativement à leur genre. On attribue avec raison différents degrés de gloire et de mérite aux différents genres de poésie; mais il n'en est aucun qui ne puisse assurer l'auteur qui traite le sien avec supériorité, que ses ouvrages restenmt dans la mémoire des hommes. Boileau disait avec raison à Racine, en parlant de La Fontaine : le bon-homme Jean

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vivra sûrement autant que nous ; et nous rojons qu Hamilton et Cbaulieu ont presque fait oublier les Scudéri , la Calprenède et Malherbe.

L'héroïsine examiné de sang^froid . est une espèce d'illusion qui n'élève notre esprit que pour des moments. Le grand Turenne , ce héros reconnu tel même par ses ennemis, ne disait -il pas qu'il n'en existe point pour ceux qui nous voient dans tous les moments de notre vie? Frédéric est assez grand pour le répéter. Cet héroïsme nous fait parcourir une région où nous ne nous élevons qu'avec effort , et nos ailes sont trop pesantes pour nous y soutenir. Peu de gens , et surtout peu de philosophes, se prêtent long* temps à ces figures héroïques , dont la nature ne nous offre presque jamais la comparaison. On chante dans les grands vers, ce que Ton craint, ce qu'on admire, et ce qui nous étonne. Les vers de société respirent la liberté , le plaisir et l'esprit du siècle ; ils ne servent à chanter que ce qu'on aime. Je conviens que chacun juge les productions du génie, selon celui qu'il a reçu de la nature. Un guerrier ne lira pas l'Iliade et la Henriade , sans suivre Homère et Voltaire sur les bords du Simois et sur les rives de l'Eure; au seul nom de Tyrtée, il sera frappé de respect et d'admiration ; un cœur sensible soupirera en écoutant Sapfao, il s'enflammera s'il lit Tibulle; la peinture d'un lieu solitaire, un rendez-vous, les amours d'Hélène et de Paris, l'affecteront plus que tous les combats que l'on donna pour elle.

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Peu dç gens liraient sans interruption Polyeucte et Gnna; un très grand nombre lira, sans pouvoir s'en arracher, It Malade imaginaire et le Tartufe : nous sommes toujours forcés de retomber en nous-mêmes , et de revenir au ton de nos mœurs et de notre société; Fauteur qui nous les peint a des droits assurés de nous plaire.

Pour juger sainement la poésie de société, il faut donc la transporter au siècle dans lequel 1 auteur écrit. Il faut le juger par le caractère de sa nation, par les usages de son siècle, par les anecdotes contemporaines, par les spectacles de son temps ^ et même par les systèmes et les ouvrages des savants avec lesquels il a vécu. Le charmant badinage de la Pluralité des mondes ne peut être bien apprécié qu'autant qu'on se rappellera du cartésianisme. Cet ouvrage est, selon moi, un de ceux qui fut le plus utile à la société générale : il ouvrit le sanctuaire des sciences à la partie la plus brillante de la société. Le comte Algarotti, que toutes les muses ont regretté, a soutenu depuis ce que M. de Fontenelle avait imaginé, par un badinage pareil, mais éloquent et profond sur le neutonianisme.

Je suis bien tenté de conclure de tout ce que je viens de dire , que l'héroïsme n'a qu'un ton , et que ce ton nous est presque étranger. La poésie de société les a presque tous ; elle est l'ame de la comédie , elle est le charme de la vie 'commime.

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La peinture de l'héroïsme sera toujours la même ; celle des moeurs, du plaisir et de l'esprit sociable, sera toujours variée à l'infini.

S'il reste quelqu'un avec moi de la société de feu M. le comte de Morville, secrétaire d'état, il doit en conserver le souvenir le plus cher; peu de gens ont réuni, comme lui, les vertus les plus épurées, la justesse et la clarté de l'esprit, le savoir, l'érudition la mieux choisie , une douceur de mœurs inaltérable : j'étais ami de ses sœurs et de ses enfants; j'ai passé quinze des plus belles années de ma vie dans cette société, que j'ai sans cesse regrettée; j'ai bien rarement retrouvé depuis, le ton, la pureté, les connaissances et les charmes qui l'animaient; je ne peux mieux en donner l'idée, qu'en rappelant le nom de ceux qui la composaient.

M. de Morville; M. d'Armenonville, son fils; M. le marquis de Surgères , M. le comte de Crussol, ses gendres; M. Amelot, secrétaire d'état; le comte de Saint-Severin , secrétaire d'état; le marquis de Lomesnil, depuis doge de Gênes; l'abbé Franquini; MM. de Caylus, Duclos, Goypel : en femmes, madame d'Autrey, sa sœur; mesdames de Surgères et de Crussol, ses filles; madame la marquise de Genlis, madame la marquise de Tourouvres, madame le Marchand, et plusieurs personnes de la meilleure compagnie.

Nous avions loué en commun une maison à Pantin, où nous allions faire d'excellents sou-

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