‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 23 sur 123 · A MADAME DE TENCIN · texte numérisé non relu

A MADAME DE TENCIN

Vous dont l'esprit vif et solide

Eclaire chaque sentiment,

Plaît en prouvant ce quil décide,

Joint le sublime à l'agrément,

Et fait parler si noblement

La raison qui lui sert de guide ,

Daignez m'écouter un moment.

A peine raisoAnaiS'^je encore, Que mon cœur s'empressa d'éclore Aux premiers regards des amours; Deux yeux charmants furent l'aurore Qui Tint annoncer mes beaux jours.

Entre les bras de la folie , Des amours légers et des jeux , C'est l'amusement qui nous lie ; C'est lui-même qui rompt ses nœuds.

Sans jamais croire ^re infidèle, Entraîné par le tourbillon « Volant toujours de belle en belle ^ A quinze aal( je fus papillon.

Une très prudente bergère Entreprit de me réformer , Et dans mon oœur crut allumer Une flamme un peu moins légère.

Coquette , badine ou sévère, Tout sentait lart, mais l'art d'aimer; Traitant Tamour comme un système, Sans toucher m'éclairant l'esprit, De ses leçons mon coeur n'apprit Qu'à la bien tromper elle-même.

Par ses soins je devins moineau ; Mais je n'en fus que {dus Tolage :

Rarement on les tient eti cage^ Et je m'échappai du panneau.

Dès que j'eus pris tout mon plumage.

Nuls projets, beaucoup de désirs; La liberté fut mon seul guide; Téméraire, ou souvent timide, Effarouché par les soupirs.

Je n'arrêtais mon vol rapide Qu'à la seule voix des plaisirs :

Un jour le plus beau de ma vie, Je voltigeais près d'un rameau, Je m'abattis sur un ormeau, Et je vis la jeune Sylvie.

!2a4 ÉPITRES.

Dans ce beau séjour le printemps Ranimait déjà la nature , £t Taube-épine et la verdure 'temmençaient à parer les champs ; / En cherchant une tourterelle Qu a l'instant la parque cruelle Rejoignait à son tourtereau j Sylvie arriva sous l'ormeau.

Enchanté, la voyant si belle , Désirant d'être pris par elle , En gardant beaucoup. du moineau, L'amour me rendit tourterelle.

Alors nous passâmes des jours

Dignes de Fempire de Rhée ,

Nous cherchant , nous trouvant toujours ;

Une solitude ignorée

Fut Tasyle de nos amours;

De ces siècles pleins d'innocence

Elle avait la simplicité ,

Les grâces , Famour, la décence ;

J'en avais la fidélité.

Le soin de plaire, l'espérance,

La paix, la douce confiance.

Se lisaient toujours dans nos yeux :

L'amour soumis à la constance

Savait joindre un ton sérieux,

Avec les grâces de l'enfance ;

Hélas !... un coup affreux du sort

Rompit une chaîne si belle ;

La parque me sépara d'elle;

Je n'attendais plus que la mort.

ispiTRE^. âa5

Accablé de ma destinée, Chérissant mes vives douleurs , Et de mes ailes et de fleurs Tenant son urne couronnée, J*aimais à la baigner de pleurs.

*Trop heureux de quitter la vie, TaUais avancer le moment De me rejoindre à ma Sylvie , Sans un nouvel enchantement.

Je vis.... et j'en frémis encore, Je vis le divin Pythagore , Suspendre et mon bras et la mort....

Arrête, dit-il, téméraire.

Respecte les arrêts du sort; Par ma voix il parle, il t'éclaire....

Il est un temple dans Paris, Digne des beaux jours de la Grèce, Où la raison, avec les ris.

S'unit au sein de la sagesse ; Va , cours t'oflrir à la prêtresse ; Par un enchantement nouveau, Tu deviendras un chien fidèle , Et te joindras à ce troupeau (i) Qui n'est rassemblé que pour elle.

Retiens.... écoute sans parler,

Ce qu'on résout, ce qu'on propose.

(i) Madame de Tencin rassemblait diez elle, deux fols par semaine , plosieiirs personnes du premier mérite , qn^elle appelait ses bétes.

OEuvres diverses. II. 1 à

ia6 ipiTRBS.

Tu ne peux jamais égaler Ceux dont je Tais le rérëler La divine métempsycose.

L'éternel voyant les mortels Égarés, plongés dans les crimes, Commit quelques âmes sublimes A la garde de ses autels :

Tels on vit briller dans la Grèce Ces mortels qui de la sagesse A ses peuples dictaient des lois, Quand du banquet de Périandre Leur morale se fit entendre Des républiques et des rois.

La Provence les vit renaître; Ces âmes , après un long cours , Animèrent les troubadours , Qui , prenant un enfant pour maître , Tinrent son parlement d*amours.

Mathilde aussi sage que belle Fut leur amie et leur appui ; Et Te^cin plus aimable qu elle Les lient rassemblés aujourd'hui ; Pour fuir un profane vidgaire , En bétes ils sont transformés; Mais ils sont toujoui^ animés Par le soin charmant de lui plaire , Et le même feu les éclaire.

Quant à ce cygne (i) dont la voix

(i) M. de Fontenelle.

BPITRES, 227

Au fond du cœur se fait entendre , Apprends ce qu'il fut autrefois !•..

Toujours sublime 9 et toujours tendre.

Il fut Archy tas et Platon ; Et l'amour lui dçnnait le ton, Lorsque, sous le nom de Virgile, Il chantait la jeune AmarjUe :

Mais de tant de noms si fameux.

Il n*en est aucun qui l'honore Gomme celui qu'il porte encore :

Nom que des siècles moins heureux Respecteront tant que l'aurore Se lèvera pour nos neveux.

Ce fut ainsi que Pythagore Remit le calme dans mon cœur; Par ses ordres je vous implore, Vous seule vous pouvez encore Faire renaître mon bonheur.

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