‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 48 sur 123 · A MADAME D***, DE PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME D***, DE PARIS

Chloé , la fortune cruelle Vient de me séparer de vous ; J'ai perdu ces moments si doux, Où mon ardeur toujours nouvelle A l'air d'un premier rendez-vous.

Ah! me plaignez-vous?... puis-je croire Que vous partagez ma douleur.

Que je manque à votre bonheur.

Que le jour , la nuit la plus noire , Tout me rappelle à "votre cœur, Que lorsqu'à midi, la princesse (i) Vous réveille un peu trop matin , Vous dites en chassant Grispin (2) Qui trop vivement vous caresse :

Pauvre capitaine Mutin (3) , Hélas ! que fais-tu. Ta maîtresse

Soupire et te désire en vain.

Cependant je veux de ma vie

Vous tracer un léger crayon.

Ici la discorde et l'envie ,

L'ennui , la contradiction ,

La pesante narration

Et la froide plaisanterie

Sont les tyrans de la maison.

Mes deux sempiternelles tantes (4) S'emparent de moi tour-à-tour ; L'une sait de la vieille cour Mille anecdotes assomantes, Et l'autre d'un caduc amour M'affadit , en mettant au jour Les gentillesses rebutantes.

Elles m'excèdent tour-à-tour. ,

Je baille : oh! voici bien le diable : Plus qu'un nuage variable ,

(i) Sa femme de chambre.

(a) Son petit chien.

(3) Nom qu'on me donnait dans cette société.

(4) Uune ayait près de 100 ans et Tautre 70.

OEuvres diverses. II.

'agf) ipiTRES.

De Pézénas vient un roarquis (i) , Tantôt le plus déraisonnable , Ou des mortels le plus aimable , Très-digne père de son fils.

Dans seê écarts souvent sublime , J admire le feu qui l'anime; De sa cendre il sort plus brillant.

Malgré la chaîne qui le lie (a), Souvent encor pour la folie, J'en tire un hommage riant.

Vingt bons contes de sa jeunesse Sont entremêlés de pardons Qu'au ciel il demande sans cesse ; Mais en dépit des oraisons , Avec grâce, avec gentillesse, Quelquefois même avec faiblesse , Il se souvient de ses moutons.

Malheur à qui le contrarie !

Malheur au désastreux mortel Qui devant lui du bon Quesnel (3) Hasarderait l'apologie !

11 me resterait quelques traits Pour vous faire ici les portraits De maintes bégueules titrées, Quelques coquettes surannées ; Mais c'est leur faire trop d'honneur.

Et près de vous aurais-je de l'humeur ?

(x) Feu mon père.

(a) Il était devenu dévot dans ses vieux ans.

(3) Le janséniste.

lÉpjTREs. agi

Adieu, dame de mes pensées, Déyotement prions lamour , Que des importuns, dans ce jour, Puissent les troupes dispersées Me laisser quitter ce séjour , Et voler aux rives aimées , Où les grâces à votre cour Semblent à jamais attachées , Et par votre esprit animées.

A LA MEME

Avec vous, je me dédommage

Du très assidu radotage

Dont on m assomme tout le jour;

Sans chercher, j aime à vous écrire;

De tout ce que je vais vous dire

Je laisse le soin à Famour ,

Et n'écris que ce qu'il m'inspire.

Si je ne chantais vos attraits Je briserais mes flageolets.

Un goût assez vif pour Tétude , Que j'ai toujours su conserver.

M'amuse dans ma solitude; Mais j'aime encor mieux y rêver :

J'y maudis qui m'y vient troubler ; Surtout quand ma tante Tionelle Sans pitié me vient accabler

1293 iPITRES.

Par quelque misère nouvelle, Et réussit à redoubler L*ennui qu elle traîne après elle.

Autant qu'elle, à vous ennuyer Je deviendrais intarissable, Si je vous faisais essuyer Ses propos que je donne au diable Et fais le serment d'oublier.

Du moins ce cbftteau soUtaire ,

Vous donne des moments plus doux;

Quand C....(i) sur vos genoux

Se sert de Fheureux don de plaire ,

Qu'il a si bien reçu de vous.

Presqu'aussi joli que la mère ,

Je vois d'ici l'agneau pascal (2),

De Crispin devenu rival

Pour rapporter une cocarde :

Chacun attentif vous regarde

Et s'élance au moindre signal.

Mimi , Janneton , la princesse (3) ,

Grand l'Ecureur , je parle à tous :

Ab ! prenez de votre maîtresse

Un soin dont mon cœur est jaloux.

Adoucissez votre ramage,

Pierrot , dites-lui : baisezrmoi ?

« Ouvrez au perroquet du roi,

« Grattez , grattez! Sous mon plumage,

(i) Son chien.

(a) Nom que Ton donnait à un de ses enfants.

(3) Ses femmes.

EPiTRES. agS

'< Je vous aime.... Ah ! dans votre cag« «t Que Ton m'enferme ! »... Sur ma foi Je n'en dirai pas davantage.

Bonsoir mes petites amours!

Bonsoir la reine de ma vie, Accoutumez*vous , je vous prie A cette muse sans atours.

Et bavarde comme une pie.

Dites à celle de l'abbé,

A moins qu'il ne soit absorbé Dans quelque sombr'e rêverie; Que bien qu'elle ait de la beauté , De la force et de l'harmonie, Avec la mienne en vérité ,^ Elle fait trop la renchérie.

A M. DE VOLTAIRE

QUI LOGEAIT CHKX LA COMTESSE DE POlfTAIlf E^MAETEL.

De Rouen.

Entre Formont et Cideville(i) , Moi , certes , qui ne les vaux pas , Je vous écris de cette ville Que l'on dit être si fertile En fabriqueurs de faux coi^trats,

(i) Deux hommes de beaucoup d'esprit.

294 ÉPITRCS.

Issus, à ce qu apprend Thistoire, De ces farouches conquérants, Du nord antiques habitants , Qui, du fond dune forêt noire, Furent conduits par la victoire Aux bords fertiles et charmants Et de la Seine et de la Loire; Que nos grands pères par trop sots , Et faibles contre leurs furies, Honoraient dans leurs litanies D'un benêt de libéra nos.

Voilà ce qui s'appelle un vrai rabâchage: mais vous aimez le nôtre et vous savez que nous sommes ici trois de vos plus fidèles amis; je leur, ai parlé des répétitions de Zaïre; ils sont amoureux de cette charmante demi-chrétienne; sur ma parole, je n'ai pu m'empécher même de leur dire que mademoiselle Gaussiii avait tout ce qui pouvait rendre un personnage aussi intéressant. Ils attendent Zaïre avec impatience, et disent qu'ils en ont besoin pour dissiper la terreur que l'ombre d'Amphiaraûs inspire.

Cette ombre de mauvaise humeur Ne nous a fait que trop de peur; Paraissez, aimable Zaïre; Par vos regards doux et charmants , Dissipez la terreur qu'inspire L'horreur de ces enchantements , Qui font sortir du noir empire, Des mânes pâles et sanglants;

^PITRKS. 1295

Paraissez, aimable Zaïre!

Dieux! sur les pas de Nérestan, Je la vois voler au martyre :

Quoi ! la tendre Zaïre expire Et c'est par la main d'Orosman.

Que vois-je! ce fier Ottoman S'immole pour suivre Zaïre :

J'écoute y je tremble et j'admire.

Tu sais par des ressorts puissants, Saisir, émouvoir tous mes sens.

Telle est de la tragique scène Le charme ou plutôt la fureur :

Dans un moment rempli d'horreur , On sent une joie inhumaine Quand le poignard de Melpomène Semble aussi nous percer le cœur.

Je voudrais, sans me nommer, dire bien de jolies choses à notre vieille et aimable doyenne de Cythère et de la bonne compagnie; mais je n'ai pas comme vous à mes ordres

Cette muse galante et fine Qui sert quelquefois aux amants A découvrir leurs sentiments D'une façon tendre et badine.

A Martel, dites cependant Que je l'aime si tendrement , Qu'en vain elle serait mutine , Que je veux lui faire un enfant.

Je suis si\r qu'elle me devine.

296 lèPITRES.

REPONSE

DE M. D£ VOLTAIRE

Tressan, l'un des grands fiaiYoris Du dieu qui fait qu on est aimable , Du fond des jardins de Cypris, Sans peine et par la main des ris , Vous cuefllez ce laurier durable, Qu'à peine un auteur misérable , Sur le haut du Pinde perché , A son dur travail attaché , Arrache en se donnant au diable.

Vous rendiez les amants jaloux ; Les auteurs vont être en alarmes :

Car vos vers se sentent des charmes (i) Que l'amour a versés sur vous.

Tressan , comment pouvez-vous foire , Pour mettre si focilement Les neuf pucelles dans Cythère, Et leur donner votre enjouement ?

Ah ! prêtez-moi votre art charmant , Prêtez-moi votre voix légère ;

(i) J^ n'avais pas alors ao ans.

rc,

Mais ce n est pas petite affaire

De prétendre vous imiter;

Je ne suis fait que pour chanter ,

Et les dieux vous ont fait pour plaire.

Je vous reconnais à ce ton

Si doux , si tendre , si facile ;

En vain vous cachez votre nom ;

Enfant d'Amour et d'Apollon,

On vous connaît à votre style.

A M. DE VOLTAIRE

Toi que souvent avec furie Attaqua le destin jaloux !

O toi ! dont le brillant génie Voulait l'univers pour patrie !

Voltaire! reste parmi nous.

En vain la liberté t'appelle Au sein de la fière Albion -y A nos voix ne sois plus rebelle.

Songe que la loi naturelle Respecte toute opinion.

Reste aux pieds de celle qui t'aime;

Reste avec cet enfant fripon,

Qui pour mieux se mettre à ton ton,

Résout en riant un problème , Et semble s'oublier lui-même Pour écouter Lodie et Newton.

C'est là que de la noire envie Brisant les traits envenimés , Tu dois serrer toute ta vie Ces nœuck que l'amour a formés.

Tu sais qu'à la même bergère , Mon cœur garde toujours sa foi :

Tous deux, même sur la fougère^ Nous aimons à parler de toi.

Permets que la vérité pure Te peigne celle qu'Epicure M'offrit par la main des amours ; Jamais son esprit, sa figure.

De l'art n'ont connu le secouri».

Elle ne connaît pour atours Que les grâces de la nature , Et quelques fleurs dans sa coiffure Que ma main lui choisit toujours.

Jamais de la coquetterie Ma Chloé n'écouta la voix; Contente de son premier choix y En ménageant ma jalousie.

Elle ne veut donner de lois Qu'à moi qui lui donne ma vie.

REPONSE

DE M. DE VOLTAIRE

HÉLAS ! que je me sens confondre Par tes vers et par tes talents !

Pourrais-je encore à quarante ans Les mériter et leur répondre !

Le temps, la triste adversité, Détend les cordes de ma lyre ; Les Jeux , les Amours m'ont quitté ; C'est à toi qu'ils viennent sourire , C'est toi qu'ils veulent inspirer :

Toi qui sais , dans ta double ivresse, Chanter, adorer ta maîtresse.

En jouir et la célébrer.

Adieu! quand mon bonheur s'envole, Quand je n'ai plus que des désirs , Ta félicité me console De la perte de mes plaisirs.

3oo

A M. DE VOLTAIRE

Dans le temps oà le célèbre RonueMi avait écrit mie lettre très dure et peu digne de rHorace firançals , contre notre Homère, k M. Rollin.

Ami y déjà dans nos prairies

L'aquilon a flétri nos fleurs ;

Et dans les froides Tuileries,

Fillettes tant soit peu jolies

Ne vont plus chercher de lorgneurs.

Il n'est enÊint de bonne mère,

Qui, fuyant les murs de Paris,

N'aille aux champs , des jeux et des ri&

Rejoindre la troupe légère.

Nous savons qu'ils sont réunis

Auprès de celle qui t'est chère,

Avec Amour, leur malin frère.

Même on dit que ce dieu fripon ,

Cachant l'éclatante trompette

Si digne de chanter Bourbon ,

Ne t'a laissé qu'une musette ,

Ne te permet qu'une chanson.

De la sûre géométrie ,

Il badine avec le compas;

Newton ne l'effarouche pas ;

Et jusqu'en la philosophie ,

11 sait porter tous les appas

ÉPITRES. 3oi

Et les grâces de la folie.

Enfin, on dit que ton amie

A pour séduire tous les cœurs

Autant de talents qu*Asp2Csie:

Je voudrais qu'elle en eût les mœurs !

A ses genoux meurs de tendresse,

Trop heureux de pouvoir sans cesse

Voir ses beaux yeux et l'écouter.

C'est dans une si douce ivresse

Que rien ne doit t'inquiéter.

Rousseau , de lyrique mémoire ,

En vain , suivant son humeur noire ,

Hurlera sur les bords du Rhin

Des vers aussi froids que le vin

Que Saurin Ta forcé d'y boire :

L'ami Marot (i), d'Alix et de Martin Peintre charmant, s'il lisait son épître, Sur le vilain briserait le pupitre Qui lui servit pour écrire à Rollin.

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