‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 49 sur 123 · REPONSE DE M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

REPONSE DE M. DE VOLTAIRE

Tandis qu'aux fanges du Parnasse , D'une main criminelle et basse , Rousseau va cherchant des poisons ,

(i) A.Utision à Vépitre de Rousseau it Marot.

3oa ÉPITRES.

Ta main délicate et légère Cueille aux campagnes de Cythère Des fleurs dignes de tes chansons.

Les Grâces accordent ta lyre ; Le plaisir mollement t'inspire , Et tu l'inspires à ton tour.

Que ta muse tendre et badine Se sent bien de son origine !

Elle est la fille de TAmoùr.

Loin ce rimeur atrabilaire , Ce cynique , ce plagiaire , Qui dans ses efforts odieux , Fait servir à la calomnie , A la rage , à l'ignominie, Le langage sacré des dieux.

Sans doute les premiers poètes Inspirés, ainsi que vous l'êtes.

Étaient des dieux , ou des amants ; Tout a changé, tout dégénère.

Et dans l'art d'écrire et de plaire :

Mais vous êtes des premiers temps.

ÉPITRES. 3o3

A M. DE VOLTAIRE

Dans laquelle je réponds indiiectemeiit â la lettre qae j*ai reçue de M. le chevalier de Morton ^ datée de Genâve, du lo février 1775.

O mon cher maître 1 dites -moi donc quel est ce chevalier de Morton, dont je viens de recevoir une épître sublime datée de Genève. Je n*ai jamais connu de ce nom-là que mylord Morton , notre président de la Société royale de Londres , qui daigna m*admettre,en 1 750, dans celle d'Edimbourg ! Que pourrais-je lui répondre ! moi chétif , qui n'ai jamais écrit de vers que ceux qui me furent dictés par l'amour ou par l'amitié?

Des vieux habitants du Marais (i), Je reçus au plus quelques traits , De la gaîté, du badinage , Et je bégayai leur kngage.

Rimailler est mon faible;... mais Paresseux bien plus que poète, Mes ouvrages les plus parfaits

(i) La société de measieurs de Vendôme au Temple, où sr rassemblaient Boilean , Chapelle , Ferrand , Lainez et Tabbé de Chanlieu.

3o4 iPITRES.

Ne passent pas la chansonnette.

Mon Hîppocrène est du vin frais ,

Et mon Parnasse est la guinguette.

Je n'ai tout au plus hérité

Du gros du Broussin mon grand-père (i) ,

Qu'une muse folle et légère,

Propre à chanter la volupté;

Et je frémis , en vérité ,

D'une entreprise téméraire.

Au vers alexandrin mon luth n'est pas monté : Cependant ce Morton à moi se fait connaître Si sublime en ses vers y que je suis bien tenté

D'en être un moment écouté :

Mais y comme un vieux barbet , je rapporte à mon maître

Le gant que Morton m'a jeté.

O Voltaire ! ô mon maître ! ô mon illustre ami ! C'est toi qui brisas l'œuf que couvait l'ignorance (2). Si l'affreux fanatisme et si l'intolérance Dans le Français enfin trouvent un ennemi , '

C'est à toi qu'il le doit, c'est d'après toi qu'il pense! Souviens-toi que ta main caressant mon enfance , Guidait vers un ciel pur mon œil mal affermi , Quand ta plume de feu, dès ton adolescence, Foudroyait les horreurs de Saint-Barthélemi. Tes sublimes leçons germèrent dans mon ame ;

(i) Pierre Bmlard de Genlis, marquis dn Broussin, grand nuutrede Tordre des Coteaux , à qui le joli Voyage de Chapelle et de Bachanmont est adressé, grand-père maternel du comte de Tressan.

{tl) Imitation d'un vers de Tépitre du chevalier de Morton.

^PJTRS. 3o5

Je rélevai dès*lors jusqua son créateur.

Et je yis sous mes pieds le poignard et la flamme (i) ^

Dont le faux zèle adroit arme un persécuteur^

Adoucissant mes mœui^s , éclairant mon génie y

Ta muse m'inspirait le goût charmant des vers ;

Bientôt, suivant tes pas au temple d'Uranie,

J'appris à voir en grand, et Vhomme, et l'univers.

Oui , ta voix chaque jour agrandissait mon être :

J'évitai de René les prestiges brillants;

Dans Locke et dans Newton tu me fis reconnaître

Les sages qui devaient guider mes pas tremblants

Mais l'homme est-il toujours tout ce qu'il pourrait être ?

Dès l'âge de quinze ans je ne fus plus à moi :

Elevé dans la cour de mon auguste maître,

L'aimer et le servir fut ma suprême loiî

Tout Français se doit moins qu'il ne doit à son Rois

Gémissant d'un fléau qui dévaste la terre ^

J'ai souvent combattu, trois fois j'ai vu la guerre;

J'ai vu les trahisons qu'on éprouve à la cour :

Heureux encore^ hélas! si le cruel Amour,

En m'arrachant des bras de la philosophie ,

Eût moins tyrannisé tout le cours de mia vie !

Nous avons éprouvé tous deux le même sort.

Tu le sais!... Gomme toi, j'avais une Emilie !.;«

Je chantais et j'aimais!... L'impitoyable mort

Au printemps de ses jours trancha sa destinée^

(i) Les Lavergne furent chassés de leurs terres du temps .des Albigeois. Il en périt seize k la bataille de Jarnad , et dix autres y furent blessés et faits prisonniers, en défendant le prince de Condé blessé. tJn des dix se sauva depuis dé là Saint -Bartbélemi, en tuant ceux cfili Tinrent pont l'assassiner ; c'est le cinquième aïeul du comte de Tressas^

OEuTres diverses. II, ^O

3o6 ÉPITRES.

A l'affreux désespcttr mon ame abandoDiiée Resta dans le silence à la fleur de mes ans, Et long-temps je frémis en voyant deux amants. Mais on n'étouffe point k cri de la nature : Voulant à ma vieillesse assurer un soutien y Je me soumis aux lois d'un durable lien. Je ne me trompai point... Une ame noble et pure Sut consoler la mienne, embellir tous mes jours... Nous sommes entourés des fruits de nos amours... Ils m'écoutent... Ma voix leur répète sans cesse Les leçons que de toi j'obtins dans ma jeunesse. Tes leçons !... Qu'il m'est doux de les leur voir aimer ! O grand homme !... Déjà je peux les estimer. Ifla fille à l'honneur pur que fait aimer sa mère , Joint tout ce qui pourrait le rappder son père. Oui , mes enfants seront dignes d'être Français ; Ils te lisent sans cesse , et je me reconnais Aux transports que tes vers excitent dans leur ame. Ils croissent aux rayons de ta féconde flamme ; Ils sauront distinguer, d'avec les préjugés, Les principes divins dont se sont dégagés Ces apôtres du bien , cette troupe effrénée D'auteurs inconséquents, plus vains que Salmonée. L'amour du paradoxe exhalant son poison , Ne pervertira pas leur naissante raison. Méprisant les abus de la métaphysique, Ils porteront sur tout un œil géométrique ; N'imaginant jamais , travaillant à bien voir , Ils sauront distinguer l'orgueil, du vrai savoir. ' Ah ! puissent-ils un jour occuper cette place Qu'aux teqiples (i) d'Uranie on m'accorda par grâce!

(i) Le comte de T... est membre des académies royales des Science de Paris , de Londres , de Berlin , d*Éd imbourg , etc. etc.

ÉPITRES» 3o7

S'ils pouvaient t'écouter , s'ils vivaient près de toi , Bientôt ils en seraient bien plus clignes que moi. Pardonne, ô mon ami ! cet excès de faiblesse ! J'ose , pour mes enfants , te montrer ma tendresse j J'espère leur devoir encor quelques beaux jours ; Avec eux je crains moins d'en voir finir le cours , Je crains moins de mes sens la triste décadence : On vit , tant que l'on aime; on est, tant que l'on pense. Flambeau de ma patrie et du monde éclairé, Ton feu paraît toujours plus vif, plus épuré; Tu combats comme Hercule une hydre détestable , Qui renaît pour lever une tête coupable Contre son Dieu , son père et son unique espoir ; Ce Dieu! ton cœur Taima, ton esprit le fit voir Des mondes dans l'espace ordonnant la structure, Et pour les rendre heureux fécondant la nature. Achève d'éclairer ces Welches insensés , Par les mains de l'erreur depuis long-temps bercés. Lorsque Fhomme est séduit par quelque vain système , Ce n'est que la raison , ce n'est point l'anathème , Qui peut le ramener et dessiller ses yeux. Des nouveaux Anitus les excès furieux Ont toujours confondu Terreur avec le crime. Faibles pour éclairer l'innocente victime Qui rougit tant de fois leurs utiles autels , On les a vus Thorreur ou T effroi des mortels ; Mais tiennent^-ils encor l'urne de l'ostracisme ? Un jour plus pur succède aux jours du fanatisme : Un pontife orgueilleux, avec un fer sacré, N'oserait plus proscrire un nom si révéré. Au pied des monts Crapacks, quelle est cette lumière Dont la sphère s'étend sur la nature entière ?

3o8 KPITRES.

Ses rayons, repoussés par TErèbe en courroux, Triomphent de son ombre , et viennent jusqu a nous : C'est là qu avec la paix règne la bienfaisance, C*est là que tout fleurit par ta seule présence, C'est là qu'on te bénit comme im autre Osiris, Tandis que maint Typhon déshonore Paris. Reviens... A notre cour un sage peut paraître.... Viens jouir du bonheur de voir ton nouveau maître , De voir près de son trône un Socrate , un Solon, Applaudir à des mœurs que n'eut point Salomon : Il en a les projets... et sa main bienfaisante Commence à secourir la France gémissante. Reviens... Tes cheveux blancs , par sa main couronnés, Aux yeux de l'univers enfin seront ornés Des lauriers obtenus par le Tasse et Pétrarque ; Leur feuille émoussera les ciseaux de la parque; Tu verras les beaux jours que mérita Nestor, Et pour prix d'avoir fait renaître l'âge d'or Dans les champs de Ferney , bientôt la voix publique Va joindre à ces lauriers la couronne civique !

Quel miracle ne méritiez - vous pas de Êiire, ô mon cher maître ! C'en est un que de m'avoir électrisé comme une vieille mandoline dont les cordes détendues forment encore quelques vi- » brations ^ lorsque la lyre d'Orphée rend des sons harmonieux. Non, je ne perds pas de vue le projet de vous aller rendre hommage dans cette retraite que vous avez su rendre digne de vous à force de bienfaits; et ce sera le Temple de Thélème pour votre ancien disciple , serviteur et ami T..4.

ÉPI TRES. 3o9

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