SUR LA BATAILLE DE FONTENOY
Je crois pouvoir intéresser les lecteurs en rapportant quelques anecdotes de ce jour méniorable. J'avais couché , la veille de la bataille , dans une grande salle où M. le maréchal de Noailles avait bien voulu me recevoir près de ses deux fils; dès quatre heures du matin, nous fumes chez le Roi , qui achevait de se botter : Vous voilà bien paré , me dit mon maître , en me voyant un habit de maréchal de camp tout neuf. Sire, répondis*je, je compte bien que c'est aujourd'hui
iiîi jour de fête pour Votre Majesté et pour la nation. Pendant la bataille, le Roi m'envoya porter différents ordres, et rallier des troupes de cavalerie que je menai aux carabiniers et qui s'y conduisirent avec valeur. Le Roi, inquiet de la position de Fontenoy , m'y envoya ; ce village était défendu par la brigade de Dauphin, com. mandée par le duc de la Vauguyon, mon ami intime , et par le comte de Choiseul - Meuse. Je rendis compte au Roi du bon état de ce poste ; quoiqu'il fût foudroyé par trois batteries des ennemis, je l'assurai que les ennemis n'osaient en approcher à la portée du fusil, et que, lorsqu'ils avaient osé une seule fois dépasser des maisons brûlées et s'en approcher à trente pas , le feu de Fontenoy fait à propos leur avait détruit trois compagnies de grenadiers qui formaient la tête de leur colonne, et que j'avais vu couchées sur la terre à cette distance des retranchements. En revenant rendre compte au Roi, je passai à la tête du régiment de Noailles. M. le comte de Noailles , aujourd'hui maréchal de Mouchy , était à la tête de cette division ; il était couvert de sang; il me rassura par son air gai, et me dit qu'un cavalier tué d'un coup de canon était tombé sur lui. Je ne vis que trois escadrons, et je n'osais demander où était le quatrième , lorsque j'appris qu'il avait été détruit presque en entier dans le centre de la colonne anglaise où il avait pénétré, dans une charge vigoureuse du brave régiment de
Noailles ; le nom du commandant et des trois autres capitaines de cet escadron mérite bien d'être rappelle. Lé marquis de Vignacourt le commandait ; il eut la force de se retirer de la colonne avec un coup de bayonnette qui lui perça le tibia, et il entraîna la bayonnette dans sa jambe. Il en mourut , et fiit très regretté. Les trois autres capitaines étaient le marquis de Fraguier, depuis officier des gardes du corps, et aujourd'hui maréchal de camp ; le marquis de Galonné , qui fut blessé , et M. de Laval qui eut son cheval tué et fut fait prisonnier. On le conduisit au duc de Cumberland , à l'entrée du bois de Barry, et c'est à ses côtés qu'un boulet tiré de nos batteries vint le tuer.
La colonne ayant été enfoncée de toutes parts , le jeune marquis d'Harcourt fut le premier qui vint annoncer au Roi que la bataille était gagnée. Le Roi ne fut ému en ce moment que du carnage qu'il craignait qu'on ne continuât. Qu'on épargne le sang! s'écria-t-il en s'avançant ; il fit M. de Salency, Brigadier, à la tête de Normandie qu'il commandait à la place du comte de Talleyrand , colonel , qui avait été mis en pièces par des tonneaux de poudre d'une batterie, deux jours auparavant.
Le Roi vint à la tête du régiment de Dillon , et dit au dernier des quatre braves frères qui tourà-tour avaient commandé ce régiment et dont le troisième venait d'être tué : Monsieur de Dillon, je regrette bien votre frère , il était digne de son
nom; je vous donne son régiment; ces paroles restèrent gravées dans le cœur de cet iiitré{»de Nédy Dillon , qui depuis s'est fait tuer à Lawfeld , à la tête de ses grenadiers dans le second retranchement des ennemis. Ce prince honora plusieurs officiers, de grâces et de propos honorables , plus chers aux Français que les grâces mêmes ; le soir de ce grand jour , il m'accorda de servir désormais toujours eu ligne , et.de m'employer paix et guerre dans mon grade.
Le jour que nous arrivâmes à Choisy, il y eut une fête et une grande affluence de monde dans des bateaux illuminés, qui couvraient la Seine, vis^-vis la terrasse dg Choisy ; de tous ces bateaux, il partait à tous moments des feux d'artifice , que les Parisiens avaient apportés avec eux ; le Roi vint sur la terrasse avec toute sa cour ; et dans ce moment, je joignis ma voix à celle du peuple, par les vers suivant que madame de P ... lui présenta.
Chantez, peuples heureux, la valeur et la gloire
Du héros qui revient embellir ce séjour.
Que mille feux brillants dans la nuit la plus noire ,
Fassent renaître un nouveau jour ; Et vous, muses, gravez au temple de mémoire
Les monuments de sa victoire
Et les chiffres de son amour,
M. de Dampierre , ayant fait une nouvelle fanfare qu'il nomma la Fontenoy , le Roi et une belle
amie me pressèrent de faire des paroles qui furent chantées malgré leur médiocrité.
Bannissons nos allârmes , Louis est de retour; Il a quitté ses armes ^ Et dans ce beau séjoiu* n a repris les charmes Qu'il reçut de lamour.
II sait vaincre, il sait {daire, Et ce héros charmant , En amour, à la guerre, Triomphe également; En quittant son tonnerre Il redevient amant.
Pbnr une petite retraite où les Saintes (i) de mes litanies sdkient prier
et secourir les malheorenx.
Air : De la musette de Marseille.
Lieux déserts , exempts d'alarmes ^ Je vous préfère à k cour :
J y répands de douces larmes , Tj viens chanter mon amour.
Puisse le Dieu qui m'enflamme Redoubler nos saints désirs !
Seul y il verse dans notre ame La source des vrais plaisirs.
Aimable et chère Papette (2), Viens m animer par ta foi :
(i) Sor cette expression ies Saintes, yoyez la notice sur M. de Tressan , qui est en tète du premier Tolnme de cette édition, (a) Nom que le maréchal de Villars avait donné à sa belle-fille.
CANTIQUES. 35ï
Cherchons Dieu dans sa retraite; Viens l'adorer avec moi.
Chantons sa beauté parfaite , Chantons ses attraits vainqueurs , Et donnons-lui tous nos cœurs.
Aimable et chère Papette, Viens m'animer par ta foi :
Cherchons Dieu dans sa retraite , Viens Tadorer avec moi.
Grand Dieu ! source de la vie !
Descends, ma voix ty convie:
Marie, Amable (i), Amélie (2), Décent mourir pour toi.
Aimable et chère Papette , Viens m'animer par ta foi :
Cherchons Dieu dans sa retraite ; Viens l'adorer avec moi.