‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 10 sur 36 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

venir bien agréable ; car j'ai entrevu deux très jolies personnes se cacher près d'ici dans une masure où j'imagine qu'elles ne seront pas trop fâchées que vous alliez les trouver.

Qu'en dites-vous , mon compagnon ? dit promp* tement Galaor à Norandel. Ma foi, répondit* il , après avoir juré de ne pas vous quitter pendant un an , ce ne sera pas sûrement en cette occasion que je romprai mon serment. Tous les deux se prirent par la main en riant , et volèrent à la masure qui leur était indiquée. Ils n'eurent pas de peine à trouver Dinarde et sa cousine qui n'en furent pas trop effrayées ; car les jeunes princes alors n'avaient pas leurs casques , et leur jeunesse et leur beauté étaient bien propres à rassurer deux jeunes et jolies demoiselles , qui , forcées à passer une nuit entière au fond d'un bois et dans une vieille masure , pouvaient bien aisément avoir peur- des esprits et des loups. L'une et l'autre, bien résolues de ne se point faire connaître, se laissèrent doucement conduire hors de la masure par ces deux beaux chevaliers , et s'abandonnèrent généreusement à la destinée que peut-être dans leur cœur elles commençaient à prévoir.

Galaor s'était emparé de la main de Dinarde , et Norandel de celle de sa cousine; c'est ainsi qu'ils sortirent tous les quatre de la masure. Galaor , prévoyant que ses écuyers auraient soin de leur préparer à souper , crut leur devoir laisser tout le temps nécessaire ; et , loin de se rapprocher

d'eux, les chevaliers conduisirent les deux cousines du coté qui leur était opposé. Il était assez difficile de part et d'autre d'entamer la conversation ; ils ne s'étaient jamais vus, ils ignoraient s'ils parlaient la même langue. Il en est une que tous les êtres sensibles savent entendre. Dinarde , accoutumée à s'exprimer par signes , fut alors plus muette que jamais ; mais elle parut plusieurs fois entendre Galaor et lui répondre : sa cousine l'imita , quoiqu'elle en fut assez éloignée pour ignorer le parti que Dinarde aurait pris ; et ces premiers moments leur parurent si doux, ils établirent une telle confiance, que lorsque les deux cousines se rapprochèrent pour aller souper avec les deux chevaliers , elles se dirent tout bas qu'elles leur avaient trouvé beaucoup de galanterie et d'esprit. Le souper fut très bon et très gai , la nuit était si belle, le temps si calme , l'air si doux, qu'aucun des quatre ne put penser à dormir ; ils se promenèrent presque toute la nuit dans la forêt ; et Norandel , plus curieux que Galaor , eut toujours soin de se séparer à quelque distance de lui , pour questionner la jeune amie qu'il espérait s'être bien acquise. Celle-ci n'avait pas autant de prudence que Dinarde ; elle ne put cacher à Norandel qu'elle était nièce d'Arcalaûs , que c'était cet enchanteur qu'il avait trouvé dans la litière sous le nom de Granfiles , et que sa cousine était Dinarde , fille d'Ardan Canille.

Les deux chevaliers s'étant rejoints au lever de

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l'aurore , Norandel lut facilement dans les yeux de Galaor qu'il avait sur le cœur de Dinarde les mêmes droits qu'il se flattait d'avoir sur celui de sa cousine ; croyant alors n'avoir plus rien à ménager , il fit des plaisanteries très douces et très gaies sur l'aventure qui venait d'unir quatre personnes de leur âge, qui jusqu'alors s'étaient haïes sans se connaître , comme les ennemis les plus irréconciliables.

Galaor ne fut point du tout ému en apprenant que la nouvelle amie qui lui paraissait si tendre était la nièce d'Arcalaûs : Dinarde affecta de son côté de n'être point surprise de se trouver avec le frère d'Amadis ; elle n'en parut que plus empressée pour lui , accoutumée dès ses plus jeunes ans à cacher ses pensées. Galaor fut bien persuadé que les deux cousines avaient renoncé pour jamais à l'ancienne haine de leur race , et le jour et la nuit suivante ne lui parurent pas trop longs, pour s'en assurer.

Les provisions étaient finies ; on ne peut point passer toute sa vie dans le fond d'un bois ; deux nuits amènent quelques réflexions prudentes , et le temps devenait nébuleux. Galaor fut donc le premier à dire aux deux cousines qu'il «erait sage de sortir de la forêt , et de chercher un asyle plus agréable. Il me l'eût été toujours avec vous, lui dit tendrement Dinarde ; mais l'orage qui parait se préparer me fait approuver votre avis: nous pouvons y continua-t-elle , trouver assez près d'ici

yO AMADIS DE GAULE.

l'asyle que nous desirons, et ne nous point séparer. A ces mots, les écuyers furent appelés ; ils amenèrent les chevaux, et les deux chevaliers prenant en croupe leurs jeunes amies , Dinarde leur fit prendre une route qui les conduisit en deux heures au château d'un chevalier de ses proches parents, nommé Ambares. Celui-ci leur fit les honneurs de son château , ne connaissant encore que celle qui les amenait chez lui ; mais , quelles furent la surprise et l'indignation de ce parent et ami d'Arcalaùs, lorsque dans le courant du jour il apprit de Dinarde qu'il avait pour hôtes le frère d'Amadis et le fils du roi Lisvard! Il proposa sur-le-champ à Dinarde de les attaquer pendant la nuit ; mais , soit qu'elle désirât peut-être secrètement que cette ntiit put ressembler aux deux précédentes, soit en efifet qu'elle redoutât la colère et le courage des deux chevaliers , elle persuada facilement Ambares de demeurer tranquille , et de lui laisser employer l'adresse et la ruse pour les éloigner et se séparer d'eux. Ambares se retira de bonne heure pour donner ses ordres ; ces quatre tendres amis restèrent les maîtres du château : tous les quatre s'y promenèrent , et s'éloignèrent les uns des autres comme dans la forêt ; et , dès que le jour parut , les deux cousines eurent l'air de se préparer à partir avec leurs chevaliers.

Ils descendirent tous quatre dans la cour ; ils y trouvèrent le maître du château tout armé.

se proposant de les conduire jusqu'à la sortie de son domaine. Il avait fait préparer deux beaux palefrois pour les deux cousines , en disant aux chevaliers qu'ils en seraient plus à. leur aise et plus en état de combattre , s'ils rencon* traient quelques aventures. Tout se passa, tout se dit avec tant de politesse et l'air d'une si grande cordialité, que Galaor et Norandel se coufondaient en remercîments, et en ofiûres de services pour l'avenir; ils montèrent tous à cheval. Ambares et les chevaliers sortirent les premiers. Dinarde feint de faire raccommoder qitelque chose qui la gène à sa selle ; aussitôt qu'Ambares s'en aperçoit, il rentre dans le château pour voir lui-même ce qui peut la blesser; mais tout-à-coup la herse de la porte tombe avec un bruit terrible , le pont-levis s'élève , et Galaor et Norandel se trouvent dehors , séparés de leurs amies , et ne voient plus auprès d'eux que leurs écuyers qui se contraignaient beaucoup pour s'empêcher de rire de l'aventure de leurs maîtres.

T^s deux chevaliers furieux ne purent rien imaginer^ si ce n'était que le perfide maître du château voulait leur enlever leurs amies; ils firent un vacarme et jetèrent les plus hauts cris contre cette trahison ; et voyant Ambares paraître aux créneaux au-dessus de la porte , ils lui demandèrent avec fureur de leur rendre les deux demoiselles , on de Tenir les leur disputer par les armes. Ah ! parbleu , s'écria le méchant Ambares ,

7a AMADIS DE GAULE.

me croyez-vous assez peu jaloux de ma réputation, pour m'abaisser à me mesurer avec de vils polissons tels que vous? Étiez-vous dignes des demoiselles que le hasard avait mises entre vos mains, et que la contrainte seule a forcées d'y demeurer? Ce second propos indigna plus encore que le premier les deux jeunes chevaliers : leur^ soins pour plaire à leurs nouvelles amies avaient été si bien reçus , ils avaient été si multipliés, qu'ils ne pouvaient les soupçonner d'être assez ingrates pour en perdre sitôt le souvenir. Lâche et vil ravisseur, lui cria Galaor, oses-tu dire que ce n'est pas forcément que tu les retiens ? Pauvres dupes, lui répondit Ambares, auriez- vous donc la présomption de croire quelles vous aiment? Parbleu, répondirent-ils tout d'une voix, nous croyons l'avoir bien mérité ; nos charmantes amies nous en ont donné trop de marques pour en douter. Apprenez cependant , continua le méchant Ambares, que c'est à leur prière que je les délivre de votre odieuse présence, et que c'est de concert avec elles que j'ai su vous chasser de mon château. Ah! traître, s'écria Galaor, peux-tu joindre le mensonge à la perfidie? Laisse-les paraître un moment ; mais tu ne l'oses pas , et tu crains trop que leurs larmes et leurs regrets ne te confondent.

Dans ce moment , Dinarde parut à côté d' Ambares, l'œil sec et avec un air plein de dignité. Ah! divine amie, s'écria Galaor dès qu'il l'aper-

çut, venez démentir ce scélérat. Vraiment, ditelle, je m'en garderai bien, je lui dois trop de reconnaissance de nous avoir délivrées de vous deux ; croyez- vous donc que la fille d'Ardan Canille et la nièce d'Arcalaûs ne vissent pas avec plaisir à leurs pieds la tête de Galaor et celle d'un fils de Lisvard? Galaor fiirieux, confondu de l'ingratitude et de l'audace de Dinarde , ne put s'empêcher de lui faire quelques reproches amers ; et Norandel se joignit à lui, voyant, paraître l'autre demoiselle qui le regardait d'un air riant et moqueur. S'il était possible de se repentir d'avoir joui des plaisirs les plus vifs et les plus doux , les deux chevaliers eussent bien regretté les trois nuits qu'ils avaient vainement passées à s'assurer de leur tendresse. La conversation fut très aigre de part et d'autre ; les demoiselles * osèrent même joindre le mépris à l'infidélité dans leurs réponses. Galaor et Norandel regardèrent cette dernière injure comme le comble de l'ingratitude, et les demoiselles écoutèrent avec un firont d'airain tout ce qu'ils rappelèrent pour le leur prouver. De qaoi vous plaignez-vous? dit d'un grand sangfi'oid Dinarde. Nous sommes ennemis, vous passez dans ce bois, le hasard fait que nous nous trouvons sans nous connaître, nous ne nous voyons qu'en passant ; et, lorsque nous reconnaissons que vous êtes de la race d'Amadis , nous regrettons les trois jours que nous avons passés avec vous. Du moins, dit Galaor, j'espère que

VOUS regretterez les trois nuits. Ah! dit-elle avec le plus grand dédain, elles sont déjà effacées de mon souvenir , et je serais bien fâchée de vous en faire passer de pareilles. Par ma foi , demoiselle, dit Galaor indigné, je m'en passerai bien, et votre ingratitude me passe. Un écuyer de Galaor qui s'amusait beaucoup de cette conversation s'occupa le soir à l'écrire.

Quelque temps après, elle devint assez publique; et ce fut vraisemblablement ce qui fit alors imaginer le mot Ae passade y dont l'usage est venu jusqu'à nous.

Galaor et Norandel voyant qu'ils ne pouvaient forcer ce château , et qu'Ambares et les deux cousines étaient également dignes de leur mépris , prirent le parti de rire de cette aventure, et de s'éloigner assez promptement pour ne plus entendre les huées qui partaient sur eux du château, parmi lesquelles les deux demoiselles faisaient distinguer leur voix. C'était la première fois qu'ils avaient été trompés par un sexe enchanteur auquel on doit encore de la reconnaissance , même quand il nous trompe ; cette leçon aussi ne les empêcha pas de l'aimer toujours; et l'un et l'autre ne pensèrent jamais aux trois nuits qu'ils avaient passées avec les deux cousines , sans désirer d'être encore quelquefois trompés à pareil prix.

Pendant trois jours qu'ils marchèrent sans rencontrer d'autres aventures , ils ne cessèrent de parler de ce qu'ils venaient d'essuyer. Ils arrive-

rent le troisième joiir au port d'Arsil, où trouvant un vaisseau qui partait pour la Gaule, ils s'embarquèrent pour y passer; ils y descendirent après un trajet heureux, et prirent le chemin d'une ville voisine où Périon faisait sa résidence. L'abordage du navire ayant été découvert d'un phare de cette ville , Amadis et Florestan montèrent à cheval, pour savoir si quelque chevalier de leur connaissance n'était pas arrivé par ce vaisseau : les deux frères étant désarmés , Galaor (pli les reconnut de loin accourut à toute bride pour se jeter dans leurs bras ; il leur présenta son compagnon Norandel, et le sensible Amadis fut bien vivement ému en pensant qu'il embrassait un frère de sa chère Oriane.

L'arrivée de ces deux princes causa la plus grande joie dans la famille et la cour de Périon. Galaor ne put s'empêcher de leur conter tout ce qui leur était arrivé lorsqu'ils rencontrèrent Arcalaûs, l'adresse avec laquelle cet enchanteur s'était tiré de leurs mains ; et même , avec un embarras mêlé de plaisir et de honte , ils racontèrent ingénument toute leur aventure avec ses deux nièces. Amadis et Périon en rirent beaucoup; mais le premier ne put perdre cette occasion de reprocher à son cher Galaor sa promptitude à s'enflammer d'une ardeur toujours trop légère. Galaor écouta son firère en homme soumis , mais incorrigible ; et, changeant promptement de conversation , il parla du vœu qu'il avait fait avec No-

randel de passer un an dans la recherche des trois chevaliers aux serpents , qui s'étaient couverts de gloire dans la bataille de Lisvard contre Aravigne. Périon se mit à sourire , et leur dit que cette recherche lui paraissait très difficile.

Amadis , voyant Élisène et Pâ:*ion entourés de beaucoup de personnes qui leur étaient chères, saisit ce temps pour prendre congé d'eux et chercher des aventures dignes de son courage. Ce héros croyait que l'amant d'Oriane devait sans cesse faire parler la Renommée de ses nouveaux exploits ; et c'est peut-être d'après cette façon de penser d'Amadis, qu'un homme d'esprit de ce siècle a dit que les grandes réputations courent risque de se perdre, dès qu'elles cessent d'augmenter.

FJorestan eût désiré vivement de suivre Amadis; mais celui-ci, ne voulant pas laisser partager à son frère les périls et la gloire, qu'il allait chercher, pria Florestan de rester avec le roi son père, que Galaor devait quitter dans peu de jours; et désirant s'occuper sans cesse, et sans en être distrait, de sa chère Oriane , il s'embarqua le jour suivant , n'ayant à sa suite que le nain Ardan et son cher et fidèle Gandalin.

Galaor et Norandel passèrent huit jours chez Périon, adorés des chevaliers et des dames de cette cour. Dariolette que l'on y avait reçue avec la plus tendre amitié, et toute la distinction que méritaient ses anciens services pour Élisène, et

la dernière aventure où son adresse et sa présence d^esprit avaient sauvé la vie aux trois princes de Gaule; Dariolette, assez jeune encore, trouva Galaor charmant et moins sérieux qu'Amadis : elle ne put s'empêcher d'employer pour lui les petits talents que nous avons vu qu'elle possédait; le bruit courut sourdement à cette cour qu'elle y avait réussi, et que quoique Galaor n'eût pu lui faire accepter aucun présent , Dariolette fut très satisfaite de sa reconnaissance.

Périon, voyant Galaor et Norandel bien déterminés à poursuivre leur recherche des trois chevaliers aux serpents, vit bien qu'il était temps d'abréger pour eux une peine inutile; deux jours avant leur départ, il les mena dans son arsenal. Ne serait-ce point cela que vous cherchez? dit-il, en leur montrant les trois armures que ses deux fils et lui portaient le jour de la défaite d' Aravigne. Galaor et Norandel voyant ces armes marquées des coups qu'elles avaient parés , et reconnaissant les boucliers semés de serpents : Ah! c'est vous, seigneur, c'est Amadis et Florestan qui les portiez, s'écrièrent-ils en baisant ses mains victorieuses , et notre recherche est finie. Norandel se mit à ses genoux, et lui demanda ces trois armures avec instance. Laissez -moi, dit-il, les porter à Lisvard, et que le roi mon père n'ignore pas plus long-temps quelle est la reconnaissance qu'il vous doit.

Périon aussi modeste que vaillant se laissa long-

temps presser pour lui donner ces armes : il se rendit enfin; et les deux princes les ayant renfermées telles qu'elles étaient dans le même cofïre qui venait de la sage Urgande , ils le firent porter à leur vaisseau; et le même jour qu'ils arrivèrent près de Lisvard, ils présentèrent le cofifire à ce prince, en lui disant qu'ils étaient quittes de leur vœu, et que leur recherche était finie. Lisvard, ouvrant lui-même ce coffre, reconnut facilement ces armes employées si courageusement pour son service. Je reconnais bien les armes, leur dit-il , mais j'ignore quels étaient ceux qui les portaient. Ah! sire, ne put s'empêcher de s'écrier Galaor, si votre cœur n'était pas fermé pour mes proches , vous les devineriez sans peine. Eh bien ! sire , apprenez donc que ce casque d'argent était celui du roi Périon, que le casque vert couvrait la tête de Florestan, et que c'est sous le casque doré que celle d'Amadis s'exposait aux plus grands périls pour votre service et pour votre gloire.

Lisvard eut presque autant de peine que la belle Oriane à cacher la tendre émotion qui l'agita dans ce moment : celle d'Oriane ne vint que d'avoir entendu prononcer le nom d'Amadis; car son cœur ne l'avait pas laissée douter un moment, après la lettre qu'elle avait écrite, que ce ne fût ce héros qui dans ce jour mémorable avait combattu pour son père.

Il en eût coûté trop à l'ancien ressentiment de

Lisvard pour s'étendre sur les louanges d'Amadis ; mais j ne pouvant se refuser à celles qu'il devait à Périon, il fit l'éloge de ce prince à Norandel, et se plaignit à lui de ce qu'il ne connaissait encore Périon que par sa valeur, ne l'ayant jamais vu qu'armé. Ah! sire, dit Norandel, Périon joint à toutes les grandes qualités que vous lui connaissez la figure la plus belle et la plus majestueuse; ce puissant prince possède de vastes états, commande à la nation la plus brave, la plus aimable et la plus passionnée pour son maître. La reine Élisène joint les grâces et les vertus les plus touchantes à la beauté ; et ce qui comble le bonheur de ces illustres époux , c'est d'avoir dans leurs enfants des héros dignes de leur naissance. Lisvard ne répondit rien, mais Oriane vint embrasser son fi:ère; et, quoiqu'elle l'aimât tendrement, ce ne fut peut-être en ce moment qu'à celui qui venait de louer Amadis, qu'elle donnait cette marque de tendresse.

Un intérêt bien juste et bien tendre nous rappelle à parler du petit Esplandian. Le saint hermite Nascian l'ayant remis à sa sœur, femme d'un ancien et brave chevalier nommé Sergil, cette sœur prit les soins les plus tendres de cet enfant; et Nascian, sachant qu'à peine âgé de quatre ans Esplandian surpassait eu intelligence comme en force tous les enfants de son âge, jugea qu'il était temps de l'instruire , et le fit revenir à son hermitage, accompagné de son neveu Sergil, plus

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âgé de deux ans que celui qu'il se proposait d'élever lui-même.

Esplandian se prit du plus tendre attachement pour le bon-homme Nascian : docile à ses leçons , il semblait n'être occupé que de lui plaire. Nascian de son côté l'aimait comme s'il eût été son fils, et desirait former son corps aux exercices pénibles, en même temps qu'il travaillait à l'instruire , et à former son caractère et ses mœurs.

Nascian pourvut ces deux enfants de deux petits chiens, d'arcs et de flèches, pour aller à la chasse, et ne craignait pour eux que la fatigue qui la suit. Au retour d'une chasse assez longue, Esplandian s'étant endormi sur le bord d'un ruisseau, la lionne qui l'avait nourri de son lait les premiers jours de sa naissance , passa près de lui , le flaira, le reconnut, et se coucha sur l'herbe à ses côtés. Le petit Sergil , s'étant rapproché d'Esplandian au moment où la lionne le flairait, eut grand' peur et s'enfuit à l'hermitage, en criant à Nascian de courir à son compagnon qu'un grand chien voulait dévorer. Le saint hermite y courut aussitôt , et vit de loin Esplandian qui s'était réveillé, et qui badinait avec la lionne qui léchait doucement ses petites mains. Mon père, dit-il à Nascian, en le voyant arriver, ce beau grand chien est-il à nous? Mon ami, lui dit Nascian, cet animal est libre , mais il est à Dieu qui créa tous les êtres ; et sans doute il lui obéit , puisqu'il vous caresse malgré la férocité de son naturel. Ah!

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