LIVRE III. 8l
que je désirerais, dit l'enfant, que ce, bel animal voulût se donner à nous et nous suivre jusqu'à notre hermitage ! Eh bien! mon fils, dit Nascian, essayez de lui donner à manger. A ces ,mots , il tira de sa besace un quartier de daim qu'£splandian présenta à la lionne , qui se laissait caresser et prendre les oreilles pendant qu'elle mangeait sa proie. Dès ce moment la lionne ne voulut plus le quitter, et Sergil ces^saait d'en avoir peur, ils la conduisirent à l'hermitage où sans peine ils l'accoutumèrent à se laisser passer autour du cou une petite laisse, et à se laisser conduire à la chasse avec eux. Dès qu'ils avaient blessé quelque béte fauve , ils la lâchaient sur elle ; la lionne s'élançait pour saisir la proie , et recevoir de leurs mains le partage qu'ils voulaient < lui faire. C'est ainsi que ces enfants passèrent les premières années de leur jeunesse; c'est ainsi que le fils d'Oriane et d'un héros héritier de la Gaule était élevé , tandis que son malheureux père fugitif, désespéré, cachant sa renommée et sa naissance, éloigné de sa chère Oriane , exposait tous les jours sa vie à de nouveaux périls, et n'en passait pas un sans gémir du sort barbare qui le séparait presque sans aucun espoir de la princesse qu'il adorait.
Ce prince, en sortant de la Gaule, vogua sur plusieurs mers, parcourut différentes contrées, couvert d'amaès simples, sans devise sur sou bouclier, et, ne pouvant être reconnu dans les
Amadîs de Gaule. II. 6
grandes entreprises qu'il mettait à ûti , que pat le fourreau de la belle épée que sa loyauté lui avait fait cortquërir , et qui brillait d'un vert éclatant , ne fut très long-temps désigné que par le nom du chevalier à la verte épée.
Étant arrivé jusque dans la Bohême , il fat rencontré sur te bord d'un fleuve qu*il côtoyait par le roi Tâffin<>r, souverain de ce pays ; ce prince , alors sans armes et sans suite , fat d'abord en suspens s'il aborderait un chevalier inconnu , dont l'air paraissait imposant ; mais reconnaissant que c'était le chevalier de la verte épée , dont la haute réputation de valeur et de générosité était parvenue jusqu'à lui, il le prévint avec politesse, et lui dit qu'il se tiendrait heureux s'il pouvait arrêter quelque temps dans ses états tin chevalier dont la renommée célébrait les vertus et les exploits.
Amadis répondit avec respect aui prévenantes du roi de Bohême , le suivit dans son palais , t)ù <^ prince lui fe rendre les plus grands honneurs. Amadis s'y prit bientôt d'amitié pour le prince Grasandor, fils du roi Taffinor. Ce jeune chevalier s'était déjà rendu recommandable par de bdles actions; et son humetlr douée et gâte, son désir de plaire et sa générosité lui gagnaient facilement tous les cœurs. AmadKs apprit de ce prince que le chevalier Patin ^ ayant été blessé dans un combat , avait été forcé de renoncer pour quelque temps aux. démarches qu'il avait
faites pour obtenir la pHnce^sie Omne ; que , B^é* tant fait trâtfôporter à Rome , il avait été prés d'un ati satts pouvoir se remettre de cette blessure :, et que, pendant ce temps, l'empereur son frère étant lïiOH , il lui avait succédé. Ces princes lui tHk^lit aussi qU^à peiiie Patiri était-il monté sur lé trône des Césats ^ que sou orgueil lui faisait cuminettris les plus grandes injustices , qu'il avait tnén^e et:igé que le roi de Bohême lui payât un tribut; knais qurelê roi l'avait refusé colnme n'ayant jâuîais relevé de l'empire : ils ajoutèrent qu'ils attendaient de jour en joiu* de sa part quelque acte de violence ) qu'ils étaient résolus à repousser paï* les armes.
En effets on annonça dès le lehdèmain à Taffinor qu'uti chevalier j nommé Garddan , proche paient de i'éînpereur , était arrivé suivi de douze autres cheValief s ^ et demandait à lui parler. Taffinoi* qui connaissait la présomption et l'arro- ^ce de Garadâti fut tenté de le renvoyer sanà lui dbniiei^ audientie ; mais Amàdis sut le résoudre ft l'étJoutel*i Oaradati se présenta fièrement devant le roi de Bohêtné, et dit d'uh ton impérieUi, que, quoique son maître eût dès armées suffisantes pOUf conquérir lei états d'un plus puissant prince que lui , fcet empefeUt , ne voulaut pas eiposer lé sang de ses Sujets pour une Si médiocre conquête, il teMit ôf&^ii^ de sa part le combat de douze che« vatiei^ tîlhi&ihs eôtitf e douze des Siens , si toute*
fois il pouvait en rassembler douze qui fussent assez téméraires pour combattre contre, lui.
Amadis, iniligné de l'insolence d'un pareil message, ne laissa point à ïaffinor le temps de répondre à ce défi. Amadis détestait Patin depuis le combat dans lequel il l'avait blessé à la sortie de l'Ile ferme , lorsque Patin s'était vanté faussement dans une chanson d'être aimé de la belle Oriane ; il fut . bien aise d'humilier l'orgueil de Garadan , et de pouvoir en même temps mortifier Patin qu'il regardait comme son plus irréconciliable ennemi.
Il prit donc la parole ; il répondit à Garadan avec mépris et le défia. Garadan, fier de ses forces qu'il avait souvent éprouvées, et du rang qu'il tenait dans l'empire , accepta sur-le-champ le combat. Les chevaliers romains , parmi lesquels se trouvait Arquisil, jeune et brave chevalier, et parent aussi proche que Garadan de l'empereur, voulurent protester contre ce combat , disant que Garadan outre-passait les ordres de l'empereur, en voulant remettre le sort de ce combat à son bras , tandis que l'emperejur avait décidé qu'il serait de part et d'autre entre douze chevaliers.
Qu'à cela ne tienne , leur dit Amadis ; voyezmoi vider ma querelle avec Garadan , vous prendrez après le parti qui vous conviendra le mieux. Garadan, de son côté, mit tant de chaleur dans la dispute qu'il eut avec ses compagnons , qu'ils s'accordèrent à lui laisser éprouver le sort des armes ;
mais toujours sous la condition que ce combat ne serait point décisif , et que, si Garadan succombait, les onze autres seraient les maîtres de soutenir la mêiïie! querelle.
Il fut donc décidé que le lendemain Amadis et Garadan combattraient ensemble , en présence des onze autres chevaliers romains, et que Tâfifinor choisirait ceux qu'il voudrait leur opposer après le combat particulier entre les deux chevaliers qui s'étaient défiés.
Taffînor eut bientôt fait son choisr, et son fils Grasandor fut le premier qu'il nomma dans le nombre des chevaliers bohémiens.
Le combat entre Atnadis et Garadan ne fut pas long-temps douteux , et ce dernier mordit bientôt la poussière. Le brave Arquisil , le voyant étendu dans la lice , demanda sur-le-champ que les conditions du combat fussent remplies : les chevaliers romains et les bohémiens se chargèrent avec fureur ; mais les premiers ne purent résister aux coups que Grasandor et le chevalier à la verte épée leur portèrent. Arquisil s'était attaché pendant toute l'affaire à combattre Amadis ; et celui-ci , voyant presque tous les Romains déjà morts, ou sans défense , ne voulut point répandre le sang du jeune Arquisil dont la conduite lui paraissait noble et digne d'estime : il prit son temps ; et , le désarmant d'une main victorieuse, il le força de lui donner sa parole et de se rendre à lui.
Arquisil, s'étant relevé, lui demanda la permis-
86 AMAPIS DE GAULE.
&îon de faire emporter les eorps da aea compa-r gnoos morts , et de secourir ceux ^i pouvaiept vivre encore. Âmadis lui fit donner tons les ser cours dont il avait besoin ; et , trouvant de flw en plus dans le jeune A^quîsil des raisons pour l'aimer et l'estimer , il lui permit , de l'agrément de Taffii^or , de retourner à Rome y sur sa parole d'honpeur de le revenir joindre dès qu'il l'en re-r querrait sous le nom de chevalier à la verte épée.
Amadis témoin des prodiges de valeur que Grasandor avait faits , quatre chevaliers romains étant tombés l'un après l'autre sous ses coups, redoubla pour lui d'estime, lui jura l'amitié la plus durable, et l'un et l'autre ne perdirent jamais l'occasion de s'en donner des marques, réciproques.
Amadis n'avait poiqt reçu depuis long-teipp$ de nouvelles de sa chère Ckiane i il soupirait nuit et jour en pensant à cette belle princesse, aux jours heureux , aux nuits plus heureuses encore qu'il avait passées près d'elle : il ne pouvait penser sans frémir à la longue distance qui l'en tenait séparé. Voyant Taffînor et Grasai^dor tranquilles dans leurs états, il prit le parti de les quitter , pour se rapprocher de la Grande-Bretagne.
Taffînor ne put s'empêcher de verser des lar-^ mes lorsqu' Amadis lui demanda la permis»on de le quitter ; il conduisit ce prince dans son cabinet , où , faisant de nouveaux efïarts pour le retenir , il en vit aussi couler des yeux d'Amadis ; il les donnait à sa séparation d'Oriane, et à la
çruçUe po3iûoii où le i^ort V assit mi^ : &'il »q pouvait retournçr auprès d'eUç ^ du mai^s^ voulait-U s'en rapprocher^ Taffîaor c(mnut bientôt que &es prièrea se^aie^t inutiles. J^ vois , seigneur ^ que qaelques intérêts bien cUers vous appellent ; pui^e la fortune la plus heureuse remplir >îotre espoir l mais 2iure35-vons la dureté de oéler votre nom et YQtpre i^aiâ^ançe à celui qui vous doit tant de i:eçonnai^^aPCe ? Je vois que jusqu'ici vous jm'avez caché Fun et l'autre ; mais si vous voqle?^ achever de w'ftttachçr à vous s^ jamais ^ donne?^ - mpi la loairquQ de confiance de m'avpuer qui vous êtes ; et je VQW iwe ^w lïion honneur , et sur tout* ce qu'il y a de plu^ sacré , de renfermer ce se^^ret dans xnop ççeur. Je i»e rends , seigneur , liii répondit k chevalier de la verte épée : il faut dope YQU^ avouer que je suisi cet Amadis ^ fil* dM roi de Gaule , et le chevalier le plus malheureu^s; qui respi?Çt Ah ! s'écria TafGnor, je m'en étais déjà douté t waisi je ne pouvais croire qu'u^ 9k grand priiwe pût être a^ysisi long-tewps absei3^t de la cour du roi son père, et de celle dM roi TJ,svard. Amadis lijii raconta la plus grande partie de ses déi^élés S^veç ce prince , ajoutant que , selon toute apparence^ il serait bientôt en guerre ouverte avec lui, pow la défense de l'Ile feripe.. Taffinor le pri^ d'accepter son secours, et jura d«? lui envoyer l'élite d^ se^ troupes , commande par son fils Grasandpr ». dès qu'il le lui demanderait, soit au nom du chevalier de la verte épée, soit à ce nom qu'il avait rendu si glorieux et si redoutable.
88 AAfADl^ DE GAULE.
Les deux princes 'se séparèrent avec les plus grandes marques d'estime et de tendresse. Mon cher prince , dit Àmadis à Grasandor en l'embras^ sant , peut-être le sort cessera-t-il de me persécuter; j'espère que nous nous reverrons dans un temps plus heureux pour moi, et que notre amitié sera durable. ïafifinor et Grasandor le reconduisirent jusqu'à la barque , sur laquelle il allait descendre un fleuve qui se jetait à vingt lieues plus bas dans la mer.
Le projet d' Amadis était de se rapprocher de la Grande-Bretagne ; mais le sort en avait autrement ordonné , et bientôt les plus terribles aventures devaient éprouver son courage.
Tandis que ce malheureux prince errait de royaumes en royaumes , éloigné de tout ce qui l'attachait à la vie , l'injuste Lisvard était tranquille dans ses états: sa cour était redevenue florissante, les plaisirs y renaissaient; des fêtes et de grandes parties de chasse où les dames de sa cour présidaient attiraient dans ses états un grand nombre de chevaliers étrangers.
Lisvard avait été passer le mois de mai à la belle maison de campagne qu'il avait dans la forêt de Windsor , et chaque jour une chasse différente était l'amusement qui lui plaisait le plus. Un grand cerf, s'étant un jour échappé des toiles qu'il avait eu la force et la légèreté de franchir , s'éloigna suivi de quelques chiens; et Lisvard animé vivement à sa poursuite se trouva seul à l'ex-
trétnité de la forêt. Son ardeur n'avait point été vaine , et le cerf très mal mené était presque aux abois, lorsque Lîsvard aperçut deux beaux enfants de six à sept ans , dont l'un tenait une grande lionne en laisse. Cet enfant , voyant passer près de lui ce cerf très échauffé , lâcha la lionne qu'il anima par ses cris k sa poursuite ; la lionne l'atteignit sans peine , et le terrassa fort près d'un buisson où Lisvard s'était caché pour observer la chasse singulière de ces enfants , et voir la fin de cette aventure. Les deux enfants accoururent en entendant le cerf qui bramait sous les ongles tranchants de la lionne ; le plus beau des deux fit la curée à cette bête, si terrible pour tout autre, et si douce pour lui, pendant que son compagnon, sonnant d'un cor , appelait deux petits chiens courants qui vinrent les rejoindre pour partager ce que l'autre enfant leur avait destiné.
Tous deux , après que la curée fut finie , couplèrent les deux chiens, remirent la laisse à la lionne, et reprirent le chemin de l'hermitage; ils commençaient à s'éloigner, lorsque Lisvard sortit du buisson en appelant doucement celui qi^i tenait la lionne , qui s'arrêta et le joignit d'un air assuré. Aimable enfant, lui dit Lisvard, apprenez-moi qui vous êtes. Sii'e chevalier, répondit-il, Nascian le saint hermite m'a nourri jusqu'ici, et je ne connais que lui pour père.
Lisvard fut étonné de cette réponse ; Nascian était très vieux, et sa réputation de sainteté ne
Qp( AMAPIS A£ OAUL£«
p^rmett^it pa^ 4e le &aupçoDner d'avoir \m ^u^ &^t de cet. âge : désirant doac être mieu^ iasitruit , il se £t conduire par Tenfs^pt k Thermit^ge. Il était situé *ur une roche environnée de buissons épais; c'est-là que t^isvard trouva le saint hown^e en prière. Mon père , lui dit-il , j'ai quitté ma chasse pour suivre ce bel enfant que j'ai vu mener une Uonue eu laisse j je vous prie de m'apprendre quelle est sa naissance ; sa physionomie e\ sou maintieu sont trop nobles pour qu'il ne soit pas né de parents illustres,
Pendant que Lisvard parlait, Nascian qui le regardait attentivemeut le reconnut pour sou roi; et, se jetant à ses genoux , il lui demauda pardon de ue lui avoir pas d'abord rendu le$ res-r pects qu'ii lui devait. Mon père , lui dit; Lisvard en le relevant avec affectiou, et le prewaut par la main, puisque vous xnq çouus^ezi^ j'e&père que vous n^ refuserez pas de m'éclaircir ^ut la uai^auçe de^ ce charmant çufant ; vous penj|e;& bieq que la connaissance que vou^ m'en douue-^* rez ue lui peut être qu'avantageuse.. £n vérité,
sire, répandit Nasciau , il est hieu vrai que depuis plus de sbf aus je le nourrie et l'aime eouuue si
c'était mon fils, : mais il ue l'est point ; c'est un
eu£ant que la providence a jeté daus mes bras.
Hélasî! je l'ôtai de la gueule de la Uonue que vous avez vue, lorsqu'elle le portait ^ ses petits sans l'avoir blessé , et l'eufaut paraissait u'etre uè que
du jour préc^deut;; cetite wêwe houue,, qui me
copnaî^^lt «A^çU II m^ VpU, et , pa^? Ja penpis^ ^icop^ divine , l^i^&a t^tw cet enfant avec $çs lioa-r ceaux. Voilà, sire, toat. ce, que je sai3 de s^qp ^<xrt;î'iyomarai aciulei^eiit que lorsque J€ voulus le l>aptiseF j'apçrçw plu^em*^ p^aç^ères, les uas très blai^ça, et le^ s^\k\ve^ vermeil) impiimés sur sou «tein ; je lus dan^ cçu% que je pus^ ^n^^adre y Iç mot EspUndi w! , ?t ç'çs% le uop(i que je lui dqpn^. L'anlfe çnfaut est ^s^ de 192^ ^Odvff et dç l'apâ^H chf v^Uw Sergil. M<xa pèrf^ , lui dit ^ roi pil^s surpris qm }9mm » Ç^ttç avept«rf çst yrs^im^ut merveilleuse ; pqus ne pouvqps douter qp'U ue w\t protégé par le ciel , puisque la providepc^ ïà, tiré d'un péril si terrible ; je sens que le p\v^ t^pdre intérêt ip'éin^ut pour lui ^ et j^ vou^ prie fip grâce de vous, trouver depiain ips^tip à 1^ fopt^ne de$ sept hétresi ayec cet enlmt , et le p^tit Sergil qui p^'ei^t cber aussi, puisqu'il fst vo^r^ «eveu, çt que le brave Sergii qutç j'ai çonpu dans lues^ armées, est sou père. Na^çî^n l^y^pt assuré qu'il se peindrait ^ ses t:)rdpes ,, h^ rç $'eu retourna y»& l'beure de midi. V(m copuuepçait à s'inquiéter de son abseace, et Grumedau vfnt aussitôt Iç prier, de la part de la reÛPk? % de pa^s^er chez elle, pouc lire une lettrée qu'elle venait de recevoir à l'instant. Cette lettre avait été apportée par une demoîaelle ricbement vêtue, montée sm un £ort haubin (i), et conduite par un nain. La
(i) Chevftl allant FamUe^f e^ <i|9nt Vallv^re e^t (^ès vitç çt très douce.
lettre était scellée par une belle émeraude raontée en or, sur laquelle étaient gravés ces mots : Scel d'Urgande la Déconnue.
Lisvard ouvrit cette lettre avec empressement, et lut : « Très haut et très puissant prince , Urffgande la Déconnue qui vous aime vous avertit «que le damoisel allaité de trois différentes nour- «rices doit vous être bien dher; il doit non-seu- «lement sauver vos jours de la plus périlleuse « aventure , mais assurer votre gloire et vôtre re- « pos; et il sera cause de la paix qui vous réunira, « sire , avec Amadis et la Gaule. Le damoisel est «de race royale des deux côtés, et surpassera, «par sa valeur et ses actions, les chevaliers les «plus renommés de son temps. Il tiendra des « trois nourrices dont il a pris le lait : il aura la «force, le courage et la générosité de la lionne; «les mœurs douces et la bienfaisance de la brebis; «le don de plaire, la religion et l'esprit de la ver- « tueuse nourrice qui lui donna son sein. Vous «connaissez trop, sire, le samoir de celle qui « vous est tendrement attachée, pour hésiter à « la croire. Urgande la Déconnue, »
Lisvard , plein de confiance pour Urgânde , ne douta point qu'elle n'eut voulu lui parler de l'enfant à la lionne , qu'il venait de trouver dans la forêt ; il étonna beaucoup la reine Brisène , en lui disant : Je suis sur, madame, que je viens de voir à l'instant l'enfant qu'Urgande m'annonce dans sa lettre, et dès demain vous aurez le même
plaisir que moi , lorsque vous verrez en lui: la plus diarmante créature qui respire. A ces mots , il lui raconta la rencontre qu'il avait faite du petit Ësplandian, et tout ce qu'il en avait appris de la bouche de Mascian.
Galaor et la belle Oriane étaient présents à ce récit. Galaor assura le roi que, quoiqu'il ne pût rien comprendre à cette aventure comme à la lettre d'Urgande , la certitude qu'il avait qu'elle ne pouvait jamais se tromper lui rendait cet en&nt bien cher, puisqu'il en espérait tout ce qu'il desirait avec le plus d'ardeiu*, la réunion de la Gaule et d'Amadis avec la Grande-Bretagne et le prince dont il s'était déclaré le chevalier.
Qui pourrait exprimer la tendre émotion et le trouble du cœur d'Oriane? qu'elle eut de peine à cacher les sentiments qui l'agitaient! Mabille avait enfin appris de la demoiselle de Danemarck quel avait été le sort du fils de sa cousine; elle en avait instruit Oriane avec tous les ménagements nécessaires ; et l'heureuse Oriane ', cette tendre mère , cette épouse secrète d'Amadis, rapprochant alors toutes les circonstances, ne doutait déjà plus que le charmant enfant qu'elle allait bientôt voir ne fut ison fils, et ne fut ce gage si cher de l'amour le plus malheureux et le plus fidèle.
Le lendemain matin, lisvard et Brisène jse rendirent de bonne heure avec les princesses et les premiers de leur cour à la fontaine des sept
94 AMADIS t>Ë GAULE.
hétfes '6Ù Tôh aVait t^ndu de ticbés pavillons; la reine fit relevef* les hlllt*ailleis du sien ^ et là tendre Oriane , à moitié soutehue pair Mabille , et contraignant à peine les mouvements impétueux de crainte, d'espérance et de tendresse ^ qui la mettaient hors d'elle-même ^ avait les yeux fixés sur la route de la forêt qui conduisait à lliermitage.
Bientôt l'on vit arriver le bon-homme Nascian , Isuivi de deux vavasseurs de ses parents; il con^ duisait les déttic enfants par la main, et tout ce petit cortège était bien intéressant par sa ^ngularité; Esplandian^ beau comme l'Amour, portait ^ur son dos un grand lièvre ^ et dans ses mains deux perdrix qu'il avait tuées à coups de flèches ; Bergil tenait la lionne en laisse, et les deux vavasseurs portaient sur un brancard le grand cerf que les enfants avaient pris la veille; les deux petits chiens cô«iplés suivaient Sergil ^ en jouant et badinant autour de la lionne. Les dames eurent d'abord un peu de peur de eette béte redoutable J n^is elle^ furent rassurées par la présence de Nascian qui la fit coucher à ses pieds.
lisvard fit quelques pas au-^devant dé Nascian, l'ëmbras^^ le prit d'une main et le bel Ësplandian de l'autre , et alla les présenter à Brisène^ VoyeK , lui dit-il ^ madame , le plus beau damoi-^ sel que nous ayons jamais vu paraître dans cette Ct>ur. Esplandiaïi^ âvéù un inaintien assuré, niais
respectueux, parut l'avoir habitée depuis sa nai!^ ^nce. Bire, dit-^il^ recevez avec plaisir la chasse
LÏVllE III. 95
que je viens de faire; ayez là bonté d'en foire le partagt^. Non, mou mignon, lui dit Li&vard, il fout que ce soit vous-même qui le fessiez. Es*» plandian rougit et n'en devint que plus beau. Tout- à -coup il prit son parti. Sire, dit -il, ce beau cerf est le plus noble des animaux que j'apporte, il est bien juste que je Vous lé présente; je prie là reine d'accepter ce lièvre ; et je meurs d'envie d'offrir ctÈ deux pterdrix à cette belle dame <}ue j'ai tant dé plaisir à voir. A ces mots, l'enfatit u'osant s'avancer alongeait !ses petits bras, et présentait ses perdrix à la belle Oriane, avec une expression si touchante et si vive , que chacun admira son esprit comme sa beauté. Lisvard , heureusement pour Oriane qui ne pouvait pltii résister à ses premiers mouvements, intérh)inpit Ësplandian en lui disant ; Mais, mon mignon, il ne Vous reste plus rien pour donner aux autres pér&onneS de ma cour. Ah! sire, n'eStce pas dé Votre main que ceux qui vous suivent doivent recevoir des grâces? et de grand cerf ne suffît -il pas pour celles que vous voudresi leur foire ? Le roi , surpris et charmé dé la gentillesse de cette réponse , Tembrassa pour la setionde fois. Mt>n pète , dit - il â Kasdan , vous m'avez dit tjùt le ciél l*sivait conservé, pôut lé mettre en vos httà , et que désormtiis ce séf ait à tnoi à Seconder les vues que la providence a sur lui. Je vous démande ce» deux enfants; accordez -les moi pour les éléVér dans ma cour, et les instruire
de tout ce qui leur çat nécessaire pour se rendre di^es et capables d'accomplir la destinée qu'Urgande annonce dans sa lettre. Nascian remit à l'instant l'un et l'autre enfant dans les mains de Lisvard et de Brisène, et se jetant à genoux, les yeux et les bra3 élevés au ciel : Chers enfants , leur dit -il après quelques moments de silence, puisse l'éternel vous bénir à jamais comme le fait un pauvre pécheur! A ces mots, les deux enfants s'élancant des bras de Lisvard et de la reine volèrent aux genoux de Nascian qui les embrassa les yeux baignés de larmes. .
La reine se levant alors dit à Nascian : Puisque vous nous les accordez , je vais en faire le partage; je me charge de votre neveu; le premier mouvement du petit Esplandian ayant paru pour ma fille, je le remets entre ses mains. A ces mots, elle conduisit elle-même Esplandian à la belle Oriane qui le serra dans ses bras, éperdue de joie et de tendresse, sans oser ni pouvoir exprimer tout ce qu'elle sentait en cet heureux moment.
Oriane était pleine de religion : elle n'a jamais plus de pouvoir que sur les âmes tendres et fidèles; cette princesse avait d'ailleurs besoin de conseils et d'ouvrir un cœur trop plein de l'excès de son bonheur; elle pria Nascian de l'écouter en confession avant son départ. Ce fut à ses genoux qu'elle avoua son mariage secret avec Araadis^ la naissance de son fils, l'aventure afïreuse
qui l'avait arraché de ses bras, et la certitude presque complète qu*Esplandian était ce fils qui depuis six ans lui coûtait tant de larmes. Nascian acheva facilement de lever les doutes que son cœur voulait rejeter, en lui peignant exactement les langes dans lesquels il avait trouvé son enfant enveloppé. Cette confession d'Oriane eut une suite bien heureuse , puisqu'elle instruisit Nascian (lu secret de cette naissance , et qu'il put dans la suite, et de l'aveu d'Oriane, s'en servir utilement pour la réunion des deux plus puissants princes de l'Europe.
Cette réunion était encore bien éloignée; il semblait que le sort eût fait choix d'Amadis pour donner l'exemple de tous les changements de fortune , et de tous les périls que peuvent éprouver la constance, le courage et la vertu.
Ce prince, en sortant de la Bohême et de la cour de Taffinor, pour se rapprocher un peu de la Grande-Bretagne, se trouvait sur les confins de la Romanie , et près d'un port de mer tirant son nom de la ville de Sadine , qui s'élevait en amphithéâtre sur les deux côtés qui le couvraient , et qui formaient l'aspect le plus majestueux et le plus agréable. Amadis, en toimiant autour de cette ville dans laquelle il ne voulait entrer que la nuit, pour que rien ne pût le distraire du dessein qu'il avait formé de s'embarquer, vit , au détour d'un rocher qui lui cachait une belle plaine, ime troupe nombreuse et brillante
Amadis de Gaule. U. 7
de jeunes dames accompagnées de plusieurs chevaliers armés qui se promenaient daiis la prairie : bientôt au milieu de cette troupe il en distingua une d'une blancheur éclatante qui paraissait les commander ; et , lorsqu'il espérait être encore à temps de s'en éloigner, il s'aperçut avec quelque chagrin qu'une demoiselle suivie d'un chevalier se détachait pour lui parler.
Amadis crut qu'il serait impoli de ne la pas attendre. Cette demoiselle l'abordant aussitôt vint lui dire que la belle Grassinde sa maîtresse le priaif de lui venir parler; le premier mouvement d' Amadis fut de la refuser. La demoiselle redoublant inutilement ses instances , le chevalier qui la suivait , entendant cette conversation , s'avança d'un air présomptueux , en lui disant qu'il fallait bien de gré ou de force qu'il vînt parler à la princesse Grassinde. Amadis n'était pas accoutumé qu'on lui proposât une pareille alternative * J'aurais pu, dit-il au chevalier, me rendre à la prière que cette demoiselle m'a faite ; mais il me suffit que vous l'exigiez, pour que je m'y refuse. Oh! parbleu, s'écria le chevalier, Brandafidel sait punir les téméraires qui le refusent ; et maintenant je vous ordonne de descendre de cheval, et d'y remonter après, la tête tournée du côté de la croupe , tenant la queue de votre cheval au lieu de bride; et c'est dans cet état que ' je veux que vous vous présentiez devant Grassinde. C'est ce qu'il faudra voir, dit Amadis en