LIVRE III. g
ébranlant sa lance; et peut-être aurez-vous bientôt la honte de paraître vous-même en cet état.
Ce Brandafidel, fier de sa force et de son adresse, courut aussitôt sur Àmadis: il brisa sa lance sur son écu, sans l'ébranler des arçons; mais un éclat de la lance brisée blessa dangereusement Amadis à la gorge. Le coup de celuici fut pareil à ceux qu'il avait coutiune de porter. Brandafidel, enlevé des arçons, roula sans connaissance sur la poussière. Amadis, s'apercevant qu'il n'était qu'étourdi de la force du coup, se porta sur lui l'épée haute, en lui disant: Chevalier, vous êtes mort si vous ne subissez les mêmes conditions que vous avez osé me proposer. Le présomptueux Brandafidel fiit quelque temps sans vouloir répondre; mais , voyant briller l'épée d'Amadis à quatre doigts de sa gorge, il eut la honte et la douleur d'être obligé de crier merci , de monter à cheval à reculons, et de rejoindre ainsi la belle Grassinde. Cette princesse, cousine de Taffinor, avait trop entendu parler du chevalier à la verte épée , pour ne pas le reconnaître à celle qui brillait à son côté, comme à la valeur et à la force avec lesquelles il avait vaincu Brandafidel qui passait pour le plus redoutable chevalier de cette contrée. Voyant le sang qui coulait en abondance de la gorge d' Amadis, elle le ramena promptement à son palais où maître Hélisabel, fameux chirurgien, fut promptemeiït appelé. Hélisabel trouva la blessure assez profonde, pour annoncer
lOO AMAOIS DE GAULE.
au prince de Gaule que la cure serait longue, et que de plus de vingt jours il ne serait en état de porter ses armes.
Malgré toute la constance d'Amadis , il ne put apprendre sans la plus vive douleur qu'il allait être obligé de perdre un temps aussi long sans pouvoir se rapprocher d'Oriane.
Occupé sans cesse de l'amour qu'il avait pour elle, ce prince ne s'aperçut point de celui dont Grassinde ne put se défendre. Cette jeune reine n'avait été mariée qu'un an ; elle en avait à peine vingt; et, quoiqu'elle eût pris la résolution de ne se point donner un maître , elle ne put vaincre le penchant qu'elle se sentait pour Âmadis. £lle ne passait pas un jour sans aller savoir de ses nouvelles ; souvent elle était prête à lui découvrir les sentiments qui l'agitaient; mais la timidité jointe à la modestie naturelle à son sexe la retinrent. Chaque fois qu'elle fut prête à se déclarer, l'air poli, mais froid, qu' Amadis eut toujours avec elle, lui fit garder le silence. Grassinde d'ailleurs chercha vainement à connaître quel était le chevalier de la verte épée ; elle ne pouvait douter qu'il ne fut d'une bien haute naissance ; mais elle ne put acquérir aucune connaissance , même sur le pays qui l'avait vu naître.
Depuis long-temps Amadis desirait de voir la cour de l'empereur de Grèce ; et ne s'en trouvant pas éloigné, dès qu'il fut guéri de sa blessure, et qu'il fut en état de porter les armes, il supplia