LIVRE III. lOI
Grassinde de lui permettre d'aller à la cour de l'empereur d'Orient. Seigneur , lui dit-elle , il me serait cher de vous retenir plus long-temps , mais je sens qu'il serait trop indiscret de vous arrêter* Je désirerais du moins obtenir une grâce de vous avant votre départ. Ah ! madame , répondit vive^ ment Amadis, ordonnez; il n'est rien que je ne doive et que je ne veuille faire pour vous prouver ma reconnaissance. Eh bien ! seigneur , j'avoue que j'ai le secret le plus important de ma vie à vous confier; mais il m'en coûterait trop de vous ouvrir mon cœur en ce moment. Partez, seigneur; le meilleur vaisseau de ma flotte vous portera dans les ports de la Grèce ; Hélisabel ne vous quittera pas ; je connais trop à quel point votre courage peut vous exposer à ne pouvoir vous passer de son secours. Tout ce que j'ose exiger de vous , c'est de revenir me voir à votre retour de Grèce avant qu'une année soit expirée. Amadis le lui promit, lui baisa la main, prit congé d'elle; et, le vent étant favorable , il s'embarqua dès le lendemain avec ses écuyers et maître Hélisabel. Il parcourut d'abord plusieurs îles de la Romanie , où souvent il eut occasion d'exercer sa valeur; mais il ne fut jamais connu , dans toutes ces occasions, que sous le nom du- chevalier à la verte épée.
Amadis était alors près d'éprouver presque à la fois l'événement le pli|l cruel pour son amour, et le péril le plus afïreux où sa vie pût être ex* • posée.
lOa AMAOIS DE GAULE.
Patin y que la mort de son frère avait élevé sur le trône des Césars , ne pouvait éteindre dans son cœur la flamme doiit il brûlait pour Oriane : sa présomption naturelle et la dignité suprême dont il était revêtu ne lui laissèrent pas craindre que lisvard pût refuser Oriane à ses Vœux ; mais , dans les premiers temps de son règne , n'osant s'éloigner de Rome où l'ancien esprit républicain fermentait encore quelquefois, il envoya vers Lisvard l'ambassade la plus solennelle , pour lui demander Oriane en mariage. Cette ambassade était composée du prince Saluste Guide , son proche parent, de l'archevêque de Tarente, et de la reine Sardamire. Cette princesse, douée de toutes les vertus et des quaUtés les plus aimables , était dans le printemps de son âge et de la beauté la plus parfaite; l'empereur l'envoyait comme la personne la plus propre à gagner la confiance et l'amitié d'Oriane , et comme devant la recevoir des mains du roi son père et l'accompagner lorsqu'elle viendrait à Rome. Nous verrons plus loin quelle fiit la suite funeste de cette ambassade : les périls affreux qu'Amadis est près d'essuyer sont trop intéressants pour perdre ce héros de vue.
Ce prince, après avoir parcouru plusieurs autres îles de cette mer, après^avoir vu les ruines de Troie et le tombeau d'Hector, comptait se rendre en peu de jours à la'^our de l'empereur de -Grèce ; un vent Êivof able semblait l'y porter : mais tout-à-coup un orage furieux s'étant élevé , ja mer