‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 14 sur 36 · LIVRE Ili. Io · texte numérisé non relu

LIVRE Ili. Io

irritée et les aquilons déchaînés le tinrent pendant trois jours- et trois nuits dans l'attente d'un naufrage qui paraissait inévitable. Le gouvernail brisé , les voiles déchirées ne laissaient plus d'espérance au pilote ; et les ténèbres d'une nuit obscure l'eussent d'ailleurs empêché de diriger son vaisseau vers quelque asyle qui pût le mettre en sûreté. C'est dans l'attente d'une inort prochaine, que tous ceux qui montaient ce vaisseau le virent entrer dans un canal étroit entre des roches escarpées, et sentirent une secousse capable de le faire engloutir, lorsqu'il toucha sur un bas-fond où dans l'instant méncie il fut arrêté. Le vaisseau qui se trouvait être de la meilleure construction résista pendant le reste de la nuit au choc des vagues qui le battaient; et la mer s'étant apaisée vers la pointe du jour, Âmadis reconnut que le vaisseau , quoique échoué , n'était point endommagé , et qu'ayant touché sur un fond de sable très près du rivage , il était facile de descendre à terre.

Âmadis ayant feit préparer ses %hevaux , et s'étant fait couvrir de ses armes, se préparait à descendre-à terre, lorsqueMe pilote, après avoir monté au haut du mât pour reconnaître le pays, accourut .à lui pour le retenir. Ah ! seigneur , lui cria-t-il , tous les écueilset tous les gouffres de la mer sont moins à craindre qu^le lieu fun^te où notre mauvais sort nous-a jetés. Cette île infortunée est nommée par le peuple l'ile du diable. Depuis près

de quarante ans un monstre horrible l'habite , et Fa dépeuplée de ses anciens habitants; rien ne peut résister à sa force et aux défenses cruelles dont il est armé : sa bouche impure souffle ou des feux dévorants, ou le poison le plus mortel; la force, le courage ne peuvent rien contre ce monstre impénétrable à tous les coups.

Le cœur d'Amadis était trop grand , pour que rien pût y répandre la terreur; mais, voulant s'instruire davantage, il feignit une espèce de crainte, et pria le pilote de lui dire tout ce qu'il savait au sujet de ce monstre si redoutable.

La naissance de ce monstre, lui dit le pilote, est affreuse comme son existence, et je frémis en vous la racontant.

Il y a quarante ans qu'un redoutable géant régnait dans cette île , l'une des plus fertiles et des plus peuplées de la mer Egée. Ce géant était payen ; il adorait trois idoles monstrueuses , et le démon les animait souvent pour répondre aux vœux du géant. Une fille assez belle , mais ayant des mœurs plus atroces encore que son père, était l'unique fruit qu'il eut de son mariage avec une dame vertueuse et ch^itienne, qui gémissait des vices que chaque jour elle voyait développer dans le cœur de sa fille. Cette jeune géante, contrainte par la sévérité de sa mère, conçut un amour incestueux popr son père ; ^ celui-ci n'étant point retenu par les lois sacrées deia religion et de la nature, un crime a£freux suivit de près ce coupable amour.

La jeune géante sentit bientôt que ce crime avait des suites qu'elle ne pourrait jamais cacher; et se promenant un jour avec sa vertueuse mère sur les bords d'un abyme , elle eut la barbarie de l'y précipiter. Le géant libre par la mort de son épouse consulta les dieux ; et le démon , se servant de cet organe , lui conseilla d'épouser publiquement sa fille , et lui promit que l'enfant qu elle mettrait au jour tiendrait d'eux trois pour la figure , qu'il serait d'une force surnaturelle , et couvert par la nature d'armes impénétrables.

Les neuf mois étant expirés, l'incestueuse géante mit au monde un monstre dont la tête était celle d'un tigre , la stature et les bras d'un homme ; ses mains et ses pieds étaient armés des griffes tranchantes d'un lion; un poil hérissé, dur comme le plus fort acier, couvrait sa peau écailleuse; deux longues ailes de chauve-souris enveloppaient son corps presque en entier, et lui servaient également pour l'élever en l'air et pour le couvrir. Le géant remarqua que les dieux ne l'avaient point trompé, et que son fils rassemblait tous les traits qui caractérisaient chacun d'eux : il voulut en vaiu lui donner des nourrices ; le monstre dévora le sein des trois premières qui lui furent offertes, *et l'on fut contraint à le faire vivre du lait de vingt vaches qui suffisaient à peine pour lui.

Six semaines après sa naissance, le monstre surpassait déjà le géant son père en hauteur. Sa

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mère voulut le voir dès qu'elle fut rétablie, et le géant la conduisit dans la tour où jusque-là le monstre, qu'on avait nommé l'Endriaque, avait été renfermé. A peine eut-il aperçu sa mère, qu'il s'élança sur elle , et que , lui déchirant le sein avec ses griffes tranchantes, il lui dévora ie coeur. Le géant , outré de colère , voulut lui donner la mort , et lui lança son épée avec violence ; mais la pointe n'ayant pu percer les écailles du monstre, l'épée rejaillit, se retourna, et revint percer le cœur du géant. L'Endriaque alors s'élança hors de la tour, déploya ses grandes ailes, et s'envola sur la cime d'un rocher, d'où bientôt il fondit sur les malheureux habitants de l'ile qu'il dévora tous les uns après les autres , ne conservant que les quadrupèdes dont chaque jour il fiadsait sa nourriture.

Depuis quarante ans, continua le pilote, ce monstre existe, et nul voyageur malheureux n'aborde dans cette île funeste qu'il n'en soit dévoré.

Amadis, plus saisi d'horreur de la naissance de ce monstre que du péril de le combattre, résolut d'en purger la terre , et de ne paraître à la cour de l'empereur de Grèce qu'après l'avoir exterminé , pour remettre sous fk 'puissance de cet empereur une île florissante autrefois, et com* prise alors dans les états soumis à cet empire.

Il se fit descendre à terre avec (îandalin , Hélisabel et son nain; et, quoiqu'ils se jetassent en

larmes à ses genpux , rien ne put le dissuader de chercher le monsbre et de le combattre.

Lorsqu'Aniadis aperçut de loin un vaste groupe de rochers noirs où le monstre avait choisi sa retraite, il fit eptrer ceux qui le suivaient dans une caverne, leur ordonna de s'y cacher et de l'attendre. Cher Gandalin, dit -il à son écuyer, si je succombe dans cette terrible aventure, porte mon anneau à la charmante Oriane, et dis-lui que la mort la plus affreuse m'a paru encore plus supportable qu'une cruelle absence. Gandalin baigné de larmes promit d'obéir, et le héros s'avança vers le pied du mont couvert par les rochers.

Bientôt un sifflement aigu et quelques tourbillons de fumée annoncèrent que le monstre était proche. Le cheval d'Amadis reculant épouvanté à l'aspect horrible de l'Endriaque, Amadis iiit obligé de descendre; et, se saisissant de sa lance pour parer le premier choc , il s'avança sur le monstre , qui , déployant à moitié ses longues ailes , se préparait à fondre sur lui.

Amadis joignant le sang-froid à l'intrépidité des héros, et sachant que le monstre était invulnérable, espéra du moins que ses deux gros yeux qui brillaient comilie des charbons allumés ne le seraient pas ; il eut l'adresse dans la première atteinte de frapper l'Endriaque du fer de sa lance dans l'œil gauche qu'il lui creva. Le monstre recula quelques pas par la force de la douleur , en

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jetant un cri terrible ; mais bientôt s'élançant sur Ainadis qui lui porta sa lance à la gueule, il se jeta de lui-même dessus pour la briser avec ses dents : elle fut en effet brisée ; mais le fer et le tronçon du fut restèrent attachés dans le fond de la gueule du monstre, de façon qu'il versait un torrent de sang qui lui tombait dans Festomac, lui faisait perdre haleine, et même empêchait sa gueule meurtrière de pouvoir serrer une proie.

Amadis lui porta vainement des coups terribles de sa bonne épée; la lame rebondit chaque fois sans l'entamer, comme s'il eût fîrappé sur une enclume ; il réussit cependant à lui enfoncer profondément son épée dans les naseaux avant que d'être saisi , et ce nouveau coup augmenta beaucoup l'effusion du sang dont ce monstre était à moitié suffoqué. Le prince de Gaule se crut à sa dernière heure, lorsque l'Endriaque^ malgré les blessures qu'il avait reçues, parvint enfin à le saisir entre ses griffes cruelles qui brisaient les mailles de son haubert , et pénétraient dans son corps. Je meurs en t'adorant , divine Oriane, s'écria-t-il en cet affreux moment ; mais l'Amour veilla sans doute sur la vie du plus parfait de tous les amants. En cet instant 'même le monstre , étouffé par la quantité de sang qu'il avalait , détendit ses griffes, tomba sur le dos, et sur-lechamp expira , en vomissant un torrent de feux et d'une fiimée empoisonnée, parmi lequel Héli-

sabel et Gandalin qui s'étaient avancés crurent voir un noir démon qui se précipita dans un abyme.

Amadis s'étant relevé fit quelques pas en chancelant; il fut heureusement aperçu par ses deux fidèles serviteurs qui volèrent à son secours , mais qui ne purent arriver que lorsqu'il était déjà étendu sur le sable sans aucune connaissance.

Gandalin délaça promptement son casque, et s'aperçut qu'il respirait encore. L'odeur empestée qui les saisit leur fit juger que la force du poison agissait encore plus sur Amadis, que les blessures dont son corps était couvert. Hélisabel heureusement l'avait prévu, et, après qu'il lui eût versé dans la bouche et dans le nez un élixir précieux, Amadis entr'ouvrit un œil mourant. J'expire , ô mon cher Gandalin! Ah! je te conjure de joindre à l'anneau que je t'ai doimé pour porter à la divine Oriane , ce cœur qui n'aima jamais qu'elle, et qui brûle encore pour elle à mon dernier soupir. Gandalin pensa mille fois expirer de douleur à ces paroles ; mais Hélisabel soulevant la tête d' Amadis , et: le frottant de nouveau de son élixir : Bannissez ces idées funestes, seigneur, s'écria-t-il ; ne suis-jé pas avec vous pour vous rappeler à la vie? Eh eflfet, Amadis commença bientôt à reprendre ses sens et quelque force ; mais le sang commençant à couler plus vivement de ses blessures, ils le désarmèrent promptement ; et le savant Hélisabel sut arrêter ce sang , et traiter ses blessures avec

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tant d'adresse , qulls reconnurent qu'Amadis allait bientôt se trouver en état d'être transporté.

Pendant les premiers moments de calme , Gandalin sonna d'un cor pour appeler les gens de l'équipage, ainsi qu'il en était convenu , si son maître était vainqueur; tandis qu'ils accouraient pleins de surprise et de joie, il examinait avec horreur le monstre affreux qui couvrait un vaste terrain de son corps.

Les gens de l'équipage tendirent promptement un pavillon sous lequel Amadis fut porté. Hélisabel et Gandaliq , par leurs secours assidus , achevèrent de le rappeler à la vie ; et dès le second jour Hélisabel l'assura que la seule perte qu'il avait faite de presque tout son sang rendrait la cure un peu longue , et il ne lui laissa pas espérer de pouvoir sortir de son lit avant la fin du mois.

Amadis, regrettant vivement tous les moments qu'il perdait sans se rapprocher d'Oriane , crut aussi n'en devoir pas peindre pour faire savoir à l'empereur que l'île de l'Endriaque était délivrée de ce monstre ; que le chevalier de la verte épée la remettait sous sa puissance ; mais que , blessé dans le combat, il était encore hors d'état de pouvoir lui aller embrasser les genoux.

Hélisabel étant très connu dans la cour de l'empereur de Grèce écrivit tous les détails de ce combat terrible, et chargea l'exprès de remettre sa lettre au comte de Salender, frère de la belle

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