LIVRE III. Ik'J
sa fille serait en âge d'être mariée. Seigneur chevalier, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous sommer sérieusement de tenir à ma fille la parole qu'elle a reçue de vous. Votre haute sagesse me rend sûr que vous ne pouvez choisir qu'un chevalier digne de l'héritière de cet empire, et je ne permettrai point qu'elle en accepte d'autre que celui qui nous viendra de votre main. Amadis lui répondit respectueusement qu'il tâcherait de se rendre digne de la confiance dont il l'honorait.
L'impératrice, sachant que le chevalier de la verte épée brûlait du désir de retourner dans la Grande-Bretagne , et qu'il avait habité souvent ce royaume, ne put s'empêcher de lui dire, un jour, qu'elle était surprise qu'il n'eût jamais parlé des merveilles du palais que son grand-père ApoUidon avait élevé si près de la Grande-Bretagne. Madame, lui répondit-il, j'ai vu Tare des loyaux amants; et j'ai souvent admiré tout ce que le grand Apollidon a rassemblé dans l'Ile ferme. Ah! lui dit-elle, personne n'eût été plus propre que vous à mettre cette grande aventure à fin. Vous avez trop bonne opinion de moi, madame; cette aventure était sans doute réservée aux plus grands princes. On dit que l'Ile ferme a depuis été conquise par Amadis, fils de Périon, roi de Gaule. En vérité, dit aussitôt l'empereur, j'ai souvent pensé que vous êtes cet Amadis si renommé par ses vertus et par sa gloire; mais ce qui m'empêche de m'arrêter à cette idée, c'est que je ne peux
Il8 AMADIS DE GAULE.
imaginer qu'un si grand prince eût quitté le cœur de l'Europe, et se trouvât presque seul sur les bords du Bosphore, si loin de tout ce qui doit l'attacher. Amadis embarrassé laissa tomber ce propos sans rien répondre; et l'instant d'après, l'idée de sa chère Oriane maîtrisant ses sens et son cœur, il retomba dans la sombre rêverie qu'on avait déjà remarquée, et quelques larmes coulèrent de ses yeux. L'aimable reine Menoresse, qui s'était prise d'amitié pour lui, fut vivement touchée de son état. Ne retenons plus, dit- elle à l'empereur, ce brave chevalier, je vois qu'il en coûte trop à son cœur ; et vous, belle Léonorine, dit-elle à la princesse , laissez-le aller à la rechei^ che du chevalier qu'il vous destine , et présentezlui le dernier présent que vous lui réservez. Léonorine s'étant fait apporter aussitôt six épées d'une beauté parfaite , et dont les lames avaient été forgées en Syrie par le plus habile ouvrier de Damas, le pria de les recevoir de sa main, et de n'en faire don qu'à ceux qu'il croirait les plus dignes de les porter. Ah! madame, ils ne les recevront de la mienne, qu'en jurant de vous servir avec le même zèle et le même attachement que je vous consacre à jamais.
Amadis, ayant enfin pris congé de l'empereur, s'embarqua le lendemain matin, enchanté de cette aimable cour, et de tous les dons charmants qui brillaient dans la jeune Léonorine. Un vent favorable le porta dans peu de jours où la belle
Grassinde devait Tattendre ; et , quoiqu'il fut loin encore de la Grande-Bretagne, il sentait son cœur un peu moins oppressé d'avoir franchi quelques degrés de la distance qui le séparait d'Oriane.
Grassinde fut bien attendrie en revoyant le chevalier de la verte épée; et, connaissant que sa modestie le faisait passer trop légèrement sur les périls qu'il venait d'essuyer, elle se fit rendre compte par Hélisabel de son combat contre l'Endriaque, et de tout ce qu'il avait éprouvé dans la suite de ce voyage. Amadis se plut à parler plus long-temps de la cour de l'empereur, de la jeune Léonorine, et de toutes les marques d'amitié qu'il avait reçues dans cette cour, et surtout du comte de Salender son frère. Je ne m'étonne pas, lui dit-elle, que mon frère se soit pris d'un tendre attachement pour vous : nous nous aimons dès notre enfance, et nos sentiments furent toujours les mêmes. Vous serez peut-être lèurpris lorsque vous saurez que le don que vous m'avez promis, et qu'il est temps que je vous déclare, est une suite de l'excès de l'amitié qu'il eut toujours pour moi. Amadis frémit en entendant parler de ce don, et craignit vivement que quelque nouvelle entreprise à laquelle ce don l'engagerait ne l'éloignât encore de sa chère Oriane.
Le premier exploit de mon frère qui n'avait encore nulle passion dans le cœur, dit- elle, fut de faire élever un perron sur les frontières de la
Romanie, d'y faire placer mon portrait, et de soutenir pendant trois mois contre tous les chevaliers qui se présenteraient, que je surpassais en beauté la dame de leurs pensées. Mon frère, après avoir essuyé bien des combats, sortit vainqueur de cette folle entreprise ; et toutes les dames des royaumes voisins furent un peu humiliées par sa victoire. Je vous avoue, seigneur, que je ne pus m'empêcher d'être sensible à ce triomphe, et que tout autre qu'un frère , quelque chevalier qui vous eût ressemblé, en eût peut-être reçu la ré-, compense; mais je n'oserais plus aujourd'hui tenter de jouir une seconde fois d'une pareille gloire, si je ne savais que rien ne peut vous résister. J'ai souvent entendu parler, continua- t-elle , de la beauté des dames de la Grande-Bretagne; et le don que je vous demande, c'est de me conduire à cette cour, et de me faire remporter sur les dames de celle de Lisvard le même avantage que j'ai sur celles de la Romanie.
Amadis, affligé d'une pareille demande, resta quelque temps sans répondre; il eût mieux aimé périr de mille morts, que d'attenter à la gloire de la belle des belles; et la divine Oriane lui paraissait en tout si supérieure à Grassinde, qu'il aurait cru se trouver sans force et sans courage, au moment où son bras eût osé porter quelque atteinte à sa gloire. Grassinde commençait à se trouver offensée de l'embarras qu' Amadis montrait à lui répondre, lorsque celui-ci reprenant