LIVRE III, lai
ses esprits: Expliquez-vous, lui dit-il, madame; vous ne prétendez sans doute remporter la palme de la beauté que sur les demoiselles de cette cour, et vous ne voudriez pas offenser la belle reine Brisène ? Non , certes , lui répondit-elle , et je ne prétends qu'à vous voir forcer les chevaliers bretons d'avouer que celles au cœur desquelles ils prétendent ne peuvent égaler la princesse de Romanie. Amadis avait eu l'adresse de bien établir cette distinction, .en pensant que sa chère Oriane n'était plus du nombre des demoiselles, et que par conséquent sa gloire ne pouvait courir aucun risque par l'espèce de défi que Grassinde lui proposait de faire ; il lui dit donc qu'il était prêt à la suivre, et que peut-être, dès qu'elle paraîtrait à cette cour, aucun chevalier ne se présenterait pour le combattre.
Grassinde, très contente de cette réponse, ordonna les apprêts de tout ce qui pouvait rendre son arrivée à Londres également brillante et magnifique. Pendant qu'on s'occupait des prépara* tifs nécessaires, Amadis s'amusait souvent à chasser; mais c'était bien moins le plaisir de courre un cerf qui l'attirait dans la forêt, que le désir de la solitude , et de pouvoir se livrer tout entier à des pensées qui lui peignaient sans cesse celle qu'il adorait : abandonnant presque toujours la chasse dès que le cerf était lancé, l'endroit le plus épais et le plus sauvage de la forêt était celui qui lui plaisait le plus.
laa AMADIS DE GAULE.
Un jour qu'il s'était égaré plus loin qu'à l'ordinaire avec le seul Gandalin à sa suite , il fut très surpris en trouvant un beau cheval blanc étendu mort, et couvert de blessures qui saignaient encore : le moment d'après il entendit quelques faibles plaintes ; il y courut et vit un chevalier mourant, et dont le sang coulait sur l'herbe. Il s'empressa ide lui donner du secours; mais de quelle douleur ne fut -il pas saisi, lorsqu'après avoir essuyé le sang qui lui couvrait le visage , il le reconnut pour être son cher Bruneau de Bonnemer! 11 fit un cri , en mouillant son front de ses larmes et les mêlant avec son sang. Ah ! mon cher Lasinde , dit Bruneau d'ime voix mourante , tu t'es fait bien long-temps attendre; je me meurs. Qu'est devenu Angriote? Ah! cher Amadis, que de larmes vous donnerez à votre meilleur ami! Amadis
ne s'occupa d'abord qu'à bander ses plaies , et à arrêter son sang; il eût eu peine à i^éussir , sans le secours de Gandalin et de Las^inde , écùyer de Bruneau , qui revenait en ce moment avec detix têtes hideuses attachées à l'arçon de sa selle. Ce fut par Lasinde qu' Amadis apprit que Bruneau, s'étant écarté d' Angriote d'Estravaux, avait été surpris par six brigands, qui, commençant par tuer son cheval avant qu'il eût pu se mettre en défense , l'avaient assassiné ; qu' Angriote , étaùt accouru dans le moment où Bruneau tombait, avait couru sur ses assassins , les avait mis en fuite , aidé par son écuyer et par lui ; et que , tan-