‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 20 sur 36 · LIVRE III. ia · texte numérisé non relu

LIVRE III. ia

dis qu' Angriote les poursuivait , il avait été chercher du secours pour son maître. Un ancien hermite qui suivait Lasinde arriva dans ce moment ; alors, tous les quatre ayant désarmé doucement Bruneau, l'hermite visita ses blessures qui se trouvèrent plus nombreuses que mortelles; le sang étant arrêté, Bruneau reprit un peu ses sens, et reconnut qu'il était dans les bras de son cher Amadis. Lasinde lui montra les deux têtes qu'Angriote venait de lui donner, en lui disant qu'il ne cesserait pas de poursuivre le reste des assassins de son compagnon.

L'hermite, ayant fait un brancard, fit transporter Bruneau dans son hermitage. Pendant ce temps, Amadis, entendant un bruit d'armes dans la foret, se couvrit promptement de celles de Bruneau, et vola vers le lieu d'où ce bruit partait ; il y trouva le brav^ Angriote le dos appuyé contre un chêne, qui se défendait avec courage contre huit hommes armés , dont l'un rendait les derniers soupirs à ses pieds. Le terrible Amadis en fit tomber deux autres des premiers coups qu'il fi'appa ; chargeant les cinq derniers avec fureur, un seul reçut encore la mort ; les autres l'évitèrent par une prompte fuite. Angriote avait été blessé dans ce dernier combat par les quatre scélérats qui s'étaient joints à ceux qu'il poursuivait; et, sans le secours d'Amadis, qu'il prit d'abord pour Bruneau, ce chevalier eût peut-être succombé sous leurs coups. Amadis ayant levé la visière de son casque , An-

ia4 . AMADIS DE GAULE.

griote l'embrassa tendrement. Ils reprirent ensemble le chemin de l'hermitage, dont l'hôte partagea ses soins entre les deux blessés; et le lendemain , l'hermite les voyant en état d'être transportés, Amadis les fit conduire au château de Grassinde qu'il trouva dans la plus mortelle inquiétude et presque seule , cette princesse ayant envoyé tous ceux de sa suite en état de porter les armes , pour chercher Amadis et lui donner du secours , craignant que les brigands de la montagne ne se fussent avancés jusque sur ses frontières , comme ils avaient osé s'y porter quelquefois.

Les soins les plus assidus et l'habileté d'Hélisabel réussirent à remettre Angriote et Bruneau de Bonnemer en état de sortir; et, dès qu'ils purent s'armer, Grassinde s'embarqua suivie de ces deux chevaliers et d' Amadis, et fit voile pour la Grande-Bretagne.

Ce fut pendant le trajet , qui fut assez long , mais paisible, qu' Amadis entendit parler potu* la première fois du jeune Ësplandian. Angriote, en causant avec lui de tout ce qui s'était passé depuis son absence à la cour de Lisvard , lui raconta comment Nascian avait remis entre les mains du prince ce bel enfant dont on ignorait la naissance , et dont les premiers jours avaient été marqués par des événements si merveilleux. Angriote ajouta que Lisvard avait donné le petit Ësplandian à sa fille Oriane , avec .Arabor

son fils ; mais qu'il en était presque fâché , parceque son fils, quoique bien fait et grand pour son âgé, paraissait bien laid auprès d'Esplandian. N'importe, mon ami, dit Amadis, il ne peut sortir rien que de bon et d'estimable d'un aussi preux chevalier; et dans le dessein où je suis d'armer chevalier mon cher et brave Gandalin , qui devait l'être avant Énil, si vous voulez me le confier pour quelques années , il remplacera Gandalin dès que nous serons arrivés dans l'Ile ferme. Angriote accepta cette offre avec reconnaissance.

Pendant le temps qui s'était écoulé tant pour la guérison de Bruneau que pour le voyage de Grassinde , il était arrivé bien des événements à la cour de Lisvard. La reine Sardamire , le prince Saluste Guûle , duc de Calabre , et l'archevêque de Tarente, étaient arrivés, pour faire la demande . d'Oriane, avec le superbe et nombreux cortège que l'empereur Patin leur avait donné; une armée navale les avait escortés et portés sur les côtes de la Grande-Bretagne. Ils étaient abordés dans le port de la grande cité de Tagades où Lisvard se trouvait alors , et les trois ambassadeurs avaient eu déjà l'audience la plus favorable du roi de la Grande-Bretagne.

Oriane n'était point pour lors à la cour; et, dans l'absence de son cher Amadis, Mirefleur où ce prince avait embelli ses jours était le lieu qu'elle habitait avec le plus de plaisir : c'est là que cette malheureuse princesse pleurait l'absence d'un

époux adoré, mais elle ne prévoyait pas les nouveaux malheurs dont elle était menacée.

Le désespoir d'Oriane fut extrême lorsqu'elle sut l'arrivée des ambassadeurs romains, et l'accueil que le roi son père leur avait fait; les pensées les plus noires, les projets les plus funestes l'occupèrent ; son parti décisif fut de se donner la mort plutôt que de rompre ses serments, et d'accepter la main de l'empereUr.

La reine Sardamire crut devoir la prévenir de la demande qu'elle était chargée de faire, et demanda la permission au roi Lisvard d'aller voir la princesse à Mirefleur. Sardamire partît de Tagades avec un brillant cortège ; elle était escortée par cinq chevaliers romains, qui, depuis leur arrivée dans la Grande-Bretagne, portaient la présomption jusqu'à mépriser les chevaliers de cette cour : leurs propos avaient souvent blessé le bon vieillard Grumedan, qui, malgré le poids des années, se proposait de les en faire repentir dès qu'il en trouverait l'occasion*

Cette occasion sembla se présenter d'elle-même. Grumedan avait été chargé par Lisvard de conduire la reine Sarddraii^e à. Mirefleur; et, comme la distance était trop grande pour la faire tout d'une traite, il avait envoyé tendre sur le bord d'un ruisseau, vers la moitié du chemin, cinq grands pavillons pour Sardamire et sa suite.

A peine les chevalier^ romains furent*-ils arrivés à ces pa;eilloii5, qu'ils s'en^arèrent de celui

qui leur était destiné ; et , selon la coutume des chevaliers qui desiraient de combattre avec ceux qui passeraient à portée d'eux ^ ils firent attacher leurs cinq boucliers autour du dôme de leur pavillon , et dressèrent leurs cinq lauces vis-à-vis.

Vous proposez-vous de jouter? leur dit Grumedan. Nous le désirerions, lui répondirent -ils, mais nous ne l'espérons point; et ce que nous connaissons des chevaliers, de ce pays ne nous fait pas imaginer qu'ils osent entrer en lice avec nous. Parbleu! vous les connaissez mal, leur dit Grumedan, et tout, vieux que je suis je vous en ferais bien passer l'envie , si dans ce moment je pouvais disposer de ma personne; mais, quand j'aurai rempli les ordres dont je suis chargé par mon maître, je me ferai une vraie fête, à notre retour, ou de vous faire changer d'opinion, ou de rabattre votre orgueil. Cette dispute aurait pu devenir fort viv^ ; mais elle fut interroippûe par l'arrivée de Flprestan, qui revenait, à. la cour de Lisvard, espérant y. trouver, des nouvelles d'Amadis qu'il avait cherché vainement dans une gr^qd^ pajrtie de l'Europe. Florestan , bien couvert de..s^ £^*i3[)es^ nç fut: reconnu de personne; et surprisi,dç.wrde;s^ pavillons tendus, il s'a^pprocha de celui qjai lui p^rut, le plus considérable : les murAiUe;S'eu ^taieut relevées. Florestan resta quelques momen1;s à considérer la ^ reine Sardamire, et les d^me^ de s^. suitç. qu'il ne connaissait point: il trouva, qeitte jpunç rpinç. si, b^,, qv^'iVre&ta

long-temps immobile en l'admirant; cela déplut à Tune' des demoiselles de sa suite, qui se leva pour lui dire d'un ton fort dur : Il est bien impoli de regarder avec tant de curiosité des dames, avant de les avoir saluées, et d'en avoir obtenu la permission. Allez, chevalier, vous feriez mieux d'aller toucher l'im de ces écus ; mais je ne crois pas que vous en ayez le courage. Madame, dit Florestan à Sardamire , je ne m'attendais pas à trouver dans ce lieu tant de beautés rassemblées , et je vous demande pardon d'une faute bien involontaire. Quant à ces écus, dit-il à la demoiselle, j'ignore quels sont ceux qui les ont placés dans un lieu si apparent; et, comiïie je ne pense pas qu'ils aient dessein de les retirer , je ne passerai pas sans les toucher. A ces mots, il les toucha tous les cinq l'un après l'autre du fer de sa lance, en les faisant fortement retentir, pour que les chevaliers en lussent avertis.

Les cinq chevaliers sortirent ensemble , montèrent à cheval , et se préparaient à courir tous à la fois contre Florestan ; mais Grumedan s'avançant leur dit : Est-ce donc la coutume des chevaliers romains d'en attaquer un seul avec tant d'avantage? Sachez que de pareils actes ne sont point soufferts dans ce royaume; tout ce que vous pouvez faire, c'est de l'attaquer l'un après l'autre , dans le même ordre qu'il a mis à toucher vos boucliers. Le plus faible de nous , repartit Gradamor le plus apparent de tous , suffirait pour

en combattre cinq tels que vous et lui. Le vieux Grumedan lui répondit d'un air moqueur : Oh ! parbleu , c'est ce que nous allons voir ; quel que soit ce chevalier , je ne lui manquerai point, en me mêlant d'un combat qu'il vient d'entreprendre : je le crois très suffisant pour vous vaincre; mais s'il a du désavantage contre l'un de vous, je jure bien de le remplacer à l'instant. Ah! ah! Grumedan, vous voulez donc perdre aussi votre cheval, et que votre bouclier aille orner le capitole avec celui de ce chevalier? Ma foi, j'ignore quel sera l'événement de ce combat , dit Grumedan; pour moi je regarde les vôtres comme un trop médiocre trophée pour m'en parer; je me propose tout au plus de les faire traîner dans la poussière. Finissez vos radotages , vieux Grumedan , repartit Gradamor , ou je vous en punirai dès que nous serons à Tagades. Grumedan hors de lui allait s'emporter contre Gradamor; mais il fut arrêté par le commencement de la joute qui s^allait faire. Le chevalier romain n'ébranla pas seulement Florestan qui le fit voler par-dessus la croupe de son cheval, à moitié mort; il fit aussitôt prendre son cheval et son écu par ses écuyers. '

Un second chevalier romain s'étant présenté, Florestan lui fit subir ]e même sort , ainsi qu'aux deux suivants ; tous les quatre furent tellement blessés par la violence de leur chute , qu'il fallut

Amadis de Gaule. IL ^

l3o AMAOIS D£ GAULE.

les emporter, et de long-temps ils ne furent en état de porter les armes.

Il ne restait plus que Gradamor; mais, loin que le traitement fait à ses compagnons l'eût humilié, il nen devint que plus arrogant, et Florestan se promit bien de l'en punir : celui-ci employa toute sa force et son adresse dans cette dernière course, et, frappant Gradamor de droit fil au milieu du corps , il l'envoya par-dessus la croupe de son cheval, avec la selle entre les jambes, tomber à quatre pas dans une mare pleine de fange. Chevalier, lui dit Florestan, lorsqu'il le vit reprendre ses sens, il est juste que votre selle vous reste ; mais pour mon cheval et mon écu , ils ne serviront pas à votre triomphe au capitole.

Gradamor revenu de son premier étourdissement se releva furieux, mit ï'épée !à la main, et voulut en donner dans les flancs du cheval de Florestan qui l'évita, sauta légèrement à terre, et lui dit : Vous avez besoin qu'on vous donne des leçons de courtoisie , et que l'on vous corrige de votre orgueil : vous voyez que je ne veux pas me servir de l'avantage que j'ai sur vous; mais vous n'avez pas l'air d'être plus heureux à pied qu'à cheval. Gradamor ne lui répondit que par des coups précipités, que Florestan parait avec adresse , en continuant à lui faire les plaisante^ ries les plus amères. Voulant enôn teitniner ce combat, en trois ou quatre coups il étourdit tellement Gradamor, que celui-ci tomba à la ren-

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