LIVRE III. l
honteuse et fâchée d'avoir pu parler aussi durement au plus brave et au plus courtois des chevaliers.
Grumedan pressa si vivement l'écuyer de Florestan , qu'il apprit de lui le nom de son maître ; il en fit part à la reine Sardamire qui s'écria: Quoi! c'est cet aimable Florestan, fils de Périon et de la comtesse de Salendris! Quelles louanges n'ai- je pas entendu lui donner par le marquis d'Ancône, mon oncle! mais je me suis bien gardée d'en parler devant l'empereur qui déteste Amadis son frère. Eh! pourquoi donc, madame, déteste-t-il le meilleur chevalier de la terre? dit Grumedan, pour savoir quelle espèce de motif Patin donnait à sa haine. Vraiment, dit-elle , c'est parcequ'il Ta précédé dans l'Ile ferme , dont Patin se proposait de faire la conquête. Croyezvous donc, répondit en riant Grumedan, que cette conquête fût si facile ? Je reconnais bien à ce trait le même esprit qui faisait parler Gradamor . Apprenez , madame , quelle est la véritable cause de cette haine. Alors il lui raconta le combat qu' Amadis avait eu contre Patin , en sortant de l'Ile ferme, le jour que celui-ci se vantait dans sa chanson d'être aimé de la belle Oriane ; et la reine Sardamire ne fut plus étonnée qu' Amadis fiit odieux à cet orgueilleux empereur.
Sardamire dissimula ce qu'elle pensait de l'injuste haine de Patin ; mais ayant un secret désir de revoir Florestan , dont elle avait été frappée ,
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et dont elle admirait la valeur , elle dit en souriant à Grumedan : Seigneur, il me vient une idée que je désirerais qui pût vous plaire; mon escorte est hors d'état de servir , et je serais fâchée que Florestan pût conserver une mauvaise opinion de la politesse romaine ; j'ai bien envie de lui répondre par son écuyer, que je le prie de venir m'accompagner avec vous jusqu'à Mirefleur. Grumedan était encore aimable, quoique bien vieux ; il avait été très galant dans sa jeunesse ; il n'avait point oublié l'art de lire dans les yeux d'une jeune personne les sentiments les plus chers à son cœur; il crut trouver quelque émotion dans ceux de la belle Sardamire, lorsqu'elle lui proposa d'appeler Florestan auprès d'elle. Ah! madame, lui dit-il, rien n'est oûeux imaginé que d'obliger Florestan à vous servir d'escorte; vous le punirez en même temps de son premier tort et de la défaite de vos chevaliers : mais je doute que Florestan regarde un ordre pareil comme une punition ; je le connais trop galant et trop éclairé, pour qu'il puisse ne pas sentir du plaisir en se rapprochant de vous, et en vous, devenant utile.
Sardamire envoya Tune de ses demoiselles avec l'écuyer de Florestan, pour faire ce message. Florestan surpris, mais enchanté, reprit sur-le-champ ses armes , monta à cheval , et suivit la demoiselle, qui le conduisit d'abord au pavillon de Grumedan.
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Les deux chevaliers sentirent la joie la plus vive en s'embrassant , et Florestan lui raconta en peu de mots les aventures qu'il avait éprouvées depuis leur séparation. Je ne sais comment finira celle-ci, dit en riant Grumedan; le commencement en est bien glorieux, la fin pourrait bien en être agréable.
Grumedan présenta Florestan à la belle reine Sardamire ; il fléchit un genou en lui baisant la main. Leur conversation réunit autant d'esprit que de politesse ; Sardamire écoutait d'un air attentif et modeste les propos de Florestan , qui en avait un bien tendre en lui disant : Madame , le hasard seul vous a portée à me demander de vous servir; puissé-je devoir à ma soumission à vos ordres le bonheur de vous servir le reste de ma vie!
Grumedan fit préparer les équipages, et Sardamire se mit en marche pour Mirefleur. Oriane était prévenue de son arrivée , et quoique Fobjet de son message fôt odieux et désespérant pour elle, Sardamire ne put s'en apercevoir dans ce premier moment ; l'attrait enchanteur des prévenances que lui fit Oriane l'attacha à cette princesse , diont bientôt elle plaignit la destinée dans son cœur.
Oriaiie fut très aise de revoir le frère d'Amadis. Seigneur , lui dit-elle , l'absence de votre redoutable fi:ère et la vôtre ont fait bien du tort à ceux et à celles qui sont venus pour implorer
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votre secours; combien de fois n'aveas-vous pas été regrettés ? Vous l'êtes en ce moment par une pauvre demoiselle que l'on veut déshériter , qu'on veut forcer à quitter sa patrie, et qui bientôt n'aura d'autre ressource que la mort. Florestan fut bien attendri^ connaissant qu'Oriane parlait d'elle-même. Rassurez-la, madame, lui dit-il les larmes aux yeux; vous savez que je répandrais volontiers tout mon sang pour le service des dames afiQigées, et je peux vous répondre qu'Amadis est en bonne santé, qu'il s'est couvert de gloire en des pays assez éloignés; et peut-être même cette demoiselle le verra bientôt venir à son secours. La reine Sardamire, entendant parler d'Amadis , ne put s'empêcher de dire qu'il serait dangereux qu'il fut à portée de l'empereur, qui nourrissait une haine invétérée contre lui. Je ne sais, dit -elle, lequel est le plus odieux pour lui, d'Amadis ou d'un certain chevalier qu'on distingue par le surnom de chevalier du nain ou de la verte épée, le fourreau brillant de son épée étant de cette couleur : ce dernier non-seulement a tué dans un combat particulier Garadan, le proche parent et l'ami de l'empereur; mais par la victoire qu'il a remportée sur onze chevaliers romains , il a fait triompher Taffinor , roi de Bohême; et ses états que l'empereur avait presque à moitié conquis ont été délivrés de toute sujétion.
C'est ainsi qu'Oriane et Florestan apprirent
les nouveaux exploits d'Amadis , l'ayant reconnu sans peine aux deux surnoms que Sardamire lui donnait.
Oriane ayant conduit Sardamire dans une chambre magnifiquement ornée se retira quelques moments dans la sienne, pour faire part à son aimable cousine Mabille et à la demoiselle de Danemarck de ce qu elle venait d'apprendre. J'ai bien peu de confiance dans les songes , lui dit vivement Mabille; mais je vous avoue, ma chère cousine, que je suis frappée de celui que j'ai fait cette nuit : il m'a semblé que nous étions enfermées sous des cadenas dans une chambre ; qu'Amadis nous appelait à haute voix , et que tout-àcoup ayant brisé la porte il nous avait conduites dans une forte tour, où ce prince nous avait dit de demeurer sans crainte. Je me suis alors réveillée; et, si j'en crois mon songe et mes pressentiments, Amadis viendra bientôt à notre secours , et vous délivrera de ceux qui veulent vous enlever et vous ravir à son amour. Ah! puisse le ciel vous écouter! dit Oriane en versant de nouvelles larmes. Elle fit alors appeler Grumedan, dont elle connaissait la prudence, et ne put s'empêcher de le prier d'employer la confiance que Lisvard avait pour lui, à lui représenter qu'en la livrant aux romains, et' la privant d'hériter du royaume de la Grande-Bretagne, il commettait la plus grande de toutes les injustices.
Je ferai de mon mieux , madame , répondit
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Gnimedan , et je n'en suis pas à le lui représenter ; mais vous connaissez quelle est la hauteur et Fentêtement du roi votre père : je sais qu'il a voulu séduire Galaor et l'amener à son avis , en lui disant qu'il ne pouvait mieux £aire que de vous donner à l'empereur , qui ne desirait que votre seule personne ; et que , par ce moyen , les riches et les vastes états de la Grande - Bretagne ne seraient point partagés à sa mort, et seraient en entier à Léonorine sa seconde fille. Galaor, continua Grumedan , a combattu son avis par les raisons les plus fortes. Voyant qu'il ne pouvait le persuader, et ne voulant pas être témoin d'une si cruelle injustice, il a pris congé de Lîâvard , disant que le roi Périon l'appelait près de lui ; qu'il le conjurait du moins de ne rien faire que de l'avis de son conseil , et que, ne partant que le lendemain matin , il allait lui laisser son avis par écrit, étant bien persuadé qu'aucun hoaune de bien dans ses états ne pouvait penser autrement. Grumedan ajouta que Lisvard était rentré mélancolique et rêveur dans son appartement , et que Galaor, après lui avoir envoyé son avis écrit de sa main , s'était embarqué dès le lendemain pour la Gaule.
Un rayon d'espérance luisait encore dans le cœur d'Oriane ; elle parut même plus belle à Sardamire la seconde fois qu'elle la vit , ses yeux étant alors un peu plus animés que dans le premier abord. Cette reine saisit vainemeni; quelques
occasions de parler à la belle Oriane de tous les honneurs qui Fattendaient à Rome , et de la gloire du premier trône de Tunivers : Oriane rejeta toujours cette idée avec dédain ; elle eut soin de faire remarquer à Sardamire qu'elle n'en avait que pour des oâres qui la blessaient , et que tout ce qui lui venait d'elle personnellement ne lui pouvait être qu'agréable.
Oriane sachant que Florestan ne voulait point paraître devant Lisvard dont il connaissait la haine pour lui comme pour son frère , et que te prince allait partir pour se rendre à l'Ile ferme , ne put s'empêcher de lui demander de ne pas l'abandonner à sa malheureuse destinée. Non, madame, ne le araignez pas, lui dit avec feu Florestan; et, si le sort nous privait encore long -temps du bras d'Amadis , croyez que Florestan et tous les chevaliers de l'Ile ferme répandraient tout leur sang plutôt que de ne pas s'opposer à la plus affreuse de toutes les injustices. Je compte être demain à l'Ile ferme; je suis sûr d'y trouver Agrayes , Quedragaut, et maints bons chevaliers qui ne souffriront point qu'on attente à votre liberté.
Dans le même temps que Florestan partait pour l'Ile ferme, Âmadis arrivait dans la Grande- Bretagne avec la belle Grassinde, et ses amis Angriote et Bruneau. Ce prince résolut de ne quitter jamais ses armes» de peur d'être connu , et pria Grassinde et sa suite de ne lui donner d'autre nom que celui du chevalier grec.
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Au moment où le vaisseau arrivait dans le pcHt , ils virent un esquif léger qui les y avait précédés et venait d'y jeter l'ancre. Hélisabel s'étant informé de quel pays venait ce vaisseau, les mariniers lui dirent qu'il venait de l'Ile ferme, et qu'il portait deux des chevaliers de cette île. Âmadis sentit la joie la plus vive , en pensant qu'il allait voir deux de ses anciens compagnons ; mais , étant résolu de ne se point faire connaître , il pria Bruneau de leur parler. Les deux chevaliers de l'Ile ferme, ayant paru sur le tillac de leur esquif, furent reconnus pour être Dragonis et Énil. Bruneau leur ayant demandé s'ils n'avaient pas de nouvelles de ce qui se passait à la cour du roi Lisvard : Nous savons peu de choses, répondirent-ils, de la cour d'un prince qui, depuis long-temps , nous a traités comme ennemis , et nous ne venons sur cette côte que pour tâcher d'avoir quelques nouvelles d' Amadis de Gaule. Bruneau leur répondit qu'il ignorait où ce prince pouvait être , mais que du moins il pouvait les assurer qu'il l'avait vu depuis peu dans la Romanie, se proposant alors de repasser bientôt dans l'Ile ferme. Il y trouvera bonne compagnie , dirent - ils ; les principaux chevaliers de cette île y sont maintenant presque tous rassemblés , et Florestan s'y rendit même hier sur le soir , après avoir bien rabattu l'orgueil «des chevaliers romains attachés à la suite des ambassadeurs qui viennent chercher la princesse Oriane. Ce seul mot fut un coup de foudre pour Ama-