‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 23 sur 36 · LIVRE III. l4l · texte numérisé non relu

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dis 9 qui pria tout bas Bruneau de faire raconter aux deux chevaliers ce qu'ils savaient de cette ambassade. Ils lui dirent qu'ils n'en savaient point d'autres détails que ceux que Florestan leur avait donnés en arrivant à l'Ile ferme ; que c'était par lui qu'ils avaient appris que le roi Lisvard était dans la ville de Tagades ; que le prince Saluste , duc de Calabre , la reine Sardamire et Tarchevéque de Tarente étaient arrivés dans ce port avec une armée navale ; que leur commission était de demander , au nom de l'empereur Patin , la princesse Oriane , et que Lisvard paraissait déterminé à la remettre entre leurs mains : mais qu'il doutait que les romains vinssent facilement à bout de leur entreprise , Florestan sachant que la princesse Oriane se donnerait plutôt la mort que de consentir à ce mariage ; et que, sur ce qu'il leur en avait dit en arrivant , tous les chevaliers avaient pris le parti de s'opposer à cette violence , et d'attaquer les romains s'ils osaient enlever Oriane sans son consentement. Rien n'égale l'état cruel où se trouvait Amadis en apprenant ces fâcheuses nouvelles. Cependant il remerciait l'être suprême de l'avoir fait arriver à temps, pour pouvoir secourir et délivrer sa chère Oriane. Amadis ayant tiré à part le fidèle Gandalin lui dit de prendre sur-^ le-champ congé de Grassinde , et de lui annoncer qu'il allait passer dans l'Ile ferme avec ces deux chevaliers, pour avoir des nouvelles plus positives

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d'Amadis de Gaule ; il lui donna pour instruction secrète de faire promptement armer tout ce qu'il pourrait assembler de vaisseaux, de prier de sa part les chevaliers de File ferme de se tenir prêts pour une expédition importante, et de les assurer que dans peu de jours il s'y rendrait pour en partager le péril et la gloire avec eux. Amadis , sachant aussi qu'Ardan son nain était connu dans la cour de lisvard , le fit partir avec Gandalin , en lui donnant pour instruction d'exécuter les ordres de cet écuyer , et de l'attendre à l'De ferme.

Les précautions qu' Amadis prit dans ce mo« ment étaient bien essentielles , et pouvaient seules garantir la belle Oriane du sort funeste qui la menaçait. Lisvard, depuis le départ de Galaor , s'était déterminé plus que jamais à livrer Oriane entre les mains des ambassadeurs ; et tout ce que le sage Argamon son oncle et le conseil de ses barons purent dire ne réussit point à l'ébranler.

Amadis, ayant vu repartir pour l'Ile ferme l'esquif qui portait les deux chevaliers et son écuyer, pressa Grassinde de ne pas perdre un moment pour exécuter son projet ; et , faisant remettre à la voile le vaisseau qui les avait conduits, ils abordèrent en moins de deux heures au port de Tagades. Grassinde, dès qu'elle fut arrivée, députa près de Lisvard une de ses demoiselles , en laquelle elle avait toute ccmfiance, et lui donna

pour ce prince une lettre qu'elle ne devait lui remettre qu'après des formalités dont elle eut soin de l'instruire. Brun eau, désirant avoir des nouvelles plus particulières de cette cour, fit déguiser Lasinde son écuyer, en lui disant de suivre de loin la demoiselle sans qu'elle put s'en douter , et de lui rapporter exactement tout ce qui se passait alors à la cour de lisvard. Lasinde et la demoiselle s'acquittèrent également bien de la commission dont ils étaient chargés. Dès que celle-ci fut arrivée au palais , elle demanda comment elle pourrait obtenir de parler au roi. Le hasard ayant amené près d'elle le jeune Esplandian dans ce moment, cet aimable enfant lui présenta la main, et s'offrit de la conduire lui-même.

La demoiselle trouva Lisvard qui se promenait dans une galerie; aussitôt elle se mit à genoux, et le supplia d'éQouter le message dont elle était chargée. Lisvard la releva lui-même d'un air affable, et lui dit qu'elle pouvait parler. Sire, lui dit-elle , celle qui m'envoie m'a très expressément ordonné de ne parler qu'en présence de la reine , et ce ne doit être que de son aveu que je vous supplierai de m'accorder toute sûreté pour ceux qui désirent paraître devant vous. Lisvard envoya sur-le-champ prier la reine , par Arban de Norgales , de passer un moment dans la galerie. La demoiselle , dès qu'elle la vit entrer , embrassa ses genoux et lui baisa la main , en lui disant : Madame , votre cour est renommée par la bonté

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dont VOUS honorez tous les étrangers qui se présentent devant vous; j'espère que vous daignerez me traiter de même , et que vous ne serez point blessée de la lettre dont vous allez entendre la lecture. La reine lui dit qu'elle pouvait faire librement son message ; et la demoiselle ayant présenté la lettre de Grassinde à Lisvard , ce prince y lut ce qui suit : « Très haut et très magnanime « prince , moi Grassinde , belle sur toutes les a belles dames de la Romanie, j'ai l'honneur de a vous donner avis que je suis arrivée depuis peu c( de jours dans vos états, sous la garde d'un che- « valier grec. Fière d'avoir remporté la palme de c( la beauté dans les belles contrées de la Roma- « nie, j'ai désiré jouir du même honneur au-delà ic des mers. Je sais , sire , que les plus charmantes « demoiselles et les plus braves chevaliers rendent « votre cour la plus célèbre de l'univers; j'avoue « que, ne prétendant rien disputer aux dames « bretonnes, j'ai l'ambition de remporter la vic- (c toire sur les demoiselles dont les chevaliers tf voudront éprouver la valeur du mien; et si « votre majesté permet que je fasse pubUer ce ce défi, je la prie de m'accorder un sauf- conduit « pour moi, mon chevalier, et ma suite. »

Très volontiers , dit Lisvard à la demoiselle : je vais faire publier le sauf-conduit que votre maîtresse désire; et, si personne ne se présente pour lui disputer le prix , j'espère qu'elle sera contente d'ailleurs des égards que l'on aura pour elle.

Sire, ajouta la demoiselle, deux compagnons du chevalier grec l'ont suivi dans cette cour; tous les deux sont amoureux.... Eh! quel est l'amant qui ne pense pas que rien n'est si beau que celle qu'il adore? Ils se présenteront aussi, prêts à combattre contre ceux de vos chevaliers qui voudront soutenir que d'autres beautés méritent la préférence. J'y consens, répondit Lisvard, et vous pouvez dire à votre maîtresse de se présenter avec ceux qui l'accompagnent. Sire, dit-elle, votre majesté peut être sûre qu'ils se trouveront tous demain matin dans la belle prairie voisine de cette ville.

La demoiselle ayant rapporté la réponse favorable de Lisvard, Amadis et Grassinde envoyèrent tendre de riches pavillons dans la prairie pour s'y rendre au lever du soleil. A peine la demoiselle de Grassinde eut-elle pris congé de Lisvard, que le prince Saluste Guide s'avança suivi de plusieurs chevaliers romains ; ils fléchirent un genou devant le roi ; Saluste portant la parole au nom de tous : Sire, dit-il, nous vous requérons un don qui ne peut que faire honneur à votre cour. Certes, répondit le roi, dans les termes où je suis avec vous, j'aurais mauvaise grâce à ne vous pas l'accorder. Eh bien! reprit Saluste, il nous sera donc permis de soutenir la querelle de tant de belles demoiselles ici présentes; je crois que nous y réussirons mieux que ne pourraient faire les chevaliers de votre cour;

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d'ailleurs , nous connaissons la façon de combattre des Grecs, et combien le seul nom de Romain leur inspire de crainte. Le bon vieux Grumedan , qui ne pouvait soufî&îr Saluste ni les romains, ne perdit pas cette occasion de mortifier leur amour-propre. Sire, dit-il, quoique de semblables combats illustrent toujours les grandes cours, la vôtre peut courir risque de perdre quelque chose de son ancien lustre; le chevalier grec et ses deux compagnons peuvent être plus redoutables que les romains ne pensent ; et quoique la querelle des dames bretonnes ne soit pas soutenue par des chevaliers de votre cour, il vous serait très désagréable qu'elles essuyassent une espèce de déshonneur en votre présence. Pourquoi votre majesté n'attendrait-elle pas plutôt cinq ou six jours ? Galaor et Norandel seront alors de retour, Guilan le Pensif sera guéri de ses blessures, et vous serez plus certain du succès.

Il n'est plus temps , répondit Lisvard , puisque je viens d'accorder ce combat au prince Saluste. A la bonne heure, reprit vivement Grumedan; mais votre majesté n'a pas consulté ces demoiselles, et je doute qu'aucune d'elles veuille remettre aux chevaliers romains le droit de défendre sa beauté.

Seigneur Grumedan, interrompit Saluste qui n'osait montrer tout le dépit qui l'agitait, vous direz tout ce qu'il vous plaira , mais j'espère soutenir avec gloire l'honneur de ces demoiselles;

et lorsque j'aurai vaincu ce chevalier grec que vous estimez tant, je serai fort aise de combattre ses deux compagnons, et vous aussi, s'il voué en prend envie, pourvu que deux de mes chevaliers rendent là partie égale. Parbleu! s'écria Grumedan, je l'accepte de tout mon cœur, tant pour moi que pour ceux qui voudront être de mon côté. A ces mots, tirant son anneau de son doigt, il alla le présenter à Lisvard. Sire, dit-il, recevez mon gage, vous ne pouvez le refilseï*; c'est le prince Saluste , qui , croyant me braver, a demandé lui-même ce combat; il ne pourrait plus maintenant s'en dédire sans honte, et sans se déclarer vaincu. Âh! s'écria Saluste, les mers sécheront avant qu'un Romain rétracte sa parole. Grumedan, je n'ai plus de pitié de votre vieillesse , et vous méritez trop d'être puni pour avoir conservé l'imprudence de votre jeune âge. Grumedan repartit avec aigreur ; et , la querelle s'échaufifant , le roi Arban de Nôrgales et trente chevaliers bretons se levèrent , en disant qu'ils embrassaient tous la querelle du respectable Grumedan, et qu'ils ne soufïriraient pas que les romains osassent lui manquer en leur présence. Lisvard fut obligé de se lever aussi pour imposer silence , et les empêcher d'en venir aux mains dès Ce moment. Il sépara l'assemblée , et se retira dans son cabiuet où le comte Argamon l'attendait pour lui faire de nouvelles représentations sur le mariage d'Oriane. Vous risquez, lui dit-il, de la rendre la plus

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malheureuse princesse de l'univers. Songez que, si l'empereur meurt avant elle , Oriane se trouvera dépendante des Romains et sans états. De quel droit la privez-vous des royaumes dont elle doit hériter? Et d'ailleurs , comme un bon père^ ne deviez-vous pas consulter son cœur , et rompre un mariage que je prévois qui ne s'achèvera pas , et qui lui coûtera la vie ?

Le caractère de lisvard est trop connu pour qu'on puisse être surpris de la résistance qu'il sut opposer aux justes représentations d'Argamon; et cet oncle se retira le cœur serré de la dureté de son neveu , comme de voir qu'il ne pouvait plus empêcher les malheurs qui menaçaient Oriane.

L'écuyer de Florestan avait été témoin de la querelle que Saluste et Grumedan avaient eue depuis le départ de la demoiselle ; et le compte qu'il rendit de tout ce qui s'était passé remplit le cœur d'Amadis de la joie la plus vive. Ce prince craignait mortellement que quelqu'un des chevaliers qui lui devaient être les plus chers n'embrassât la querelle des demoiselles bretonnes; mais lorsqu'il sut que son frère Galaor était absent, que son ami Guilan le Pensif était hors d'état de porter les armes, et que les seuls chevaliers romains avaient entrepris ce combat, quoiqu'il fut aussi modeste que valeureux , il ne put s'empêcher d'assurer Grassinde d'une victoire éclatante. Ce prince attendit avec impatience le jour qui devait dégager la parole que Grassinde avait reçue de lui.

Aniadis s'occupa toute la nuit à penser à sa chère Oriané , et , pour là première fois de sa vie, il ne regretta point qu'elle ne fiit pas témoin d'une affaire où son bras ne combattrait pas pour elle; il se sentait assez animé par la haine mortelle qu'il portait aux romains; et réveillant Grassitide avant le jour, il la pressa de le mettre à portée d'en venir aux mains avec eux.

Grassinde , agréablement parée de tout ce qui pouvait relever sa beauté , et le front orné de là couronne brillante qu'elle avait remportée sur les dames de la Rômanie, se mit en marche, suivie du plus brillant cortège. Amadis marchait à coté d'elle , et Bruneau de Bonnemer et Angriote d'Estravaux portaient, l'un sa lance, et Fautre son bouclier.

Étant arrivés dans la prairie , ils virent les grands échafauds qu'on avait préparés pour la cour, avec le perron de marbre que Lisvard avait fait élever, et sûr lequel le chevalier qui se présenterait pour combattre devait poser une pièce de ses armes ou quelque rameau. Lisvard et la reine Brisène ne tardèrent pas à paraître , suivis d'un grand nombre de jeunes demoiselles, plus parées encore de leur jeunesse et de leur beauté , que des diamants entremêlés de fleurs qui renouaient leurs habits avec grâce. Celle que le brave Agrayes adorait, la charmante Olinde se faisait remarquer au milieu de cette troupe bij^tlante , par l'élégance de sa tailla et par la blancheur éclatante de son teint.

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Le prince Salusjte Guide , couvert d'armes éclatantes, et monté sur un grand et superbe coursier, parut bientôt à la tête des chevaliers romains, et se rangea sous l'échafaud sur lequel les dames .étaient assises. Amadis alors, prenant la couronne qui couvrait la tête de Grassiude , alla . la poser sur le perron, et s'avançant avec grâce et de l'air le plus respectueux vers le roi Lisvard : .Sire , lui dit-il en grec , si je n'eusse été prévenu par les romains, mon retspect et mon admiration pour vous me portaient à vous offrir mes services; ms^is , puisque le sort en décide autrement , ordonnez , sire , que le chevalier qui se présentera ppur combattre demande à celle dont il fera choix la couronne qu'elle porte, et qu'il. la pose sur le perron à côté de celle de la belle Grassinde, sous la condition que ces deux couronnes appartiendront à la dame du chevalier qui sera vainqueur. Après ce peu de mots, Amadis s'inclina profondément , et faisant bondir et passager son cheval avec grâce , il alla rejoindre Grassinde. Lisvard n'entendait point la langue grecque ; mais Argamon ayant expliqué tout haut ce que le chevalier grec venait de dire , le prince Saluste s'avança vers l'échafaud , et s'adressant à 1^ belle Olinde : Madame , lui dit-il , j'espère que vous voudrez bien me confier pour quelques moments la couronne que vous portez ; et je compte vous en présenter bientôt yne seconde , comme à celle dont j'ai fait choix ppur lui faire partager le rang

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