LIVRE III. l
sacrifier votre malheureuse fille, vous qui fûtes toujours pour moi le plus tendre et le meilleur des pères ? Est-ce vous sacrifier , ma fille , lui répondit Lisvard ^ que de vous rendre la plus grande dame , et de vous élever sur le premier trône de l'univers ,? Ah ! sire , repartit - elle en sanglotant , ce trône n'est rien à mes yeux ; je ne vois que ce que je perds en m'éloignant de vous : et, si vous êtes inflexible , ma mort est certaine. Lisvard , quoique très ému, fut assez dur pour la quitter sans lui répondre : ce fut en vain qu'Arban de Nôrgales qui resta près d'elle essaya de lui donner du courage et de la persuader ; son désespoir augmenta de moments en moments, au point de faire craindre pour sa vie. Lisvard n'osa se présenter auprès d'elle , lorsque Mabille tout en larmes demandait du secours : Brisène seule accourut ; mais que pouvait-elle , hélas ! si ce n'est de mêler ses larmes à celles de sa malheureuse fille , qu'elle tenait à demi-morte entre ses bras ? Pendant ce temps, Lisvard, désirant mettre une fin à des scènes si douloureuses et si touchantes , se concertait avec le prince Saluste pour hâter le départ d'Oriane : ce fut alors que Saluste supplia Lisvard de nommer Olinde pour accompagner la future impératrice ^ en lui déclarant son amour pour elle , et le désir qu'il avait de la rendre la première dame de l'empire après Oriane. Lisvard lui dit qu'il ne pouvait contraindre Olinde ; mais qu'il se chargeait volontiers de
l6o AMADIS DE GAULE.
la prier d'accompagner sa fille , et qu'il espérait que la tendre amitié qui les unissait ensemble déterminerait Olinde à ne le point refuser.
Les maîtres d'hôtel ayant averti Lisvard qu'il était servi, il se mit à table ; ce fut le temps de ce repas que les chevaliers romains choisirent pour rappeler les propos que Grumedan avait tenus contre eux , et pour prier Lisvard , dirent-ils , ou de leur accorder le combat déjà proposé, ou de punir ce vieillard impudent dont le radotage les avait offensés. Grumedan, qui conservait avec une partie des forces de sa jeunesse tout le courage et le feu qui l'avaient toujours animé, se levait déjà de table pour leur répondre ; mais Lisvard l'arrêta. Seigneur Grumedan, lui dit-il, vous vous êtes toujours montré aussi sage que courageux ; finissez ces vaines disputes déplacées dans la bouche des chevaliers ; dites seulement vos intentions à ceux-ci , et si vous acceptez le combat. Ah ! si je l'accepte? s'écria Grumedan. Quand je me trouverais tout seul , j'aimerais mieux les combattre tous les trois, que de ne pas punir leur orgueil : oui, sire, dès demain matin je serai prêt, et j'espère ne me pas trouver seul contre trois hommes capables d'user de l'avantage qu'ils au* raient sur moi. Grumedan, en tenant ce propos, espérait que Galaor arriverait le même soir ; mais il fut trompé dans son attente.
Lisvard , sachant que Grumedan se trouvait seul contre trois pour soutenir sa querelle , en