LIVRE QUATRIÈME^'l
A. peine la flotte d'Amadis eut-elle abordé dans llie ferme , que Grassinde en fut avertie, et qu'elle se rendit sur le bord de la mer ; elle vit Oriane descendre à terre , conduite par Amadis ; et , s'avançant au --devant de ses pas, elle lui dit dans un premier transport d'admiration : Ah! madame, que n'ai-je ici les deux couronnes que la valeur du prince de Gaule et celle de mon frère m'ont fait remporter! je les mettrais à vos pieds. Oriane embellit encore en ce moment, et par le propos flatteur de Grassinde, et par le plaisir de se vm
(i) Nous avouons que nous sommes bien tentés de croire que les manuscrits picards finissaient par Tenlèvement d'Oriane, et par le séjour paisible de cette princesse dans l'He ferme ; nous commençons à voir dominer le goût espagnol dans ce quatrième livre. Tous les veri adressés à Nicolas d'Herberay» par les beaux esprits ses contemporains , le félicitent d'avoir suppléé par son imagination à ce qui manquait d'ingénieux ou d'agréable au manuscrit espagnol , d'après lequel il traduisait. Il nous serait bien honorable que ceux qui liront Amadis dans la traduction d'Herberay pussent en dire autant de celle qtie j'ose faire de son vieux langage.
en sûreté dans un pays où son cher Amadis donnait la loi. Madame, dit -elle à Grassinde, ces couronnes siéent trop bien à votre front pour qu'aucune dame ose en parer le sien : une pauvre demoiselle déshéritée, et comme moi depuis si long -temps dans les larmes, n'a plus de droit pour y prétendre.
Elles marchèrent ensemble vers le palais d'ApoUidon, duquel une seconde description nous paraît inutile; et dans le moment qu'Oriane entrait dans ce superbe édifice , Amadis lui présenta ce qu'il renfermait de plus précieux.
ApoUidon avait non-seulement embelli les jardins de tout ce que l'Europe produit de plus agréable et de plus rare, mais il avait dépouillé l'île de Sérendib et la presqu'île de l'Inde de tout ce qu'elle a dé plus précieux. Le phénix, attiré par les parfums qui s'exhalaient de l'Ile ferme, s'était assez long-temps arrêté dans cette île pour y changer de plumage. ApoUidon avait mis ses soins à recueillir les superbes plûmes pourpres et dorées qui couvrent ses ailes, et en avait fait faire uu éventail relié par un diamant et une escarboucle; cet éventail préservait celle qui s'en servait de toute espèce de venin : ce fut le premier présent- qu'Oriane reçut d' Amadis au moment de son arrivée.
Amadis desirait tout, et n'osait exiger rien d'Oriane; il porta la délicatesse jusqu'à craindre de lui demander ses ordres sur l'appartement qu'elle
voulait occuper et sur le genre de vie qui lui convenait le plus: il chargea son ami Quedragant de prendre ses ordres. Oriane se défendit longtemps de les lui donner, comme étant prisonnière; mais Quedragant l'ayant pressée, elle le chargea de prier Amadis de lui donner un quartier séparé pour l'occuper avec Mabille et les femmes de sa suite : elle fit sentir à Quedragant, que, dans la position où son- enlèvement l'avait mise, elle ne pouvait prendre trop de précautions pour que la plus noire médisance ne pût attaquer sa conduite. Amadis soupira lorsque Quedragant lui porta la réponse d' Oriane, mais il n'insista pas; et l'honneur de cette princesse et sa soumission à ses volontés le firent se conformer à ce qu'elle exigeait de lui. Ils vécurent donc séparés, et ce ne fut qu'en saisissant, qu'en faisant naître quelques prétextes , qu' Amadis parvint à la voir quelquefois pendant le jour en présence de la cour qui se rassemblait auprès d'elle: on a toujours ignoré s'il fut mieux traité pendant la nuit. Amadis était bien vif et bien amoureux ! et la mère d'Ësplandian était bien sensible ! Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'ils méritaient d'être heureux, et que le saint hermite Nascian même l'eût trouvé bon, sachant bien qu'ils étaient époux.
Il était bien important de prendre un parti sage après le grand événement qui venait de se passer. Amadis ne voulut rien décider sans l'avis