‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 32 sur 36 · LIVRE IV. i-y-y · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i-y-y

de ses braves compagnons; ils s'assemblèrent, et ce fut d'après le résultat de ce conseil, qu'il fat résolu d'envoyer deux chevaliers au roi Lisvard. Selon leurs instructions, ils devaient commencer à justifier le combat qu'ils venaient de livrer aux romains, par le serment qu'ils avaient fait de secourir toute dame ou demoiselle affligée et subissant ce que l'injustice peut avoir de plus cruel ; ils devaient ensuite offrir de remettre Oriane entre ses mains, sous la condition qu'il s'engagerait à ne la pas déshériter, et surtout à ne la jamais forcer de donner sa main à l'empereur. Le conseil avait décidé que les deux chevaliers finiraient par offrir , de la part des chevaUers de l'Ile ferme, de rentrer à son service, s'il se souvenait encore de tout celui qu'il en avait reçu ; mais dans le cas où Lisvard recevrait froidement cette offre , et voudrait leur faire entendre qu'il prétendait tirer vengeance de ce qu'ils venaient de faire , ils devaient lui déclarer hautement que nulle espèce de crainte ne pouvait avoir accès dans leur cœur, et qu'ils étaient prêts à se défendre.

Agrayes et Florestan furent choisis pour cette ambassade ; l'un et l'autre espéraient peu qu'elle eut quelque succès , connaissant le caractère altier de Lisvard ; et Brian de Monastes , fils du roi d'Espagne , qui vint rejoindre son cousin Amadis en ce moment , les eût détournés de s'en charger, sans la crainte qu'il eut de déplaire à la princesse Oriane. Brian s'était trouvé près de

Amadis de Gaole. H. , I ^

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lisvard , a,près le combat où les trois chevaliers aux serpents avaient sauvé ce prince d'une défaite entière , et l'avaient rendu victorieux ; il avait vu le dépit avec lequel il avait repoussé l'idée de toute son armée , qu'il devait ce puissant secours à la générosité d'Amadis et des princes de Gaule ; et Brian les assura que les chevaliers de nie ferme n'avaient point de plus mortel ennemi. Oriane voulut voir les deux députés avant leur départ, et s'assurer d'Agrayes dont elle connaissait le juste ressentiment et la vivacité. Mon cousin, lui dit-elle, que ne vous ai*je pas dû jusqu'ici? Les, bontés, la tendresse du roi et de la reine d'Ecosse ont fait le bonheur de mon enfance; Famitié de votre aimable sœur Mabille fait celui d'une vie que j'aurais perdue bien des foi$ sans elle : achevez , je vous en conjure , de me rendre le repos, en tâchajut de rapprocher les esprits; étouffez en votre cœur, le souvenir des justes sujets de plainte que vous avez personnellement. Agrayes en ce moment jeta les yeux sur Olinde ; la douceur des regards de celle qu'il adorait et l'air qu'elle avait de joindre sa prière à celle d'Oriane , tout dans cet instant se réunit pour adoucir la fierté de son ame. Madame, dit-il, en baisant la main d'Oriane, vous me demandez un grand sacrifice; mais il n'en est point que je ne sois prêt à vous faire.

An)adis, auquel il ne manquait aucune des vertus qui conduisent à la vraie gloire et qui font

le bonheur de la société , s'aperçut qu'il en coûtait trop au cœur d'Agrayes pour faire cette promesse; il eut la prudence de proposer aux chevaliers de l'Ile ferme de changer la disposition du conseil^ et de nommer pour ambassadeurs Brian, dont la personne devait être agréable à Lisvard , et Quedragant^ pour lequel ce prince avait toujours montré de l'amitié. Quedrag^nt se chargea pour la reine Brisène d'une lettre d'Oriane , qui n'osait pas en hasarder une pour Lisvard.

Cette même prudence d'Amadis lui fit prévoir que l'Ile ferme aurait besoin de secours puissants, si Lisvard recevait mal leur message et prenait le parti de les attaquer; il envoya donc deman* der des secours aux souverains dont il était sur d'en obtenir. Tahtiles fut envoyé vers la reine Briolanie ; Hélisabel porta la lettre par laquelle le chevalier à la verte épée demandait à l'empereur , sous son vrai nom d'Amadis , de secourir celui dont le bras avait purgé ses états de l'Eudriaque; Bruneau conjura son père d'envoyer l'élite de ses chevaliers pour servir le frère de Mélicie , et Gandalin partit pour rendre compte à Périon de la position furésente d'Amadis, étant bien certain que le roi de Gaule viendrait sur-le-champ à la tête d'une nombreuse armée pour s'opposer à Lisvard. Pour le prince Agrayes , il sentit la joie la plus vive de n'être point forcé de paraître en présence d'un prince qu'il détestait; et ses instances auprès du roi d'Ecosse , pour qu'il envoyât

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ses meilleures troupes à la défeuse de l'Ile ferme, furent motivées sur les dégoûts que son oncle Galvanes et lui pouvaient reprocher à Lisvard de leur avoir donnés.

Toutes ces précautions étant prises, l'événement ne tarda pas à prouver combien elles étaient nécessaires. Lisvard en ce moment était en fureur de la défaite des romains, de la mort de Saluste et de l'enlèvement d'Oriane; il se trouvait mortellement offensé par l'entreprise des chevaliers de nie ferme; et, malgré les représentations de la reine Brisène, il jurait d'en tirer une vengeance éclatante. Cette sage princesse fusait tout ce qu'elle pouvait pour l'adoucir. Souvenez -vous, lui disait-elle, que, lorsque vous n'étiez encore que chevalier errant , vous n'eussiez point hésité à voler au secours d'une princesse dans la situation où votre fille Oriane s'est trouvée ; croyez que ce n'est point pour vous braver que les chevaliers de l'Ile ferme l'ont enlevée aux romains , et qu'ils n'ont été entraînés à cet acte que par le respect et l'obéissance qu'ils doivent aux lois de la chevalerie. Lisvard, pour la première fois, rebuta durement Brisène dont les yeux se couvrirent de larmes; elle aimait trop Lisvard pour pouvoir supporter son courroux ; Grumedan et le roi de Norgales, la voyant prête à se trouver mal, la soutinrent et l'aidèrent à se retirer chez elle.

Brisène versa bien des pleurs, et bientôt ils redoublèrent , en recevant la lettre d'Oriane que Durin vint présenter à ses genoux.

Tout ce que la douleur et la plus vive tendresse peuvent exprimer de touchant remplissait la lettre d'Oriane : sa soumission , son amour pour la meilleure des mères , s'y peignaient avec autant de feu que de vérité. Brisène en fut vivement touchée ; mais ce n'était pas la première fois qu'elle avait gémi de ne pouvoir que pleurer des malheurs qu'elle se sentait dans l'impuissance de terminer. Durin, mon pauvre Durin, retourne près d'Oriane, lui dit-elle en soupirant : hélas! que pourrais-je lui répondre en ce moment? assure-la seulement de ma tendresse et de mes soins pour rapprocher les esprits ; mais je ne peux lui rien dire de positif qu'après que les ambassadeurs de l'Ile ferme auront fait leur message , et que j'aurai vu quelle en sera la suite.

Quedragant et Brian de Monastes venaient d'arriver dans ce même temps, et s'étaient arrêtés dans un faubourg de Londres , pour savoir quand Lisvard voudrait les recevoir.

Leur arrivée fut annoncée à ce prince par un de leurs écuyers , qui , fléchissant un genou , lui demanda si les deux chevaliers envoyés par ceux de l'Ile ferme pouvaient paraître en sa présence, et s'il leur accordait sûreté dans sa cour.

Lisvard regretta de n'avoir pas pris des précautions pour les arrêter à la descente de leur vaisseau, et les empêcher de venir jusqu'à Londres; mais connaissant les droits sacrés des ambassadeurs, et n'étant plus à temps de les exclure de sa présence, il consentit à les écouter.

l8a AMADJS DE GAULE.

Quedragaat et Brian parurent après le diner de Lisyard ; toute la cour attentive se rassembla pour entendre ce qui se dirait de part et d'autre , et faisant les vœux les plus ardents pour que cette audience eût un heureux succès.

Quedragant , qui porta la parole , mit dans son discours tout ce qu'il CTut propre à toucher Lisvard : mêlant adroitement toutes les louanges que ce prince méritait dans l'énumération des services qu'il avait reçus d'Amadis et de ses compagnons, il conclut par offinr de leur part de lui remettre la princesse Oriane, pourvu qu'il ne voulût pas les forcer à violer les lois de la chevalerie , en abandonnant une princesse qu'ils étaient tenus de défendre , tant qu'ils poiuraient craindre qu'elle fut injustement déshéritée , ou qu'elle fât forcée à passer dans les bras d'un prince qu'elle détestait.

lisvard ne put cacher entièrement l'impatience et le dépit que lui causa la fin de ce discours. Messieurs, leur dit-il, vous ne me persuaderez pas que l'entreprise que les chevaliers de l'Ile ferme ont faite contre les romains ait eu la justice et la magnanimité d'ame pour motif; j'y vois bien plutôt leur présomption et l'oubli des égards qui m'étaient dus; je ne dois compte à personne de ce que je fais, et je n'ai nuls traités à faire avec eux jusqu'à ce qu'ils se soient soumis à me ramener ma fille , et à me faire une réparation éclatante de l'injure qu'ils m'ont osé faire.

Sire, répondit Brian d'un ton ferme, nous ne nous attendions point aux proposition!» que vous nous faites, et nous ne sommes point chargés d'y répondre : Dieu sait quels sont les sentiments et les motifs qui nous ont conduits dans cette ehtreprise ; c'est donc à Dieu seul que nous devons en rendre compte , comme c'est à lui de régler les événements qui la suivront : je vois que de part et d'autre nous n'avons à faire que ce qu'il nous inspirera. A ces mots ils se levèrent ; ils firent une profonde révérence, se retirèrent et reprirent le chemin de leur vaisseau.

Le bon ^eillard Grumedan les accompagna jusqu'aux portes de la ville. Oh I de par Dieu , mes chers seigneurs, leur disait-il, j'ai bien du regret de cette nouvelle fâcherie ; j'aime le roi Lisvard depuis son enfance , j'adore l'ame et la bonté d'Amadis ; je sais ce que je dois au prétendu oheTalier grec. Et quant à la recousse d'Oriane , oh ! de par saint Georges , j'en eusse fait autant en sa place. Ah! ah! dit Quedragant, vous connaisses donc ce chevalier grec qui fit triompher la beauté de Grassinde? Oui, certes, dit-il, je connaîtrai toujours Amadis aux coups qu'il pcnrte dans les combats , et je le connais encore bien mieux à tout ce qu'il a fait avec ses compagnons ^ pour me sauver l'honneur et la vie. Ah! sainte Marie , continua Grumedan , je fus bien d'abord homme de pauvre jugement, en ne le cec(Hinaissant pas d'emblée ; mais de grâce , ch^r

l84 AMADIS DE GAULE.

Quedragant , dites-moi donc quels étaient ces gentils compagnons qui voulurent bien l'être du pauvre bon-homme Grumedan. Digne et respectable chevalier , s'écrièrent à-la-fois Brian de Monastes et Quedragant, ce furent Angriote et Bnineau; et, depuis ce combat, il n'est aucun de nous qui n'envie l'honneur et le bonheur qu'ils ont eus d'être vos seconds.

O procédés nobles! ô franchise! 6 simple et vertueuse façon de penser et d'agir de nos pères! quand rensutrez-vous. parmi nous, ou plutôt quand oserez-vous reparaître en des cœurs où vous êtes en dépôt, mais qui n'osent vous montrer dans toute votre force et votre simplicité ?

Grumedan était prêt à les quitter lorsqu'ils rencontrèrent le jeune et charmant Esplandian, qui revenait de la plaine avec deux ou trois perdreaux attachés en bandoulière , et caressant le bon émerillon qui les avait pris , auquel il faisait la curée. Quelle est cette charmante créature ? dit Brian à Grumedan. Ce pourrait bien être , dit le bonhomme , le fils de cet autre enfant qu'on nomme Amour, car bien lui ressemble-t-il ; mais quel qu'il puisse être , ce ne peut être un enfant ordinaire , aux soins de la providence qui veilla sur lui dès sa naissance. Damoisel ! damoisel ! cria Grumedan aussitôt, voici les compagnons de ce chevalier grec qui vous accorda la vie des deux romains terrassés à ses pieds. Ah ! seigneurs chevahers, dit Esplandian avec autant de feu que de

grâce , je vous conjure de dire à ce noble chevalier que le jeune Esplandian est à lui depuis ce moment, et qu'il n'aspire qu'à celui d'être à genoux pour recevoir de sa main victorieuse Tordre dé chevalerie. Sachez donc, aimable damoisel, lui dit Quedragant , que ce chevalier grec est le célèbre Amadis de Gaule. Amadis de Gaule ! répéta deux fois Esplandian. Oh! que je me trouve heureux de l'avoir vu, et d'en avoir obtenu cette grâce ! Ah ! que je vais bien travailler à mériter que ce ne soit pas la dernière! Les deux chevaliers embrassèrent Esplandian qui les conjura de le mettre aux genoux d' Amadis.

Les deux chevaliers de l'Ile ferme étant repartis, Grumedan retournait à son hôtel, lorsqu'on vint l'avertir que le roi Lisvard l'attendait dans son cabinet. Grumedan s'y rendit aussitôt, et trouva ce prince avec Norgales et Guilan le Pensif qu'il avait fait appeler. Mes amis, leur dit Lisvard , ne réfléchissons point sur ce qui s'est anciennement passé dans ma cour; partons d'où nous sommes, et ne nous occupons que des moyens de nous bien conduire. Je vous préviens, avant d'écouter vos avis, que je ne mets point en délibération si je dois faire une paix honteuse ou me venger d' Amadis : j'ai pris mon parti tel que je le dois, relativement à la grandeur de l'offense, comme à la dignité de ma couronne. Je ne vous consulte donc tous les trois que sur les moyens de réduire Amadis et les chevaliers

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de l'Ile ferme à recourir à ma clémence , et à réparer l'injure dont ils se sont rendus coupables vis-à-vis de moi.

Les trois chevaliers furent quelque temps sans répondre ; il fut facile à lisvard de lire dans leurs yeux , qu'ils eussent été plus prompts à parler s'ils l'avaient cru susceptible de recevoir un conseil plus doux que celui qu'il exigeait d'eux. Arban de Norgales rompit enfin le silence, en lui disant , que , puisque rien ne pouvait le dissuader d'attaquer l'Ile ferme , il fallait du moins prendre d'assez bonnes mesures pour ne pas compromettre sa réputation et ses armes , et que , les chevaliers qui la défendaient étant d'état et de naissance à recevoir de puissants secours, il devait s'assurer d'en recevoir qui leur fussent supérieurs.

Sire, dit Guilan le Pensif, puisque vous n'entreprenez cette guerre que pour venger l'honneur des romains, lexu* empereur doit se trouver vivement intéressé dans votre querelle, et être animé par un ressentiment plus vif encore que le vôtre : je crois donc que vous ne devez pas perdre lui moment à le déterminer à joindre son armée et ses efforts aux vôtres ; et quelque braves que soient les chevaliers de l'Ile fel>me, quelles que puissent être leurs ressources, ils ne tiendront point contre les efforts réunis de la Grande-Bretagne et des Romains. Cildadan, par le dernier traité fait avec ce prince, doit

VOUS sarvir avec Félite des chevaliers irlandais; et Gasquilan, roi de Stiesse, doit se souvenir assez des blessures et des échecs qu'il essuya des chevaliers de l'Ile ferme dans l'île de Montgase, pour saisir l'occasion de s'en venger. Lisvard applaudit à l'avis de Guilan le Pensif; et, connaissant la prudence de ce chevalier, et le don qu'il avait de persuader, il crut ne pouvoir mieux faire que de l'envoyer à l'empereur pour presser ce prince d'épouser sa querelle et d'unir promptement ses troupes aux siennes.

Lisvard était trop haut poiu* dissimuler; et, jouissant d'avance du plaisir d'abattre la puissance naissante de l'Ile ferme, il ne cacha point assez les moyens qu'il prenait pour assurer sa vengeance. Arcalaiis en fut bientôt informé : ce perfide enchanteiir, haïssant également Amadis et Lisvard , espéra de perdre l'un par l'autre , et de triompher de tous les deux quand leurs forces seraient épuisées.

Arcalaûs , après avoir formé ce projet , alla trouver le roi Aravigne. Vous avez , lui dit-il , un moyen Ëicile de vous venger de la dernière bataille que vous avez perdue; le sort de Lisvard et de la Grande-Bretagne est entre vos mains si vous voulez me croire. Il vous est facile de vous joindre à Barsinan, prince puissant par ses richesses et ses nombreux sujets : le bûcher dans lequel Lisvard fit périr son père fume encore ; et Barsinan est trop intéressé à venger cette mort infâme,

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pour ne pas s'unir à vous. Joignez vos troupes , formez-en une armée formidable, que vous puissiez porter où vous voudrez. Lisvard occupé de la conquête de l'Ile ferme , et les chevaliers de cette île l'étant de se défendre , lorsqu'ils vous verront rassembler vos forces, ils espéreront également vous attirer à leur parti; vous les tiendrez en suspens, en les flattant tour-à-tour avec adresse de vous déclarer pour l'un ou pour l'autre. Dès que la campagne sera commencée, vous. les verrez se détruire mutuellement; l'audace d'Âmadis et le ressentiment de Lisvard les porteront à décider du sort de cette guerre par une grande bataille : alors vous tenant à portée de les attaquer lorsqu'ils seront affaiblis, vous viendrez facilement au point de triompher également des vaincus et des vainqueurs, et de détruire vos deux plus mortels ennemis. Aravigne était bien digne d'un tel conseil et d'un si coupable ami. Vous m'éclairet, mon cher Arcalaûs, lui dit-il en l'embrassant, chargez-vous d'aller faire préparer Barsinan, et réglez d'avance avec lui le partage que nous ferons des états de Lisvard , et des richesses que renferme l'île célèbre qu'Amadis a conquise.

C'est ainsi que de nouveaux ennemis s'élevaient contre ces deux princes ; ou plutôt c'est ainsi que deux scélérats préparaient leur perte commune, en formant le projet de commettre un nouveau crime.

Brian et Quedragant , très mécontents de la réponse de Lisvard , faisaient force de voiles pour

arriver à l'Ile ferme, et la porter aux chevaliers qui ne pouvaient trop tôt se mettre en état de se défendre. Vers la pointe du jour, ils virent assez près d'eux un vaisseau qui portait peu de voile, et qui paraissait incertain dans sa route ; ils l'envoyèrent reconnaître, et, la chaloupe étant revenue , on leur apprit que ce vaisseau portait la reine de Sobradise, et que son pilote, qui cherchait rile ferme, craignait de s'être égaré dans cette mer : les deux chevaliers voguant aussitôt vers ce vaisseau délacèrent leurs casques, se firent reconnaître de la belle Briolanie , et , passant sur son bord, ils dirigèrent le pilote dans la route qu'il devait tenir.

Briolanie, charmée de la rencontre des chevaliers, s'entretenait avec eux du plaisir qu'elle allait goûter à revoir ses anciens amis , lorsque , ayant doublé l'un des caps de cette mer, elle aperçut trois gros vaisseaux de guerre, qu'elle reconnut à leur pavillon pour appartenir à Tiron son proche parent, mais le troisième fils d'Abiseos qu'Amadis et Agrayes avaient mis à mort pour sa défense. Tiron, en effet, ayant su que la reine Briolanie partait pour se rendre à l'Ile ferme sans avoir d'escorte , avait fait armer en diligence ces trois vaisseaux pour l'enlever.

Les deux chevaliers les voyant prêts à les attaquer, Brian repassa promptemeht sur son vaisseau , et Quedragant resta pour défendre Briolanie : le combat fut long; mais Quedragant ayant

igo AMA.DIS DE GAIJL£.

enfin abordé le vaisseau de Tiron terrassa ce prince, et le conduisit aux pieds de Briolanie. Brian, quoique très blessé, se rendit maître de celui qu'il attaquait, et le troisième prit la fmte. La généreuse Briolanie voyant Tiron enchaîné, qui n'attendait plus que l'arrêt de sa mort, lui dit avec un air aussi noble que tranquille : Mon cousin , vous mériteriez la mort , ayant si cruellement poursuivi la mienne; mais je n'ai déjà que trop vu couler le sang de vos proches : vous sentez-vous assez généreux , assez loyal , pour mettre fin à nos querelles, et accepter avec reconnaissance la vie , la liberté , et la souveraineté de Palomir que je vous offre pour la joindre à la vôtre? Ah! madame, s'écria Tiron en fondant en larmes, pardonnez à un jeune prince de votre sang , qu'on éleva dès son enfance à la haine contre vous et à la vengeance de son père. Oui, j'atteste le ciel que ce sentiment est éteint en nK)n coeur , et que ma fidélité pour vous durera tout le reste de ma vie. Venez donc avec moi , lui dit-elle , et que je puisse vous présenter de ma main à l'illustre Amadis, comme un chevalier et comme un parent que j'amène à sa défense. Dès que Briolanie fiit abordée à l'Ile ferme, Quedragant en fit av^'tir Amadis; ce prince accourut pour la recevoir et pour faire transporter Brian deMonastes. Dès que j'ai su, lui dit- elle, que vous aviez délivré la princesse Oriane, et qu'elle était ici, ma reconnaissance pour vous et mon tendre attachement

pour elle ne m'ont pas permis de différer à venir moi-même auprès de vous, et je serai bientôt suivie par Tantiles qui rassemble promptement mes troupes d'élite pour les conduire à votre secours.

Âmadis, vivement touché de la marque d'amitié que lui donnait cette belle reine, la conduisit lui-même au quartier qu'occupait Oriane : il espérait profiter de cette occasion pour pénétrer dans l'espèce de retraite qu'elle s'était imposée; mais Mabille l'arrêta lorsqu'il était près d'entrer. Mon cousin , lui dit-elle^ songez qu'aucun homme ne peut violer cet asyle , et je vous excommunie si vous osez l'entreprendre. Âh! méchante cousine, lui repartit Amadis en l'embrassant, que vous savez bien profiter de vos avantages! puisse l'Amour, pour vous en punir, en donner bientôt sur vous au plus aimable et au plus loyal des chevaliers ! Je suis pour la princesse Mabille , seigneur Amadis, dit aussitôt Briolanie; je veux à mon tour jouir toute seule de la présence de la princesse Oriane, et je connais assez votre modestie pour désirer parler à mon aise et de vous et de tous vos nouveaux exploits. A ces mots, les deux jeunes princesses lui fermèrent la porte; et ce ne fiit qu'à l'heure marquée pour tous les autres chevaliers , qu'Amadis fut admis au milieu de celles qui toutes lui devaient ou l'honneur ou la vie. Dans cet intervalle, Quedragant lui rendit compte des dispositions de Lis-

igi AMADIS DE GAULE.

vard , et du peu d'espérance qui lui restait d'éviter une guerre ouverte avec lui. Le prince Agrayes ne fut pas le maître de cacher sa joie ; son ressentiment contre lisvard ne pouvait se modérer. Oh! parbleu, mon cousin, vous n'en avez que trop fait jusqu'ici ; vous ne pouvez plus éviter de faire connaître à ce prince quels sont ceux qu'il ose blesser : mon avis , puisqu'il en veut venir aux mains, c'est de lui épargner le trajet, et de le prévenir nous-mêmes. L'abord de la Grande-Bretagne est facile, et les Bretons si fiers, si arrogants sur leurs vaisseaux ou dans leurs conseils, sont les peuples de la terre qui défendent le plus mal leurs fi*ontières. Nous valons mieux que les barbares du nord qui les ont toujours si facilement subjugués, et je ne serai content que lorsqu'au milieu de Londres où Lisvard nous insulta je verrai ce prince humilié reconnaître ses torts et son injustice. Amadis ne put s'empêcher de convenir de tout ce qû'Agrayes venait de dire; il prit la résolution , avec lui , de traverser au plutôt la mer , et de porter la guerre dans le sein de la Grande-Bretagne.

Hélisabel avait déjà rempli son message, avec le succès le plus heureux, auprès de celui qui commandait dans les états de Grassinde et de l'empereur de Grèce. Les secours les plus puissants se préparaient de toutes parts pour l'Ile ferme, lorsque le fidèle Gandalin arriva dans la Gaule, et se rendit à la cour du roi Périon. Ce

prince fut bien étonné de tout ce qu'il apprit par Gandalin , et il avait peine à croire que Lisvard eût pu porter aussi loin l'ingratitude. Gardez -vous bien^ lui dit-il, de divulguer ces nouvelles dans ma cour ; Galaor que j'ai pensé perdre, et qui n'est pas hors de tout danger, ne pourrait les apprendre sans une émotion dangereuse ; et je ne veux point affliger le jeune Norandel , en lui laissant savoir tous les justes mécontentements que nous avons de son père, et la guerre inévitable que nous allons avoir avec lui.

Périon en effet fit secrètement tous les préparatifs nécessaires pour aller en diligence au secours d'Amadis, à la tête de ses hauts barons et de l'élite de ses troupes. Sa générosité ne lui permit pas de retenir Norandel dans sa cour , au moment où son père était prêt à prendre les armes. Aimable Norandel, lui dit-il, votre compagnon Galaor ne sera de long-temps en état de monter à cheval : vous m'êtes aussi cher qu'agréable ; mais je connais trop les devoirs d'un nouveau chevalier, pour vous laisser perdre la première année de l'exercice honorable de ces devoirs dans un repos qui pourrait vous être reproché; je crois même que dans ce moment vous pouvez vous rendre utile au roi votre père, et je vous conseille de partir, après avoir préparé Galaor à cette séparation, qui , je l'espère, ne sera pas longue. Soyez sûr que, quelque événement qui puisse arriver, j'aurai toujours pour vous les sentiments du père le plus

Amadis de Gaule. II. l '^

|:enc|F^- B^pyapfjel suivit le conseil de PérioR; et, faisant s^pprouver son départ à Galaor qui étai^ hq^ de tout danger, mais très faible encore, il s'embarqi^a pour pa^er dans la Grande-Bretagne, e^ ^e rendit en pe^ de jqui*s à Yipdisilpre près du ;'oi spn père; il fvit aus^i SMrpi*^s qUÇ mor|:e}lemept s^fQigé^ lorsqu'il yi^ Lisyard pr^t à se ^ettre à la tête d'une nombreuse armée, ppw allpr attaquer l'Ile feime et les chevaliers qui |a défendaient.

]liasiQde, écuyer de Brvine^u, ayaiit fait ^u^ï son message près du roi de J^ohepae, Taffinq^, accablé ps^r les s^s, versa des lanpes de regret de ne pouvoir voler lui-même au secours du vainqueur de Garad^; inais, r^ssen^lsii^t aussitôt les chevalier^ les plus renommés c^e sçs états, il mit k, leur tête le prince Gras^andor, son 6k Unique. Servez et ^n^tez UQtre l^,érs^teur Açpadis, mon cher fils, lui dit-il en l'embrassant, et en le voyant monter k cheval pour partir,

Grasandor réunissait en sa personne toutes le$ qualités les plus çnui^entes et le$ pl\is aûpabl^e^ qu'on puisse de;^irer dan^ nfi chevalier; il joigi^t la beauté , le courage et l'enjouement de Galaof, à la prudence et k la loyauté d'Auia^ : sp^ b,umeur yiy.ç et gaie lui dqi^^^it l'air le plus galant avçic leç belles , le plu$ l^ger e.^ le pLus^ p^^ii^^ da^ I4 société; mais son ame senstbl^ et capable de fidélité le rendait digiji^ d^ passer sous l'arc des loyau?^ amants : il n'eut osé jusqu's^lors eçi épjçouver l'aventure ; car , uniquement occupé des exercLces

de la cb^v^lei^ie, il igaovait et les peines et les cfaanuea que l'aq^ur çépacid dans une ame.

Pendant que des secours pnijssants se pr^pa- Faîent poui? dtéfendre Vile ferme, les difiei^ents ambassadeurs de lisvavd travaillaieid: à rassembler de nouvdUes armées poup l'attaquer. Guîlan le Pensif avait réussi fadlement à remplir le cœur de l'empereuff Pat«Q du plus ardent désir de se venger d'Amadis. Ajb! s'écm cet oj^ueiUeux empereur, retour»^ sur-lenchainip à votre maître, et dites-lui que j^ yeux bien toujours épouser son Oriane, et que je parsi avec une armée formidable de héros romains, pour dormev du couri^ aux Bretons, et pour détruire de fond en comble le repaire de ces brigands de Gaulois.

Guilan eut bien de la peine à se contenir en recevant cetite impertinente réponse : mais ,. méprisant Patin dans son cœur, et ne voulant que servir son maître, il dit- à Patin, que, quelque diligence qu'il pût faire, il trouverait déjà Lisirard en plei^^]^ aiiarche ; et, sans avoir reçu la moindre pi^éve^tf^apce de la. cour de l'empereur , il repartit sur L'henre, et ne put s'empêcher de dire à son ns^tre, en annonçant l'arrivée de l'armée romaine, que l'empereur et ses sujets avaient bien dégénéré des Sjcipion et des PaiU- Emile, et qu'il av^ cru vojjp à Rome une troupe de boufifons et de saltimjbanques:,. plutôt qu'une armée et des chevaliers. De tpus ceux que Liavard fit sommer de venir se joindre à lui, comme étant ses grands

igG AMADIS DK GAULE.

vassaux , Galvanes eut seul le courage de refuser. Répondez au roi , dit-il , que Galvanes doit trop de reconnaissance au généreux Amadis, et trop d*àinitié au prince Agrayes son neveu , pour les combattre , et que, s'il ne me permet pas de rester neutre , j'aime mieux lui remettre mon île de Montgase, et même mon épouse Madasime, dont le bon Galvanes était déjà peut-être un peu las. Grasandor, dans le trajet qu'il fit pour arriver à nie ferme, rencontra le neveu de Lisvard; c'était Giontes qui retournait à Rome , pour faire hâter le secours des Romains. Après quelques pourparlers qu'ils eurent ensemble^ ils pensèrent se battre. La seule qualité d'ambassadeur dont Giontes était revêtu retint Grasandor; il s'en dédommagea du moins par les plaisanteries qu'il lui fit sur l'espèce de gens à qui son oncle était obligé d'avoir recours.

La quantité de troupes, et la diligence avec laquelle Lisvard les rassemblait , firent perdre l'idée aux chevaliers de l'Ile ferme de faire une descente dans la Grande-Bretagne; ils résolurent plutôt de former un camp retranché hors des murs de la forteresse , pour disputer Fabord de leur ile aux ennemis.

Oriane ne pouvait voir tous les préparatifs d'une guerre si cruelle sans la plus vive douleur ; Amadis tâchait de la consoler et de la distraire : il avait fait préparer un balcon qui dominait sur son camp, et il priait souvent les princesses de s'y

montrer , surtout quand quelque nouvel allié paraissait pour le secourir. Amadis ne doutait point que la vue d'Oriane ne fît sur les autres le même effet que sur lui, ni qu'un seul de ses regards ne suffît pour élever leur courage et les animer à la défendre.

Oriane et Mabille étaient sur ce balcon lorsque Grasandor débarqua : ce prince , montant à cheval aussitôt, s avança vers le camp; Amadis, qui le reconnut de loin , courut au-devant de lui , et le serra tendrement dans ses bras. Ah ! ah ! dit Mabille à Oriane, quel est donc ce jeune chevalier qu'Amadis reçoit avec tant d'amitié ? Ne serait-ce pas encore quelque Galaor, ou quelqu'un des mêmes mœurs et de la même race? Mais^ ma cousine, regardez -le donc, continuait Mabille; qu'il a l'air noble ! qu'il mène bien son cheval ! qu'il a de beaux cheveux ! Je désirerais bien qu'il fut aussi bon chevalier qu'il me parait aimable. J'ignore son nom, lui répondit Oriane; mais il faut que ce soit le fils de quelque puissant souverain, puisque je vois Amadis le forcer à prendre la droite sur lui , et que toutes les bannières se baissent pour le saluer. Cela peut être , dit Mabille , sans regarder Oriane , mais plus attentive que jamais à regarder la fin de la première entrevue d' Amadis et de ce chevalier.

Les deux princesses se retirèrent du balcon , voyant Amadis le conduire vers leur palais. Gra-

saador qui les avait aperçue demanda vivement quelles étaient ces deux divinités qu'il venait d'entrevoir. L'une est la princesse Oiiane, dit Amadis^ l'autre.... Ah! {seigneur, interrompît 6rasandor, au portrait qu'on m'a fait d'Oriane, je crois en avoir vu deux sur ce balcon. Vos doutes seront bientôt éclaircis , lui dit-il en souriant. A ces mots ils descendirent , et Amadis , le prenant par la main, le conduisit à l'appartement d'Oriane. Madame , lui dit-il , c'est le prince Grasan*» dor, fils unique du roi de Bohême; c'est mon ami, c'est un héros naissant cpie j'amène à vos genoux^ et qui consacre son bras à votre service. Ma chère cousine , dit-il à Mabille , je vous préviens que son humeur est aussi gaie que la vôtre , et qu'il est , comme vous , capable de la plus solide amitié : je vous le recommande , et j'ose vous supplier toutes les deux de lui faire un peu les honneurs de l'Ile ferme, tandis que je vais m'occuper à faire camper les troupes qu'il a conduites ici.

Oriane et Mabille connaissant le prince Grasandor par tout ce qu^Amadis leur avait dit de la valeur et des vertus aimables de ce prince, le comblèrent de prévenances et de politesses; il y répondit de l'air le plus respectueux et le plus galant. Il sut rappeler avec autant d'esprit que de finesse l'état cruel où souvent il avait vu le chevalier de la verte épée, pendant qu'il était chez le roi son père, (^e je le plaignais, dit-

il , lorsque je Teriietidalis àoupirer jorit et nuit , et que je voyais couler âès làrthes, èri pênéâtit à la beauté qtd captive sàri b<*ur, et dont il était depuis Idii^-tèmps réparé! Mstis, madaiùre,' dit-il en regardant têndi-eriient Màfbillé, peut-étt'fe rie le plaigfiàiâ-je pas ââséz. On cdiiçoit mal It^ hiàux qu'on nà pas encore ëprbuvës ; et peift - être , àjdtita-t-îl en soupirant ; mslis eh battant les ;^èux , lé éoH iiïèh prépare- t-il de semblables. Mabîtie rôttgit, iiè répandit Hëri; et cette conversation qu'AiftaNMà st^àit crix dèvdîr être fort aniiïiée entre Mâbllle et Grasàhaôt deiiift sérieuse de môWïents ètt mbiriéfnts, au point qrié laf belle Oriane fut j^ouient obligée dé les fètii'er Fun et Tautre d'une cfisttattîofi mvolôntâîre. OWaine , voyant qrfîls y rètdmbàifeht sanii cesse , ^rît le bïas de Grasândoip, et lé conduisit,' en attendant le retour d'Airiadis , ^oUr ^oîr tiriè paWie des merveilles du palaîà d'ApoUidôtf : après en avoir parcouru qtièlquèi-unes ; ils pafrWritent pf es de l'af c des loyaux âth^tÈ. driàtîè s^cn était toujours écartée, liôn ^tie soiï coèùr Waignît cette épreuve ; mais si le pistssagé de Parc eri eût prouvé la loyauté , il eût protégé dé même coriibien ce coeur était sensible. MabîHé,' selon son humeur gaie, avait souvent plaisanté àa coùsîtîé Sur Fespècé de terreur que lui Causait cette é^reuVe; tnàis pour elle, étant bîeh sûre dé son ihdîfféreûce , elle s'était déjà présentée à l'entrée de cet arc, et chaque fois la statttè avait i^épaindu des lys et des roses WaWches

20() ÀMADIS D£ GAULE.

sur elle; mais une force invincible l'avait toujours repoussée. Oriane plaisantait de cette aventure avec Grasandor. Si je crois, seigneur, tout ce qu'Amadis m'a raconté de vous, vous éprouveriez le même sort que ma cousine, en vous présentant à ce passage. Mabille, pour cacher le secret embarras dont elle se sentait atteinte, voulut appuyer la plaisanterie d'Oriane. Vous ne courez aucun risque, seigneur, dit -elle à Grasandor; vous serez repoussé, mais tout ce que nous savons de vous me fait presque présumer que ce sera bien doucement. Ah! madame, s'écria Grasandor que tout animait alors , pourquoi ne mériterais -je pas d'y passer dès ce moment même ? le titre de votre chevalier ne m'assureraitil pas cette gloire, si vous me permettiez de le porter ? Mabille devint vermeille comme ime rose ; et sa cousine, profitant de cette occasion de lui rendre les douces plaisanteries qu'elle en avait essuyées : Ah ! ma chère cousine , dit-elle , pourriez-vous refuser au prince Grasandor le titre de votre chevalier ? vous n'en avez point encore ; aucun autre ne peut être plus digne de vous. Ah! que votre frère Agrayes n'est-il ici pour vous en presser avec moi ! Le prince m'honore trop , dit Mabille avec un modeste embarras, mais je ne trouve nulle raison pour le refuser; et, puisque l'usage a réglé qu'une princesse peut accorder ce titre sans conséquence , le prince Grasandor aurait lieu de se plaindre de moi , si je lui refusais

un nom qu'Âmadis reçut de la reine Brisène. Ah ! divine princesse , s'écria Grasandor dans un transport dont il ne fut pas le maître, commencez donc à vous intéresser pour celui que vous honorez de ce nom, qu'il ne perdra qu'avec la vie; daignez me conduire vous-même à cet arc si redoutable pour les cœurs pervers ou légers. L'indifférence du vôtre vous a seule empêchée de franchir ce passage, et vous ne courez d'autre risque, hélâs! que d'éprouver encore les mêmes obstacles. Toute la vivacité d'esprit de Mabille lui manqua dans ce moment pour répondre. Oriane , presque maligne pour la première fois , se souvint de tout ce que Mabille avait dit sur la petite clef du jardin de Mirefleur. Oh! pour le coup , ma chère cousine , lui dit-elle , je vous tiens ; vous vous êtes cachée de moi pour éprouver cette aventure, et je ne perdrai pas cette occasion de voir comment les personnes indifférentes en sont repoussées. Une étincelle d'amour-propre mêlée d'un léger dépit s'empara du cœur de Mabille; elle ne put croire qu'un jour, qu'une seule entrevue eût pu faire un si grand changement dans son ame. Eh bien ! ma cousine , dit - elle en ne regardant qu'Oriane , puisque vous le voulez, je vais donc encore éprouver les mêmes obstacles ; mais ce ne sera qu'en me faisant précéder par le prince, et avec la promesse que vous tenterez le passage à votre tour. Je nç promets rien, dit Oriane en riant, avant de connaître le dan-

aoa AMABIS D£ GAULE.

ger de cette épreuve. Ib à'avaticèrent tous les trois vers cfet arc, et dés que Grasafldôr eh fut à portée, elles le virent s^échappet d'elles, franchir sans effort lé passage, et ramasser les flettrs qUé lut jetait la stattie, et qu'il présentait à Mabille^ en l'appelant potu» les recevoir. Mabille, hors d'elle-même à ce spectacle, ne fut s'eitîpêcher de s'avâhcer un pèu; On fait souvent àlots^ sànà s'en dôUter, plus de pas qii'dh ne croit ^ et Mabille était déjà sûr le sèuÛ de l'arc des loyaux amants^ lorsqu'elle s'aiperçut qu'elle n'éprouvait pltlS d'obstsiclés. Elle en frémit; elle Voulut se retirer prômptemcnt : mais le même pouvoir invisible qui les autres fois l'avait repoussée remj)êcha de reculer j lui fit franchir le passage dé l'arc, et là porta ju^u'âux pieds des statues d'ApbllidbU et de Grtaiànèse, où Grasandof ^é trouvait dans le ïUéme îUStsInt : un coup de tonnerre, suivi d'urie lUinière douce et brillaUte^ rëtèiitit darià le palais d' Af^c^ïMdoii ; et éè fUt sanà doute depuis ce moment-là que le double trait de l'Amour , qui pénètre sur-le-champ deUl cœurs destinés à s'aimer lé resté de leur vie^ fiit appelé le coup de foudre. Oriane plus prudente que Mabille è'rfssit sur le gaz(M, sains oser s'approcher du passage que sa CorusiUe avait franchi presque ttialgré Sa vôilonté, Mabîllé et Grsèàandor admirèrent leà deux sta^tues qui semblaient leur sourire ; leurs notnsr se gravèrent sur le jaspé , enchaînés ensemble par une branche de

myrthe; ils se regardèrent enfin, et ce seul regard Alt l'avéU d'un sentiment qui ne devait jamais s'éteindre. Ils revinrent joindre Oriane qui reçut Mabille dans ses t^as. Enfin, ma chère cousine , lui dit-elle ^ vous catih^^e quelquefois à votre tour votre tête dans mon sein ; mais j'espère que ce ne sera pas pour y répandre des larmes.

Amadis ayant rejoint les princesses leui^ annonça l'arrivée du roi Périon son père. Ce prince venait de descendre de ses vaisseaux, à la tête de tlX)ii9 mille chevaliers gaulois ; et chaque chevalier ayant alors dnq hommes armés au moins à sa suite , le secours qu^amenait Périon mettait les chevaliers de l'Ile ferme en état de résister aux forces réunies de Lisvard et de l'empereur Patin.

Périon avait le plus grand désir de voir la belle Oriane. Le prince Agrayes, qui ne l'avait pas quitté depuis son débarquement , vint de sa part demander à cette princesse quand elle voudrait bien lé recevoir. Mon cousin, lui répondit- elle, la reconnaissance que je dois à ce grand prince de ce qu'il fait pour moi le rend le maître de Venil* dès ce moment même; mais^ avant que vous retoUlriiieE lui porter ma Réponse ^ je veux Vous faire faire connaissance avec le fils aîiié du roi de Bohême $ pour lequel je vous demande votre amitié. Madame , répondit-il ,> tout ce que la renommée publie du prince Grasandor me fait depuis long* temps désirer la sienne. A ces mots, les deux princes s'avancèrent de part et

ao4 AMADIS DE GA.ULE.

d'autre, et s'embrassèrent. Mabille attentive cherchait à lire dans les yeux d'Âgrayes l'impressioti que Gràsandor faisait sur lui ; elle eut lieu d'en être satisfaite; elle le fut encore plus, et rougit un peu lorsqu'Oriane leur dit : Princes, puissiez-Yous désormais vous regarder comme frères! mes vœux les plus chers sont que le nœud, que l'amitié va former entre vous se serre de jour en jour. Ah! madame, dit Agrayes, j'en accepte d'avance tous les moyens. Apprenez donc, mon cher cousin , que votre sœur Mabille n'avait point encore de chevalier, que le prince Gràsandor s'est offert pour en recevoir le titre ; et qu'espérant que vous ne me désavoueriez pas je Fai accepté pour elle. Seigneur, dit Agrayes à Gràsandor, l'honneur que vous faites à ma sœur sera sans doute aussi cher au roi mon père qua moi-même; permettez qu'en qualité de son chevalier je vous embrasse une seconde fois. Gràsandor, transporté de joie, s'écria: Seigneur, votre aveu comble ma plus douce espérance, et c'est aux genoux de ces belles princesses que je vais renouveler en votre présence le serment de les servir le reste de ma vie. A ces mots, il s'y jeta ; Oriane lui labsa baiser sa main avec l'air de la plus tendre amitié ; Mabille ne put le lui refuser à l'exemple d'Oriane. Gràsandor baisa cette seconde main avec tant de grâce et de feu, que Mabille ne put cacher le trouble qui l'agitait; et, voyant Oriane et son frère sourire en l'examinant,

elle ne put s'empêcher de se pencher sur le sein de sa charmante cousine , pour y cacher et sa rougeur et son embarras. Oriane la serra tendrement ; Enfin , ma chère cousine , lui dit-elle , votre moment est arrivé, et ce moment est marqué par l'être suprême pour être le commencement de votre bonheur. Agrayes et Grasandor coururent ensemble au-devant du roi Périon qui s'avançait accompagné d'Amadis et de Florestan ; Périon voulut fléchir un genou devant Oriane qui l'en empêcha. Ce serait à moi, lui dit-elle en l'embrassant, à rendre cet hommage au grand roi qui me vient protéger, et qui me combla de marques d'amitié dans mon enfance. Périon lui dit d'un air très galant pour un homme de son âge : Ah! madame , un des moments les plus chers à mon souvenir est celui où, telle qu'Hébé et plus charmante encore , vous me priâtes d'armer de ma main le damoisel de la mer. Dans ce moment , Périon , Amadis , Oriane se regardèrent les yeux pleins de larmes, mais brillants d'une joie si vive et si pure , qu'il ne leur eût pas été possible d'exprimer plus tendrement tous les sentiments qui remplissaient leur ame.

Cette situation, si pleine de charmes pour eux, pour leurs amis et leurs proches qui les entouraient , fut troublée par l'arrivée de Balais de Carsantes, ce chevalier devenu celui d'Amadis, depuis que ce héros l'avait délivré des chaînes d'Arcalaûs, et depuis qu'il l'avait séparé lorsqu'il

ao6 AMADIS DE GAULE.

se battait av^c Galaor sans le connaître. BaUis avait ppomptepaent levé sa bannière pow yenjir servir Amadis. Il leur apprit que l'empereur, k la tête 4e son armée , avait joiat celle de ii^svard ; que Gasquilan, roi de Sues^, s'était um avec eux , et que to«is ensemble Us s^ propos^ent de marcher dans peu de jom^ pour ^^taquer Vile ferme.

Ou doit se souve^r que ce^te ile pû^rtaiit ce nom, parcequ'elle tenait mi continent par une langue de terre défendue par une triple enceiip^e. Périon, ayant appris que, ppiv éviter d'armer la multitude de vaisseaux nécessaires pour porter un^e armée aussi formidable , les souverains , leurs ennemis, dirigeaient leur marche pour les attaquer par la terre fen^e , crut devoir éloigner la guerre du centre de l'île et des yeux des princesses qui s'y trouvaient réunies ; et , voulait prévenir les ennemis, il laissa des chevaliers de eon* fiance avec une forte garnison dans, les troi^ enceintes fortifiées, port^ son am^ée au-delà de la kuigue de terre, et assit son camp dan&ua terrain avantageux où sesi deux ailes étaient défendues par la mer, et son centre appuyé par la cpiimiMnicatiou qu'il conservait avec Tlle lerme.

Amadis n'avait point oublié que dans le combat que , souâ le nom. d^ chevalier à la vertie épée, il avaijb eu dans la Bohéixie aveo Garadaii ^ oi^^e autres chevaliers son^iins, il av^t doniaké la vie

et 1^ liberté au jeune Arquisil , dont la valeur, la jeunesse et la beauté Tavaieqt touché : c^ jeune prince , prppr^ ^ereu de Ps^tin , ays^it promis de se rendre aqprès d'Ams^di^ à 3a première réquisition. Sachant donc qu Arquisil était à |a suite de soif oncle , il l'envoya sooin^çr par Énil de lui tenir ^ parole, et de ^ rendre auprès de lui. Énil fit son message ; et le loyal Arquisil , loin de rien contester, dit à l'empereur son oncle, que l'honneur ne lui permettait pas de refuser d'obéir aux ordres d'Amadis. Patin, suivant son caractère , lui dit brusquement qu'il pouvait £aiire tout ce qu'il voi^drait; et, s'adressant au chevalier de l'Ile fe^pne, il s'emporta jusqu'aux injures et aux menaces les plus atroces contrç Amadis. Énil indigné lyi répondit : Vous deviez respecter davantagç ce grand prince , et vous souvenir de la façon dont il vous traita lorsque vous n'étiez encore que çhcîyalier errant;^ croyez que le prince de Gaule 13^ traitera pas miçui^ aujourd'hui Tempereui^, et que vous ne sprtirez pas avec plus d'honneur de cette guerre , que vous n'êtes sorti de votrç combat partjioaUer avec lui. Lisvard, craignant que Patin ^e se laissât emporter à la colère, se mit entrç d^ux. Allons diœr, seigneur, dit -il à Patip , çl; laisspns cet envoyé jouir du droit des gens, çt remplir sa charge.

AriprjisiA suivit £nil à l'Ile fermée , et lut reçu par Amadii;^ avec bisaucoup d'amitié. Ce prince lui

ao8 AMADIS D£ GAULE.

fit voir une partie des merveilles du palais d'Apollidon, et surtout il lui fit examiner la força des remparts de Ulle ferme , et le nombre et la beauté des troupes qui formaient le camp qui devait la défendre. Arquisil fut très bien traité par tous les chevaliers , et même par les dames de l'Ile ferme : la noblesse de sa figure et de ses propos intéressa tout le monde en sa faveur. Ce jeime prince, plein d'honneur et de courage, ne put s'empêcher de parler un jour devant Amadis de tout ce que son inaction lui faisait souffrir dans une occasion d'acquérir de la gloire. Le généreux Amadis , applaudissant dans son cœur aux sentiments de ce prince: J'aimerais mieux, dit- il , que nous pussions combattre ensemble; mais, ne désespérant pas de vous avoir un jour pour ami, je veux dès ce moment vous en donner des preuves. Partez, prince, retournez à l'armée de l'empereur, et suivez votre carrière avec gloire : tout ce que je vous demande, c'est de me venir trouver dix jours après la bataille que je prévois , quel qu'en puisse être l'événement.

Arquisil , pénétré de reconnaissance , jura nonseulement d'obéir à ses ordres , mais de conserver toute sa vie le souvenir de sa générosité. Il retourna sur-le-champ vers l'empereur, qui fut plus étonné de ce procédé d' Amadis, que le roi lisvard qui connaissait l'élévation de son ame, et qui regrettait souvent tout ce qui l'avait conduit par degrés à l'avoir pour ennemi. Lisvard s'oc-

cupait alors avec Gasquilan et l'empereur à dresser son ordre de bataille : nous croyons devoir supprimer la longue énumération et la description des troupes qui composaient son armée (i).

Périon, que les princes et les chevaliers de l'Ile ferme avaient élu tout d'une voix pour les commander, fit de son coté les dispositions les plus sages : il mit ordre à tout en peu de temps; et tranquille dans son camp, dont les devants étaient aplanis et propres à faire combattre sa gendarmerie, il se contenta d'envoyer quelques troupes légères en avant , avec ordre de se retirer sur son armée , dès qu'ils verraient les ennemis s'approcher en ordre de bataille.

(i) Nous ne pouvons nous résoudre à suivre cette description de d'Herberay : quoique nous pardonnions un peu à l'un des commandants de l'artillerie de François I^' le faible qu'il a de parler de ce qui concerne son métier , comment at-il pu se conformer au texte espagnol, au point d'écrire, d'après ce texte, un anachronisme aussi grossier; et le grand train d'artillerie, la poudre, les boulets, les bombes, les coulevrines que les Espagnols donnent à Lisvard , ne devaient-ils pas faire juger à d'Herberay que le ton et le costume du roman étaient changés ? Nous ferons de notre mieux pour empêcher que nos lecteurs ne trouvent aussi le même changement dans la texture et la narration de ce roman ; mais nous nous croyons obligés de leur dire que cette traduction va devenir plus libre que jamais, désirant conserver le ton qui règne dans les trois premiers livres que nous avons traduits , et que nous nous croyons en droit de rapporter aux romanciers français de la fin du douzième siècle.

Amadis de Gaule. H. 1 4

aïO AMADIS DE GAULE.

Lisvard n'étant plus qu'à trois jours de marche de Périon, le pei^de Arcalaûs, qui n'attendait que ce moment pour exécuter sa nouvelle trahison, envoya l'un de ses neveux au roi Aravigne , pour lui dire de s'avancer avec Barsinan sur les derrières de l'armée de Lisvard, en se contentant de l'observer jusqu'à ce qu'il eût vu quel succès aurait la grande bataille , qui bientôt serait de part et d'autre inévitable. Aravigne se mit sur-le^-champ en marche , et se couvrant d'une chaîne de collines qui bordaient la plaine où Lisvàrd avait déployé son armée, il la côtoya long-temps avec la sienne sans être aperçu.

A peine Périon était^il arrivé dans llle ferme, qu'enchanté de la princesse Oriaue il désira que sa fille Mélicie vînt auprès d'elle ; Amadis et Bruneau le desiraient également, et Périon envoya Gandalin pour ia chercher. La reioe ÉUsèœ re&ta dans la Gaule pour donner ses soins à Oalaor, dont la santé ne se rétablissait que lentement. Mélicie, le voyant hors de tout danger, partit avec une cour brillante de jeunes demoiselles gauloises , et vint sous la garde de Gandalin se rendre aux ordres du roi son père.

Périon était déjà parti de l'Ile ferme à la tête de son armée, pour marcher à la rencontre de Lisvard; ce furent Oriane et Mabille qui reçurent la jeune Méliciç comme ellçs auraient pu recevoir leur propre Sroaur : toutes les trois aii»ai«int; toutes trois étaient tendrement aimées; les mê-

mes intérêts les uimssieat^ el la plus constaate amitié s'établit entre elles. Elle peut être durable entre trois personnes de cet âge , lorsque l'amour ne la trouble pas , et que leurs amants s'aiment entre eux.

Gandalin fut très affligé de ne plus trouver Amadis et Pérîon au palais d'ÂpoUidon ; il desirait vivemeot qu' Amadis accomplît sa promesse , et l'amiât chevalier de sa main, avant la bataille. Dès qu'il eut remis la princesse Mélicie entre les bras d'Oriane, il marcha nuit et jour, et rejoignit Amadis. Soyez sûr, lui dit Gandalin, que, si je croyais vous étne encore nécessaire, je ne vous presserais pas de me conférer l'ordre de chevalerie ; mais la princesse Oriane étant en sûreté sous votre garde et celle du roi votre père , ne différez pas à m'accordcr l'honneur de combattre à côté de vous. Ah! Gandalin, ah! mon cher frère, s'écria celui qui se souvenait d'avoir partagé le lait de sa mère, votre naissance et votre valeur vous rendent depuis long-*temps digne d'être chevalier ; pardonnez à la crainte de me séparer de mon meilleur ami le temps que j'ai différé à vous rendre justice : je cours au roi mon père, pour le prier de vous ccMaférer cet ordre , et je vais faire préfiârer un cheval et des armes pour vous. Ooyez-vous, lui dit vivement Gandalin, que je voulusse recevoir cet ordre d'une autre main que la votre? Quant aux armes, votre frère Galaor m'a donné les siennes, qu'il ne peut «n-

core porter, et j'espère le remplacer auprès de vous le jour de la bataille.

Taudis que Gandalin demandait une grâce si juste , Lasinde obtenait la même faveur de Bruneau de Bonnemer. Ces deux braves et fidèles écuyers firent ensemble la veille des armes; et, dès le lever du soleil , Amadis et Bruneau les armèrent chevaliers : Périon ceignit l'épée à Gandalin ; Lasinde reçut le même honneur du prince Agrayes; et Amadis , croyant ne pouvoir faire un meilleur usage de deux de ces six épées qu'il avait reçues de Tinfante Léonorine , les leur donna , en les embrassant tendrement, et ne doutant pas qu'ils ne s'en servissent bientôt avec gloire.

A peine cette cérémonie était-elle finie, que Périon fut averti par les troupes légères qu'il avait en avant, que l'armée ennemie approchait;. il fit sortir la sienne de son camp, la mit en bataille; el parcourant les rangs , suivi d' Amadis , d'Agrayes , de Florestan et de Bruneau : Gaulois , s'écria- t-il d'une voix forte, songez que la gloire vous attend dans les derniers rangs de nos ennemis,* et que le vainqueur d'Abyes est avec vous. Gaule! Gaule! s'écria l'armée tout d'une voix; vive Périon et son auguste sang.

Lisvard fit faire halte à ses troupes qui campèrent en ordre de bataille à la distance d'une lieue de celles de Périon ; il y eut quelques escarmouches, surtout du côté de l'aile que les Romains formaient. La présomption dé ceux-ci,

la haine des Gaulois contre eux, auraient peut-être dès le même jour engagé quelque action décisive, si des deux cotés les deux rois ne les eussent contenus.

Les deux armées passèrent la nuit dans cette position. Lisvard et Périon furent avertis presque en même temps au lever du soleil , que les coureurs envoyés à la découverte venaient de reconnaître au-delà des montagnes une nombreuse armée, dans laquelle ils avaient distingué la bannière royale d'Aravignç. Les deux rois, incertains du parti que prendrait ce prince , disposèrent de chaque part l'aile de leur armée la plus près des montagnes , de façon à pouvoir lui résister.

Cette nouvelle position retint les deux armées, et retarda la bataille qu elles étaient prêtes à se livrer. Un trompette qui partit de l'armée de Lisvard , et qui vint à celle de Périon , arriva sur ces entrefaites , et se fit conduire au corps commandé par Amadis. Seigneur, lui dit -il, je viens de la part de Gasquilan , roi de Suesse , pour vous proposer de vous avancer seul entre les deux armées, et de rompre trois lances avec lui. Depuis longtemps ce' prince cherche l'occasion de se trouver les armes à la main avec vous : non cependant qu'il conserve aucun ressentiment de votre victoire sur le géant Mandraque son père ; il est trop bien informé de la générosité que vous eûtes pour lui ; mais une beauté cruelle qu'il adore met sa main au prix de l'avantage qu'elle veut qu'il remporte

2l4 AMADIS DE GAULE.

sur VOUS. Retourne à ton maître, lui répondit Amadis ; dis-lui que les lauriers dont il s'est couvert et ses qualités personnelles auraient dû lui soumettre le cœur le plus rebelle. Quant k ce qu'il me demande , dis-lui de même que le prince de Gaule ne refuse point f honneur qu'il lui fait, et que demain matin je me trouverai dans le lien qu'il me désigne.

Le défi du roi de Suesse étant public dans les deux armées , Périon et Lisvard leur firent faire un mouvement ; et les portant en avant sans rien rompre de leur premier ordre de bataille , la distance qui les séparait ne fut plus que d'environ cinq cents toises.

C'est dans cet intervalle que Gasquilan s'étant avancé deux heures après le lever du soleil , l'empereur Patin, suivi d'un détachement, voulut le conduire lui - même jusqu'au tiers de la distance des deux armées; le prince Agrayes, voyant cette troupe en avant, en choisit une de même force, et s'approcha jusqu'à la même distance que l'autre troupe avait observée. Cest ainsi qu'Agrayes voulut assurer la personne d' Amadis contre toute surprise ; et ce fut de la tête de son détachement, qu' Amadis s'avança seul contre le roi Gasquilan, qui, dès qu'il l'aperçut venir k lui, le salua, reçut la même courtoisie; et tous denx, mettant la lance en arrêt , coururent avec impétuosité l'un contre l'autre.

La rencontre fat terrible; le bruit de leurs lan-

ces brisées et It choc de leurs boucliers retentirent jusque dans les deux armées. Grasquilan fut renversé sans connaissance ^ et le bras démis , sur la poussière. Amadis passa sans être ébranlé ; mais s'apercevant que son cheval, blessé par la violence du choc, ne pouvait plus le porter, et voyant d'ailleurs Gasquilan à terre, il s*y jeta légèrement , mit Tépée à la main ^ et marcha d'un pas lent pour lui donner le temps de se relever. Le voyant immobile , Amadis s'avançait pour délacer son casque, lui donner de l'air et le secourir , lorsque l'empereur Patin , qui n'était capable d'aucun sentiment généreux, s'imagina qu' Amadis ne marchait vers Gasquilan que pour lui couper la tête. Ce lâche empereur eut l'indi* gnité de faire tirer plusieurs coups d'arbalète^ sur Amadis ^ et détacha quatre chevaUers romains pour l'enlever et le prendre prisonnier. Agrayes qui s'en aperçut vola pour défendre Amadid, et les deux avant-gardes s'étant ébranlées en même temps se chargèrent avec fureur* Le chevalier Gandalin, qui s'était placé dans la troupe d'Agrayes, fut le premier qui joignit Amadis 9 au moment où ce ptinoe venait d'être renversé par le coup de poitrail d'un cheval d« ces quatre chevaliers. Quel moment! quel spectacle pour ee fidèle Gandalin ! Il fondit comme un vautour sur ces lâches; il fendit la tête aux deux pre-

(1) Le ti^te dit phisîeiirs coupe d'arquebnse.

ai6 AMADIS DE GAULE.

mieris , sauta à bas de son cheval ^ força son cher Amadis de monter dessus ; et , s'élançant sur celui d'un des Romains qu'il venait de mettre à mort, il chargea les ennemis à côté d'Amadis , s'occupant plus encore à parer les coups qu'on lui portait, qu'à frapper ceux qui l'attaquaient lui-même. Les deux armées s'étant avancées de part et d'autre pour soutenir leurs détachements , une affaire presque générale commença bientôt à s'engager : plusieurs corps d'une aile et du centre de la bataille se chargèrent ; mais Périon et lisvard ayant également contenu l'aile où ces princes avaient porté leurs principales forces , dans la défiance qu'ils avaient du parti qu'Aravigne pouvait prendre , ce combat , quoique long , fîit indécis ; et , la nuit s'approchant, le seul avantage que Périon remporta fut de rester maître du terrain sur lequel les différentes troupes avaient combattu.

Pendant k nuit les troupes de part et d'autre demeurèrent sous les armes, lorsque l'empereur envoya demander une trêve de vingt-quatre heures, pour retirer les morts et prendre soin des blessés. L'humanité fut de tout temps une des principales vertus des princes de Gaule; et, malgré l'avantage que Périon avait à combattre dès la pointe du jour , cette trêve fiit accordée : elle donna le temps à Lisvard de rassurer ses troupes, que ce combat paraissait avoir ébranlées ; et les deux rois sachant que l'armée d'Aravigne n'avait fait de mouvements que pour s'éloigner de deux

lieues en arrière de sa première position , ils se préparèrent à laisser décidei* le sort de cette guerre par celui d'une bataille générale.

Cette bataille commença le lendemain de la trêve expirée , et les premiers rayons du soleil éclairèrent les premières charges : elles furent sanglantes et multipliées; le succès en fut longtemps indécis , et des chevaliers en grand nombre des deux côtés virent leur dernier jour.

Ce fut dans une des plus furieuses de ces charges que le prince Agrayes reconnut Lisvard , et courant avec fureur sur lui : Roi le plus ingrat qui respire , dit-il , reconnais Agrayes devenu ton plus mortel ennemi. A ces mots, tous les deux se chargèrent avec fureur ; mais ne pouvant entamer leurs fortes armes par le tranchant de leur épée, ils se saisirent au corps, chacun des deux faisant tous ses efforts pour terrasser son ennemi. Amadis, s'apercevant du péril que courait Lisvard , ne put le voir plus long-temps en danger de succomber sous un bras qu'animait la vengeance; et se portant entre Agrayes et Lisvard, comme pour s'opposer au corps formidable de Romains prêts à les joindre , il les sépara , donnant le temps à Lisvard de rentrer dans le gros de sa troupe , et priant Agrayes , qui murmurait d'avoir été séparé de son ennemi , de venir à son secours.

Amadis chargeant les Romains avec fureur , le prince Floyan, parent de l'empereur, fut le pre-

2l8 AMADIS 1>£ GAULE.

mier qui tomba sous ses coups. L'empereur Patin qui vit rouler la tête de Floyan à ses pieds , et dont la lance était entière y fondit plein de rage sur Amadis, en cherchant à le percer au défaut de ses armes: mais Gandalin qui veillait sur une vie si chère détourna le fer de la lance ; et le redoutable Amadis, s'élevant sur ses étriers, porta sur l'épaule de Patin un coup si terrible , que l'épaule tomba sur le sable avec le bras passé dans son bouclier. Cette plaie horrible et des flots de sang qui s'en élancèrent ne laissèrent qu'un instant de vie à l'empereur , et découragèrent tellement les Romains, qu'on les vit fuir de toutes parts. Lisvard voulut en vain les rallier, en faisant ferme avec Grumedan, Cildadan et les chevaliers bretons; il vit que la terreur des Romains avait plus de force que ses reproches , et fut contraint à se replier en arrière , en faisant sonner la retraite.

Agrayes voulait poursuivre la victoire et charger Lisvard dans sa retraite; mais l'amant d'Oriane sut encore dérober son père aux coups de son cousin, en engageant Périon à lui conmiander de faire halte, sous le prétexte que, la nuit commençant , l'on ne pouvait plus distinguer les siens des ennemis. Agrayes obéit en murmurant, jusqu'à dire à son cousin : Ne vous lasserez-vous donc jamais de faire grâce au plus ingrat de tous les princes?

La nuit fut tiunultueuse ^ et personne n'osa

quitter les armes; mais le jour ne paraissait pas encore, lorsque Lisvard envoya demander une nouvelle trêve , et prier Périon de lui renvoyer le corps de l'empereur, pour lui faire faire des obsèques dignes d'un aussi grand prince ; ce qui lui fut accordé.

lisvard profita de ce temps potir haranguer les chefs des Romains, leur rappeler la gloire dont ils s'étaient couverts autrefois , et les engager à s'unir plus étroitement que jamais à lui , pour tenter le sort d'une seconde bataille. Arquisil depuis la mort de l'empereur devenait le chef de son armée, comme étant le plus proche parent et le plus près du trône par sa naissance. Ce jeune prince crut avec raison qu'il était de sa gloire de suivre Lisvard , et de faire de plus heureux efforts pour relever l'honneur du nom romain : il était estimé par les troupes romaines autant qu'il en était aimé ; tous les chefs lui jurèrent de lui obéir , et de servir Lisvard avec zèle.

Tandis que le sang coulait, et que les armées de Périon et de Lisvard ne pensaient qu'à se détruire, le saint hermite Nascian s'occupait du soin de ramener la paix. La nouvelle du mariage prochain de l'empereur de Rome avec la princesse Oriane étant parvenue jusque dans sa retraite , il ne crut point que ce mariage pût s'exécuter.

On se souviendra que , le jour que Lisvard chassait dans la forêt de Vindisilore , Nascian ayant conduit le petit Esplandian avec sa lionne aux

aaO AMADIS DE GAULE.

pavillons que ce prince avait fait tendre pour la reine Brisène et les princesses , Oriane , vivement émue en voyant ce bel enfant qu'elle soupçonnait être son fib , pria le saint hermite de Feùtendre en confession, et qu'elle lui révéla tous les secrets qu'elle renfermait dans son ame. Nascian, sachant par l'aveu d'Oriane qu'Amadis avait reçu sa foi le jour qu'il la délivra des mains d'Arcalaûs, espérant aussi que le ciel avait reçu leurs serments sans en être irrité, puisqu'un fils dont il était prédit de si grandes choses était le fruit de cette union , ne put croire qu'Oriane , au mépris d'un héros et de ses serments , pût donner sa main à l'empereur. Nascian, dès qu'il eut appris la suite des événements, la violence de Lisvard contre Oriane , l'enlèvement de cette princesse , et la guerre cruelle prête à commencer entre Lisvard joint aux Romains , et les chevaliers de l'Ile ferme secourus par le roi Périon, crut devoir s'entremettre pour en arrêter la suite , ainsi que l'effusion du sang que des nations chrétiennes étaient prêtes à répandre : il le pouvait sans peine , en déclarant le mariage d'Oriane et la naissance d'Esplandian; mais n'ayant appris ces secrets qu'en confession , il ne pouvait les dévoiler sans crime , à moins qu'il ne fat autorisé par la permission d'Oriane.

Nascian ne désespéra pas de l'obtenir ; et , prenant sa besace et son bâton, il s'achemina vers l'Ile ferme avec toute la diligence que son grand âge et sa faible monture purent lui permettre.

Après plusieurs jours d'une marche bien fatigante, Nascian arriva près d'Oriane qui fut émue en le voyant ; elle le fit aussitôt entrer dans son cabinet. Ah! mon père, lui dit-elle, je suis encore bien plus malheureuse que je ne l'étais la dernière fois que je vous vis; la guerre, l'animosité deviennent de jour en jour plus fortes entre Amadis et mon père ; des combats sanglants ont déjà coûté la vie à beaucoup de chevaliers , et dans ce moment je frémis qu'il ne s'en donne de nouveaux. Ma fille, lui répondit Nascian, il vous eût été possible de l'empêcher, en déclarant votre mariage et la naissance d'Esplandian : vous savez que je connais l'état de votre conscience, et je vous déclare que vous vous rendriez coupable du sang qui serait désormais versé, si vous différiez plus long- temps à découvrir au roi votre père vos secrets les plus cachés. H^las! mon père, répondit Oriane en versant un torrent de larmes, exigerez-vous de moi que j'ose faire moi-même un pareil aveu ? Non , ma chère fille , dit Nascian attendri , pourvu que vous me permettiez de le faire pour vous. Ce que vous me dîtes en confession m'était sacré ; mais si vous m'accordez la permission de parler au roi votre père , j'espère , avec le secours de la grâce divine, changer son cœur, l'attendrir pour vous, lui faire approuver vos nœuds jusqu'ici secrets avec Amadis, et rétablir la paix eatre de grands princes qui doivent s'aimer, et se soutenir mutuellement aujourd'hui.

aaa amadis de gaule.

Âh! j'y consens de toute mon ame, lui dit Oriane; je ne peux plus soutenir ma situation présente et tous les maux dont je suis cause ; je remets mon sort entre vos mains , et je vous conjure de parler au roi mon père le plutôt qu'il vous sera possible. La résolution que vous prenez , lui dit Nàscian, doit vous attirer les grâces du del, et j'espère qu'il me donpera la force d'arriver près du roi Lisvard avant que la nouvelle trêve soit expirée.

Nascian, en effet, ne se donna que le temps de prendre un léger repas; et, remontant sur son âne , il se rendit dès le même soir au pavillon du roi Lisvard.

Ce prince fut très étonné de voir paraître le saint hermite, qu'il reconnut à l'instant. Saint homme, lui dit -il en l'embrassant, venez- vous pour me consoler? Hélas! mon aœe en ce moment est déchirée par la douleur; mais votre voyage, votre présence m'annoncent que vous devez avoir des choses bien importantes à me dire.

Hélas! sire, répondit Nascian, que n'ai-je pu faire une plus grande diligence ? je n'aurais peutêtre pas la douleur d^ voir ces campagnes encore couvertes de sang. Souvenez-vous, sire, que vous êtes chrétien, et que le pouvoir des plus grands rois doit céder à celui du créateur du ciel et de la terre; craignez de l'avoir offensé en voulant déi^riter votre fille ainée, et la forcer

de donner sa main à Tempereur, contre la foi jurée de ses premiers serments. Eh! grand Dieu, que me dites- vous? interrompit lisvard. N'étaitce pas faire pour Oriane tout ce qu'un père peut faire de mieux pour sa 611e, que de l'élever sur le premier trône de l'univers? et cet hymen ne devait'il pas être agréable au Très-Haut , puisque l'alliance avec ce grand prince nous mettait en état de faire fleurir sa sainte religion ? Ses décrets sont souvent cachés, lui répondit Nascian: apprenez donc qu'il avait depuis long-temps reçu les serinents d'Oriane , et que des nœuds secrets l'unissaient au prince de Gaule, depuis le jour même où la valeur de ce héros la délivra des mains du pei^de Arcalaûs. Lisvard soupçonna quelques moments que le grand âge affaiblissant la tète de Nascian , il ne lui contait qu'une fable sans apparence ; il le regardait d'un air surpris , lorsque Nascian reprit : Sachez, sire , que tous ces secrets m'étaient connus; mais ils m'avaient été révélés sous le sceau de la confession par la princesse votre fille. Apprenez de plus que cet hymen agréable au ciel fut consacré par la naissance d'un fils dont plusieurs prédictions annoncent la haute destûiée. Oui, sire, ce jeune Esplandian, cet enfant si cher, que la providence jeta dans mes bras, et que vous élevez dans votre cour, Esplandian est ce gage précieux de l'hymen d'Oriane : je ne pouvais vous le révéler sans sa permission; je viens de l'obtenir, et le ciel m'a donné des

aa4 AMABIS DE GAULE.

forces pour vous annoncer de sa part qu'il exige que vous approuviez ces nœuds , et qu'ainsi qu'il l'a prédit Esplandiau soit celui qui vous unisse et vous réconcilie avec Amadis.

lisvard baissa la tête, et fut quelques moments sans parler. Tout ce qu' Amadis , tout ce que ce héros et ses frères avaient fait pour lui , tout ce que son aimable et malheureuse fille avait du souffirir , lui revint en mémoire , et bientôt de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Ah ! mon père, s'écria-t-il en se jetant au cou de IN^ascian, quel cruel mystère! et qu'il coûte de sang et de malheurs ! Ah ! que n'ai«je su plutôt quels étaient les nœuds et les sentiments d'Oriane et d' Amadis! £h! pouvais-je faire un meilleur choix que celui de l'héritier de la Gaule, et surtout quand j'ai dû plusieurs fois à ce prince et la vie et la victoire? Ah! mon père, dès que vos forces vous le permettront , retournez au camp de Périon et d' Amadis, rétablissez promptement une paix si désirable; dites -leur que la force n'eût jamais abattu mon courage , mais que les nœuds secrets d'Amadis et la naissance d'Ësplandian rouvrent mon cœur à l'amour , à la reconnaissance que je lui dois , et qu'en l'unissant avec Oriane , que je déclare dès ce jour mon héritière, je le laisse le maître de tous les articles de la paix. O prince heureux ! s'écria Nascian en se jetant aux genoux de Lisvard , l'étemel met dans votre ame son esprit de sagesse; votre justice, vos sentiments,

Tamour de votre famille et de vos sujets, vont remplir vos jours dlune vraie gloire et d'un vrai bonheur. A ces mots , l'un et l'autre se levèrent et vinrent retrouver les chevaliers de la cour, qui furent surpris de voir Lisvard les yeux encore rouges . des larmes qu'ils avaient versées , mais brillants de la joie la plus vive.

Le jeune Esplandian entra dans ce moment ; il venait de Yindisilore , de la part de la reine Brisène, pour savoir des nouvelles de Lisvard. Quoiqu'£splandian fut beaucoup grandi en sept ans d'intervalle, et qu'il fut déjà presque de force à recevoir l'ordre de chevalerie, le bonhomme Nascian le reconnut à l'instant et lui tendit les bras. Esplandian demeuraquelques moments interdit ; mais dès qu'il reconnut le saint hermite , il courut embrasser ses genoux. Lisvard eut bien de la peine à contenir les tendres sentiments qui l'agitaient; certain que c'était son petit -fils même qu'il voyait dans ce bel enfant qu'il avait toujours si tendrement aimé, il prit de sa main la lettre de Brisène , et , se retirant à l'extrémité du pavillon , il la lut avec Nascian. Cette sage reine pressait dans sa lettre le roi son époux de conclure la paix , et de se réconcilier avec Périon et les princes de Gaule. Ne semble-t-il pas , dit-il à Nascian , qu'elle nous devine ? Ah ! mon père , ne différez pas , je vous en conjure , de terminer votre ouvrage. Nascian, qui regardait la vue d'un fils si cher pour Amadis comme une récompense de?

Araadîs de Gaule. II. x 1 3

I!l6 AMADIS DE GAULE.

maux injudtes que ce prince avait soufferts , pria le roi de lui permettre d'emmener avec lui le jeune Esplandian et son neveu Sergil , pour l'aider dans son voyage. lisvard y consentit avec d'autant plus de plaisir, qu'il sentit qu'il avait trop de peine à cacher devant sa cour tous les sentiments dont un enfant si cher remplissait son ame.

Nascian toujours sur son âne, Esplandian et Sergil montés sur des coursiers, arrivèrent le lendemain matin à l'armée des chevaliers de l'Ile ferme, et les gardes du camp les conduisirent au pavillon d'Amadis.

Le prince de Gaule, qui n'avait fait qu'entrevoir une fois Esplandian, ne le reconnut point; mais Quedragant qui l'avait vu peu de jours auparavant courut l'embrasser. Mon mignon, lui dit-il , voilà ce chevalier grec , qui , le jour qu'il combattait pour Grassinde, vous donna la vie de deux chevaliers romains ; il peut vous dire que je me suis acquitté de tout ce dont vous m'aviez chargé pour lui. Esplandian, connaissant qu'il était en présence d'Amadis , courut lui baiser les mains, comme au meilleur chevalier du monde, et celui dont il desirait le plus de recevoir l'ordre de chevalerie. Amadis, ému par l'action et par les grâces de cet enfant , l'embrassa tendrement, et lui demanda par quel hasard Lisvard l'avait laissé venir près de lui. Seigneur , lui répondit-il , voici le saint hermite Nascian qui vous l'appren-

dra. Le prince de Gaule, connaissant la réputation de sainteté de Nascian , et sachant par Oriane que cet homme aimé du ciel méritait les respects et l'amour des gens de bien, lui demanda pardon de ne l'avoir pas reçu d'abord comme il méritait de rêtre.

Vous honorez trop , lui dit Nascian , un pauvre pécheur : nous le sommes tous , et la gloire et la sagesse du monde ne sont que de faibles étincelles au prix de cette lumière étemelle qui luit par elle-même , et qui féconde et tient en équilibre avec eux-mêmes tous les grands ouvrages du créateur. C'est en son nom, seigneur, que le faible Nascian, hermite depuis soixante ans, et touchant presque à sa dernière heure , ose venir vous parler.

Amadis , pénétré de respect pour Nascian , fit retirer tous ceux qui l'entouraient. Parlez, dit-il, mon père, et soyez sûr d'être écouté par un homme qui vous est déjà soumis.

Souvenez- vous , dit Nascian , avec une force audessu's de son âge, des soins paternels que la providence divine a pris de vos jours. Sauvé de la fureur des flots à laquelle vous étiez abandonné , vainqueur du redoutable Abyes , reconnu par un grand roi pour être son fils , couvert de gloire en cent combats mémorables, heureux époux d'Oriane, père d'un jeune prince auquel les plus grandes destinées s'annoncent de toutes parts ; tel est le sort d' Amadis , tels sont les

aaS AMADIS DE GAULE.

bienfaits que l'être suprême semble se plaire à répandre sur lui. O mon cher Amadis! mon cher fils ! ( pardonnez ce nom à la vieillesse d'un ministre du seigneur ) votre cœur n'est-il pas touché d'une vive reconnaissance? n'est-il pas ouvert à l'amour de la paix que je viens vous offrir? Ah! mon père , dit Amadis en lui serrant les mains , quelles que puissent en être les conditions , je les accepte, puisque c'est vous qui me les apportez; mais, comme fils, je dois à Périon de lui faire hommage de mes volontés : venez de grâce lui faire partager tous ces sentiments dont vous pénétrez mon ame.

Amadis le conduisit sur-le-champ au pavillon du roi son père. Périon, en les voyant entrer suivis d'Esplandian , fut si frappé de la beauté de ce jeune damoisel , qu'il débuta par demander à l'hermite s'il était son père. Je ne le suis, répondit Nascian , que par les soins que j'ai pris de ses prenaiers jours , et par la tendresse que j'ai pour lui. Non, sire, ce damoisel n'est point le fils d'un pauvre hermite, et il vous sera plus cher que vous ne le pensez, quand vous le connaîtrez. Alors, ne s'occupant plus que de l'objet de sa mission , il représenta fortement tout ce qui devait porter Périon à la paix, et le persuader de façon à la lui faire désirer. Périon fit assembler sur-le-champ le conseil de ses premiers barons, et lorsqu'il leur eut fait part de tout ce que Nascian venait de lui dire, Angriote d'Estravaux qui jouis:

sait d'une grande autorité par la supériorité de son courage , de "ses mœurs et de son esprit , ouvrit un avis qui fut suivi d'une approbation générale ; ce fut celui de députer de nouveau près de Lisvard, Quedragant et Brian de Monastes.

Nascian, après s'être reposé quelque temps, retourna près de Lisvard, qui, dans l'intervalle, avait consulté les princes les plus puissants et les chevaliers les plus renommés de son parti : leur avis s'était trouvé conforme au sien. Arban , roi de Norgales , et Guilan le Pensif furent élus de sa part pour aller dresser les articles de la paix avec Angriote, et les préliminaires que la prudence exigeait; le premier fut d'engager Périon et Lisvard à faire retirer leurs armées dans les vingt-quatre heures, jusqu'à ce qu'elles fussent à la distance de sept lieues l'une de l'autre ; ce qui fut exécuté.

Périon se replia de quatre lieues sur l'Ile ferme, et. Lisvard fît retirer son armée sur la ville de Lubanie , qui se trouvait à la même distance du dernier champ de bataille ; il comptait y demeurer pendant le temps des conférences.

Lisvard , ayant disposé sa marche sur plusieurs colonnes, avait déjà fait deux lieues, lorsque ce prince aperçut quelques corps de troupes légères qui paraissaient sur la montagne, et dont quelques-unes descendaient déjà pour s'étendre sur la côte. Dans ce même temps le jeune Esplandian, comblé des caresses de Périon et d'Amadis,

a3o AMADIS DB GAULE.

qui cependant n'avaient pointYOulu l'instruire encore sur sa naissance , ce jeune damoisel et Sergil rejoignaient avec vitesse le roi Lisvard , lorsqu'ils aperçurent les troupes inconnues qui commençaient à se former.

Ësplandian avait souvent entendu la reine Brisène parler de la haine invétérée que le roi Aravigne , Barsinan et l'enchanteur Arcalaûs nourrissaient contre Lisvard ; il avait appris dans le camp de Périon qu' Aravigne, à la tête d'une nombreuse armée , n'attendait que le moment d'écraser ou Lisvard ou Périon avec avantage. Cet enfant aur dessus de son âge pensa de lui-même qu' Aravigne, craignant l'armée victorieuse de Périon, allait se porter sur celle de Lisvard, qui semblait se livrer à ses coups en se retirant sur la ville de Lubanie. Au lieu de poursuivre sa route et de rejoindre le roi , il retourna promptement sur ses pas , revint vers Amadis , et lui fit le rapport de ce qu'il venait d'observer , en le conjurant de voler au secours de Lisvard , dont l'armée affaiblie par ses pertes et htigaée par une guerre malheureuse ne pouvait être en état de soutenir l'effort d'une armée fraidbe qui sortait de ses quartiers.

Amadis admira la sagacité de l'avis que ce jeune damoisd lui donnait; et son amour pour Orijuie ne lui laissant voir dans Lisvard qu'un prince qu'il devait secourir plus que jamais , quoiqu'il dut être fetîgué d'une longue marche, il

remonta promptement à cheval avec Florestan , Gf asaudor , Quedragant , Garnate et quelques chevaliers , et partit en diligence pour se rendre au secours de Lisvard , après avoir fait avertir le roi Périon du parti qu'il prenait, et de sa marche. Le roi Périon , en apprenant cet événement , n'héûla pas à faire prendre les armes à l'élite de ses troupes , et se mit en marche pour soutenir Araadis. Mais le corps qu'il conduisait ne pouvant se porter en avant avec la même diligence qu'Amadis et la troupe légère qui le suivait , il ne put ni rejoindre son fils,, ni même le suivre qu'à près de deux lieues de distance.

Lisvard avait été brusquement attaqué; ses deux ailes avaient été presque enveloppées par l'armée d'Aravigne , au moment où ce prince n'était encore qu'à la vue des remparts de Lubanie: se portant tour-à-tour aux deux ailes avec le plus grand courage , il soutint les efforts des ennemis jusqu'auK portes de cette ville ; mais l'ar* mée entière d'Aravigne achevant de se développer par les deux flancs de la montagne , et fournissant sans cesse des troupes fraîches à celles qui pressaient l'armée de Lisvard , ce prince, qui ne pouvait plus s'occuper que de sa retraite dans Lubanie, y faisait entrer ses troupes déjà découragées, tandis qu'il faisait ferme à la tête de son arrièregarde , et qu'il soutenait avec un petit nombre de chevaUers tous les efforts d'une armée qui se croyait déjà victorieuse.

aSî AMADIS DE GAULE.

C'est dans ce moment si périlleux pour sa vie et pour son entière défaite , qu'Amadis arriva pour le secourir.

Amadis avait fait halte pendant quelques instants avant d'attaquer Aravigne ; faisant serrer sa petite troupe pour en réunir la force , rien ne put résister à la fureur de la première charge qu'il fit, et vingt des principaux chevaliers d' Aravigne mordaient déjà la poussière , lorsque le cri redoutable de Gaule! Gaule! se fit entendre. Ce cri, qui porta la terreur dans les troupes d' Aravigne , ranima l'espoir et la vigueur des chevaliers de Lisvard. Ah! mes compagnons, s'écria le vieux Grumedan qui portait la bannière, donnons de par Dieu et de par Amadis qui vient à notre secours. Norandel , Cildadan , Guilan le Pensif relèvent à ces mots leurs épées. Leur courage sera'nime, leurs forces renaissent; et, criant Gaule à leur tour, ils enfoncent de toutes parts leurs ennemis, dont Amadis et sa troupe faisaient un carnage horrible.

Le combat se soutint pendant quelque temps à cette porte de la ville , sur laquelle le centre et l'aile gauche d'Ara vigne avaient porté leurs efforts réunis. L'aile droite commandée par ce prince et par Arcalaùs avait embrassé la partie méridionale de la cité de Lubanie. Ne trouvant qu'une légère résistance, ils s'étaient emparés des barrières , des portes et des corps-de-garde de cette partie; et formant ses troupes en colonne dans

les principales rues, Aravigne espérait couper toute retraite au roi Ijisvard , et le prendre ou le mettre à mort au moment où sa ressource serait de se retirer dans le centre de la ville.

Arcalaùs , entendant encore le bruit des armes retentir vers la porte de la ville où le centre de Farmée attaquait Lisvard , envoya Barsinan , suivi d'un gros détachement , pour marcher de rue en me vers cette porte , et prendre Lisvard par derrière. Au moment même où Barsinan y arrivait , Amadis , après avoir mis en désordre et fait reculer Tennemi de plus de deux portées d'arc des barrières , entrait avec Lisvard et ses chevaliers, pour se retrancher dans la ville, et donner le temps au roi Périon d'arriver à son secours.

Surpris de trouvera sa rencontre de nouveaux ennemis qu'il reconnut à leur bannière, il ne perdit pas un moment à les charger, et le cri redouté de Gaule retentit pour la seconde fois. A ce cri, les troupes de Barsinan plièrent en désordre et s'enfuirent en jetant leurs armes. Barsinan désarçonné cria merci , se jetant à genoux près du cheval d'Âmadis, qui donna ce neveu d' Aravigne en garde à Grumedan. De là ce prince, poursuivant sa victoire, parvint aux portes méridionales de la ville, fit un massacre horrible de ceux qui s'en étaient emparés , et fit fermer les barrières et entourer la maison où l'on avait vu qu' Aravigne s'était retiré du combat avec Arcalaùs.

lisvard, vainqueur de tous côtés, ignorait en-

core quel était le bras qui l'avait secouru; il le demanda à ses chevaliers, lorsque le brave Grumedan s'écria: Eh quoi donc! n'avez-vous pas entendu crier Gaule ? £h ! quel autre qu'Amadis aurait pu nous sauver la vie ou la liberté ? Amadis , arrivant dans ce moment, entendit Lisvard s'écrier : Ah ! Grumedan , je crois bien Amadis capable d'un acte aussi généreux ; mais se pourrait-il qu'il eût oublié toutes mes injustices? Oui, sire , j'ose vous en répondre ; il n'est aucun acte vertueux que mon Amadis ne soit capable de faire. Yous avez bien raison, cher Grumedan, de m'appeler vôtre, dit Amadis en baissant la visière de sou casque, car personne ne vous respecte et ne vous aime plus que moi. Mais, sire, dit*il à Lisvard, ne jouir ai-je donc jamais du bonheur de vous entendre dire aussi mon Amadis, en parlant de l'homme qui vous est le plus attaché ? Ab ! dès ce moment, s'écria Lisvard en jetant les bras autour de son cou, et le tenant serré sur son sein. Ah ! mon cher Amadis , que la vaine gloire et l'injustice m'ont coûté cher! et quel nouveau triomphe pour vous! quel nouveau mérite n'avezvous pas à l'oublier ! Sire , dit Amadis en lui baisant la main malgré lui, je ne me souviens que des bontés et de la confiance dont vous m'avez si long-temps honoré ; je regsffde comme malheu* reux.-tous les jours que j'ai passés dans votre disgrâce, et comme le plus beau de ma vie celui qui me rend votre amitié.

Tandis que cette scène attendrissante faisait verser des larmes de joie à Grumedan et aux chevaliers de la suite des deux princes , Périon arrivé près de Lubanie venait de tailler en pièces ce qui s'était rallié de l'armée d'Aravigne , dont les restes épars fuyaient vers la montagne , en jetant leurs armes. Périon, avant de joindre Lisvard , avait envoyé le prince Agrayes à leur poursuite; mais son vrai motif avait été l'inquiétude de sa première entrevue avec un prince qu'il haïssait avec tant de raison. Dès que Lisvard sut que Périon était aux portes de la ville , il courut au - devant de lui ; les deux rois s'embrassèrent ; et leur entrevue eut cette noblesse, cette franchise, cette cordialité que les souverains, et que même les autres hommes ont si rarement entre eux quand ils ont été long-temps ennemis. Lisvard ne voyant point Agrayes dit avec un air d'inquiétude à Périon : Quoi ! le prince d'Ecosse aurait -il poussé l'inimitié jusqu'à ne vouloir pas vous suivre pour venir à mon secours ? Il est à la poursuite de vos ennemis , répondit Périon , et il veut détruire jusqu'au dernier de ceux qui vous restent. Ah! s'écria Lisvard, je ne serai pas content que je ne l'aie embrassé ; c'est un nouveau service , dit-il en se retournant vers Amadis , que j'espère encore vous devoir. Amadis, sans rien répondre , partit avec vitesse, joignit Agrayes , le conjura d'oublier tout , et de se réconcilier avec Lisvard. Parbleu ! mon cousin, lui dît Agrayes , si je le

a36 AMA.DIS DE GAULE.

haïssais , c'était principalement par rapport à vous; ne savez- vous pas que depuis notre enfance je n'eus jamais d'autres sentiments que les vôtres? Aces mots, il courut avec grâce à Lisvard, en .ôtant son casque; et Lisvard , le serrant dans ses bras, lui dit en riant: Prince Agrayes, cet embrassement est plus doux pour moi que le dernier que nous eûmes ensemble. Par saint Georges, sire, dit Agrayes, bien m'en prend, car de ma vie je n'en essuyai un qui fut aussi dangereux pour moi. Lisvard , transporté de joie de retrouver dans le cœur de ses anciens amis cet attachement donl: ils venaient de lui doimer des preuves si touchantes , s'apercevait à peine qu'il était couvert de blessures. Le roi Périon , voyant ses armes brisées et son sang qui coulait encore, le conduisit promptement dans un palais, où les chirurgiens arrêtèrent son sang, et ne lui trouvèrent que des plaies légères. Le temps qu'il fut obligé de garder le lit donna celui de le rejoindre à Gasquilan qui se lia d'une tendre amitié avec Amadis ; et le bon-homme Nascian , suivi d'Esplandian et de son neveu, rejoignit aussi Lisvfu'd dès le lendemain. Je vois que je n'ai plus qu'à bénir le ciel, leur dit le saint hermite, et à le prier déverser aussi ses bénédictions sur vous.

Lisvard, surpris de la promptitude avec laquelle il avait été secouru, questionnait à ce sujet Amadis; ce fut alors qu'Esplandian, devenu vermeil comme une rose, mais avec un air d'assu-

rance, leur apprit que voyant descendre de la montagne l'armée fraîche d'Àravigne, et sachant qu'il était l'ennemi de Lisvard, il avait pris sur lui de retourner vers Amadis , pour le presser de voler au secours de son roi.

Lisvard et le sensible Amadis ne purent s'empêcher de serrer tour-à-tour cet aimable enfant dans leurs bras ; mais ils étaient convenus ensemble de se contraindre , et de ne déclarer sa naissance qu'en présence de la reine Brisène et d'Oriane.

Pendant ce temps, Aravigne et le méchant Arcalaûs étaient toujours gardés à vue dans la maison qu'ils avaient choisie pour asyle , au moment où le cri de Gaule avait porté la terreur dans leur ame. Amadis voulut voir de quel œil ils soutiendraient sa présence , et se fit conduire à cette maison. Il les trouva tous les deux couchés sur un lit, absorbés dans une profonde rêverie. Me reconnais-tu, perfide Arcalaûs? dit-il en entrant. Je ne pense pas t'avoir jamais vu, répondit Arcalaûs , en le regardant avec dédain , si tu n'es pas un jeune efféminé de la cour de Lisvard, qu'une fausse pitié me fit un jour épargner dans mon château de Valderin. Tu portes cependant des marques, dit Amadis, en lui montrant sa main estropiée, qui devraient te faire connaître Amadis de Gaule. C'est à ta conduite que je pourrais te reconnaître, dit Arcalaûs. Eh! mérites-tu qu'on te pardonne? dit Amadis; et si

a38 AHADIS DE GAITLK.

j'avais cette faiblesse , en deviendrais-tu plus homme de bien ? Fais ce que tu voudras , dit fièrement Arcalaûs; je suis bien loin de te rien promettre, et je ne désespère pas de te faire encore bien du mal avant ma mort.

Amadis , indigné de se voir encore menacé par ce traître, le fit enfermer dans une cage de fer. Pour Aravîgne et Barsinan , sachant combien ils avaient abusé de leur pouvoir comme souverains, et le déshonneur dont ils s'étaient couverts comme chevaliers, il les fit dégrader de ce titre, fit célébrer sur eux l'office des morts , comme s'ils l'eussent été, les fit raser et confiner dans une abbaye ; et les troupes de Lisvard s'étant emparées de leurs états , on remit au jour de la célébration des noces d' Amadis la distribution qu'on en devait faire.

Amadis retourna près de Lisvard avec le prince Arquisil qui ne l'avait point quitté, et qui, ranimant la valeur des Romains par son exemple, avait empêché Lisvard d'être accablé par l'armée d'Aravigne. Il estimait ce jeune prince dont il connaissait l'ame élevée; il écrivit sur-le-champ au gouverneur de l'Ile ferme de faire partir sous une escorte le marquis d'Ancône, l'ardievêque de Tarente et le prince Flamian, restés comme prisonniers sur leur parole , depuis la défaite du prince Saluste.

Ces trois prisonniers étant arrivés, il commença par leur rendre la liberté, voulant, dit-il, que

leur suffrage fut libre ; il leur fit sentir que leurs véritables intérêts étaient d'élire le prince Arquisil pour empereur; il les pria d'assembler l'armée romaine, dont la voix avait presque toujours suffi pour élire un légitime empereur^

Les chefs de cette armée s'étant assemblés, Amadis y parla long-temps avec cette éloquence naturelle et guerrière, à laquelle tout homme portant les armes ne pouvait résister. Je ne vous cache point , leur dit^il , que, connaissant Famour dont le prince Arquisil brûle en secret pour la jeune princesse Léonor, je n'aie l'espérance de l'unir avec Lisvard et les princes ses alliés, par des nœuds solennels ; mais que peut-il arriver de plus avantageux à l'empire romain, qu'une alliance étroite avec la Gaule et la Grande-Bretagne? et quel est le souverain qui pourrait résister à ces trois puissances réunies ?

Amadis enchaînait tous les cœurs, il entraîna tous les suffrages : Arquisil fut élu ; et, après qu'il eut été proclamé, tous les princes présents à cette auguste cérémonie allèrent lui rendre leurs hommages ^ comme au premier prince du monde chrétien.

Lorsque le roi Lisvard se présenta pour les lui rendre , le nouvel empereur , loin de vouloir les recevoir^ lui dit : Sire, c'est à moi de me mettre à vos genoux , pour vous jurer un amour et une obéissance entière à vos ordres , si vous daignez accorder là princesse Léonor à mes vœux. Ama-

a^O AMADIS DE GAULE.

dis , Agrayes , Grumedan joiguaient leurs instances à la demande d'Arquisil, lorsque Lisvard, embrassant tendrement ce prince , dit : Seigneur , je n'ai jamais rien désiré plus vivement pour le bien de la religion, qu'une alliance durable avec les Romains ; c'est ce qui m'avait porté pour le mariage d'Oriane avec votre prédécesseur. Jugez combien votre demande m'est honorable et chère, votre personne m'étant aussi agréable que celle de Patin était faite pour déplaire.

Ce grand mariage étant arrêté , Lisvard fit assembler tous les chevaliers de sa cour et ceux de l'armée romaine. Mes amis et compagnons, ditil , je m'étais proposé de garder dans mon coeur un secret qui fait maintenant le bonheiu* de ma vie, jusqu'à ce que la reine Brisène et ma fille Oriane fussent avec moi; mais dans le moi^ent où je donne ma fille cadette à l'empereur , je ne peux vous cacher plus long-temps par quels moyens la providence a conduit toutes choses pour rendre ma fille Oriane aussi fortunée que sa sœur. Mon père, dit-il à Nascian, vous avez trop de part à l'exécution des décrets de cette divine providence , pour que je ne vous prie pas de raconter vous-même tout ce que vous savez sur le mariage d'Oriane avec le prince de Gaule, et sur la naissance de notre cher Esplandian.

Nascian fit un récit fidèle de tout ce qui s'était passé; et le jeune Esplandian, apprenant par ce récit qu'il était fils d'Amadis et petit-fils de Lis-

vard , courut se jeter dans leurs bras avec tant d'amour et de grâce , que personne ne put le voir et lentendre sans en être vivement ému.

Seigneur, dit Lisvard à l'empereur, je connais trop la générosité de votre cœur , pour craindre que vous regrettiez le trône de la Grande-Bretagne , que je donne à ma fille Oriane , en l'unissant au héros auquel je dois tant de reconnaissance. Ah! seigneur, s'écria l'empereur, que n'ai- je une nouvelle couronne à donner à ces illustres époux! et n'est-ce pas de l'amitié d'Amadis que je tiens et l'empire et le bonheur de ma vie ?

Amadis envoya sur-le-champ porter ces grandes nouvelles à sa chère Oriane , par Ardan son fidèle nain. Oriane, en lisant la lettre d'Amadis, se prosterna , leva les mains au ciel , et le remercia, les yeux pleins de larmes, d'avoir assuré son honneur et sa félicité.

Lisvard, étant guéri de ses blessures, partit avec l'empereur, Amadis, Esplandian, et tous les princes et les chevaliers de leur suite, pour Viiidisilore. Brisène, avertie de leur arrivée, vint audevant de Lisvard; mais dès qu'Ësplandian , qui le précédait de quelques pas , parut , elle ne vit plus que lui. Courant à lui les bras ouverts : Ah! cher enfant, lui dit -elle, que bénie soit l'heure où tu naquis pour le bonheur et pour la paix de tes proches! Brisène, éperdue de tendresse et de joie en serrant Esplandian dans ses bras , s'aperçut à peine que l'empereur Arquisil était

Amadis de Gaule. II. lO

«4ft AMADIS DE GAULE.

déjà aux genoux ée Léonor. Toute cette cour heureuse et brillante oublia dans ce moment les chagrins et les troubles qu'elle venait d'essuyar. Lisvard manda ses alliés et ses grands vassatix, parmi lesquels Galvanes et Madasîme ne furent point oubliés ; et , ne voulant pas ee refuser plus long-temps au plaisir de revoir sa fille ^ et de célébrer la cérémonie qui devait assurer ^on bon* heur et celui de plusieurs illustres prilK^es , il se mit peu de jours après en marche, pour se rendre à nie ferme où ces mariages devaient c(re célébrés.

Les préparatifs nécessaires pour son départ ayant paru bien longs aux princes de Gaule, dans l'impatience qu'ils avaient de revoir Oriaoe, Lisvard avait été le premier à les presser de partir avant lui pour l'Ile ferme; et Rérion, suivi d'Amadis , d'Arquisil , de Florestan , de Giiasando^ «et d'Agrayes, y précéda Lisvard de quelques jours.

Oriane , après avoir été prévenue de tant d'heureux événements par une lettre d'Amadis, avait entendu le récit de ceux qui les avaient suivis, de la bouche du chevalier Gandalin; elle avait reçu ce braive et fidèle firère de lait d'Amadis, comme s'il eût été le sien. Pourquoi ne lîae ditesvous pas, cher Gandalin, lui dit-elle, que vous avez sauvé la vie de celui, qui nous est si cher, lorsque dans la bataille contre mon père votre bras détourna le fer de la lance de Patin ? Eh ! ma-

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