‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 34 sur 36 · LIVRE lY. â · texte numérisé non relu

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que je veux qu'il appreïine son &oit. Amadis, pénétré de tendresse et de reconnaissance , serre et baise les mains de Périon. Accours, cher Bruneau, s'écria- 1 -il; viens aux genoux de mon père-, donner ta foi et recevoir celle de Mélicie. Périon à l'instant même vit Orisoie, Bruneau, Amadis et Mélicie embrasser ses genoux. Puisse, mes chers enfants, puisse l'être suprême vous bénir par ma maia! s'écria ce bon roi, en leur donnant sa bénédiction comme leur père , et les embrassant eomme leur ami.

Amadis connaissait depuis quelque temps les sentiments de Florestan pour la reine Sardamire; il desirait fixer son ancienne légèreté et lui faire un sort heureux. Il avait cru lire dans les yeux de cette jeune reine, qu'elle était sensible aux soins de Florestan , et qu'elle n'avait point oublié que , le jour du combat naval contre les romains, ce prince ne s'était occupé que de sa défense; il consultait avec Périon sur les moyens de réussir à former cette alliance , lorsque l'empereur lui dit : Mon firère, c'est à moi de saisir cette occasion de prouver ma . reconnaissance à l'illustre sang de Gaule. Sardamire est ma cousine, elle a toute confiance en moi , et la mort de Saluste me donne la disposition du plus beau fief de l'empire ; que Florestan accepte de ma main celle de Sardamire, avec la souveraineté de la Pouille et de la Calabre. Quant à votre sœur Mélicie , si le roi de Gaule et vous y consentez , les vastes ét;|ts

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d'Aravigne seront le partage de Brunean. Le bra^e et fidèle Quedragant coDsolera , s'il est pos^ble j la belle Grassinde de n'avoir pu toucher le cœur du héros qui fit triompher sa beauté , et tous les deux régneront sur le beau pays de Ssoisuègoe dont nous avons si justement dépossédé Barsinan, Pour les princes Agrayes et Grasandor , le rc^aume d'Ecosse et celui de Bohême les rendent assez grands seigneurs , pour ne leur laisser à désirer que d'en partager le trône avec celles qu'ils adorent. Et mon pauvre Galaor, s'écria Périon, ne songerez-vous donc pas à l'établir? Je vois que l'empereur vient de partager nos conquêtes avec la magnificence d'Antoine et la sagesse de Caton ; mais j'avoue que j'aimerais bien qu'on s'occupât un peu de mon Galaor. La naissance de Florestan me soumet à lui pardonner un peu ce que l'arc des loyaux amants lui reproche , et j'aurais bien du plaisir dans ma vieillesse à voir de petits Galaors jouer autour de moi avec les jeunes demoiselles de ma cour. Pourriez^vous croire , dit Amadis, que j'eusse oublié ce frère qui m'est si cher? Je me souviens qu'après qu'Agrayes et moi nous eûmes triomphé d'Abiseos, et remis la belle Briolanie sur le trône de Sobradise , Galaor nous pahif épris d'elle^ et depuis ce temj>s ses aven* tures galantes ont été moins multipliées. Je crois que nous ferions bien de saisir le temps de sa convalescence, et de l'appeler promptement parmi nous; je me défierais un peu du rietour de sa

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sa^té y si noufi lui donnions le temps de yoâr quelque objet a^éable qui lui fut nottveau. Faison^le venir vite aux ^noux de Briolaiûe, et je suis presque sur qu'il s'y trouvera si biect, que sa légèreté naturelle y sera fixée pour toujours. PérioQ et l'empereur approuvèrent beaucoup tous ces nouveaux arrangements , et tous deux rentrèrent chez Oriane avec Amadis, pour prendre son avis en les lui communiquant. L'un et l'autre connaissaient la déférence d'Amadis pour les volontéa d'Oriane, et crurent ne pouvoir se dispenser de les écouter avant que d'achever de se décider.

Agrayes , Grasandor et Quedragant , enchantés du sort qui leur était destiné, et pénétrés de reconnaissance, étaient restés près d'Oriane pen* dant que Périon , Amadis , Arquisil et Brunea^ s'étaient retirés dans un cabinet pour se consulter ^ftsemble- Amadis, portant la parole^ rendit compte à sa chère Oriane de tout ce que l'empereur avait proposé pour ses proches et pour ses amis. Lorsqu'il en vint à l'article de Mabille, Grasandor pensa se laisser tomber si.ir ses genoux, de crainte et de douleur , en voyant cette princesse se lever avec un petit air de colère. Vraiment , mon cousin, dit-elle, je vous trouve bien plaisant d'oser disposer de ma main sans mon aveu , comme sans celui du roi mon père. Ma bonne petite scieur, interrompit Agrayes en riant, voule^^-vous faire monrir de crainte mon pauvre ami Grasandor.^ yoyea l'état cruel où le réduit la seule

tà^S A.MADIS DE 64ULE.

apparence de votre refus. Mabille ne put s'empêcher de regarder en ce moment Grasandor; les yeux de cet aimable prince étaient pleins de larmes; ils étaient si tendres, si suppliants, si remplis d'amour et de crainte, que Mabille en fut touchée ; elle se tourna promptement vers Oriane.

Eh ! mais.... ma cousine.... conseillez-moi donc

que feriez- vous à ma place? Eh! mais, ma cousine, dit d'un air malin Oriane, en saisissant le ton que Mabille avait pris, je consulterais mon cœur; et si le vôtre vous dit ce que le mien me répétait sans cesse pour Amadis , ce pauvre Grasandor ne serait pas toujours malheureux. Mabille voulait aussi consulter Périon qui se mit à rire, et qui voulut saisir sa main pour la donner à Grasandor. Ah dieux! où suis-je? s'écria Mabille : je vois que vous êtes tous conjurés contre moi; mais je vais me servir d'un bien bon moyen pour vous faire taire. Seigneur, ajoutât-elle en se tournant vers Grasandor d'un air sérieux, et qu'elle aurait bien voulu pouvoir rendre sévère, une princesse de mon âge ne peut écouter que la voix de son père, et lui seul peut disposer de son sort. Ah! ma pjiuvre petite sœur, dit Agrayes, ce moyen que vous croyez excellent est précisément celui qui va vous confondre; lisez, lisez cette lettre, et nous allons voir ce que vous aurez encore à nous répondre.

Agrayes avait reçu la veille cette lettre du roi et de la reine d'Ecosse , par lé retour d'un cour-

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lier qu'il avait dépéché , dès que Lisvard vainqueur avait embrassé le prince de Gaule comme son gendre. Après avoir demandé leur consentement pour son mariage avec la princesse Olinde, il leur avait peint sous les traits les plus propres à les toucher, la puissance, l'amour et les vertus de l'héritier de la Bohême. L'un et l'autre lui mandaient que son mariage et celui de Mabille feraient le bonheur de leurs derniers jours.

Tous les yeux étaient attachés sur Mabille, lorsqu'elle lisait tout bas cette lettre; quand elle lut à la fin, on la vit rougir, se précipiter dans les bras d'Oriane en la lui donnant à lire; mais tout-à-coup , se relevant avec l'air le plus noble et le plus doux. Prince Grasandor, dit -elle, recevez ma main ; puisse-t-elle être sans cesse de quelque prix pour vous! Grasandor, à ces mots, se précipite à ses genoux , baise cette main qu'on lui présente, la porte sur son ,cœur, et jure à Mabille un éternel amour. Oriane enchantée se jette au cou de sa cousine; et Périon, Amadis, et tous ceux qui l'aiment , admirent la candeur , la noblesse et la vérité qu'elle met dans un acte qui les touche autant qu'il leur est agréable. Us crurent tous ne devoir rien dire encore à Briolanie de ce qui la regardait personnellement; mais l'air qu'ils eurent souvent avec elle, la connaissance qu'ils lui donnèrent des mariages arrêtés , les propos que quelquefois ils tenaient tout bas devant elle , tout lui fit juger qu'ils avaient un secret cher à leur

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cœur , qui ne l'était plus que pouv elle; et n'en* tettdant point parler de Galaor dans le noœbre des amants heureux , elle eut quelque idée qu'cm le lui destinaîl; mais elle eut grand soîa de tecûr cette idée secrète.

Tandis que Grasandcnr et Bruneau de Bonnemer étaient aux genoux de Mabille et de Mélicie^ et qu'Agrayes et Quedragant couraient à ceux d'Olinde et de Grrassinde, Périon embrassant !founeau: Mon cher fils, lui dît-il, je me crois en droit de vous commander comme à l'enfant dont j'augmente ma famille. Les noces d'Amadis et de l'empereur ne peuvent être célébrées avant quinze jours; ce temps est le double de celui dont vous avez besoin pour nous ramener ici la reine Éiisène et notre Galaor; partez de grâce pour la Gaule, et ramenez-nous promptement les seules personnes qui manquent à notre bonheur. Sire, dit Bruneau, ce n'est que pour votre service que je peux me résoudre à m'éloigner dans cet heureux moment ; mais cependant il m'est bien cher d'aller aux pieds de la reine Élisène, et de rev<ûr mon compagnon et mon ami.

Angriote, et Brantil frère de Bruneau, partirent avec ce prince; et le vent le plus favorable les fit aborder dans la ville maritime où la cour de Gaule résidait toujours pendant la belle saison.

Bruneau fut reçu par Èlisène et par Galaor, comme un enfant et comme un frère. Galaor fut bien surpris de tout ce qu'il apprit touchant la guerre

de l'Ile fen»e et les évèuements qui l'avaient; suivie ; il frémit y en pensant que , sans la longue et dangereuse maladie qu'il venait d'essuyer, il se serait trouvé les armes à la main contre le roî son père et contre son cher Amadis , le serment qu'il avait prêté , lorsqu'il se déclara le chevalier de Lisyard , ayant été de le servir envers et contre tous^ sans avoir fait une exception qui dans le temps de ce serment ne pouvait être prévue.

Bruneau lui fit part de tous les arrangements que Périon, Amadis et l'empereur avaient- arrêtés , et ce fut aux pieds d'Élîsène qu'il alla deman* der son aveu sur le mariage de Mélicie. Élisène, l'embrassant tendrement , lui dit : Mon cher Bruneau, depuis long-temps je vous regardais comme mon fils, et j'estime Mélicie bien heureuse de vous être unie ; j'espère que vous verrez ensemble toute votre vie les statues d'ApoUidon et de Griroanèse, et que vous les imiterez par leurs vertus et leur fidélité.

Galaor, après avoir marqué la joie qu'il sentait d'avoir désormais son ami pour frère , lui de* manda tous les détails qui pouvaient l'intéresser ; mais n'apprenant rien de la reine de Sobradise : £t cette charmante Briolanie, dit-il, quel est son sort? à qui se destine -t- elle? ajouta-t-il encore plus vivement. On n'ose pas encore former de pro* jets, répondit fi^oidement Bruneau : Amadis et Périon auraient bien en vue pour elle le plus ai* mable des chevaliers, dont la renommée ne peut

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céder qu'à celle d'Amadis; mais ils craignent que sa légèreté ne fasse le malheur de la sensible Briolanie. On se rend rarement justice à soimême , et Galaor ne voulut point se reconnaître à ce portrait. C'est donc Norandel ou Florestan? dit Galaor qui les connaissait à fond. Eh! non, non y mon frère , dit Bruneau , c'est Galaor qu'on veut unir à cette belle reine. Quoi! pour toujours? dit Galaor par un premier mouvement. Ah! vaurien , ne changeras - tu donc jamais ? s'écria sa mère , en lui fermant la bouche avec sa main, et cependant en riant de très bon cœur; car les vauriens de l'espèce de Galaor ne déplaisent guère aux plus honnêtes personnes. Pardon, maman, dit Galaor en appuyant cette main sur ses lèvres, la force de l'habitude m'a peut-être emporté; je crois que je n'avais pas bien entendu Bruneau... Mais vraiment savez-vous bien que depuis longtemps je pense que Briolanie pourrait seule me fixer? Elle est charmante, maman, et son image est bien gravée dans mon ame; n'est -il pas vrai que ses beaux yeux noirs sont pleins de feu, que son teint, son front sont éblouissants, surtout lorsqu'elle laisse voir ses cheveux noirs que les Grâces semblent avoir relevés de leurs mains? Si quelques traits de son joli visage sont un peu moins réguliers, le tout ensemble lui donne une physionomie fine et piquante qui varie à tout instant : d'ailleurs , Briolanie est pleine des talents les plus agréables; plusieurs instruments

sous ses doigts semblent être touchés par les Muses; son esprit orné, fin et toujours riant, se met à tous les tons, et n'en saisit aucun sans plaire. Oh! oui, oui, maman, je sens que je pourrai devenir fidèle; Briolanie rassemble tout ce qui m'a plu dans celles que je croyais aimer; et ce serait bien la faute de mon goût, si ses charmes n'avaient pas toujours pour moi ceux de la nouveauté.

Elisène fut très contente de ce portrait, et des dispositions de Galaor à rendre heureuse Briolanie. Quoique ce prince ne fât pas encore assez bien rétabli pour porter les armes, Êlisène, voyant qu'il pouvait soutenir la mer, ne voulut pas différer le bonheur qu'elle allait goûter en revoyant tant de personnes si chères au comble de la félicité; elle s'embarqua dans un bon vaisseau bien armé, avec les chevaliers que Périon avait envoyés pour la prier de se rendre à l'Ile ferme.

Ils rencontrèrent en faisant route un gros vaisseau qui mit en panne à leur approche : une dame dont l'air était aussi majestueux que triste, et que de longs habits de crêpe noir couvraient , parut sur le tillac; et, s'adressant aux chevaliers, elle leur demanda s'il n'y en avait point quelquesuns sur leur vaisseau, qui fussent de l'Ile ferme. Que souhaitez-vous d'eux , madaifie ? dit aussitôt Aiigriote : nous en sommes, et la reine de Gaule ici présente nous permettra de vous offrir nos

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services. Âh! seigneur, dit la dame afBigé^, demandez-hii donc que je passe sur son bord, et que j'aille lui raconter mes malheurs. Élisène qm l'avait écoutée parut alors, fit approcher son vaisseau, et lui tendit la main. Lorsqu'Angriote la conduisit auprès d'elle, la dame voulait embrasser les genoux d'Élisène , qui , l'en empêchant, la fit asseoir auprès d'elle. Madame, dit cette dame, vous voyez ici l'infortunée reine des Daces, dont le sort était brillant il n'y a que peu de joiu*s , et qui se trouve au comble de l'infortune. Hélas! madame, heureuse dans ma famille, et reine d'un beau royaume , je jouissais avec le roi mon époux du bonheur d'élever deux fils de la plus grande espérance, et de croire avoir bien marié ma fille, l'ayant donnée an puissant duc de Sudermanie. Ce perfide gendre , dans la soif d'agrandir «es états et d'envahir la Dacie , a su ménager sur nos fi'ontières une entrevue avec mon époux, à laquelle même il avait attiré mes deux fils; et dans l'instant où le roi son beau-père le serrait entre ses bras, le traître lui a plongé "son poignard dans le sein; il en eût fait autant à mes deux fils, si leurs gouverneurs, en se jetant au-devant d'eux, ne leur eussent donné le temps de s'enfuir, et de se retirer dans la ville de Tanèse. Le barbare duc de Sudermanie, ne pouvant consommer son crime , a fait déboucher de toutes parts des troupes qu'il avait tenues cachées dans une forêt; et, se mettant à la poursuite de rop$

enfants , il les tiei^ assiégés dans Ta&èse. Ces affreuses nouvelles m'ont été apportées dans un château sur le bord de la mer , ou j'attendais ma famille, au retour de cette fatale entrevue; j'ai su en mmie temps que ma malheureuse fille est espirée de douleur en apprenant la mort de son père, et le crime de son cruel ^poux. N'ayant point en ce moment de forces que je pusse opposer et conduire à la défense de mes enfants, je me suis embarquée sur ce vaisseau, pour passer à l'Ile ferme, et demander le secours d'un des béros qui vous doivent le jour.

Ëlisène fut très toucbée des malheurs de la reine des Daces dont elle était parente : elle mêla ses larmes avec les siennes; et, voyant qu'elle avait besoin du plus pressant secours, elle pria Bnineau, Branfil et le brave Angriote de passer sur le vaisseau de cette reine infortunée, et de voler au secours de ses deux fils.

Dès que la reine des Daces fut partie avec ces trois braves chevaliers, Elisène fit faire force de voiles , et dès le même soir le vaisseau la porta dans rile ferme, dont tous les chevaliers vinrent la recevoir à la suite du roi de Gaule. Périon, après avoir embrassé sa chère Elisène, jeta ses bras autour du cou de Galaor : Mon cher enfant , lui dit-il , tu me parais encore bien faible ; d'ailleurs, je ne te crains plus, depuis que j'ai renoué l'amitié qui m'imissait dans mes jeunes ans avec le roi Lisvard. Sais-tu bien que nous nous serions peut-être battus ensemble?

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Oriane parut en ce moment ; elle sortait de sa retraite avec toutes les princesses qui gardaient les mêmes bienséances qu'elle au milieu de taat d'aimables chevaliers. Oriane voulut se jeter aux genoux d'Élisène, comme destinée au bonheur d'être bientôt sa belle-fille. Élisène la reçut dans ses bras; et, la voyant si belle, elle pardonna £aicilement à l'amoureux Amadis de s'être si souvent éloigné de la Gaule.

Galaor , dès qu'il eut reconnu la reine de Sobradise près d'Oriane , vola d'abord à cette belle reine : il voulut se jeter à ses genoux ; mais la faiblesse dont il était encore l'eût fait tomber , si Briolanie ne l'eût retenu dans ses bras. Cet accident heureux rendit à Galaor toute sa force; et, ne pouvant laisser échapper un si doux moment, il profita de cette situation pour dérober un baiser à Briolanie : elle en devint vermeille comme une rose; mais elle n'eut pas la force de se fâcher, en voyant Amadis, Agrayes et Florestan se jeter à ses genoux et lui démander pardon pour Galaor , qui le lui demandait aussi avec un air à moitié timide , mais bien vif et bien tendre.

Toute cette heureuse et charmante compagnie conduisit Élisène dans le palais d'Apollidon, où chaque jour fiit marqué par de nouvelles fêtes, en attendant l'arrivée du roi de la Grande- Bretagne. Galaor pendant ce temps reprit ses belles couleurs et toute sa santé ; mais son ancien caractère ne parut plus le même; il eut,

toutes les fois qu'il put réussir à se trouver seul près de Briolanie , le langage et les sentiments d'Amadis parlant à la divine Oriane; et sa sœur Mélicie étant attentive à lui préparer ces moments favorables, Galaor fut assez heureux pour toucher Briolanie , et pour en devenir lui-même véritablement amoureux.

Peu de jours après l'arrivée d'ÉUsène, les princesses qui se promenaient sur le bord, de la mer virent un vaisseau arrivant à pleines voiles; les mâts en étaient ornés de banderoUes et de lauriers, les bords couverts d'écus renversés; et le son des trompettes faisait entendre les fanfares qui suivent une grande victoire : c'étaient Angriote, Branfil et Bruneau, qui amenaient avec eux le jeune roi des Daces, simple damoisel encore, après l'avoir délivré du duc de Sudermanie, et avoir replacé sur le trône la reine des Daces qui venait de recevoir de leurs mains la tête de l'assassin de son époux.

Le jeuEie roi des Daces était charmant ; il plut beaucoup à toute cette cour. Amadis, voyant qu'il était de l'âge de son cher Ësplandian , s'empara de ce jeune prince, et se plut à l'instruire lui-même pour lui faire recevoir l'ordre de chevalerie avec son fils. Le retour de Bruneau sécha les larmes que MéUcie versait quelquefois en secret ; et rien ne manqua plus au bonheur de tant de personnes illustrés que leurs vertus rendaient si dignes d'être heureuses , si ce n'est la présence

Amadis de Gaule. II. 1 7

a58 AMADIS DE GAULE.

du roi de la Grande-Bretagne , qui de son côté pressait vivement son départ pour llle ferme.

Ce jour heureux et si désiré brillait déjà ; et dans le moment où Ton commençait après le diner à lever les tables , les cris de joie ^ les acclamations qu'on- entendit s'élever vers le port , annoncèrent la flotte de la Grande-Bretagne , et l'arrivée de Lisvard, de Brisène et de la jeune princesse Léonor.

Oriane , soutenue par Mabille et Briolanie , vint d'un pas tremblant au - devant de sa mère.* Étant près de Brisène, elle lui tendait déjà les bras; mais en voyant son père, quoique ce prince la regardât alors d'un air attendri , ses forces l'abandonnèrent, et ses amies tïe purent l'empêcher de tomber à ses genoux. Lisvard la releva dans ses bras avec tendresse. La sagesse éternelle, ma fille , lui dit-il , connaît mieux que nous-mêmes ce qui peut nous rendre heureux ; et c'est à l'accomplissement de ses décrets que je dois le plus beau jour de ma vie. A ces mots , il remit Oriane entre les bras de Brisène ; et , tandis que cette reine l'y serrait tendrement , Esplandian tout en larmes s'échappa des personnes qui Ije retenaient et vint se jeter dans ceux de sa mère. O vous, âmes sensibles, qui goûtez le bonheur pur. d'aimer! pères, époux, enfants dignes de ces. noms si chers à l'éternel , et qui sont la gloire^ et le bonheur de la nature, arrêtez vos yeux sur ce spectacle attendrissant , et consa:vez chèrement

dans vos cœurs tous les sentiments qu'il inspire ! Amadis éperdu de joie, et levant les yeux au ciel , étendait les bras ; il eût désiré les y serrer tous à-la-fois.

Lisvard interrompit à regret une scèpe si.tou* chante : Mon frère , dit-il à Périon , ils vont succomber; allons à leur secours. A ces mots, les deux vieux rois , . ces deux heureux pères , rele^ vèrent leijirs enfants, et tous ensemble reprirent le chemin du palais d'ApoUidon.

Us étaient près de rentrer dans ce palais , lorsque les cris d'une multitude effrayée se firent entendre : le peuple courait de toutes parts, en fuyajQt les bords de la mer sur laquelle on apercevait une montagne de feu qui paraissait s'avancer vers l'Ile ferme, et n'en devoir faire qu'un monceau de cendres; les dames se jetèrent promptement dans le palais : mais l'intrépidité des chevaliers les fit avancer vers le port , pour ol>server ce terrible phénomène ; bientôt ils distinguèrent un rocher de feu qui s'élevait jusqu'aux nues, et qu'un vent) impétueux poussait vers le port. Lorsque ce rocher n'en ftit plus qu'à la distance de cinq cents toises , il se fendît en deux avec un fracas terrible; les deux ^ parties ^'abymèrent. dans la mer , et laissèrent voir un serpent mons* trueux q»^ nageait et fendait l'onde, en étendant deux ailes longues comine la portée d'une flèche : la tête de ce monstre , plus élevée que les mâts des plusgran^Jt.ydi&^^^iiXii vomissait de sa gueule

^Ao AMAbiS DE GAULE.

des torrents de flammes qu'accompagnaient d'af* Ireux mugissements. La terreur eut pour lors quelque accès dans Tame de la plupart des chevaliers; mais, animés par Tintrépidité des deux rois et des princes qui les suivaient , l'honneur les retint , et tous ensemble , ils bravèrent et la fureur du monstre et la mort. Leur surprise fut extrême , lorsque tout-à-coup ils aperçurent le monstre battre des ailes et s'élever en cessant de jeter des feux et de mugir. Une frégate dorée et couverte de guirlandes , de pierreries et de banderoUes , sortit de ses flancs, et s'avança doucement vers le rivag^e, au son harmonieux des instruments que douze jeunes et belles nymphes faisaient retentir au loin. Amadis et les deux rois , à ces nouveaux signes , reconnurent la sage Urgande; et, suivis du nouvel empereur, ils s'avancèrent au-devant d'elle.

Nous savons que cette célèbre fée se nommait Urgande la Déconnue , parceque l'île qu'elle habitait était invisible, et qu'elle ne paraissait jamais que sous des formes étranges, et souvent assez hideuses pour inspirer la terreur; mais dans ce moment, Urgande, se trouvant au milieu de ses meilleurs amis, parut sous sa figure naturelle, et cette figure était aussi majestueuse qu'agréable. Les deux rois lui donnèrent la main pour descendre de son vaisseau; et l'empereur Arquisil , qui ne l'avait jamais vue, resta confondu dans la foule.

Arquisil cependant fut le premier kuquel Ur-

gande s'adressa. Seigneur, lui dit*elle, quoiqtie vous n'ayez pas l'air de me connaître, je suis de* puis long-temps de vos amies ; l'alliance que vous faites-, et que j'avais prévue , augmente encore mon amitié pour vous. Quoique une distance immense sépare l'île que j'habite de la capitale du monde où vous régnez, moins d'un jour me suffit pour me rendre auprès de vous; et l'impératrice m'est si chère, que je sauverai de la mort le premier fruit de son hymen avec vous , et que je veillerai sur le bonheur de vos jours, et sur la destinée de votre postérité. L'empereur lui baisa la main d'un air galant et plein de reconnaissance. L'univers connaît quel est votre pouvoir, madame , lui dit ce prince ; et Lisvard, Périon et leurs enfants m'ont appris quelle est votre bonté.

Urgande , embrassant Amadis , lui dit : Vous avez enfin ce que vous desiriez le plus au monde; cet amour heureux ne laissera point languir votre valeur; les travaux, les victoires et l'amour rempliront également les jours de votre longue et glorieuse vie. Madame, dit Amadis, je n'ai plus rien à craindre, et je ne demande au ciel que de me conserver Oriane et votre amitié.

Les deux rois prièrent Urgande de se laisser conduire au palais d'Apollidon ; les dames , revenues de leur frayeur, en avaient fait ouvrir les portes, et s'étaient mises en marche pour venir au-devant d'Urgande.

!l6!2 AMAOIS DE GAULE.

Cette fée , avant de les suivre , se fit amener deux jeunes damoisels (|u'elle avait laissés dans son vaisseau. A leur arrivée , on fut enchanté de leur grâce , de leur parure et de leur beauté ; Urgande les prit tous les deux par Ja main, et sur-le-champ, appelant Esplandian : Mon mignon , lui dit-elle, je vous amène deux compagnons digiles de vous; ils vous seront utiles, et vous jouirez de bonne heure avec eux des charmes d'une tendre amitié. Le jeune Esplandian courut les embrasser tous deux avec toute la grâce possible. L'un des deux, nommé Manéli , avait une taille haute , de beaux traits, un air noble et sérieux. Le second, nommé Talanque , ressemblait au jeune Achille chez Lycomède : on eût pu le déguiser de même sous les habits d'une nymphe , il en avait la beauté ; mais peut-être n'en eût-il pas eu la modestie : ses regards perçants , tendres et presque malins , tels que ceux de Galaor , eussent bientôt dévoilé son sexe ; et quelqu'une de ses jolies compagnes eût été pour lui ce qu'une épée et des armes furent pour le fils de Thétis.

Belle Oriane , lui dit Urgande en l'embrassant, un amour heureux et tranquille va faire votre bonheur; mais n'oubliez point les plaisirs qu'il vous accorda quand il était troublé par lés peines; il ne doit rien perdre pour vous de ses charmes et de sa vivacité.

Urgande caressa tour-à-tour toutes les jeunes beautés que cette grande cour rassemblait; il

n'en fut aucune à laquelle elle ne* dît quelque chose de particulier sur ses secrets les plus intimes , et siir sa destinée ; il n'en tut aucune à laquelle elle ne promît ses secours et son amitié. Ah! divine Urgànde, ne put s'empêcher de lui dire tout bas Faimable Briolanie , ah ! de grâce , servez- vous de tout .votre pouvoir pour que Galaor me soit fidèle. Charmante reine , lui dit Urgande, un enchanteur bien plus ancien, bien plus puissant que moi , règle la destinée des chevaliers qui lui ressemblent ; mon art n'est rien au prix dt celui que sait employer l'Amoiur; mais vos yeux , votre esprit me rassurent assez : soyez toujours tout ce que vous êtes, et soyez sûre que Galapr voils aimera toujours.

Urgande engagea facitenient tes deux toîè à ne pas difiérer lé: bonheur de tant d'illustres amants; et aofi * seulement elle suppléa par son pouvoir à ce qui n'était pas ehcore préparé pour cette grande fête, mais elle kut y faire paraître tout ce qui pouvait en augmenter l'éclat, la galanterie et la dignité.

Ce beau jour étant arrivé , et le son de mille ÎDstruments guerriers qui perçaient la nue ayant aimoncé^le lever du soleil et cette: grande fête, le 9mk% hermite Nascian se hâtaldè préparer letefUple pour L'auguste bérémonie qu'il 'allait accomplir ; une tunique de lin couvrait àa robe de' bure et scmoilicev' sa longue barbé' Uftnche tombait sur son étole brillante du feu des diamants : c'est en

a64 AMADIS DE GAULE.

cet état qu*il reçut tour- à- tour à ses genoux, en joignant leurs mains , l'empereur et Léonor , Amadis et Oriane , Galaor et Briolanie, Agrayes et Olinde , Bruneau de Bonnemer et Mélicie , GrasandcH* et Mabille , Florestan et Sardamire, Quedragant et Grassinde. Esplandian parut dans cette cérémonie ; Lisvard et Périon le conduisirent eux-mêmes aux genoux de Nascian, entre Amadis et l'heureuse Oriane ; et le saint hermite, après les avoir bénis tous les trois ensemble , répéta le cantique de Siméon , et , d'une voix forte encore pour son âge, il entonna cette hymne de louange que la reconnaissance a consacrée à Fé* temel.

A peine ces heureux époux furent-ils sortis du temple, qu' Amadis, fléchissant un genou devant le roi , lui dit : Quoique vous m 'ayez donné tout ce qui peut faire mon bonheur , en me donnant Oriane , j'ose cependant encore vous requérir un don. Parlez, mon cher fils, s'écria Lisvard; il n'en est aucun que je ne vous accorde , et même cette couronne. A ces mots, il ôtait la sienne, qu'il voulait poser sur la tête d' Amadis. Ah! sire, s'écria vivement ce prince , en la refusant , que ne puis-je en ajouter une nouvelle à celle que vous portez si dignement! Non, sire, ce n'est point pour moi que je désire nne nouvelle gloire ; mais vous savez que la fin des enchantements du palais d'Apollidon et de la chambre défendue est réservée k celle qui pourra surpasser Grimanèse par

sa loyauté , ses vertus et ses charmes. Ah ! sire , qui peut douter que cette victoire ne soit destinée à la divine Oriane? Le don que vous m!avez accordé , sire , c'est d'obtenir de la princesse votre fille, qu'elle aille de ce pas faire l'épreuve de l'arc et de la chambre défendue. Oriane rougit et n'en parut que plus digne de triompher de Grimanèse ; elle ne put résister à son père , ni refuser la première grâce que lui demandait Amadis. Olinde et Mélicie , par attachement pour Oriane y et peutêtre un peu jalouses en secret de la gloire que cette princesse allait acquérir , s'offrirent et forent acceptées pour l'accompagner dans cette épreuve. Agrayes et Bruneau ne purent les voir s'exposer sans quelque alarme ; mais ils aimaient, et l'on croit facilement que l'objet qu'on aime doit toujours réussir. Pour Mabille , elle était trop sensée pour tenter cette épreuve. Je passerais encore plus facilement que jamais, dit -elle à Grasandor , sous l'arc des loyaux amants ; ce que je sens et n'ai jamais senti que pour vous n)'en assure ': mais je connais trop la supériorité des charmes d'Oriane pour lui disputer la palme de la beauté. Ah ! du moins , lui dit Grasandor , personne ne vous la disputera jamais dans mon cœur , et la conquête de la chambre défendue ne pourrait vous donner plus de charmes à mes yeux. Les trois princesses, s'étant prises par la main, s'avancèrent vers l'arc des loyaux amants, et le passèrent sans obstacle. Jamais la statue qui le sur-

a66 AMADIS DE GAULE.

montait n'avait répandu tant de fleurs; jamais sa trompe n'avait rendu des sons si mélodieux : Mélicie ne reconnut dans ces nouveaux sons, ni ceux de la musique guerrière des Gaules, ni les sons tristes et langoureux des bords du Lignon ; ceux qu'elle entendait lui parurent également expressifs et variés. Les trois princesses en furent assez frappées pour les retenir et les noter à leur retour : on a cru même souvent que , depuis , ces airs notés de leurs mains avaient été retrouvés par Pergolèse et Piccini , dans le creux du piédestal d'une statue de Memnon.

Les trois princesses s'arrêtèrent long- temps pour admirer les statues d'Apollidon et de Grimanèse. La modeste Oriane fut si frappée de la beauté de Grimanèse , qu'elle se repentit d'avoir osé se soumettre à l'épreuve de la chambre défendue : mais du moins, dit-elle tout bas dans son cœur, nulle autre ne sera plus heureuse que moi. Oriane et les deux princesses ayant jeté les yeux sur la table de jaspe, y lurent d'abord les noms de Briolanie et de Mabille; bientôt elles virent un trait de lumière parcourir ce jaspe , et graver leurs noms à côté de ceux de leurs amants, qui depuis long-temps étaient déjà sur cette table. S'étant ensuite séparéeife pour observer la quantité de merveilles dont l'espace qui renfermait l'arc était etirichi , Oriane s'approcha d'une fontaine dont le bassin relevé sur un massif de corail et de roseaux avait la forme d'une con-

que marine; une statue d'agathe, représentant la déesse des amours , y paraissait assise sortant des eaux comme au jour de sa naissance : elle tenait d'une main la pomme d'or qu'elle reçut du berger phrygien ; de l'autre, elle semblait badiner avec une perle qui pendait à son oreille, et cette perle était la pareille de celle que Cléopâtre avait fait dissoudre pour son amant. Oriane ayant plongé sa main pour puiser de l'eau limpide qui le remplissait, la statue avança son bras vers elle, et lui présenta la pomme; détachant en même temps de son autre main la perle qui pendait à son oreille, elle la lui présenta de même; et la statue de l'arc rendit encore de nouveaux sons, qu'un accompagnement simple et mélodieux, formé par dijEférents instruments, soutenait sans leur rien faire perdre de leur chant divin. Si lès deux autres princesses eussent moins aimé la belle Oriane , elles n'auraient pu la voir maîtresse de ces riches dons sans quelque jalousie; mais d'ailleurs, Oriane ne les avait reçus qu'étant ééparée d'elles, et c'est ce qui leur fit prendre le parti de ne la plus quitter. Ce parti fat très sage; peut-être n'eussent-elles osé s'approcher sans elle d'une porte que deux dragons af&eux défendaient : bientôt, à l'aspect d'Oriane, ils baissèrent leur tête redoutable. Oriane traversa le" passage avec ses compagnes; elles entrèrent dans le vaste labyrinthe, où , sur une colonne de porphyre très élevée, on voyait une urne de

cristal de roche, qui renfermait le reste du feu que Prométhée avait ravi des cieux. Ce feu brillant était Tune des principales merveilles du palais d'ApoUidon, et devait se dissiper à l'aspect de celle qui surpasserait Grimanèse; il parut en effet s'élancer tout-à*coup de son urne , entourer la tête des trois princesses, s'élever et se dissiper en entier dans les airs. Ce feu céleste fut alors perdu pour les mortels ; c'est vainement que Zoroastre , et que , depuis ce grand mage , plusieurs savants ont cru qu'ils en avaient rassemblé quelques étincelles ; ils n'en ont joui tout au plus que quelques instants , et n'ont jamais pu réussir à s'en former un foyer qui fut durable.

Pendant que les trois princesses employaient un temps assez long à voir une partie des merveilles du palais d'Apollidon , Grassinde , fière de la victoire que ses charmes avaient remportée par la valeur de son frère dans la Romanie, et par celle d'Amadis dans la Grande-Bretagne, ne douta presque point qu'elle ne pût faire la conquête de la chambre défendue, en y précédant Oriane, qu'elle crut retenue pour long-temps dans le labyrinthe.

Grassinde , sans consulter Amadis , Quedragant ni les deux rois, s'avança la tête haute et ses beaux cheveux épars vers l'arc des loyaux amants; son ame pure et sa candeur méritaient les fleurs que lui jeta la statue.

Elle passa librement cet arc, et elle alla con-

templer les deux statues , tandis que son nom se gravait sur le jaspe î encouragée par ce premier succès, elle marcha vers le premier perron par lequel on montait à la chambre défendue : elle ne le monta qu'avec peine , quoique ses genoux ne sentissent encore qu'une molle résistance; mais lorsqu'elle voulut monter la première marche du second perron, une force irrésistible la renversa sur le dos , et la repoussa jusque sur le seuil de l'arc qu'elle avait franchi. Périon, la voyant étendue sans connaissance, s'écria : Eh! mon ami Quedragant , cours donc vite au secours de ton épouse. Laissez, laissez, dit le bon Quedragant, il n'y a pas grand mal que son petit amour-propre soit un peu puni : eh! de par Dieu, Grassinde n'est encore que trop belle pour un ancien guerrier de race de géant, tel que moi; je ne suis pas trop fâché qu'elle ne tire plus tant d'avantage de sa beauté; ses deux premières victoires l'eussent peut-être rendue superbe et dédaigneuse avec moi , et cette petite correction va me rendre ma femme aussi douce et aussi modérée qu'elle est belle. Périon ne put s'empêcher de rire des bonnes raisons que Quedragant donnait de sa tranquille sécurité; à la fin, il courut l'aider à remporter Grassinde, qui se contenta .de dire en reprenant ses esprits : Ah ! mon cher Quedragant , si mon aventure ne me rend pas moins belle à tes yeux, je n'ai rien perdu. Quedragant la rassura par les caresses

les plus tendres. Cette palme de la beauté , lui dit-il y n'a de prix que celui qu'y met l'amourpropre ; soyez sensible au plus tendre amour que j'ai pour vous, et chaque jour mes soins attentifs, mes désirs et mon dévouement à vos ordres, vous en feront cueillir une plus belle et plus durable.

Agrayes et Bruneau virent avec crainte Olinde et Mélicie sortir du labyrinthe, et s'avancer pour venger Grassinde : l'une et l'autre montèrent presque sans opposition les trois marches du premier perron ; mais Olinde fut enlevée de la première marche du second perron , et Mélicie de la seconde; l'une et l'autre furent emportées les yeux fermés sur les fleurs dont la statue avait jonché le seuil de l'arc des loyaux amants : bientôt les nouvelles fleurs qui tombaient sur elles les firent revenir , et leur firent voir Agrayes et Bruneau de Bonnemer à leurs genoux,

Oriane étant restée seule dans l'enceinte qui renfermait les perrons, Amadis s'approcha d'elle les yeux pleins d'amour. Divine Oriane, lui ditil , cette pomme que vous avez déjà reçue vous est le gage d'une victoire que vous seule pouvez remporter; allez ouvrir cette porte si redoutable pour toutes les autres beautés , et triomphez des charmes et des vertus de Grimanèse, aussi facilement que vous vous soumîtes à jamais le damoisel de la mer.

Le premier moment d'une grande passion est

bien vif et bien doux à se rappeler quand elle est heureuse. Oriane sentit palpiter son cœur ; Amadis crut voir briller une flamme céleste dans ses yeux; il la suivait des siens , lorsqu'elle s'éleva légèrement sur le premier perron. Oriane alors encouragée par les regards de son amant monta les deux premières marches ^u second , et ne sentit à la troisième que cette faible résistance que les fleurs prêtes à couper d'une prairie opposent à la course légère des ujncnphes : la même main qu'on avait vue parsutre lorsqu' Amadis avait franchi les perrons, se saisit doucement de celle d'Oriane ^ et l'attira dans la chambre défendue, dont les portes d'or restant alors ouvertes laissèrent voir l'intérieur de cette chambre, resplendissant de lumière. Mille voix s'en élevèrent , en criant : Vive , vive celle dont l'ame et la beauté surpassent encore celles qu'on adorait dans Grimanèse ! qu'elle règne à jamais sur nous, et qu'elle fasse toujours le bonheur du parfait chevalier reconnu déjà pour être supérieur au grand Apollidon!

Le chevalier Ysanie, ancien gouverneur de rile forme^ s'avança alors, et, montant librement sur le dernier perron, éleva la voix pour déclarer que la conquête qu'Amadis et la belle Oriane avaient faite de la chambre défendue en rendait l'accès libre , et détruisait tout ce qui n'était que l'ouvrage des enchantements dans le palais d'ApoUidon; il y restait d'ailleurs tant d'ornements précieinc et tant de beautés réelles, que l'on re-

gretta peu ce qui n'avait été jusqu'alors que l'effet d'un prestige et de l'illusion.

Ysanie fit préparer le lit nuptial d'Amadis dans la chambre défendue. Un festin où chaque chevalier répéta, sur le mets royal d'un paon couronné , les ' mêmes serments que le ciel avait reçus , suivit le triomphe d'Oriane. Ce festin dura jusqu'au coucher du soleil ; la nuit délicieuse qui devait le suivre ne pouvait être trop longue pour tant d'heureux amants. Les bons rois Périon et Lisvard, bien riants et bien colorés par les vins précieux de la Grèce et de la Gaule, prirent gaiement Élisène et Brisène sous le bras; et, tout en chantant et en les faisant quelquefois rougir, ils se retirèrent en priant leurs enfants de se renfermer promptement au^si , de peur qu'on ne troublât leur sommeil.

Les fêtes les plus gaies et les plus brillantes durèrent pendant huit jours dans le palais d'Apollidon , devenu celui d'Amadis; Urgande y parut très aimable et très gaie , et se plut à faire connaître à cette cour brillante que tout ce qu elle avait prédit jusqu'alors du jeune Esplandian était accompli. Cette sage fée fit de nouvelles prédictions ; mais elle les enveloppa de tant d'obscurité, qu'elles ne purent être dévoilées que lorsqu'elles furent accomplies.

Un jour que cette belle cour s'amusait à voir le jeune Esplandian jouer aux barres, sauter avec le petit roi des Daces , Ambor fils d'Angriote d'Es-

travaux, Talanque et Manéli qu'Urgande avait amenés dans son vaisseau, cette fée ne put s'empêcher de tirer à part le roi Cildadan , et Galaor devenu roi de Sobradise par son mariage avec Briolanie. Que vous semble, leur dit- elle, de ces jeunes damoisels que je donne pour compagnons au fils d'Amadis? Ma foi, madame, dit Cildadan , je les trouve charmants , surtout celui qui porte dans ses traits et dans sa physionomie cet air si vif et si gaillard , que j'aime en mon frère et compagnon Galaor. Ah! mon frère, s'écria celui-ci, vous n'avez donc pas bien regardé l'autre, si vous donnez la préférence à Talanque? Manéli a des traits aussi beaux , un regard fier et perçant qui ressemble beaucoup au vôtre. Urgande se mit à rire en voyant naître en eux un air d'embarras à mesure qu'ils examinaient ces jolis damoisels. Appelons-les, dit-elle, et voyons ce qu'ils feront. Venez un moment avec moi dans ce bosquet voisin, mes chers enfants, continuât-elle, en y conduisant les deux rois. Les deux damoisels quittèrent leur jeu pour la suivre. Choisissez, leur dit-elle, entre ces deux chevaliers celui que vous vous sentirez le désir d'embrasser. Les deux damoisels rougirent, restèrent un moment en suspens. Manéli d'un air noble et respectueux vint à Cildadan, prit ses mains et les voulut baiser; Talanque regarda fixement Galaor, se mit à lui sourire , et vint en deux sauts se jeter entre ses bras. Je devrais vous gronder, dit Urgande

Amadis de Gaule. U. I O

aux deux rois : souvenez- vous du temps de mon voyage chez Alquife; et mes nièces, mes pauvres petites nièces! ne sentez-vous rien à vous reprocher? Cildadan embarrassé n'osait répondre; mais la nature et le caractère vif de Galaor remportant alors : Viens , mon cher enfant , dit-il en serrant Talanque dans ses bras , viens aux genoux d'Urgande avec moi pour obtenir la grâce de ton père. A ces mots, s'y jetant l'un et l'autre, ils baisèrent tous deux l'une de ses mains ; et Cildadan , encouragé par cet exemple , se saisit de son autre main avec Talanque. Urgande n'était rien moins que sévère ; et de plus elle avait lu dans les astres que Talanque et Manéli devaient naître à temps pour être les compagnons d'Esplandian ; elle savait d'ailleurs qu'il est bien difficile que des demoiselles de quinze ans et des chevaliers de vingt puissent rester huit jours tête à tète sans se plaire, et sans se le dire, quand ils ont été bien élevés. Allez, allez, mes amis, dit-elle aux deux rois, aimez bien les enfants de Solise et de Juliande, et soyez sûrs qu'ils vous ressembleront par leur courage : mais tenons cette aventure secrète; et surtout vous, Galaor, oubliez Juliande, et ne vous occupez plus que de l'aimable Briolanie.

Ils revinrent promptement ensemble rejoindre la cour. Roi Lisvard , dit Urgande, c'est avec regret que je vous annonce de nouveaux malheurs: mon pouvoir est souvent combattu par des ennemis

qui me sont redoutables; moi-même je craiiis de succomber sous leurs enchantements, et je ne peux prévoir pour moi si le temps en est proche: tout ce que je peux vous dire, c'est quEsplandian et ses quatre compagnons pourronl: seuls nous délivrer des pièges que ces ennemis sont prêts à nous tendre. Gardez bien le perfide Arcalaùs dans sa cage de fer; voici deux anneaux pour vous défendre de ses enchantements , au cas que ce trsdtre trouvât le moyen de recouvrer sa liberté. A ces mots, Amadis et Oriane les reçurent de sa main : Je pars , leur dit-elle à tous ; mais tant qu'Urgande sera libre , tant qu'elle aura du pouvoir, soyez sûrs qu'elle veillera sur vous. Je laisse à l'entrée du port ma grande Serpente, dans laquelle des écuyers gardent les armes et les chevaux que je destine aux damoisels, pour le jour qu'ils seront aimés chevaliers. Tel qui se croit votre ennemi doit armer de sa main Esplandian. Ce jeune prince, le roi des Daces,Talanque, Ambor et Manéli , sous le nom de chevaliers de la Serpente, mettront à fin de grandes aventures; et le grand aigle impérial récompensera de son propre sang le gentil faucon Pélégrin, qui l'aura délivré du bec tranchant des corbeaux et des serres cruelles des vautours d'outre-mcr.

Tous^Jes^ pinces reconduisirent Urgande au bord de la mer: cette sage fée s'embarqua sur un léger esquif, qu'un vent fixais "fit bientôt ^disparaître ; une épaisse nuée parut alors envelèp^-

per la grande Serpente , que jusqu'alors on avait vue sur ses ancres à demi -lieue en mer, et qui cessa d'être visible. Amadis , qui savait que la sage Urgande ne faisait rien sans dessein , n'en fut point inquiet , et prévit que ce singulier vaisseau ne reparaîtrait que lorsqu'il en serait temps.

Pendant les fêtes qui suivirent encore le départ d'Urgande, l'empereur Arquisil, ayant fait revenir de Vindisilore la flotte que son prédécesseur avait amenée, prit congé des princes et des princesses , et repassa la mer, suivi de Florestan et de Sardaraire, pour prendre possession de l'empire, et faire monter sa chère Léonor sur le trône des Césars.

Périon peu de jours après s'embarqua pour la Gaule avec la reine Élisène; et Galaor partit avec Bruneau , pour l'aider à conquérir le reste des états d'Aravigne, dont une partie était limitrophe avec le royaume de Sobradise. Quedragant, Agrayes, Angriote, furent de cette expédition; il ne resta donc près d'Oriane et d' Amadis , dans l'Ile ferme , que Mélicie, Grasandor et Mabille, Grassinde, Esplandian, le jeune roi des Daces, et les trois autres damoisels compagnons de ces deux jeunes princes.

Amadis et Grasandor, au comble de la félicité, jouissaient non- seulement de celle d'un amour heureux et tranquille, avec des épouses adorées, mais ils jouissaient aussi des charmes de l'amitié. Mabille, plus aimable que jamais, avait perdu

cette contrainte que sa modestie et son état de demoiselle avaient portée jusqu'alors dans son air et dans ses discours; le plus riant badinage animait la société de ces quatre heureuses personnes; et même Oriane, devenue moins sérieuse, imaginait chaque jour de nouveaux divertissemejits. Une foret immense, bien percée et pleine de bétes fauves, les invitait souvent à prendre le plaisir de la chasse, d'autant plus qu' Amadis et Grasandor , toujours occupés de l'honneur de la chevalerie, se plaisaient à former les cinq jeunes damoisels , et les entretenaient dans des exercices propres à déployer leur force.

Amadis s'étant un jour écarté fort loin de la calèche des princesses , à la poursuite d'un vieux cerf à tête bisarre , arriva sur le sommet d'une montagne , qui , se coupant eu Êilaise, descendait jusqu'à la mer; il fut très surpris en voyant une demoiselle tout en pleurs qui venait d'aborder dans une barque , et qui se fit apporter par deux écuyers un chevalier mort, armé de toutes pièces. T^ demoiselle fit étendre ce chevaher sur l'herbe, et posa sur son écu sa tête qu'elle baignait de ses pleurs.

Amadis, quoique sans armes, n'hésita point à paraître ; ce héros n'avait jamais vu de malheureux, sans les secourir. La demoiselle regardait Amadis; ce prince cherchait à la reconnaître, lorsqu'elle vint se jeter à ses pieds : Ah! seigneur ; s'écria-t-elle , ayez pitié de la malheureuse Dario-

lette. Eh! que puis-je faire pour vous? hii dit Amadis en l'embrassaût. Hélas ! dit-elle , délivrer mon père et venger mon époux. Vous savez que Périon nous a tons comblés de biens, et qu'il a nommé mon père, comme bon et loyal chevalier , pour commander sur les cc^es opposées à la Grande-Bretagne : j'avais épousé depuis an an le malheureux chevalier que vous voyez étendu sans vie : rien ne manquait à notre bonheur. Périon , connaissant mon tendre attachement pour vous, nous envoya dire de nous rendre promptement à l'Ile ferme, pour assista à votre àiariage avec la princesse Oriane; nous ne balançâmes pas à nous rendre à des ordres si cbers : nous pardmes dans une barque, avec l'espérance d'arriver eo peu de jours auprès de vous. Hélas ! le sort le phis affreux nous était destiné : une violente tempête nous fit entrevoir la mort, nous écarta de notre route , et nous jeta sur la côte d'une île que nous apprîmes des habitants se nommer l'Ile vermeille. Nous fumes bientôt entourés par une garde nombreuse , qui nous conduisit au seigneur de cette île : c'était le redoutable géant Balan , fils du géant Maudafabul , que vous tuâtes dans la bataille contre Cildadan , lorsque ce géant emportait le roi Lisvard sur ses. vaisseaux. Quand nous parûmes devant lui : Puisque vous êtes chevaliers , dit-il , il faut que vous! vous* soumettiez à la coutume que j'ai établie deptiis la mort de mon père Mandafabul. Tout chevalier gaulois ou breton

doit rester dans mes fers /s'il ne peut soutenir un combat contre moi pendant une heure, à la fin de laquelle je lui rends son cheval et ses armes en le comblant de présents, s'il a pu me résister ; choisissez promptement ou de combattre ou de porter des fers.

Mon père et mon époux ^ pleins de courage, préflérèrent la mort à la captivité. Le géant leur dit: C'est à regret que je vais vous combattre; mes mœurs ne me portent point à la cruauté; et mon épouse, fille du bon géant Gandakc, s'opposerait à la coutume qui s'exerce contre les chevaliers gaulois ou bretons, si mon honneur ne m'^avait pas forcé de l'établir pour venger la mort de mon père sur tous les chevaliers du parti d'Amadis ou de Lisvard , jusqu'à ce que l'un de ces deux princes vienne lui-même dans mon île m'en faire raison.

Mon époux fut le premier qui tenta le sort des armes ; sa lance se brisa sans ébranler le géant dont la rencontre fut si terrible , que l'homme et le cheval roulèrent sur la poussière , les vertèbres du cou brisées, et sans vie. Mon père qui prit sa place ne résista pas davantage à la force du géant; mais celui-ci, qui paraissait ne voir qu'à regret le premier combattant sans vie, ne voulut point se servir de sa lance contre mon père, et la laissant tomber , il le saisit d'un bras puissant au passage, l'enleva des arçons, et le porta sur ceux de son cheval à la porte des

a8o AMADIS DE GAULE.

prisons. Je m'écriai dans mon désespoir : Ah! qu'Amadis ou Galaor ne sont -ils ici pour venger mon père et mon époux! Je doute, me dit Balan, que Galaor voulût combattre le gendre de Gandalac, qui prit soin de son enfance; mais pour Amadis , ah ! si vous pouvez le trouver et l'engager à vous suivre ici, je vous promets la liberté de votre père, et de réparer autant que je le puis le tort que je vous ai fait. Je vais le chercher, barbare, m'écriai -je désespérée; mais laissez -moi du moins emporter le corps de mon malheureux époux , pour que sa vue puisse exciter Amadis à me venger. De tout mon cœur, dit Balan. A ces mots, faisant porter le corps tout armé de mon époux dans ma barque , dont il fit renouveler les vivres, il me donna même un pilote qui connaît ces mers, pour me conduire plus promptement à l'Ile ferme. Vous voyez , seigneur , ajouta-t-elle , que vous n'avez pas un moment à perdre pour punir l'audace de Balan y qui, sachant que je suis sûre de vous trouver, pour* rait croire , si vous différiez , que vous hésitez à combattre contre lui.

Amadis fut très touché de ce que Dariolette venait de lui raconter : voulant également la venger et détruire la coutume que Balan avait établie, mais jugeant bien qu'Oriane et Mabille s'opposeraient fortement à son départ , il prit sur-lechamp son parti : il fit désarmer le chevalier mort par un de ses veneurs qui venait de le join-

dre , se couvrit de ses armes , et chargea le veneur de dire à Grasandor qu'il était forcé de partir pour une affaire où son honneur était très intéressé, le priant de consoler Oriane qu'il comptait rejoindre dans peu de jours.

Il s'embarqua , et , dès qu'il eut perdu l'Ile ferme de vue , il fit plusieurs questions au pilote sur le compte de Balan. C'est , lui dit cet homme , le meilleur et le plus vertueux de tous les souve-r rains ; son épouse , fille de Gandalac , et son fils Bravor , sont adorés de leurs sujets. Il faut que Balan croie son honneur bien intéressé, pour avoir établi cette coutume dont nous l'avons vu gémir lui-même, lorsque les chevaliers qui se sont exposés à sa force surnaturelle ont perdu la vie sous ses coups. Au reste, ajouta le pilote, vous n'avez à craindre aucune supercherie de sa part; sa religion et sa loyauté sont égales à sa valeur.

Amadis , sur tout ce qu'il entendait dire de Balan , regrettait de l'avoir pour ennemi ; plein de reconnaissance d'ailleurs pour les soins que son beau-père Gandalac avait pris de son frère Galaor , et s'avouant à lui-même qu'il était bien naturel qu'un fils cherchât à venger la mort de son père , ce fut sans animosité qu'il marcha contre Balan , et qu'il aborda dans son île.

Dariolette ayant fait avertir Balan qu'elle avait amené le chevalier qu'elle s'était engagée à lui conduire, Balan eut peine à croire que ce pût

28a AMâDIS DE GAULE.

être Amadis , et qu'un si grand prince , dans les premiers jours de son mariage , se fut arraché des bras d'Oriane, pour venir le combattre. Cependant , selon sa générosité naturelle , Balan ayant appris que le chevalier arrivé de llle ferme n'avait point de cheval , lui fit conduire un des meilleurs de son écurie par un écuyer qu'il chargea de lui dire qu'en peu de moments il serait à lui , et qu'il lui donnait toute sûreté dans son île.

Balan en effet ne tarda pas long-temps à paraître ; et ne pouvant s'empêcher d'admirer l'air noble d' Amadis qu'il n'avait jamais vu jusqu'alors : Seigneur, lui dit-il, j'ai peur qu'on ne vous ait séduit par quelque supercherie, pour vous engager dans une mauvaise querelle; il en est temps encore ; le courage et la loyauté que vous me montrez me portent à vous ofifrir de vous laisser retirer sans combattre et sans être sujet à la coutume établie. Je ne suis point fait à recevoir de pareilles grâces , dit Amadis ; je suis venu pour combattre , et , sans plus long-temps différer , songez à vous défendre.

Ils coururent l'un contre l'autre avec la même rapidité : Balan , ayant porté sa lance trop bas , frappa son coup dans la tête du cheval cf Amadis dont la lance perça Técu de Balan et son haubert en se rompant; et le reste du fut de la lance achevant de se briser contre les os de la poitrine de Balan, celui-ci tomba sans connaissance, tandis qu' Amadis se relevait de dessous

LIVRB IV. a83

son cheval tombé mort du coup qu'il avait reçu.

Balan s'étant relevé , mais perdant haleine à chaque instant, par la force du coup qu il avait reçu dans la poitrine^ ne put tenir que peu de temps contre Amadis qui le choquait avec violence de son bouclier, sans lui porter aucun coup de sa redoutable épée. Ce moyen lui réussit, et le bouclier d'Amadis poussé contre la poitrine de Balan avec violence ayant achevé de lui £adre perdre la respiration , Balan tomba ccHume mort à la renverse ; et le généreux Amadis s'avança vers lui pour prendre son épée et son bouclier, comme aussi pour lui donner de l'air en délaçant son casque.

Le jeune Bravor, fils de Balan, ne put tenir au spectacle de voir un père qu'il adorait en cet état ; et cf oyant qu'Amadis ne se portait sur lui que pour lui donner la mort , il ne contint pas à temps une troupe qu'il commandait , et la laissa courir sur Amadis et l'attaquer, tandis qu'aidé de quelques écuyers il emporta son père qu'il fit étendre sans connaissance sur son lit , et qu'il ne put se résoudre à quitter avant que sa mère et les chirurgiens ne fiissent venus à son secours.

Pendant ce temps, Amadis avait peine à se défendre de la multitude des gens armés qui l'avaient attaqué, se battant en retraite en faisant tomber les plus audaâeiix. Amadis s'était retiré sous le balcon de la chambre de Balan, où les colonnes qui soutenaient ce balcon l'empêchaient

a84 AMADIS DE GAULE.

d'être attaqué par derrière et sur les flancs. Le combat durait depuis assez de temps pour que Balan eût eu celui de reprendre ses sens : le bruit des armes qu'il entendit acheva de lui rendre la connaissance; la fureur et le désespoir s'emparèrent de lui , lorsqu'il sut que ce bruit était causé par la lâcheté que ses gens avaient eue d'attaquer le chevalier , contre la parole de sûreté qu'il avait donnée. Traître , cria-t-il à Bravor , ta vie me répondra de la trahison que tu laisses exercer sous tes yeux. Bravor ne pouvait déjà plus l'entendre; le même bruit l'avait frappé ; et dans l'instant où son père ouvrait les yeux , il avait volé pour faire retirer ses gens dont il fit tomber aux pieds d'Amadis les deux qui le pressaient le plus.

Ce tumulte étant apaisé, Amadis vit enlever Bravor par quatre écuyers qui le conduisaient à son père ; quelques moments après , un autre écuyer descendit, et le pria respectueusement, de la part de son maître , de monter dans sa chambre. Dieux ! quel spectacle frappa les yeux d' Amadis , en arrivant près du géant !

Balan était sur son séant dans son lit; la plaie de sa poitrine noire et sanglante était découverte, et lui-même en avait arraché les bandages: son fils Bravor , lié de grosses cordes , était à genoux entre deux soldats, le cou découvert; l'épouse du géant au pied du lit poussait des sanglots et se cachait les yeux. Approche, chevalier, ditBalan d'une voix entrecoupée , venge-toi , venge-moi

du traître qui vient de violer la parole que je t'avais donnée ; tranche-lui la tête en ma présence, et viens achever sur moi ta juste vengeance : je me suis remis au même état dans lequel tu m'as épargné.

Ah! que la grande ame d'Amadis fut émue en admirant la générosité de Balan ! Après avoir joui pendant un instant de cette scène attendrissante, Amadis courant à Bravor le serre entre ses bras, le délie , le prend par la main , et le conduit au lit de son père. Vertueux Balan , lui dit - il , fais un effort encore plus généreux ; reçois la vie de ton fils de la main d'Amadis, et pardonne-lui la mort de ton brave et trop cruel père. Balan , interdit par cet acte et par ce discours, reste un moment en silence, et les larmes coulent de ses yeux. Oui, je vois Amadis, s'écria-t-il; et quel autre que ce héros eût pu me réduire au point où je suis, et surmonter sa juste colère? Ah! prince, continua-t-il , tout est effacé de mon souvenir, hors le grand acte que vous faites , et ma reconnaissance. A ces mots, il tendit sa main au prince de Gaule; Amadis la serra dans la sienne; et prenant Balan dans ses bras, il le recoucha doucement sur son lit, et voulut aider lui-même à remettre un nouvel appareil sur sa blessure. L'épouse de Balan, éperdue d'admiration et de tendresse, voulut se jeter à ses pieds. Ah! madame, lui dit Amadis c'est à moi d'être aux vôtres. Eh ! que ne dois-je pas à la fille de Gandalac qui nourrit

286 AMAOIS DE GAULE.

mon frère Galaor, et qui l'a rendu l'un des premiers chevaliers de la terre? Puissé-je acquitter dans votre fils Bravor tout ce que le sang de Gaule doit au vôtre !

Bravor s'excusa sans peine auprès d'Amadis d'un premier mouvement qui l'avait entraîné près de son père , sans lui laisser le temps de réprimer l'ardeur inconsidérée et coupable de ceui qui l'avaient attaqué. Le père et le fils jurèrent un attachement éternel au prince de Gaule ; une juste vénération pour l'âme religieuse et noble de Balan rendit ce géant, le reste de ses jours, et le conseil et le meilleur ami d'Amadis. Son fils Bravor ne le quitta plus dans les combats et dans les aventures les plus périlleuses ; et ce fiit de la main d'Amadis même que Bravor reçut pour épouse la belle Galéotte , fille de Galvanes et de la belle géante Madasime.

Ce fut du mariage de Bravor avec Galéotte que naquit le généreux Balan, second du nom, qui ne dégénéra point des vertus de son aïeul. Nous rendrons compte de la suite de cette bonne et noble race , avec d'autant plus de zèle et d'affection , que nous voyons par l'ordre chronologique des races, et des romans du douzième et du treizième siècles , que ce second Balan fiit père du fameux chevalier Ségurades, qui servit avec tant de gloire sous l'ancien roi de la Grande-Bretagne Uterpendragon , père du fameux Artus et de Morgane. C'est ce même Ségurades qu'on voit

revenir sous le roi Artus dans l'histoire de Giron le Courtois, et qui, sans se servir de sa lance excepté contre les jeunes Lancelot du Lac et Tristan de Léonois , joute , âgé de six vingts ans , contre tous les autres jeunes chevaliers de la cour d' Artus, et les désarçonne. C'est de ce même Balan que descendit le célèbre Galletaut le Brun , seigneur des lointaines îles , le compagnon et Tami des célèbres amants de la reine Genièvre et de là belle reine Yseult; et les notes rapportées dans les manuscrits que d'Herberay traduisit, étaient bien plus que suffisantes pour lui démontrer que, s'il eût voulu rechercher le fond de ce roman dans sa source, et dans les manuscrits écrits en langue prétendue picarde, il se fût prouvé facilementfà lui-même que les premiers auteurs espagnols qui parlent de l'histoire des Amadis n'ont été que les anciens traducteurs de nos romanciers français , et que l' Amadis de Gaule nous est propre , et doit être très cher à la littérature française, comme un ouvrage d'invention qui la caractérise, et comme un des plus agréables qui puissent honorer son berceau.

Tandis qu'Âmadis jouissait du plaisir de s'être acquis des amis vertueux et reconnaissants, tandis que le géant Balan guérissait de sa dangereuse blessure, Grasandor se livrait à l'inquiétude la plus vive. Dès que ce prince apprit par le veneur qu'Amadis était prêt à partir pour une aventure périlleuse, il vola sur le bord de la

mer , où le chevalier mort et désarmé fîit le premier objet qui frappa sa vue; la portant de là sur la mer, il ne vit plus que le haut du mât de la barque sur laquelle Amadis était parti. Son tendre attachement pour ce prince ne lui permit pas de balancer; et, malgré les pleurs de sa chère Mabille, il fit promptement équiper une frégate , et fit diriger les voiles vers File vermeille.

Mabille sentit pour la première fois la douleur d'être séparée de ce qu'elle aimait; cette cruelle situation n'était pas nouvelle pour Oriane ; et quoique cette princesse y fut toujours aussi sensible, elle dit alors à Mabille ce que souvent la raisou avait voulu lui répéter sans succès. Mabille , plus vive et plus impatiente qu'elle dans sa douleur, imaginait sans cesse pour Grasandor les accidents, les périls les plus terribles; et la fin des conversations que ces princesses avaient ensemble était de se noyer dans les larmes, de s'alarmer mutuellement , et d'élever des vœux au ciel pour la conservation de leurs époux.

Grasandor ayant su du veneur qu' Amadis avait fait route pour se rendre à l'Ile vermeille , fit faire force de voiles pendant le reste du jour pour le rejoindre ; mais un vent violent s'engouffrant dans les voiles pendant une nuit très obsciu*e,le pilote ne put les caler à temps, fit fausse route; et , dépassant l'Ile vermeille , il fut forcé d'aborder dans une autre des îles Hébrides pour radouber son vaisseau. Grasandor descendit à terre

pour reconnaître Tintérieur de cette île 5 et, suivant la principale route d'une forêt , il arriva sur le milieu du jour à la porte d'un monastère. S'apercevant de quelque trouble parmi les religieux qui s'étaient avancés pour le recevoir, il leur en demanda la cause, et quelle étafit l'île qu'ils habitaient. Seigneur, lui dirent -ils, elle est légitimement au roi Cildadan , et nous vivions heureux sous ses lois; mais pendant sa longue absence, trois brigands redoutables par leur force et leurs cruautés se sont rendus les maîtres de cette île , usurpant le nom de chevaliers, qu'ils déshonorent; ils se sont fortifiés dans un château dont ils sortent presque tous les jours pour commettre de nouveaux crimes. Hier, sans nos prières et sans la rançon que nous leur avons donnée, ils eussent achevé de massacrer un jeune chevalier qu'ils ont attaqué tous ensemble, et qu'ils ont couvert de blessures. Nous avons apporté ce chevalier dans notre maison , et nous en avons pris soin ; peut-être en apprendrez-vous plus de sa bouche. Grasandor courut à la chambre du blessé, qu'il reconnut pour être Elisée, cousin de Landin, et neveu de Quedragant. Elisée, surpris de voir Grasahdor qu'il avait laissé deux jours auparavant près de sa chère Mabille ^ lui dit qu'étant en chemin avec Landin pour aller joindre Quedragant , son mauvais sort l'avait fait tomber entre les mains de trois scélérats , lorsqu'il s'était avancé seul au son

de la cloche de ce monastère; il ajouta que Lan-

A ma dis de Gaule. 'H. 'Q

agO AMAI^S DE GAULE.

din Fayaqf rejoint uae heure après n'aT^it pas youlu différer de courir après ses assassins, et qu'il craignait pour son coqsin la roéme trahison qu'il av^it essuyée.

Grasandor ne balança pas à voler au secwrs de Ls^ndin , pour lequel il était pénétra d'estime et d'amitié. A peine eut-il fait une lieue sur la route que les religiçu^i^ avaient indiquée , que lie cliquetis des armes le fit courir vers up vallon où hmdin démonté ne s^e défeni^ait plus qu'à peine contre les trois brigand^ qui Ventouraient. Grasandor fondit sur eux ,, et du p^ei^iei* oq^p il en étendit un sur la poussière \ l^s d^XMf- s^ulres. recuisent bientôt la punippp de leurs ciwi^S;; et les deux chevaliers dp. l'Ile (çj^iofi s'étant çfl»l>ras6iés , retournèrent p^omptement ver^ Çlisée ; el, le trouvant en çp^eilleiur é^t , ils le ^rei^t^ ^racisportej^ sur le vaisseau de Qif^an^oi;, qi4, dès ie Undçmain matin , aborda SAM,s acci/d^i^it ^ l'Ile ypsxnçille.

Aipo^dis,. enc^a^té d^ 1^ ip^^^qi^ d'attachen^ej^t qiiç Grasandor lui[ dippuaif:» Ipi fit çependaufit quelque^ légers reprochfes sur ce qu'il s'était si propnptemen^ élçigné 4^ MabiUç- 3^'ai vi^ coller ses ple\iiçs à vifo^ djépa^rt, dit G^asapdoc; ils m'ont yiyçinent ijoucljé ' ipais, l'^ipiU^ n'a,-tTçll3ç pas de^ dryitsi pf esque ^^iji^i fpïH^. q,^ç. ceux» de ram^oi^r? N'ai-jç pas yu, çqu],er afi^^ le^ laripçs que la belle Ov'w:^^ 4p?îioait qi.yotiie dép^a?fc? e%M^r .billQ même çi\\t-el|e.p^ift'e§tiflni^> 4w^ SQR coîur, si j'eusse pu balancer à vous suivïre ?

Amadis se fit un plaisir sensible de conduire lui-même Grasandor k la chambre de Balan qm gardait le lit, la blessure de sa poitrine n'étant pas encore refermée. Venez , lui dit Amadis , rendre hommage au plus vertueux des chevaliers; et vous , cher Balan , acceptez un nouvel ami dans celui d' Amadis et d'Oriane.

Les deui( princes et les autres chevaliers de nie ferme restèrent plusieurs jours chez Balan, pour lui donner le temps , ainsi qu'au jeiime Éli-*sée, de se remettre de leurs ble^ures» Pendant ce temps , Gandalin rejoignit Amadis , aporès être sorti glorieusement de plusieurs aventures^ qu'il avait essuyées dans la recherche qu'il avait entreprise, dès qu'il eut su que ce prince s'était éloigné de l'Ile ferme. Le hasard conduisit aussi le duc Nolfbn à llle vermeille; et c'est par lui qu' Amadis apprit que là guerre que ses frères et ses amis venaienit de faire était finie , et que ^u^ neau de Bonnemer était paisible possesseur des riches états d'Aravigne.

Nolfon leur fit un récit bien propre à ranimer le grand cœur d' Amadis à l'épreuve des plus étranges aventures. Un gros temps, dit-il, nous ayant forcés de relâcher dans une ile des* Hébrides, q^i ju^ii'alors nous était inconnue, nous avons parcouru cette île que les habitante nous ont dit avoir été long-temps féconde en merveilles ; elle #ait alorshabitée , ont-ils ajouté , par une demoiselle enchanteresse dont le pouvoir de-

ag^ AMADIS DE GAULE.

venait bien funeste aux étrangers que le sort conduisait dans son ile. Pour peu qu'ils lui parussent aimables, elle leur prodiguait ses faveurs, paraissant toujoiurs sous une forme différente à chaque amant nouveau qu'elle voulait captiver: son pouvoir allait jusqu'à leur faire voir la jeunesse et les charmes d'Hébé, et la taille agréable et légère de Galatée ; mais un fameux magicien dont elle avait reçu le jour, se repentant près de sa mort de l'abus qu'il avait fait de son art, voulut mettre un frein à celui que sa fille avait fait aussi jusqu'alors de sa jeunesse et de ses enchantements. Plus savant qu'elle , le dernier acte qu'il fit de son pouvoir fut de borner celui de sa fille à ne rajeunir désormais que son visage , sa gorge et sa taille de nymphe; le reste de son existence fut condamné par le père sévère à subir tout le changement hideux de la vieillesse : en un mot, la demoiselle enchanteresse joignit, depuis la mort de son père, à des attraits qu'Adonis et Mars eussent adorés, quelques défauts que, depuis elle, la fée Concombre, qu'on croit en être descendue , rendit les plus détestables de tous pour ses amants.

Ce malheur troubla le reste de sa vie, et lui fit perdre bien des adorateurs , que ceux qui leur succédaient accusaient d'abord d'une impardonnable légèreté. La demoiselle enchanteresse employa vainement tout son art pour les fixer ; mais un froid glacial , une indifférence insultante pour

tous les reproches qu'elle leur faisait de Tair le plus passionné , finirent par lui donner de l'humeur; et d'une assez douce enchanteresse qu'elle avait été jusqu'alors, ils en firent la plus méchante magicienne que les trois furies eussent jamais marquée de leur sceau. Ne pouvant donc plus jouir du bonheur d'être aimée, elle ne s'occupa que du plaisir affreux de nuire; ses jardins ^ son parc , furent bientôt peuplés de rochers , de termes , de cerfs et de daims , sous la forme desquels ses amants avaient été métamorphosés par son dépit et par son pouvoir. Quelques chevaliers grecs étant abordés dans cette île, l'un d'eux de la race de Sinon, et presque aussi fin que celui qui trompa les Troyens , parut devant la demoiselle enchanteresse avec une contenance si modeste et si timide, qu'elle se persuada qu'il lui serait possible de le séduire et de se l'attacher» Elle débuta par lui montrer des trésors , des pierreries inestimables; mais le chevalier, paraissant plus sensible à la gloire qu'aux richesses : Je vais donc, lui dit-elle, vous révéler le secret le plus important, et vous mettre à même de faire la conquête d'une épée destinée au meilleur chevalier de l'univers. Cette épée fut forgée par mon père ; n^ais son art l'enclava si profondément dans les portes d'airain qui ferment une route qui conduit au temple de Mémoire, que nul mortel ne peut la retirer de cette porte, s'il n'a tout l'amour dont Hercule fat animé dans l'un de ses

travaux, ou s'il ne réunit la force et la générosité de ce demi-dieu. Le chevalier grec qui se rendait justice, et qui ne se sentait ni les dons ni la force d'Hercule, lui dit avec modestie, qu'il ne pouvait croire qu'un simple mortel pût oser tenter une pareille aventure. Essayez -la toujours , lui dit la demoiselle avec plus d'empressement que jamais. A ces mots , elle le fit monter par de longs détours sur un promontoire terminé par un rocher qui s'avançait perpendiculairement sur une roer profonde. C'est-là que s'élevait un petit temple d'Hercule, fermé par des portes d'airain; ce temple communiquait avec celui de Mémoire , placé sur un promontoire opposé; Aiais un profond golfe séparait les deux montagnes , et l'on ne pouvait aller à ce temple, dont l'éclat éblouissait les yeux, qu'en traversant celui dont l'épée merveilleuse fermait la porte, et en passant de même un pont très étroit et très élevé qui était sur le golfe : ce pont fait de lianes (i) n'avait d'ailleurs aucun appui sur ses côtés , et paraissait obéir sans cesse à l'impétuosité du vent qui l'agitait et le feisait plier. Avant que l'enchanteur eût fermé l'accès de ce pont, une infinité de guerriers et de philosophes, plusieurs poètes m^ême assez renommés dans leur siècle , avaient tenté œ dangereux passage : presque

(i) M. de la Condamine a passé sur beaucoup de ponts pareils dans le Pérou, et ses écrits font croire qu'il a dû passer aussi celui dont nous venons de parler.

LtVRE IV. 295

tous avaient succombé; et ce golfe profond nommé golfe de l'oubli les avait ensevelis pour toujours. Un des dertiiets actes de l'enchanteur, père de la demoiselle, avait été d'en interdire Faccès aux mortels ; il eût été peut-être heureux pour leur bonheur que ce pont leur eût été fermé pour toujours.

Le chevalier gtec, frappé par l'éfclat et k beauté de l'épée qui sortait assez en dehors pour lui faire croire qu'il pouvait la retirer faciletnent, y porta la maiii : mais tous des efforts fîtrent inutiles; il ne put ()as seulemient réussir à l'ébranler. Je vous en avais averti, lui dit la demoiselle; ce qui vous arrive me prouve que vous n'avez pas la force d'Hercule ; il ne vous reste de ressource que celle d'essayer un autre moyen de lui ressemfbler.

Soit qtre le chevalier grec désespérât dans son cœur de nttèttfe à fin cette aventure , soit cjue les leçons de sagesse qu'il avait reçues dans Athèries des disciples de Sociale , eussent préparé son mue à résister aux charmes de la beauté, celle de la demoiselle enchanteresse ne fit aucune impression sur lui : elle en fut indignée, et se préparait à l'en p'unir ;• elle voulut reculer deux pas' pour le frapper d!e sa baguette ; mais ses pieds ayant glissé sut* la roche , un coup de vent furieux s'engoufïra sous seis vétemêfnts, et la précipita dans la mer. Le chevalier fit un cri perçant; mais ce fut moins alors du regret de la

voir tomber, que de l'horreur qu'il eut, en croyant que c'était l'hydre de Lerne , qui , sous les traits d'Omphale , venait de lui proposer d'imiter Hercule.

Au moment où la demoiselle expirait dans les flots , toutes les malheureuses victimes de sa vengeance reprirent leur première figure , et coururent rendre hommage à leur libérateur; il n'en fut aucun qui ne lui demandât par quel bonheur il avait pu se dérober aux enchantements de cette cruelle magicienne. Il fut assez embarrassé pour leur répondre; car il se sentait intérieurement humilié des vraies raisons qu'il pouvait en donner à des gens qui du moins s'étaient quelque temps défendus de leur métamorphose.

Tous ceux qui venaient de reprendre leur première forme le reconnurent pour leur chef; ils s'emparèrent de toutes les richesses qu'ils purent emporter de l'ile , et allèrent se joindre aux Phocéens établis déjà sur les côtes de Provence.

Tel fut le récit du duc Nolfon qui convint de bonne foi qu'il s'était consolé de ne pouvoir arracher l'épée , en considérant tout le péril qu'il aurait couru, si, les portes s'étant alors ouvertes, un peu trop d'ambition l'eût exposé à risquer le passage du pont de lianes. Nous sommes si près de cette île , dit Amadis à Grasandor , que je meurs d'envie de la connaître par moi-même, et de profiter du temps nécessaire à la parfaite guérison de Balan, pour faire l'essai de l'épée.

Le duc Nolfon s'offrit de le conduire , et l'assura qu'il pourrait être de retour deux jours après.

Tous les chevaliers de l'Ile ferme voulurent suivre Aroadis qui ne fut que trois heures à faire le trajet qui séparait l'Ile vermeille de celle de la demoiselle enchanteresse. Ils reconnurent tout ce que le duc Nolfon leur avait dépeint ; ils montèrent, par les mêmes détours qu'il avait parcourus, jusqu'au haut du promontoire , et bientôt ils admirèrent le petit temple d'Hercule dont les portes d'airain étaient scellées par l'épée merveilleuse qui les traversait. Grasandor, Landin et Gaiidalin essayèrent tour-à-tour à la retirer ; mais à peine Grasandor put-il découvrir deux doigts de la longueur de la lame. Âmadis enfin se présenta pour cette épreuve, et saisissant la poignée brillante de diamants de cette épée , son bras toujours invincible en fit découvrir la lame jusqu'à la pointe; mais une force irrésistible la fit aussitôt rentrer jusqu'à la poignée. Le même événement arriva la seconde fois qu'il fit le même effort. Il était prêt à tenter une troisième fois de retirer l'épée , en ayant tenu la lame assez longtemps découverte , pour distinguer qu'elle portait plusieurs caractères rouges et brillants comme le feu; il fut alors retenu par une voix forte qui sortit de l'intérieur de ce temple : Arrête, Amadis, lui cria-t-elle; tu n'es pas fait pour des tentatives inutiles : cette aventure est réservée poujr un autre ; et tu n'as pas besoin d'aller au temple

agS AMADIS DE GAULE.

de Mémoire, où ta statue est déjà placée entre celles d'Achille et de Thésée. Amadis obéit, et sentit naître en son cœur la douce espérance que le destin réservait le succès de cette épreuve à son fils Esplandian. Il descendit en silence avec ceux qui l'accompagnaient ; et bientôt ils se rembarquèrent ensemble pour retourner à l'Ile vermeille où Balan , qui commençait à se lever , faisait tout préparer pour suivre Amadis à l'Ile ferme.

Gandalin, l'ayant précédé de quelques jours, porta la joie la plus vive dans le cœur d'Oriane et de Mabille , en leur annonçant le prodiain retour de leurs époux. Elles-mêmes allaient dès le lever du soleil sur le phare de 111e ferme ^ pour découvrir de plus loin le vaisseau qu'elles attendaient avec tant d'impatience et d'atnour.

Trois jours après , elles aperçurent une barque tirant assez peu d'eau pour trouve* tin a^yle entre les rochers de la côte , où bientôt elle disparut k leurs yeux; elles n'y firent que peu d'attention, découvrant presqu'au même nâroment un gros vaisseau qui venait à pteiiies voiles , et sur le mât duquel l'amour fit bientôt reconnaître à la tendre Oriane un coq les ailes déployées et couronné, qu' Amadis arborait comme prince héritier de k Gaule.

Les deux princesses desôendireirt à l'ittstant sur le rivage pour recevoir Amadis et Grasandor à leur sortie du vaisseau ; mais elles lurent pré-

cédées par une grande femme en longs habits de deuil ^ qui vint se jeter aux pieds d'Amadis, au même instant qu'ils touchèrent le rivage. Sei« gneur , s'écria cette femme avec une voix gémissante , ayez pitié de mon malheureux sort : jamais dame n'implora vainement votre générosité; non, seigneur, je ne me relèverai pas de vos genoux que j'embrasse, que vous ne m'accordiez un don. Ne craignez rien , madame , continua-t-elle en se tournant vers Oriane qui joignit Amadis en ce moment : non, je ne viens point vous enlever encore votre époux ; le don que je lui demande est en sa puissance , et je vous conjure , par l'amour qui vous unit avec ce héros , de m'obtenir de lui le don que je lui demande.

Les pleurs de la dame affligée émurent le cœur sensible d'Oriane; et l'impatience d'embrasser Amadis, dont cette dame serrait les genouic , la détermina à faire le signal connu par son époux pour accorder une pareille demande. Relevezvous^ madame, dit-il aussitôt; le don que vous me demander vous est accordé.

Cette dame , relevant aussitôt son voile , dit d'un air fier : Amadis ^ reconnais-moi; souviens-toi que j'épargnai ta vie dans le château de Valderin : tii ne fais aujourd'hui que rendre le bienfait que tu tenais de la femme d'Arcalaûs ; et le don que tu viens de m'accorder, c'est la liberté de mon époux que tu liens honteusement enfermé dans une vile cage de fer.

3oO AMADIS DE GAULE.

Amadis et la belle Oriane ne purent voir sans douleur et sans indignation avec quelle audace et quelle adresse la femme d'Arcalaûs leur avait arraché ce don; mais rien n'étant plus sacré que laccomplissement du don octroyé, Amadis dit à la femme d'Arcalaûs de le suivre au palais d'ApoUidon, et qu'elle serait satisfaite. £lle en prit le chemin à l'instant.

Débarrassés de son odieuse présence , les plus heureux époux unirent leurs âmes sur leurs lèvres, et se tinrent long-temps embrassés dans ce silence délicieux , plus doux , plus . expressif que tout ce qu'ils auraient pu se dire. Amadis présenta le vertueux Balan et son fils aux deux princesses. Oriane, prévenue par Gandalin de la haute estime que méritait Balan , et de l'action qu'il avait faite, lui dit avec cet air qui lui gagnait tous. les cœurs, que l'acquisition qu' Amadis venait de faire de son amitié était pour ce prince la plus honorable et la plus utile de ses conquêtes. Elle m'est d'autant plus chère , ajouta-t-elle , que j'espère la partager avec lui. Ah! madame, s'écria le bon Balan , je vois en ce moment qu' Amadis seul était digne de la divine Oriane, -et que son dévouement à votre service passe promptement dans l'ame de ses serviteurs et de ses amis.

Toute cette heureuse et brillante compagnie étant rentrée dans le palais d'ApolUdon , la femme d'Arcalaûs ne tarda pas long-temps à paraître pour demander l'effet des promesses d' Amadis.

Ce prince n'hésita pas; mais étant curieux de connaître par lui^^méme quels seraient les sentiments d'Arcalaûs en recouvrant sa liberté : Suivez-moi, lui dit-il, madame. Alors, accompagné des princesses et des chevaliers de l'Ile ferme , il marcha vers le perron dans lequel la cage de fer qui renfermait Arcalaûs était enclavée. Les princesses frémirent en voyant ce vieillard hideux, dont la barbe blanche , longue et touffue , tombait sur sa poitrine, et dont les yeux étincelants semblaient les menacer encore au travers des barreaux de fer dont il était entouré.

Eh bien! Arcalaûs, lui dit Amadis, quelle est la disposition présente de ton ame? De braver ta vengeance, et de soufinr patiemment mon sort, répondit-il sans le regarder. Mais quels sentiments adrais-tu , repartit Amadis , si pour l'amour de ta femme je te rendais présentement la liberté ? Je pourrais en être touché , lui dit-il , si c'était toi qui l'eusses appelée près de moi ; mais comme je ne dois qu'à son adresse le don qui te force à rompre les fers dont tu m'as chargé dans Lubanie, me crois-tu donc assez lâche pour te remercier, et ne pas persévérer dans les sentiments de haine et de vengeance qui m'animent contre toi? Vas, lui dit Amadis, si tu pouvais mériter quelque estime, j'en accorderais à ce libre aveu; mais ce n'est poi^t la fermeté d'ame qui te le dicte, c'est cette rage intérieure qui te dévore, et la lâche espérance de venger par un

3o2 AMADIS DE GAULE.

crime heureux celui qui ne t'a pas réussi. A ces mots , Amadis voulant soustraire cet objet odieux aux yeux des princesses les reconduisit au palais, en donnant ordre au chevalier Ysanie de faire rendre au perfide Arcalaiis tout ce qu'on avait pris sur lui dans Lubanie, et de le remettre en liberté , en le faisant conduire sous une forte escorte jusque dans le château de Valderin; ce qu'Ysanie s'empressa d'exécuter.

Oriane et Mabille sentirent encore mieux la joie pure de vivre avec Amadis et Grasandor, lorsque la présence d'Arcalaùs n'infecta plus Fair qu'elles respiraient ; mais elles les conjurèrent de se tenir en garde contre les perfidies de ce nok enchanteur.

Le retour de Galaor qui revint dans ce même temps avec Briolanie, et qui leur rendit compte de la fête solennelle célébrée, lorsque B^ucieau et Mélicie étaient montés sur le trône d'Aravigne; le retour de cet aimable frère acheva de £aire de l'Ile ferme le centre de l'amitié , de l'amour et des plaisirs. Galaor se plut à rendre les plus tendres hommages à Balan. Je dois à votre fils Bravor, lui disait-il, les tendres soins que j'ai reçus de Gandalac, et j'aime à vous rendre les respects dus à vos vertus. Eh bien ! lui dit Balan , brave et généreux Galaor , prenez donc soij;i 4^- ce fils que je vous donne pour vous être attaché toute sa vie. A ces mots^ il le lui présemta, le priant de l'accepter pour écuyer , en attendant qu'il le trouvât digne d'être armé chevalier.

Tandis que les princes et princesses de l'Ile ferme jouissaient d'un bonheur qu'ils croyaient que rien ne pouvait plus troubler , celui de la Grande-Bretagne le fut par un événement bien funeste. Le roi Lisvard et Brisène ^ de retour à Vindisilore , regrettaient souvent le temps qu'ils avaient passé dans l'Ile ferme; l'éloignement et l'absence d'Oriane et de Léqnor leur causaient une tristesse qu'ils cherchaient à dissiper ; cependant levir cour était nombreuse et brillante. Depuis que Lisvard avait rendu justice à son gendre AzDadis, il ne s'était occupé qu'à rendre heureux tous ceux qui l'entouraient ; et la haute réputation de ses vertus et des exploits de sa jeunesse lui méritait les hommages de tous les chevaliers de l'Europe qui se trouvaient à poaptée de ses états. Ce prince , connaissant combien les tournois étaient dangereux, n'en permettait que rarement dans sa cour; mais, paw entretenir dans un contiiïnel exercice les jeunes chevaliers qui U com* posaient, il £»isait sojuvent de grandes chasses dans la belle et va^te foyêt voisii^ dje VindisUore. Un jour qii'^Btrainé par sa, passion poUjr la çh^se , il s'était éloigué plus qWà l'ordinaire , sans avoir personne à sa swt'e, ui;^ d^ng^QÎ^elle échevelée t9avei)$a 1^ route dqv^nt lui coipo^^^ en si'enifuyant; elle reiQpUssaît l'aii^ d« sjes cri^ Ah ! seigneur , s'écvia-it-T^le , ooure:^ au. siecQur§ de m^ pauvrç sœur dois mi^ncél^raft vieqt d^ s^ saiMr, et qu'il «ntraine daQ4 l'qpaîs^jpw deii h^«i?Si, pçur h» ravir son honneur.

3o4 AMADIS DE GAULE.

Lisvard ne balança pas à voler à sa défense, et vint à temps pour faire lâcher prise à ce scélérat qui s'enfuit dans les buissons les plus épais. La demoiselle, le sein meurtri et les yeux couverts de larmes, criait à Lisvard de le tuer, avec une animosité qui lui fit croire qu'il avait à punir un coupable dans l'agresseur de cette demoiselle. Il le poursuivit donc jusque dans une prairie où cet homme se sauva dans un pavillon tendu sous les arbres ; comme il le poursuivait jcisque dans cet asyle , une demoiselle déjà sur son déclin se présenta , lui demandant ce qu'il voulait faire. Remplir les devoirs d'un chevalier en punissant un lâche ravisseur. Je ne m'oppose point à votre vengeance, puisque vous la croyez juste, lui répondit la demoiselle; entrez, et continuez votre recherche. Lisvard, sautant à bas de son cheval, voulut en effet pénétrer dans le pavillon; mais, dès qu il eut fait le premier pas , il tomba sans connaissance ; et sur-le-champ deux autres demoiselles aidèrent la première à le soulever et aie porter à leur vaisseau, qui était caché dans une petite anse où la mer battait les bords de cette forêt. Personne ne s'aperçut de l'enlèvement de Lisvard , qu'un piqueur que les cris de la demoiselle avaient attiré; mais il ne put donner aucun secours à son maître : tout ce qu'il put faire, ce fut d'observer quel serait son sort ; et c'est de ce piqueur , qui ramena le soir le cheval sur lequel Lisvard était monté , que la reine Brisène apprit

Fealèvement du roi son époux. Son désespoir fut extrême , et , sans Garnate et le sage Grumedan, elle eût peut-être attenté sur ses jours. £h! ne savez- vous donc pas, madame, disait ce bon vieillard , que la fortune porte sans cesse des urnes , dont tour-à-tour elle nous verse les biens et les maux? Pour les grandes âmes, telles que la vôtre, madame, les maux ne sont jamais qu'une épreuve , et les biens sont presque toujours après , la récompense du courage : d'ailleurs, ne connaissez-vous pas tout le secours que vous pouvez recevoir d'un gendre tel qu'Amadis? et ceux qui tirèrent le roi des mains d'Arcalaûs ne peuventils pas encore le sauver des nouveaux pièges où ce prince est tombé? Brisène se rendit aux avis de Grumedan ; mais , mettant toute son espérance dans le secours de l'époux d'Oriane , elle lui envoya sur-le-champ le chevalier Brindaboias , avec une lettre écrite dans toute Tamertume de son cœur.

L'enlèvement de Lisvard ayant été su promptement par tous les souverains voisins , Bruneau , Quedragant, croyant qu'Amadis pourrait avoir besoin d'eux, volèrent à l'Ile ferme, et vinrent près d'Oriane prendre part à ses douleurs, la prier d'accepter leurs bras, et la conjurer de prendre espérance dans la recherche qu'ils allaient faire du roi son père.

Brindaboias redoubla l'affliction d'Oriane , en lui

Amadis de Gaule. II. ^O

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peignant celle de Brisène, et l'inquiétude d'Amadis à cause des circonstances de l'enlèvement, qui ne donnaient nul indice sur la contrée oùlisvard avait été p(M*té. Tandis que ce prince se consultait sur le parti le plu$ utile à prendre, on vint lui dire que la grande Serpente était devenue visible, et qu'une dame en était descendue dans une chaloupe qui s'avançait vers le port.

Amadis et Galaor ne doutèrent point que ce ne fut Urgande la Déconnue qui venait à leur secours. Rassurez-vous, chère Oriane, dit Amadis à cette princesse ; courons au-devant d'elle, et nous allons en apprendre les moyens de voler au secours du roi votre père.

Les deux frères en eÔet reconnurent Urgande en arrivant sur le port et lui présentèrent la main pour la conduire. Ne- vous avais-je pas assuré, leur dit-elle, que vous me reverriez lorsqu'il en serait temps, et que celui d'armer Esplandian et ses compagnons serait arrivé? N'en perdons point, dit-elle, il est trop cher en ce moment; je cours embrasser et rassurer Oriane ; rassemblez promptement Esplandian , le jeune roi des Daces , Talanque, Manéli, Ambor fils d'Angriote, et vos prin* cipaux chevaliers, et suivez-moi tous dans la grande Serpente, où les cinq damoiseaux seront faits chevaliers. Apprenez que la recherche de Lisvard et la gloire de le délivrer leur est réservée, et que c'est en vain que vous parcourriez toutes

lés mers du monde pour chercher le père d'Or riane : souvenez-vous aussi que je vous ai dit que je ne pouvais, par mon art, prévoir les malheurs qui menaçaient Lisvard, ni ceux qui me menacent moi-même.

lAmadis et les chevaliers de l'Ile ferme obéirent promptement aux ordres d'Urgande; et, dès le même jour, une chaloupe les transporta tous dans la grande Serpente qui battit des ailes , en recevant dans ses flancs la fleur de la chevalerie et celle de la beauté.

Urgande conduisit Esplandian et ses compagnons dans la chapelle de ce grand et singulier vaisseau; les cinq damoiseaux, selon l'usage, y passèrent la nuit à prier et dans la veille des armes.

Après quelques heures écoulées , Urgande conduisit tous ceux qu'elle avait amenés, à la chapelle ; elle portait une cotte de mailles noire , sa nièce Solise un casque de même couleur, et 3on autre nièce Juliande un bouclier pareil. Bienheureux damoisel , dit Urgande au jeune Esplandian, quoique la coutume soit de donner des armes blanches aux nouveaux chevaliers , j'ai voulu que les r6ta:*es fussent* un signe de votre situation présente , et du deuil que la captivité du roi votre aïeul doit porter dans votre ame. A ces mots, Urgande et ses deux nièces l'armèrent de pied en cap. Esplandian, couvert de ses armes, ne laissa plus voir dans un damoisel , jusqu'alors

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paré de toutes les fleurs de la jeunesse et de la beauté, qu'un guerrier dont l'air était également noble et redoutable. Que vous semble de ce damoisel? dit Urgande, en faisant approcher Amadis. Madame, dit ce prince, je crois qu'il saurait bien attaquer et se défendre s'il avait une épée. Ne savez- vous pas mieux qu'un autre, repartit-elle , qu'il en existe une bien brillante et bien bonne , qui depuis long-temps lui doit être réservée? c'est à lui d'en faire la conquête. Les demoiselles d'Urgande apportèrent dans ce même temps de riches armes toutes blanches , et quatre boucliers pareils , portant une croix noire , et les quatre compagnons d'Esplandian s'en couvrirent.

Ils passèrent la nuit en prières, et, dès que l'orient brilla des premiers rayons du soleil, une musique guerrière et le son des trompettes retentirent dans les airs, et jusque dans le palais d'ApoUidon.

Vertueux Balan, approchez, dit Urgande; c'est vous que le ciel choisit pour conférer l'ordre à ce damoisel; l'estime et l'amitié qu Amadis a pour vous, la générosité de votre belle ame, vous acquièrent cet honneur. Balan par modestie voulut, dans le premier moment, s'en défendre; mais les instances d'Amadis et d'Oriane le déterminèrent. Du moins , seigneur , dit - il , prêtezmoi cette épée si redoutable entre vos mains; alor^, tirant celle d'Amadis, il donna l'accolée,

chaussa l'éperon droit au jeune Ësplandian , et l'embrassa tendrement. Maintenant, dit Urgande, chevalier Esplandian, conférez Tordre que vous venez de recevoir à vos quatre compagnons; ils n'oublieront jamais qu'ils tiennent cet honneur de votre main.

Ce spectacle attendrissait tous les spectateurs ; mais Urgande interrompit l'attention qu'ils y portaient , en disant au prince de Gaule : Vous n'avez pas un instant à perdre pour donner vos derniers ordres à votre fils. A ces mots , elle les fit entrer dans un cabinet qu'elle ferma sur eux. Esplandian se mit sur-le-champ à genoux pour recevoir les ordres de son père. Mon fils , lui ditil, lorsqu'après avoir tué l'Endriaque, je m'arrêtai quelque temps dans la cour de l'empereur de Grèce, je promis à la princesse Léonorine sa fille , et à l'aimable reine Menoresse , que , si je ne pouvais retourner auprès d'elle, je leur enverrais un chevalier de ma race pour les servir. Je vous remets cet anneau que je reçus de la charmante Léonorine : elle est de votre âge , elle égale votre mère par ses attraits naissants; cet anneau vous servira pour lui faire connaître que vous êtes celui que j'ai choisi pour acquitter ma promesse et se rendre à ses ordres. J'exige donc de vous que , dès que vous aurez délivré votre aïeul lisvard, vous vous rendiez à Constantinople ; le ciel prendra soin de votre destinée.

3lO AMADIS DE GAULE.

Amadis et son 61s ayant rejoint Urgande , toutà-coup les demoiselles de sa suite formèrent un concert de flûtes, dont les sons tendres et voluptueux, accompagnés de ceux de plusieurs harpes, firent tomber toute la cour de File ferme dans une douce rêverie qui fut . bientôt suivie d'un profond sommeil; ce sommeil dura quelques heures; et, lorsqu'ils se réveillèrent, ils furent très surpris de se trouver tous rassemblés dans le palais d'ApoUidou.

Esplandian et ses quatre compagnons ne se trouvaient plus avec eux; et la grande Serpente ayant disparu, ils jugèrent que la sage Urgande les avait Êiit tous transporter dans l'Ile fenne pendant leur sommeil, et qu'elle avait hâté le moment d'envoyer Esplandian au secours du roi Lisvard.

Après s'être consultés ensemble, il fut déterminé que Galaor et Briolanie , Agrayes et la belle Olinde, partiraient pour la Grande-Bretagne, et se rendraient auprès de Brisène, pour lui faire part des espérances qu'Urgaude venait de leur donner , et de tout ce qui venait de se passer au moment où Balan avait armé chevalier le jeune Esplandian.

Peut-être quelqu'un pourrait -il soupçonner Galaor de n'avoir pu revoir Juliande sans émotion; mais, s'il se souvient du portrait que l'auteur fait de l'aimable Briolanie, il croira sans

peine que Galaor ne regretta point de ne pas rencontrer les yeux de la nièce d'Urgande : Juliande les avait tenus baissés pendant toute cette cérémonie , et Galaor avait toujours eu les siens arrêtés sur Esplahdian ou sur la reine de Sobradise.

FIW DU QUATRIEME LJVRK.

3ia AMADIS DE GAULE.

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