‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 4 sur 36 · LIVRE III. l · texte numérisé non relu

LIVRE III. l

pour la Gaule, après avoir reçu les nouveaux serments de Mandraque, passèrent près de la roche d'où la géante leur lança si fortement un dard, que non-seulement il traversa la cuisse de Bruneau de Bonnemer, mais qu'il la cloua au bord du vaisseau qu'il pénétra. L'effort qu'avait fait Andadoue en le lançant la fit tomber dans la mer; mais malgré les flèches qu'on lui tira, et qui furent parées par les peaux d'ours dont elle était couverte, elle fendit les flots de ses bras nerveux , regagna File, d'où , reparaissant sur la pointe d'un autre rocher, elle leur cria d'une voix terrible , qu'elle ne serait pas contente qu'elle ne leur eût donpé la mort.

Bruneau, secouru par un chirurgien habile, supporta le trajet qui fut heureux. Le vaisseau qui portait Amadis et ses compagnons aborda dans un port voisin d'un château que le roi Périon habitait alors avec Élizène et sa fille Mé« licie : c'était le même où Galàor avait été enlevé dans son enfance par le géant Gandalac, Périon, ayant vu ce vaisseau jeter l'ancre dans le port , envoya savoir quels étaient ceux qu'il portait. Amadis, qui desirait présenter lui-méiqe à la reine sa mère Galaor qu'elle n'avait pas vu depuis son enlèvehient , fit dire à Périon que c'était le roi d'Irlande Ciidadan et Bruneau de Bonnemer qui demandaient à lui rendre leurs hommages. Périon fut très aise de leur arrivée, espérant appren* dre par eux des nouvelles de ses enfants : il les fit

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prier de se rendre à son château ; mais Cildadan y parut seul , et dit à Périon Tétat dangereux où sou compagnon était encore. Périon l'envoya chercher avec les plus grandes précautions, en assurant que Bruneau ne pouvait recevoir de meilleurs secours que de sa fille Mélicie , qu'une ancienne gouvernante qu'elle avait eue avait rendue experte pour les blessures les plus dangereuses. Périon donna les mêmes assurances à Bruneau dès qu'il fut arrivé. Ce chevalier ne put alors regretter d'être blessé , puisque des mains si chères allaient le rappeler à la vie, et qu'il avait l'espérance de voir tous les jours celle qu'il adorait.

Pendant ce temps , Amadis était monté , suivi de Galaor, à l'appartement d'Élisène : Ah! mon cher Amadis , s'écria-t-elle en courant l'embrasser. Éperdue , saisie en revoyant ce fils dont elle avait pleuré la mort , lorsque le traître Arcalaûs vint à Londres couvert des armes de ce héros , en se vantant de la lui avoir donnée , Élisène fut long-temps sans s'apercevoir qu'un jeune chevalier, plus beau, plus jeune encore qu' Amadis, était à genoux , les yeux pleins de larmes et d'amour , et qu'il lui tendait les bras : Galaor ! mon cher Galaor, viens dans ceux de ta mère.... viens, s'éma-t-elle , ce ne peut être un autre que toi. Galaor s'y précipita , et fut à temps pour la soutenir au moment où l'excès de sa sensibilité la faisait tomber sans connaissance. Mélicie accourut

à son secours , et trouvant Galaor la tête appuyée sur les genoux de sa mère , elle l'appela pour la première fois de ce nom si doux, si sacré pour les âmes vertueuses et sensibles. Élisène, en revoyant la lumière , vit aussi pour la première fois de sa vie ses trois enfants réunis , et les couvrant de baisers et de larmes : Ah ! Périon , accours ; mon cher Périon , viens partager mon bonheur , s'écria-t-elle ; viens être le plus heureux des pères. Périon accourut. Quel spectacle délicieux pour ce prince! eh! que sa belle ame méritait bien d'en jouir, et de retrouver dans ses enfants deux héros aussi célèbres ! Cildadan qui le suivait se garda bien d'interrompre les premiers transports de cette heureuse famille; il la regardait les larmes aux yeux; il finit par ismbrasser tendrement le roi Périon, eh lui disant : Seigneur, le ciel est juste , et nos cœurs lui doivent de nouveaux vœux et de nouveaux sacrifices , quand il récompense la vertu.

Quelques moments après, Cildadan le fit souvenir de Bruneau de Bonnemer. La jeune Méhcie devint d'une pâleur mortelle en apprenant qu'il était dangereusement blessé; mais les roses de son teint redevinrent bien vives, lorsque Périon la pressa lui-même d'en prendre soin , et qu'Élisène s'appuyant sur son bras la conduisit ellemême à l'appartement de ce chevalier.

Galaor les suivit; et, ne sachant rien encore des secrets sentiments de Mélicie , il redoublait

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l'embarras de sa jeune sœur , en lui faisant Télogè de son ami, qu'il l'assurait être digne des soins qu'il la suppliait d'en prendre.

Le dard de l'afireuse Andadoue avait percé d'outre en outre la cuisse de Bnineau, dont le premier appareil avait arrêté le sang avec peine. Les transports que sentit Bruneau, lorsqu'il vit approcher celle pour laquelle il avait méiité de passer sous l'arc des loyaux amants , ce premier moment , ce bonheur inespéré , ce secours qu'une main adorée était prête à lui donner, tout fit bouillonner avec force ce qui lui restait de sang , et le fit couler de nouveau. Élisène s'en aperçut au moment où Bruneau perdait connaissance; elle n'hésita pas à le secourir elle-même; et Mélicie , autorisée par l'exemple de sa mère , profita du temps de l'évanouissement de Bruneau pour fermer sa double blessure , sur laquelle elle versait un baume précieux, en l'assujettissant de façon à ne plus craindre un pareil accident. Cependant ce chevalier fut assez long-temps sans reprendre l'usage de ses sens, pour donner le temps à la reine de Gaule de se retirer, après avoir ordonné que sa fille et deux de ses demoiselles le gardassent à vue jusqu'au lendemain.

Lorsque Bruneau rouvrit les yeux , ils rencontrèrent ceux de sa chère Mélicie ; il lui sourit tendrement ; et , voyant ses mains blanches encore ensanglantées, il pencha sa tête, les serra sur ses lèvres : Ah ! s'écria-t-il , qu'il m'est cher de de-

voir la vie à celle qui me la fait aimer! Mélicie, quoique bien attendrie, eut la force de lui fermer la bouche, et de le menacer de s'éloigner s'il proférait un mot , et s'il ne faisait pas ses efforts pour conserver un calme si nécessaire à son état présent. Cette menace, quelque peu vraisemblable qu'elle fut , suffit pour lui faire garder le silence. Les soins assidus et si tendres de Mélicie eurent tout le succès qu'elle en espérait ; elle eut le plaisir de voir Bruneau les yeux fermés par un doux sommeil ; et , le hasard ayant obligé les deux demoiselles à sortir un instant , elle ne put s'empêcher de baiser bien doucement le front de son amant, en se le représentant au moment où l'arc des loyaux amants l'avait couronné de fleurs.

Pendant le sommeil de Bruneau , Mélicie jouit du plaisir de s'entretenir avec son écuyer Lasiiide. Ce jeune et brave écuyer sut mettre autant d'adresse que de vérité dans le récit qu'il lui fit des aventures de son maître ; il le lui peignit comme le plus passionné des amants; il fit valoir cette candeur, cette loyauté qui l'avait rendu digne de voir les statues enchantées d'ApoUidon et de Grimanèse. Ah! madame, disaitil , j'espère que par vos soins mon maître guérira de la blessure que lui fit le dard de la cruelle Andadoue ; mais vous n'arracherez jamais le trait dont l'amour a blessé son cœur : j'ignore encore quel est l'objet de sa tendresse; tout ce que je

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désire^ c'est que celle qu'il aime connaisse tout le prix d'un amant aussi respectueux qu'il est fidèle.

Cildadan et Galaor se trouvèrent chez leur ami Bruneau de Bonnemer avec Amadis et Périon, lorsque Mélicie, d'une main tremblante par. la crainte , leva le premier appareil de la blessure : la joie la plus vive remplit son cœur lorsqu'elle trouva le sang arrêté, les deux blessures réunies, et que l'état présent du blessé lui permettait de les assurer qu'il n'y avait rien à craindre pour sa vie.

Cildadan et Galaor se ressouviitrent alors des engagements qui les rappelaient à Londres près de Lisvard. Le roi d'Irlande , par les conventions de la bataille qu'il avait perdue contre celui de la Grande-Bretagne, était obligé de l'aller servir en personne avec un certain nombre de chevaliers irlandais ; et Galaor , ayant accepté le titre de chevalier de Lisvard , ne pouvait abandonner le service de ce prince, sans avoir pris congé de lui. L'un et l'autre firent part à Périon de leur position présente, et de la cruelle nécessité dans laquelle elle les mettait de quitter Amadis , et d'aller joindre un prince dont il avait lieu de se plaindre. Élisène et Périon voulaient d'abord les en détourner; mais ce roi généreux, se représentant que le sang de la maison royale de Gaule était si pur, que la plus légère apparence d'une infidélité ne devait jamais le tacher : Ce prince

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