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injuste, leur dit-il, ne vous mettra que trop tôt à portée de rompre honnêtement avec lui : remplissez maintenant ce que vous croyez lui de* voir, et laissez au temps et sur-tout à sou ingratitude de vous donner un juste sujet de plainte et de l'abandonner pour venir nous rejoindre. La reine, frappée de la justice et de l'honneur qui régnaient dans ce que Périon venait de dire , se rendit , n'insista plus ; et dès le lendemain Cildadan et Galaor s'embarquèrent pour retourner dans la Grande-Bretagne.
A peine furent-ils arrivés ,> qu'ils apprirent que Galvanes , Florestan , Agrayes , à la tête d'un grand détachement de chevaliers partis de l'Ile ferme, étaient arrivés dans l'île de Montgase, et s'en étaient emparés après avoir battu l'armée que Lisvard avait envoyée dans cette île, sous les ordres du roi Arban de Norgales et de Guilan le Pensif; ils apprirent en même temps , que Lisvard , furieux de cette défaite , avait pris la résolution d'aller lui-même attaquer cette île à la lète d'une nouvelle armée : ils furent vivement affligés de cette nouvelle, prévoyant bien que l'honneur et la foi du serment allaient bientôt les forcer à se trouver les armes à la main contre leurs proches parents et leurs meilleurs amis. Les chevaliers de ce temps ne connaissaient point cette politique adroite qui fait interpréter et pallier d'anciens engagements ; ils gémirent dans leur coeur, mais l'honneur et la foi jurée les dé-
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terminèrent à n'écouter que ce que l'un et l'autre leur prescrivaient.
Les deux princes continuaient leur route pour jcHudre le roi Lisvârd , lorsqu'ils rencontrèrent douze chevaliers richement armés et douze demoiselles: au milieu de cette troupe brillante, ils aperçurent un jeune damoisel d'une figure charmante, et dont la taille et le maintien annonçaient qu'il était en état de porter les armes et de s'en servir avec gloire. Ces demoiselles, ne doutant pas que Cildadan et Galaor ne fussent des chevaliers de la cour de la Grande-Bretagne , les abordèrent et leur dirent qu'elles étaient étrangères , et que chargées d'une commission pour le roi Lisvard , qu'elles savaient être avec plusieurs dames, goûtant le plaisir de la chasse dans cette même forêt, elles les priaient de les présenter à ce prince. Galaor leur répondit, avec le ton galant et poli qui lui était si naturel, que son compagnon et lui se feraient un honneur de les accompagner; et Galaor, frappé de l'air noble et agréable du damoisel, leur demanda quelle était sa naissance. Seigneur, lui dit celle qui paraissait donner des ordres à cette troupe, ce n'est point à nous à vous en instruire; tout ce que nous pouvons dire, c'est que le damoisel du côté de père et de mère est de race rpyale ; et nous vous supplions de nous aider à presser le roi de lui donner l'ordre de chevalerie, même avant de recevoir une lettre que je
dois lui remettre , et qui , j'espère , lui procurera la satisfaction la plus douce. Galaor et Ciidadan le lui pièomirent : la demoiselle aussitôt £bt £aiire halte à sa troupe , et suivit les deux princes , auxquels le son des cors et le bruit des chiens annonçaient c^ie la chasse était proche.
Lisva]?d, apercevant de loin deux chevaliers, s imagina que peut -être ils demanderaient la joute , et dit à l'ancien chevalier Grimiedan d'aller les reconnaître, et de savoir ce qu'ils desiraient de Lui. Galaor, reconnaissant Grumedan, vint à sa rencontre,, et lui dit: Sire chevalier, venez-vous pour me provoquer au combat? C'est selon, répondit Grumedan d'un ton ferme; mais jusqu'ici je n'ai d'autre dessein que de savoir qui vous êtes. Ma foi, répondit Galaor, je suis l'homme le plus content de pouvoir embrasser son ancien et vertueux. ami. A ces mots, levant la visière de sou casque, il embrassa Grumedan qui fut transporté de joie de le revoir; il le présenta à Ciidadan comme celui qui portait la bannière royale le jour de la bataille. Sire, dit le vieux chevalier , il me souviendra toujours de la peine que j'eus à la garder , lorsque vous la fendîtes en deux entre mes bras. Parbleu, seigneur Grumedan , mon corps porte encore les marques de la façon dont vous la sûtes défendre. A ces mots , il lui tendit les bras comme à son égal ; la valeur et la renpmmée établissant alors cette noble égalité du simple chevalier au souverain.
lorsque tous les deux avaient les armes à la main.
Tous les trois conduisirent la demoiselle à lisvard , qui fut aussi surpris qu'enchanté de revoir Galaor, et que le roi Cildadan fut avec lui; il prévint le roi d'Irlande en lui tendant la main. Sire, dit -il, oublions nos anciens démêlés; je vous tiens quitte des engagements que nous avions pris réciproquement avant notre combat , et c'est à votre amitié seule que je veux devoir les services que je vous demande. Cildadai» fut très sen* sible au noble procédé de Lisvard; il y répon* dit avec autant d'affection que de politesse.
Les princesses Oriane et Mabille étaient venues la veille de Mirefleur, pour voir Lisvard avant son départ; s'étant jointes à ce prince, elles eurent la joie la plus vive de revoir Galaor, et les dames de leur suite se disaient tout bas : Le voilà ! le voilà! Galaor, les regardant toutes avec plaisir, se disait en lui-même: La plus adroite et la plus tendre peut être sûre d'être bien aimée , et je serais bien fâché de manquer au reste de cette troupe charmante en faisant un choix.
La demoiselle ayant fait son message, Lisvard qui s'était fait une loi de n'accorder l'honneur d'armer aucun chevalier de sa main, à moins qu'il ne fut de la plus haute naissance, hésitait à répondre, lorsque Galaor l'assura que le damoisel était de race royale : le portrait qu'il en fit intéressa toutes les dames dé la cour à presser Lisvard de le faire ' venir à ses genoux pour lui
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donner Faccolée : ce prince l'ayant promis, la denKHselle alla proroptement chercher le damoisel; il aûrrira siÛTi des douze chevaliers; et après avoir salué les daines d'un air respectueux et galant^ 2pris avoir excité leur admiration et celle de la cour^ il alla se mettre à genoux devant Lisvard qui 7 suivant les cérémonies usitées, lui demanda s'il Toulmt être reçu chevalier. Oui, sire, répondît le damoisel, je le désire , et je veux consacrer à jamais mon bras à votre service.
lisvard, après l'avoir armé chevalier, lui dit de choisir parmi les dames celle qu'il desirait qui lui ceignît l'épée : la belle Oiiane rougit de la préférence que le nouveau chevalier lui donna , et fbt surprise elle -- même du sentiment qui l'a^ gita lorsqu'elle s'acquitta de cette fonction.
La demoiselle , voyant la cérémonie achevée , s'approcha de Lisvard , et lui dit tout bas : Sire , je retourne sur-le-champ rendre compte de ma commission à celle qui m'envoie : Usez cette lettre après mon départ ; vous connaîtrez tous les droits que vous avez sur ce nouveau chevalier, que ma maîtresse vous prie de garder à votre service avec les douze chevaliers qui l'accompagnent. A ces mots, elle se retira avec les onze autres demoiselles ; et Lisvard, ayant prié Galaor et Cildadan de conduire les princesses et les dames aux tentes prochaines , resta quelques moments seul pour ouvrir cette lettre qui déjà lui causait une se-» crête émotion.
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lettre de Vinfante Célinde au roi Lisvard,
« Très puissant et excellent prince, non, je ne « peux croire que vous ayez entièrement oublié a celle qui conserve toujours le plus tendre soua venir du temps que vous passâtes auprès d'elle. <c Hélas ! seigneur , je me rappelle sans cesse ce «jour si cher et si £aital, où je vous vis apporter « à mes pieds la tète de l'horrible et cruel Antii( phron. Orpheline, sans appui, désespérée, mes ce états et ma main allaient devenir la proie de <c ce barbare , sans votre bras victorieux. Que «i pouvais-je offrir pour prix d'un pareil bienfait (c au jeune et charmant Lisvard, près de monter «sur le trône de la Grande-Bretagne, et déjà c( l'époux de Brisène ? Me connaissant encore à «peine, je crus trop facilement que le charme ic qui m'attachait à vous n'était que le sentiment (c die la reconnaissance : une légère blessure qui « vous empêchait de porter vos armes vous ar- « réta quelques jours dans mon palais. Ah ! sei- <K gneur, puis-je sans rougir vous rappeler ce soir ft oixy si jeunes encore tous les deux, nous étions « dans un bosquet de rosiers, et que, les dépouila lant de leurs fleurs , nous nous les jetions avec a rapidité en voulant imiter votre combat contre «Antiphron? Votre front d'ivoire et vos yeux « avaient été frappés par la rose que je vous avais « lancée; je voulus éviter la vôtre.... je tombai—
«hélas! hélas!... vous ne me relevâtes point.... «Oui, seigneur, Norandel est votre fils.... Oui, «je l'ai tendrement élevé pour le rendre digne «de vous.... Sachez, seigneur, que je ne l'ai ja- « mais oublié ce jour le plus heureux de ma vie , « que je n'ai voulu mettre aucun prince en droit « de me le reprocher, et que la tendre mère du « fils de Lisvard est et sera toujours l'infante Ce- « linde , reine d'Hégide. »
Lisvard fut très touché de la lettre de Célinde ; l'ame la plus dure Teût été pour une princesse dont la conduite était si noble , qui s'était si bien sacrifiée à son amour pour Lisvard , à l'éducation de son fils, et qui n'exigeait de ce prince que de reconnaître le gage d'un amour aussi malheureux. Ce prince cependant, craignant l'effet que cette aventure pouvait faire sur l'esprit de Brisène , prit le parti d'attendre que Norandel se £ât distingué par quelque action éclatante, pour le reconnaître publiquement : ce fiit au seul Ga* laor qu'il ouvrit son cœur, en lui donnant à lire la lettre de Célinde. Galaor fut enchanté d'ap* prendre cette aventure qui lui rappelait une partie des siennes ; mais bientôt son attachement pour Oriane, et tout ce que son firère le jeune Norandel promettait , le portèrent à requérir un don à Lisvard. Que pourrais -je refiiser à mon chevalier , lui dit ce prince ? Eh bien ! sire, lui répondit Galaor, vous venez de me
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donner le jeune Norandel pour mon compagnon pendant la première année qu'il portera les armes. Ah! seigneur, s'écria le nouveau chevalier qui s'approchant alors entendit ces derniers mots, puissé-je mériter de l'être toute ma vie! Lisvard permit à Galaor de mettre Oriane dans sa ' confidence : cette princesse fut charméje d'avoir un frère aimable, poiu* lequel la sympathie s'était déjà fait sentir dans son cœur; elle remer^ cia tendrement Galaor du soin qu'il voulait prendre de le former aux armes; elle joignit à ses remercîments des louanges bien méritées : mais les ayant portées jusqu'à comparer Galaor au héros dont elle aimait à répéter le nom, Galaor n'osa ni ne voulut admettre de parité entre Amadis et lui. Ce fat une occasion de s'étendre sur les vertus, les actes et les perfections de ce frère si tendrement aimé. Qu'il est doux d'entendre louer ce qu'on aime ! et que la sensible Oriane se sut bon gré d'avoir mis Galaor à même de lui parler d' Amadis, comme s'il avait lu dans son cœur!
Tout étant prêt pour l'expédition que le roi de la Grande-Bretagne voulait faire sur l'île de Montgase , dès le lendemain du jour de la réception de Norandel , ce prince alla coudier en rade, et donna l'ordre d'appareiller au lever du soleil. Ce départ vint bien à propos pour Oriane ; elle ne pouvait plus cacher son état; et, dès que le roi son père fut parti, les deux princesses et la demoiselle de Danemarck retournèrent prompte-