LIVRE III. 3l
pour aller porter l'enfant en nourrice dans un lieu sûr. Pendant le temps nécessaire pour tout préparer , Oriane tenait son fils entre ses hrsLS , et le baignait de ses larmes. Hélas! disait -elle, chère petite créature , puisses-tu devenir aussi vertueux, aussi renommé que ton père ! Mais qui pourra t'inspirer des sentiméiïfo propres à t'élever aux grandes actions ? qwelle sera la nourrice qui te donnera son sein? £n disant ces mots, elle lui présentait le sien. Hélas! contiinuait-elte, on te croira le fils d'une simple demoiselle ; tu ne recevras ni les leçons, ni l'exemple du héros dont tu tiens le jour.
Durin ayant fait le signal convenu , le moment d'après, Mabille et la demoiselle de Danemarck furent obligées d'arracher l'enfant des bras d'O* riane gémissante et désespérée : elles le mirent dans une corbeille, et, prenant toutes les précautions nécessaires , elles le descendirent doucement dans les bras de Durin. La demoiselle de Danemarck ne perdit pas un moment pour rejoindre son frère, et baisant la main tremblante d'Oriaue : Madame, lui dit-elle, soyez tranquille; votre fils porte sur son sein des signes qui le fe* ront toujours reconnaître; et je vous réponds de ne le pas quitter que je ne l'aie placé dans de bonnes mains. Alors, se dérobant aux plaintes d'Oriane dont les cris étouffés lui recommandaient son fils, la demoiselle descend, joint son frère, monte à cheval avec lui; et tous les deux.
Sa A3IADIS DE GAULE.
de crainte d'être découverts, s'éloignent promptement avec l'enfant, et s'enfoncent dans la foret. Us marchèrent toute la nuit, et s'éloignèrent assez pour n'avoir plus rien à craindre de ceux qui pouvaient alors les rencoatrer : ils arrivèrent , à la première clarté du jour , au bord d'une fontaine qui tombait en cascades d'un rocher, et qui coulait et s'enfonçait dan3 une vallée profonde , couverte de gros buissons et de roches où le soleil n'avait jamais pénétré : ils aperçurent à l'entrée de cette vallée un petit hermitage , et se rappelèrent que depuis long-temps cette retraite sauvage était habitée par un saint hermite, nommé Nascian, homme agréable à l'être suprême, et qui, tel que saint Paul hermite, en recevait souvent les aliments nécessaires à ses besoins. Il semblait que le pouvoir suprême se fiiit étendu pour lui jusque sur le naturel farouche des bêtes féroces de cette forêt , dont les repaires se trouvaient en grand nombre dans la vallée : les lions et les ours avaient l'air de respecter le saint vieillard. Une lionne entre autres, dont le repaire était celui de tous le plus près de son hermitage, s'était si bien accoutumée à le voir, et à recevoir du pain et des caresses de sa main , qu'elle le laissait entrer librement dans l'antre qui lui servait de retraite, et souvent l'amusement du bon-homme Nascian était d'aller voir jouer ses petits lionceaux ; il semblait même que cette lionne aimât à les confier à sa garde ; et très
souvent , lorsqu'elle voyait Nascian s'amuser avec ses lionceaux, elle prenait ce temps pour sortir de son antre , et chercher quelque nouvelle proie. Cette lionne, ce même matin , s'étant approchée de la fontaine au bord de laquelle Durin et sa sœur s'étaient arrêtés , fit des rugissements affreux en voyant des inconnus et des chevaux si près de sa caverne; celui de la demoiselle de Danemarck en fut si fort épouvanté , qu'il s'enfuit et l'emporta dans la vallée au travers des roches et des halliers. La demoiselle effrayée et ne pouvant le retenir jetait des cris lamentables , en appelant son frère à son secours. Pendant que Durin, qui venait de descendre de cheval au bord de l'eau pour se rafraîchir, et mettre quelques gouttes d'eau dans la bouche de l'enfant qui criait dans ses bras , ce cheval avait rompu sa bride , et s'était enfui comme celui de la demoiselle.
Durin entendant redoubler les cris de sa sœur, et se trouvant à pied, posa doucement l'enfant sur le gazon, pour voler plus promptement à son secours : il trouva sa sœur tombée dans un buisson épineux , dont il eut peine à la retirer ; et voyant à peu de distance le cheval embarrassé dans un autre . buisson , il le joignit, le dégagea, et le ramenant à sa sœur, tous les deux revinrent promptement à la fontaine où Durin avait laissé l'enfant.
Quel fut leur désespoir lorsqu'ils ne le retrouvèrent plus sur le gazon , et que Durin aperçut
Amadis de Gaule. IT. ^
à deux pas sur un peu de sable les traces ches de la lionne ! Us ne purent dout^ qu'elle n'eût emporté ce cher et malheureux enfant.
En effet , la lionne, l'ayant trouvé sur le bord de la fontaine, l'avait pris dans sa gueule; et, contente de cette proie, elle était retournée promptement à son repaire pour en £iire la pâture de ses lionceaux.
Heureusement Nascian, après avoir dit la messe, était venu prendre son amusement ordinaire , en voyant jouer ces petits animaux auxquels il partageait alors une partie d'un faon de chevreuil, que son neveu venait de trouver étranglé dans les filets qu'il avait tendus la veille. Nascian fiit bien étonné de voir arriva* la lionne tenant dans sa gueule un en&nt couvert de riches langes. Plein de foi dans l'être suprême, Nascian n'hésite pas à prendre l'enÊmt dans la gueule de la lionne qui ne l'avait nullement blessé. Qui t'a donné du pouvoir, dit-il avec véhémence , sur cette créature que le Dieu vivant fit à son image ? Je te conjure en son nom , ajouta-t-il en levant les yeux au ciel , je t'ordonne de sa part , non-seulement de l'épargner, mais de lui Êdre partager le lait que tu donnes à tes petits. La lionne, ayant l'air de l'entendre, vint baisser la tête à ses pieds , et de-là s'étendit doucement près de ses petits; le saint homme alors, voyant les lèvres de l'enfui t desséchées, et plein de confiance dans le pouvoir céleste, porta l'enfamt
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entre les cuisses de la lionne; et, mettant une de ses mamelles dans la petite bouche de TenÊint, il se jeta sur le champ à genoux, les yeux baignés de larmes, pour remercier l'éternel d*avoir écouté sa voix : bientôt il aperçut la lionne lécher doucement l'enfant, et lui présenter en se tournant une seconde mamelle lorsqu'il eut vidé la première.
Nascian eût été très embarrassé de prendre soin de cet enfant qu'il ne perdit pas de vue pendant les premières vingt^quatre heures; mais ayant envoyé promptement son neveu chercher sa mère qui demeurait dans le village voisin , cette femme ^ sœur de Nascian , arriva le lendemain matin avec une brebis pleine de lait, qui« avait agnelé la veille. Le premi^ soin de la sœifr de Naâcian fut de démailloter l'enfant; et le frère et la sœur furent bien surpris en voyant les caractères tracés sur son sein. Nascian lut sans peine les caractères latins qui traçaient le nom d'Esplandian ; mais il ne put rien connaître dans les autres, qu'il jugea devoir être écrits en langue runique. Nascian et sa sœur ayant pris l'enfant pour le porter à l'hermitage , la lionne eut l'air de ne le voir enlever de son antre qu'avec regret ; elle les suivit , comme un chien apprivoisé , jusque dans la cabane de l'hermite , et depuis ce jour elle venait tous les matins voir l'enfant qui criait souvent pour qu'on la lui laissât téter , et qui , pas-
sant ses petites mains dans sa crinière épaisse , la caressait à sa façon.
Le premier soin de l'hermite avait été de baptiser Tenfant , auquel il avait cru devoir donner le nom d'Esplandian y écrit en lettres latines sur son sein. Quelques jours après, le mari de sa sœur étant revenu d'un long voyage, Thermite Nascian crut que l'enÊint trouverait mieux tous les secours convenables à son âge dans la petite ville que sa sœur habitait, que dans son pauvre hermitage ; il lui confia cet enfant pour l'élever , en le lui recommandant comme un dépôt que la providence avait remis entre ses mains, et qui devait en être aimé, puisqu'elle l'avait voulu tirer d'un aussi grand péril.
La sœur de Nascian et son mari se rendirent dignes par leurs soins de la confiance de l'hermite ; et bientôt le petit Ësplandian qui surpassait les autres enfants de son âge par la taille, la force et la beauté, leur devint aussi cher que s'il eût été l'un de leurs enfants.
On jugera sans peine quel était le désespoir de la demoiselle de Danemarck et de Durin , qui ne doutèrent point que l'enfant n'eût été dévoré par cette bête cruelle : la demoiselle se fût peutêtre arraché la vie, si Durin n'eût Ésiit renaître quelque légère espérance en son cœur, en lui citant l'histoire de plusieurs enfants enlevés comme celui-ci par des bêtes féroces, et que la providence avait miraculeusement conservés. Ils
résolurent d'être quelques jours sans retourner près d'Oriane, de ne lui rien dire qui pût Talarmer sur le sort de son fils, et de ne confier les détails de cette cruelle aventure qu'à la princesse Mabille dont ils connaissaient l'esprit et la prudence.
Pendant ce temps le roi Lisvard , ayant reçu de nouveaux renforts, avait serré d'assez près la ville de Montgase pour empêcher les assiégés de faire entrer des vivres. Galvanes, Florestan, craignant que la disette ne se fit bientôt sentir, honteux même de se tenir renfermés dans cette place , en présence d'un ennemi qui venait souvent les braver jusqu'aux dernières barrières, prirent le parti de ùàre une sortie générale, et de livrer bataille au roi Lisvard , quoique le secoiu*s qu'Agrayes avait été chercher ne fut point encore arrivé.
Cette sortie ne fut point heureuse; et malgré la valeur et les efforts de Galvanes , de Florestan , de Quedragant et d'Angriote, la multitude des ennemis leur fit bientôt perdre l'avantage qu'ils avaient eu dans la première charge, pendant laquelle Florestan s'était vu maître de la vie de Lisvard qu'il avait déjà terrassé sous lui : mais , reconnaissant ce prince au moment où son bras était prêt à le frapper , il ne put se résoudre à donner la mort au père d'Oriane ; et , vayant son firère Galaor et Norandel accourir au secours de ce prince , il porta ses armes d'un autre coté , et laissa relever Lisvard que ces deux chevaUers
couvraient de leurs boucliers pendant qu'il remontait à cheval.
Le roi Arban de Norgales était descendu de la montagne, où jusqu'alors il avait campé; ce prince chargea avec impétuosité la petite armée des chevaliers de l'Ue ferme, déjà fatiguée par un combat inégal , et ne pouvant qu'à peine porter encore leurs armes : tout ce que Galvanes , Angriote et Sarquille purent faire, fut de gagner la même montagne qu' Arban avait occupée; et Florestan et Quedragant couverts de blessures et démontés restèrent à demi morts siur le champ de bataille, et furent faits prisonniers.
Galaor qui pendant le combat les avait recon* nus à leurs armes , et qui n'avait pu se résoudre à les combattre, vola promptement à leur secours et les fit porter sous ses tentes , où bientôt les chirurgiens ayant arrêté leur sang rassurèrent Galaor sur leurs jours.
La suite de cette victoire fut la reddition de la forte ville de Montgase, dont un héraut partit pour aller demander à Lisvard de capituler, de la part Ae la belle Madasime. Lisvard était né fier et colère , mais généreux ; content de voir ses ennemis vaincus, et l'Ue de Montgase en sa pubsance , il accorda la capitulation la phis honorable; et même, à la prière de Galaor, la liberté dé Florestan et de Quedragant fut comprise dans les articles , sous la condition de ne pouvoir combattre- pendant un an contre lui.
LisTard y s'étant approché le lendemain > dé la cité de Montgase, trouva hors de la principale porte la belle Madasîme en long habit de deuil , qui vitit lui présenter les clefs. Madame , lui dit ce prince , il vous eut été plus aisé d'obtenir de ma générosité ce que vous et Galvanès avez cru qu'il vous serait facile de me ravir par les armes; j'oublie tout en ce moment, et je vous rends vos états. Si le prince d'Ecosse vous est cher, vous êtes la maîtresse de les partager avec lui , et j'espère qcie tous deux, en me rendant hommage des états que je vous remets, vous ne me refiiserez pas votre attachement. Madasime , pénétrée de reconnaissance, voulut se jeter à ses genoux ; Lisvard l'embrassa; et, la plaçant à sa droite, il marcha vers le palais, où faisant assembler les principaux de cette île , il leur fit prêter sertnent à Madasime en sa présence. Pendant ce temps , Galaor avait envoyé porter cette nouvelle à Galvanès qui vint avec transport remercier Lisvard , et prêter horomage dans ses mains. Dès le lendemain l'évéque de Montgase Punit avec Madasime, en présence du roi de la Grande-Bretagne. Galaor fut témoin de cette cérémonie; et quoiqu'il eût k discrétion de ne pas attacher ses yeux sur ceux de Madasime , lorsqu'après la cérémonie il alla lui faire son compliment, et lui baiser la main , Madasime ne put s'empêcher de rougir et de soupirer en secret en se rappelant l'aventure du château, dont nous avons parlé dans le pre-
4o AMAJDIS DE GAULE.
miet livre, et en pensant à la différence qu'elle trouvait entre le jeilne Galaor et Galvanes depuis près de trente ans anné chevalier.
lisvard remonta le lendemain sur ses vaisseaux pour retourner dans la Grande-Bretagne , et calmer par sa présence quelques séditions, que la race toujours perfide de Tenchanteur Arcalaûs avait excitées , pendant Fabsence de près de quatre mois qu'il avait employés à la guerre qu'il venait de terminer. Galaor, Norandel, et Gasquilan guéri de ses blessures, s'embarquèrent avec lui; et les chevaliers de l'Ile ferme, après avoir laissé Galvanes paisible possesseur de Madasime et de l'île de Montgase , partirent pour l'Ile ferme , dès que Flo):estan et Quedragant purent soutenir la mer.
Le prince écossais, Galvanes, reçut de nouvelles marques de la générosité de Lisvard, dès que ce prince fut de retour à Londres. Peutêtre Galaor se dit-il à lui-même qu'il devait quelques petits dédommagements à cet oncle de son cousin et fidèle ami le prince Agrayes ; il se servit du crédit qu'il avait sur Lisvard, pour faire joindre plusieurs fiefs considérables à l'île de Montgase, et Galvanes âgé déjà de cinquante ans, sans en avoir possédé aucun jusqu'alors, se trouva toutà-coup très riche et très heureux avec Madasime , sans se douter de toutes les espèces d'obligations qu'il avait à Galaor qui avait applani toutes les difficultés qui pouvaient s'opposer à son bonheur.
Il fut bientôt à portée de prouver sa reconnaissance au roi de la Grande-Bretagne; et , sachant que ce prince était près d'être attaqué par le roi Aravigne , et ceux que le perfide Arcalaûs avait SB liguer contre son souverain , il quitta sa nouvelle épouse pour voler à Londres , avec un nombre su£Bsant de chevaliers pour que sa troupe put porter une bannière quarrée ( i ).
Galvanes se rendit au port de Gracedonie , où lisvard s'était arrêté pendant quelques jours avec la reine et les princesses Oriaine et Mabille , qui s'étaient rendues dans cette ville pour le féliciter de sa victoire, et de l'usage généreux qu'il en avait fait. Lisvard ne se dissimula point à luimême quelle était la puissance de la l^e qu' Arcalaûs avait formée contre lui; et, quoiqu'il fut entouré de chevaliers, qui, sous ses yeux, venaient de se couvrir de gloire , il ne pouvait s'empêcher de regretter Amadis et ceux de l'Ile ferme qu'il avait perdus.
Pendant ce temps, quelque sensible que fut Amadis à la tendresse que lui marquaient le père et la mère les plus tendres , il était plongé sou-
(i) Un seigneur n'était banneret, et ne pouvait porter la bannière quarrée , que lorsqu'il pouvait entretenir à ses dépens un certain nombre de chevaliers et d'écuyers , avec leur suite à la guerre ; jusque là son étendard avait deux queues ou fanons , et , quand il devenait plus puissant , son souverain coupait lui-même les fanons de son étendard , pour le rendre quarré.
42 AMABIS DE GAULE.
vent dans la plus profonde mélancolie ; son plus grand plaisir était d'aller s'asseoir sur la pointe d'un cap du Boulonnais ^ d'où l'on découvrait les côtes blanches de la Grande-Bretagne. Ah! c'est -là qu'habite mon Oriane, disait- il souvent les yeux baignés de larmes! c'est de-là que son injuste père a banni peut-être pour toujours le plus tendre et le plus fidèle des amants! Son ame était tellement absorbée un jour dans ces tristes réflexions , qu'il ne s'aperçut pas d'un dard qui lui frisa la tête; il n'eût peut-être pas évité le second qu'on lui lança , sans les cris de Gandalin. Amadis, se relevant, voulut courir sur une espèce de monstre couvert d'une peau d'ôurs , qu'il vit armé d'un second dard; mais cette étrange figure, étant sautée sur son cheval, s'enfîiit au travers des rochers ; et , lorsqu'il apprit de- Gandaliïif que c'était la cruelle géante Andadoue, il dédaigna de la poursuivre, et retourna se rasseoir à la même place d'où ses yeux découvraient l'île d'Albion. Il n'y fut pas long-temps sans voir un esquif léger, qui , venant de cette île, voguait avec rapidité , et vint aborder dans une petite anse au pied de ce cap. Amadis alla audevant de ceux qui descendaient , pour les observer, et redoubla de vitesse lorsqu'il crut reconnaître Durin. C'était en effet ce fidèle écuyer qu'Oriane envoyait pour lui donner de ses nouvelles, et lui faire savoir qu'il avait un fils. La lettre d'Oriane pénétra le cœur d' Amadis de la
JDÎe la plus vive; mais la prière qu'Oriane lui faisait de rester en Gaule, jusqu'à ce qu'il eut de ses nouvelles, la modéra. Une prière d'Oriane était Tordre le plus sacré pour cet amant respectueux. Dans ce moment même Gandalin rejoignit Amadis avec la tête d'Ândadoue, pendue à l'arçon de sa selle. Gandalin l'avait poursuivie , et le cheval d'Amaidis ne pouvant courir avec le poids énorme qui le surchargeait, Ândadoue était tombée , et Gandalin avait purgé la terre de ce monstre. Que veux-tu que je fasse, dit-il, de ce beau présent? porte-le plutôt à Bruneau; ce prince n'est que trop payé pour en connaître le prix. . Durin se garda bien d'apprendre l'aventure sinistre de l'enfant d'Oriane , et dit au prince de Gaule que la demoiselle de Danemarck s'était chargée d'en prendre les soins les plus attentifs. Amadis lui donna les lettres les plus taidres pour sa chère Oriane et pour son aimable cousine ; il ne put cependant s'empêcher de prier Durin de représenter à la souveraine maîtresse de ses volontés, que l'ordre qu'il suivrait de demeurer si long -temps dans l'inaction pouvait nuire à sa renommée, et qu'il la suppliait de lui permettre de retourner bientôt chercher de nouvelles occasions d'acquérir de la gloire. La demande qu'Amadis faisait à Durin fut entendue de Bruneau de Bonnemer. Ce jeune chevalier, dont l'ame était élevée et courageuse, réfléchit à l'instant qu'il était encore plus qu'Amadis dans le cas de cher- •
cher les aventures qui pouvaient augmenter sa renommée; et, quelque épris qu'il fut de Mélicie, quelque heureux qu'il fût en passant tous ses jours auprès d'elle, et quoique afïligé de se séparer d'Amadis, il crut que son honneur ne lui permettait pas de demeurer plus long-temps à la cour de Périon. Amadis aimait trop Bruneau pour s'opposer à soq dessein; il regrettait bien vivement de ne pouvoir l'imiter : mais les ordres d'Oriane étaient si sacrés pour lui, que rien ne pouvait les lui faire enfreindre. Il conduisit luimême Bruneau chez Périon , pour prendre congé de lui, et le vit avec plaisir les larmes aux yeux lorsqu'il allait rendre les mêmes devoirs )k sa sœur. Belle Mélicie, lui dit Bruneau, en fléchissant un genou, je vous dois la vie; je vous l'avais déjà consacrée; et, quoiqu'il en coûte à mon cœur, je pars pour travailler à l'illustrer ; ce n'est qu'en marchant sur les traces de vos frères que je peux espérer de me rendre digne de vous. Ah! belle et chère Mélicie, souvenez- vous de Bruneau qui ne respire que par vos soins et pour vous adorer. Seigneur, répondit Mélicie, en baissant ses beaux yeux obscurcis déjà par ses larmes , puisse le ciel conserver vos jours , et puissent ceux dont je tiens la naissance vous choisir pour faire le bonheur de ceux de Mélicie !
Amadis reconduisit son ami aux portes de la
ville, après avoir joui du plaisir de le voir em-
* brasser par Périon et Élisène , comme s'il eût été
l'un de leurs enfants. Nous ne rapporterons point plusieurs aventures également étranges et périlleuses, dans lesquelles Bruneau se couvrit de gloire, et se montra digne d'un sort heureux, et de devenir le frère d'Amadis.
' Le prince de Gaule tomba dans la plus profonde mélancolie après le départ de Bruneau; ne point voir Oriane , languir dans un repos dont sa grande ame était humiliée, c'en était trop pour ne le pas plonger dans les plus tristes et les plus sombres rêveries ; heureusement il en fût bientôt tiré par l'événement le plus embarrassant pour lui, dans la position où ce prince se trouvait vis-à-vis le roi de la Grande-Bretagne.
A peine Lisvard était-il de retour dans ses états de l'expédition de l'île de Montgase , qu41 apprit que le roi Ara vigne, accompagné de plusieurs souverains et d'Arcalaûs, assemblait une armée formidable dans l'île Léonile, pour venir l'attaquer. Combien ne regretta- t-il pas alors de s'être privé du secours d'Amadis, et de celui des chevaliers qui l'avaient suivi dans l'Ile ferme ? Quelques propos qu'il tint à ce sujet en présence d'Oriane excitèrent bien facilement en elle les mêmes regrets; cependant elle ne se crut point en droit de prier Amadis de secourir son père ; mais elle connaissait le cœur de son amant. Ah ! peut-être, dit-elle en elle-même, saisira-t-il cette occasion de forcer mon père à lui rendre justice.
Elle eut donc la délicatesse de ne lui rien demander; et, se concertant avec Mabille , elle écrivit seulement qu'elle lui laissait la liberté de quitter la Gaule , et d'aller où ses intérêts personnels et l'honneur l'appelleraient.
Le même jour qu'Amadis reçut cette lettre, et que, transporté de joie d'avoir la liberté, ce prince se proposait de partir pour l'Ile ferme, il se promenait sur le soir avec le roi Périon , lorsqu'ils virent arriver un chevalier dont le cheval très fatigué et dont les armes à moitié brisées témoignaient qu'il avait Uvré quelque violent combat. Ce chevalier, reconnaissant Amadis, délaça promptement son casque , accourut et l'embrassa tendrement; c'était Florestan. Amadis enchanté de le revoir le serra dans ses bras un instant , et lui dit: Mon frère, quoi! ne connaissez -vous pas encore le roi de Gaule ? Florestan ne répondit qu'en jetant un cri; et se précipitant aux genoux de Périon , qu'il serrait avec tendresse : Ah ! seigneur , s'écria-t-il , daignerez-vous reconnaître Florestan qui ne s'est pas encore rendu assez digne de vous? Périon étant instruit par les deux fils d'Élisène des actions et des vertus de Florestan : Oui, mon cher fils, lui dit-il, c'est avec la joie et la tei^lresse la plus vive que votre père vous reconnaît et vous reçoit dans ses bras. Périon n'hésita pas même à le présenter comme son fils à la reine Élisène. Cette princesse, instruite de toutes les circonstances de ]a naissance de.
Florestan^ ne pouvait haïr en lui le fils d'une rivale; elle rendit justice au fils de Périon, que la renommée annonçait comme un héros.
Le lendemain matin les trois princes s'étant rassemblés, Amadis leur fit part de la position présente duroiLisvard, et du danger où ce prince était d'être a<2cablé par ses ennemis. Florestan n'écoutant alors que son ressentiment, son premier mouvement fot de leur proposer de se joindre aux ennemis de Lisvard pour le punir de son injustice. Amadis ne répondit rien , et voulut savoir ce que Périon pensait, avant de se déclarer. La générosité de Périon ne lui permit pas de suivre l'avis de Florestan; le sien fiit de s'en tenir à rester neutres , et à voir quel serait l'événement de cette guerre. Le grand cœur d'Amadis eût souffert presque également en suivant l'un ou l'autre avis; il leur représenta vivement à quel point Lisvard avait; illustré son règne et sa vie, et par ses grandes actions , et par les grâces qu'il avait répandues sur les chevaliers dignes d'estime, avant qu'il eût eu la faiblesse d'écouter de lâches flatteurs et des traîtres. Nous ne pouvons, leur dit-il, nous venger plus noblement des dégoûts qu'il a fini par nous donner, qu'en allant à son secours, et j'en demande la permission au roi mon père : mais , pour que ce prince n'en puisse tirer aucun avantage sur nous, et qu'il ne présume pas que nous cherchions un moyen de nous raccommoder avec lui, je saurai me déguiser de
façon à n'en être pas connu ; et quand même je lui sauverais la vie, et contribuerais à lui faire remporter la victoire, il ne saura jamais que celui qui sortit mécontent de sa cour ait employé son bras à son service. Florestan était d'un sang trop généreux pour ne pas revenir sur le champ à Tavis de son frère. L'ofifense cruelle qu'il osa vous faire, lui dit-il, me déterminait seule à prendre les armes contre lui : j'admire et j'aime trop mon illustre frère pour ne le pas suivre, et je jure d'employer mon bras et mon épée pour le service de lisvard. A ces mots , Périon les serra tous les deux dans ses bras. Mes enfants, leur dit-il, je n'eusse osé vous le proposer; mais vous pénétrez mon cœur de joie et d'admiration par une résolution aussi noble : ne voyons dans Lisvard qu'un grand roi qu'un prince noirci de crimes veut accabler; c'est agir en vrais chevaliers que de s'opposer à l'injustice , et sachez que votre père ne perdra pas cette occasion d'acquérir une vraie gloire avec vous : partons tous trois ensemble, et partageons les mêmes périls et la même fortune. Les deux princes, pénétrés de respect et de tendresse, baisèrent les mains de Périon. Ah! lui dirent -ils, qui pourrait nous résister, quand nous vous suivrons et que nous combattrons sous vos yeux? Cette résolution étant prise, Périon les conduisit vers son arsenal. Je me souviens, dit -il, d'avoir trois bonnes armures semblables; allons les voir ensemble et les es-
sayer. Ils étaient près d'entrer dans cet arsenal, lorsqu'ils furent arrêtés par Farrivée d'une demoiselle richement vêtue; elle était suivie par deux écuyers qui portaient un grand cofifre de bois de cèdre qu'ils déposèrent. Seigneur Ama-' dis, dit-ellè à ce chevalier, ma maîtresse vous mande par moi , que voici ce qu'il vous faut pour réparer le temps que vous venez de perdre. Et vous, sire, continua-t-elle en s'adressant à Périon, voilà de quoi vous aider dans le secours que vous vous proposez de donner au roi Lisvard. A ces mots, elle ouvrit le grand coffre, d'où les écuyers tirèrent trois casques , trois cottesd'armes , et trois écus également ornés : les écus étaient tous les trois d'argent semés de serpents d'or; l'un des casques était blanc, ce fut celui qu'elle présenta de la part de sa maîtresse à Périon; un casque doré fut le partage d'Amadis; un casque vert fut celui de Florestan.
Périon , très étonné d'un si beau présent arrivé presque dans le même moment où ses deux fils et lui venaient de prendre la résolution de secourir Lisvard, témoigna sa surprise à la demoiselle qui lui répondit en souriant : Ma maîtresse est bien habile, et vou^ trouveriez difficilement une aussi bonne amie. Seigneur Amadis^ ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle aime à lire dans votrrf* cœur. A ces mots, elle se relira sans qu'il fut possible de l'arrêter, et tous les trois ne douté-
Amadîs de Gaule. II. 4
5o AMADIS DE GAULE.
rent point qu'ils ne dussent ce beau prient à la .sage Urgande.
La promptitude avec laquelle les annes leur avaient été portées leur faisant juger que la bataille se donnerait avant peu de jours, ils envoyèrent sur-le-champ préparer un vaisseau^ et, le vent s'étant trouvé Êivorable , ils s'embarquèrent dès la nuit suivante ; ils firent en moins de huit heures le trajet, et vinrent aborder dans la Grande-Bretagne ^ assez près du canton où l'armée de Lisvard campait, à peu de distance de celle d'Aravigne, d'Arcalaiis, et des cinq petits souverains leurs alliés. Amadis envoya l'un des écuyers à la découverte de l'armée ennemie; il lui rapporta qu'elle était beaucoup plus nombreuse que celle de Lisvard qu'il découvrait du sommet d'une colline coiiverte d'un bois, dans lequel les chevaliers résolurent de se tenir cachés. Un autre écuyer fut envoyé de la part de Périon à Galaor; ce prince lui fit dire par cet écuyer, qu'ils étaient restés dans la Gaule, et qu'ils le priaient de leur faire donner de ses nouvelles et de celles de ses amis après la bataille. L'écuyer s'acquitta bien adroitement de sa commission. Galaor ne put s'e^pipécher de verser quelques larmes , lorsqu'il crut que Périon , Amadis et Flo- •restan étaient restés en Gaule. Ah! mon ami, dit-il à cet écuyer, que mon frère regrettera de n'être pas avec nous dans ce moment si décisif! Tu vois d'ici le haut des donjons de la forteresse