‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 8 sur 36 · LIVRE iil. 5l · texte numérisé non relu

LIVRE iil. 5l

OÙ la reine Brisène et les prineesses se sont renfermées; Farmée des ennemis, très supérieure en nombre , entoure ce château , et le roi Lis* vard est résolu, quoique plus £siible, d'attaquer dès demain ses ennemis , par la terreur que nous avons tous, que ce château ne puisse longtemps résister aux attaques qu'ils eommencent à faire.

Le rapport fidèle que l'écuyer fit à son retùi^r redoubla l'ardeur de Périon et de ses deux fils. Âmadis ne pouvait penser sans frémir que sit chère Oriane courait quelque risque ; mais il remerciait l'être suprême de l'avoir conduit à ten^ps à son secours. Combattre pour celle qu'il adore, c'est le plus beau jour de la vie d'ua héros.

Les trois princes de Gaule , dès la pointe du jour, virent ébranler la petite armée du roi lis* vard, qui s'avançait fièrement et en bon ordre pour attaquer Aravigne. Ce (urince , averti p^r ses troupes légères, s'était préparé pour combattre, et s'avançait de son côté en étendant ses ailes autant que le terrain pouvait le lui permettre, dans le dessein d'envelopper Ya^rmée de la Grande^ Bretagne. La reine Brisène et les princesses, qui voyaient tous ces mouveaients du haut d'un donjon, frémissaient; à tous moments le nom d'Amadis était sur leurs lèvres, et n'en sortait jamais qu'avec les plus vi& regrets de n'avoir pas ce prince pour défenseur.

Sa AMAOIS D£ GAULE.

Amadis crut devoir proposer à Périon de rester cachés dans Tépaisseur du bois jusqu'après la première charge, afin de pouvoir porter du secours plus utilement où l'événement le rendrait le plus nécessaire.

Les deux armées s'étant jointes , Brian et Galaor qui commandaient l'avant - garde de Lisvard chargèrent avec fureur celle d'Aravigne , et la mirent d'abord en désordre ; mais ils furent arrêtés par le corps de bataille que commandait Aravigne , accompagné des rois Targadan , Absadan et Brutaxar.

Lisvard avait placé ses meilleurs chevaliers à cette avant-garde, et s'avançait avec des forces bien inégales pour la soutenir; ce fut l'instant que, Périon et ses deux fils saisirent pour combattre; et, sortant aussitôt du bois où tous les trois s'étaient tenus cachés, ils fondirent la lance en arrêt sur les trois rois ennemis qu'ils renversèrent par terre mortellement blessés, et, tirant leurs redoutables épées , ils portèrent l'épouvante et la mort dans les rangs de l'ennemi. Galaor qui venait de remettre en ordre l'avant -garde, et le roi Lisvard et Cildadan arrivant dans le même moment, furent dans l'admiration et la surprise des exploits surnaturels qu'ils voyaient faire aux trois chevaliers des serpents, ne pouvant les désigner que par les écus pareils qu'ils portaient; et voyant les ennemis plier de toutes parts sous leurs coups , Galaor eut le plaisir d'en-

tendre Lisvard s'écrier : Âh ! grands dieux , ou ce sont trois fantômes, ou ce sont trois Amadis. Galaor à son tour s'écria: Que n'est-il ici? mais quels que soient ces braves chevaliers , suivonsles, et rendons -leur le secours qu'ils nous prêtent. A ces mots, ils fondirent sur l'ennemi qui ne fit plus qu'une faible résistance. Le lâche Arcalaûs fut un des premiers à donner l'exemple d'une honteuse fiiite ; Ara vigne le suivit de près. La déroute fut générale dans son armée, le massacre fiit horrible; et les trois chevaliers aux serpents, profitant du désordre et de la confusion qui régnaient dans les deux armées, se retirèrent dans l'épaisseur du bois, regagnèrent les bords de la mer; et, retrouvant leur vaisseau dans une petite anse où ces princes l'avaient laissé caché par quelques rochers, ils s'embarquèrent pour retourner en Gaule.

On croira sans peine que le premier soin de Lisvard, après la défaite des ennemis, fiit de s'informer des trois chevaliers aux serpents, et de les demander avec empressement; il ne put en avoir aucune nouvelle, hors par un écuyer qui dit les avoir rencontrés comme ils étaient prêts à s'embarquer : il ajouta qu'ils l'avaient prié d'asr surer le roi de leurs respects , qii'ils le priaient de les excuser , mais qu'ils étaient forcés à repar^ tir à l'instant, et qu'ils lui deinandaient seulement de donner la part du butin qu'il aurait pu Leur destiner, aux dames et aux demoiselles qui s'é--

taienC d^endaes si bravement dans la forteresse qae Tannée d'Aravigne avait entourée. lisvard et Cildadan ne purent se persuader , aux coups terribles qu'ils avaient vu porter , qu'Amadis ne fut pas un des trois chevaliers inconnus ; mais Galaor persistait à les en dissuader, en leur disant qu'il en avait reçu la veille une lettre qu'il lui écrivait du royaume de Gaule. Galaor eût peut-être évité bien de nouveaux malheurs, s'il n'eut pas été trompé lui-même par la lettre d'Amadis; Lisvard n'eût peut-être point tenu contre un trait si touchant de l'attachement et de la générosité d'un prince qu'il avait offensé : mais le destin en avait cn*d<Miné différemment.

Lisvard resta dans l'incertitude. Ce prince dès le même soir rejoignit Brisène et les princesses , qui exaltèrent avec lui la valeur et les services des trois chevaliers aux serpents; il leur fit pari de ses soupçons, et tout ce que put dire Galaor ne put persuader à la tendre Oriane que son Amadis ne fôt pas un des trois chevaliers : mais la prudence lui fit renfermer ce secret dans son cœur.

Le roi de Gaule et ses trois fils espéraient &û*e un trajet aussi favorable que lorsqu'ils étaient venus au secours de Lisvard; mais un vent contraire s'étant élevé , il devint bientôt si violent , qu'il les rejeta sur la cote de la Grande-Bretagne, à quinze lieues de l'anse d'où ces princes étaient partis. Ils passèrent la nuit à l'ancre, à Fabri

d'un cap, très tourmentés par le roulis du vaisseau. Le lendemain matin, voyant que le même vent continuait toujours , ils prirent le parti de descendre i terre; ils étaient assez éloignés de Lisvard pour ne pas craindre d'être reconnus par les chevaliers de ce prince, qui devaient alors n'être occupés que de leur victoire ; et quelques antres aventures qui leur pussent afriver , ils auraient plutôt désiré de les éprouver, qulls n'auraient cherché à les éviter.

Ib marchèrent quelque temps le long des rochers qui bordaient le rivage, et arrivèrent dans une belle prairie où bientôt ils aperçurent une jeune et belle personne, suivie de demoiselles €f d'écuyers , qui chassait à Toiseau , et qui tenait un faucon panaché sur le poing. Cette demoiselle , les ayant considérés attentivement, parut d'abord saisie de quelque crainte; mais tout d'un coup prenant son parti , elle dit quelques mots aux gens de sa suite, et s'avança vers eux avec l'air le plus prévenant. Elle les salua d*un air res^ pectueux en les abordant, leur fit entendre par ses signes qu'elle était muette ; et leur montrant un beau château qui dominait sur cette prairie, elle leur fit comprendre qu'elle en était la maîtresse , et qu'elle les priait de venir s'y reposer. Les princes de Gaule, très fatigués de la nuit orageuse qu'ils avaient passée sur leur vaisseau, remercièrent par leurs signes la demoiselle, acceptèrent son offre, et la suivirent à son château.

A peine y furent-ils arrivés , que la demoiselle les' conduisit dans une chambre magnifiquement meublée, et parut vouloir aider elle-même à les désarmer; dès qu'ils le furent, on apporta tous les préparatifs d'un festin , et la table fut bientôt couverte des mets les plus délicieux. Quatre jeunes demoiselles , accompagnées de quatre joueurs d'instruments , commencèrent le concert le plus agréable , qui fut fort long , très bon , et même assez gai; car Florestan voyant que la demoiselle était sourde et muette, et la trouvant d'ailleurs fort jolie, essaya de lier une espèce de conversation avec elle par signes, et ses signes faisaient souvent rire ses compagnons; mais la demoiselle avait l'air de ne les jamais entendre, soit par modestie , soit pour les lui faire répéter.

Le repas finit enfin : il était déjà tard; et la demoiselle leur faisant entendre qu'ils devaient avoir besoin de repos, elle se retira en leur montrant un très grand lit richement préparé. Dès que les princes furent seuls, ils visitèrent la chambre, de crainte de quelque surprise; ils en feimaèrent la porte avec de gros verroux, et, voyant leurs armes arrangées en bon état, ils se couchèrent dans le grand lit , et s'endormirent profondément.

Le soleil brillait déjà depuis plus de deux heures lorsqu'ils se réveillèrent, et ils furent bien surpris de n'en point apercevoir la clarté. Florestan fut le premier à , sauter du lit pour ouvrir une

des fenêtres ou la porte de cet appartement; mais quelle fut sa surprise, lorsqu'ayant trouvé le mur, et l'ayant suivi en tournant, il ne sentit aucune issue, et lie trouva nulle tapisserie ni meubles dans la chambre, qu'il reconnut enfin pour une prison ! Ah ! seigneur , ah ! mon frère , s'écria-t-il , nous sommes trahis. Périon et Amadis se levèrent promptement, parcoururent le triste lieu qu'ils occupaient , et le reconnurent comme Florestan pour une prison impossible à forcer. Bientôt ils entendirent quelques personnes au-dessus de la voûte; on ouvrit une fenêtre fort haute, et un ancien chevalier y paraissant leur cria: Ah! c'est donc vous, déloyaux chevaliers aux serpents, qui avez secouru ce méchant roi Lisvard contre le puissant et magnanime roi Aravigne? mais vous le paierez de votre tête. Que le félon Amadis n'est -il avec vous! je ne me coucherais pas sans lui couper le nez et les oreilles avant de lui arracher le cœur. La demoiselle, qui la veille avait si bien contrefait la muette, parut alors un moment, et dit à l'ancien chevalier: Mon oncle, vous saurez bientôt quels sont les chevaUers qui çont en votre puissance; on vient d'arrêter un nain et deux écuyers qui demandaient des nouvelles des chevaliers aux serpents , et vous saurez les forcer, en leur faisant subir la torture, de vous déclarer le nom de leurs maîtres. A ces mots, l'oncle et la nièce se retirèrent pour quelque temps.

L'un et Fautre se proposaient d'aller faire donner la question aux nouveaux prisonniers qu'on leur avait amenés ; mais , apprenant quUs étaient déjà dans le fond d'un cachot, il» remirent cet acte barbare au lendemain matin , et allèrent s'amuser à tourmenter par des plaisanteries offensantes les trois chevaJiers qui ne pouvaient s'en défendre.

Mes amis, leur dit Arcalaûs, je pense que, depuis vingt-quatre heures que vous n'avez mangé, votre appétit doit être ouvert; à quelle heure voulez-vous qu'on vous serve? Puisque vous offrez ce secours si nécessaire , dirent-ils , nous vous prions de ne pas différer; mais de grâce commencez par soulager la soif horrible qui nous tourmente. J'y cours , leur répondit Arcalaûs; aussitôt il leur fit jeter une pièce de vieux lard, toute pénétrée et couverte de sel. Rafraîchissezvous, leur dit-il, et faites bonne chère en attendant que j'envoie vos têtes au roi Aravigne. A ces mots, il ferma la fenêtre et les laissa plongés dans l'obscurité.

Amadis et Florestan, oubliant leur propre situation en ces cruels moments , n'étaient touchés que de celle d'un père qu'ils adoraient; mais Périon, incapable de sentir la moindre faiblesse, ne s'occupait qu'à les consoler , à leur inspirer de la constance. Ce prince élevait ses yeux au ciel, et priait l'être suprême de les secourir; ses vœux en ce moment étaient écoutés.

Une deifioîselle que le traître Ârcàlaùs avait enlevée dans ses courses^ et qu'il avait réduite dans une espèce d'esclavage, n'avait pu voir sans pitié l'état cruel où ces trois braves chevaliers étaient réduits. Étant chargée de porter du pain noir et de l'eau aux deux écuyers et au nain d'Amadis qu'on avait descendus dans un cachot, au-dessous de celui dans lequel les trois princes étaient renfermés, elle joignit quelques provisions et un flacon de vin au pain noir qu'elle leur portait.

Ne soyez point surpris de tout ce qui leur est arrivé , dit-elle ; la perfide demoiselle qui contrefaisait la muette pour les trahir est la fille d'Ardan Canille. Elle brûle du désir de venger la mort de son père sur tous les chevaliers de la cour de Lisvard, espérant d'en trouver quelqu'un qui soit de la race d'Amadis ; et , sachant tout ce que les trois chevaliers aux serpents ont fait pour Lisvard lé jour de la bataille, dès qu'elle les a reconnus dans la plaine, elle a formé le dessein de les attirer dans ce château , et de les faire tomber dans la puissance de son méchant oncle Arcalaûs. L'exécution de son noir projet était facile ; le lit de la chambre qu'elle leur a fait préparer est placé sur une pièce de parquet coupée dans le plancher; le tout ensemble pose sur la grosse vis, dont le fàt en tournant est arrivé dans votre cachot; la pièce de parquet et le lit descendus dans le cachot supérieur pendant que les chcva-

6o AMAD18 DE GAULE.

liers dormaient s'y sont placés et arrêtés : plût au ciel que nos efforts réunis pussent parvenir à remonter ce pesant écrou! Tenez-vous tranquilles jusqu'à ce que tout repose dans ce château ; j'ai toutes les clefs de celte prison, je cours descendre par la fenêtre quelques rafraîchissements à vos maîtres; et, dès que tout sera tranquille , je reviendrai vous trouver, et nous essayerons de remonter le lit dans la chambre supérieure , d'où l'on n'a point enlevé leurs armes.

La demoiselle leur tint tout ce qu'elle venait de leur promettre; elle descendit des vivres et du vin aux chevaliers , mais sans oser leur parler, de peur d'être entendue; et, dès qu'elle crut les habitants du château bien endormis , elle vint rejoindre leurs écuyers.

Les trois princes, surpris du secours inattendu qu'ils recevaient , commencèrent à ne plus désespérer de leur sort ; ils mangèrent et burent avec assez de tranquillité , et se couchèrent ; Périon et Florestan s'endormirent de même.

Le seul Amadis veillait : eh ! pouvait-il être un moment sans s'occuper de sa chère Oriane? La crainte d'en être séparé pour toujours était plus cruelle pour lui que celle de la mort,

Gandalin , nourri du même lait qu' Amadis , était presque d'une force égale à la sienne ; son compagnon était aussi très vigoureux ; mais le pauvre petit nain se désespérait de ne leur être presque d'aucune utilité : cependant le désir ar-

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