‹ Œuvres du seigneur de CholièresChapitre 32 sur 41 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

preuve prend pied sur ce que Ton ne me peut nier que l'homme ne soit chef de la femme : elle n'a point donc de chef que celuy de son mary, et partant toutes les cornes qu'elle pourroit charger s'encorneroient tousjours sur la corne gauche du chef cornu de son mary : d'où vous voyez, quand il y auroit lieu de cornardise, lors que le mary joue à la corniche en parterre estrange, que tousjours les cornes viendroient battre sur le mary.

— Hél Messieurs (dict le S*" Theode), quittons ces cornes; en un besoin on en feroit des cornets ; et voyons si l'obéissance que la femme doit au mary l'oblige à supporter les sursaillies qu'il pourroit faire. Voicy le conseil qui fut donné à une bonne dame qui estoit si vivement frappée de belle fine jalousie qu'elle en sechoit sur ses pieds : on luy conseille de feindre, dissimuler, faire la borgne et passer par dessus, attendu que le devoir de la femme n'est pas d'espier et contrerooller les actions et deportements de son mary : car, au lieu qu'elle n'est prise que pour le soûlas et proffit d'iceluy, si elle s'y fourre plus avant qu'elle ne devroit, elle le gehennera et bourrelera, voire que par sa folie elle le poussera à faire et redoubler une autre folie. Si elle monstre qu'elle peut en sçavoir quelque chose, elle le pourra enhardir à faire à descouvert ce où

il n'eut voulu s'hazarder qu'en cachette. Y a il tant affaire à avoir un peu de patience ? A la longue, la violente poursuite du mary pourra s'amortir; et peut estre qu'après avoir couru longtemps, la nécessité le contraindra de prendre arrest et aleine chés soy, mesmes si les doux attraits de sa femme le redressent en sa droite voye. Il fasche fort certainement à une femme de voir qu'une putain vienne humer ce qui luy appartient de droict : s'il y avoit moyen de prévenir, je trouveroie que telle prévention seroit très-bonne; maïs de penser rompre l'anguille au genouil, mesmes d'opposer la caboche féminine à la force virile, c'est se vouloir casser la teste contre la muraille. Et, afin que vous ne pensiez que je vous veuille persuader une chose nouvelle, et qui jamais n'ait esté pratiquée, n'avez vous jamais ouy parler de Sarai, femme d'Abraham, d'iEmilie, femme de Scipion l'Africain, et de Stratonique, femme du roy Dejotare? Sarai donna à Abraham sa chambrière égyptienne, nommée Agar, afin qu'il entra à elle, et eut lignée d'elle. De mesmes Rachel fit entrer Jacob à sa chambrière Bêla, de laquelle il eut deux fils, à sçavoir Dan et Nephtali ; comme aussi Lea à la sienne, nommée Zelpha, de laquelle il eut aussi deux fils, à sçavoir Gad et Azer. ^Emilie, sçachant que son mary Scipion familiarisoit avec une sienne es-

clave, n'en fit point plus mauvais traitement à ceste esclave : au contraire, après la mort de Scipion, elle affranchit ceste esclave, et la maria fort richement. Stratonique, se voyant desnuée d'enfans, conseilla à Dejotare, son mary, de s'accoster de la première qui luy agreroit, de laquelle il peut avoir lignée. Et, comme elle vit qu'il n'en tenoit conte, elle mesmesfluy pratiqua'une fort belle fille nommée Electre, de laquelle il eut de beaux enfants, lesquels depuis elle chérit comme les siens propres. Que fit Olympias, femme de Philippes, roy de Macedone, à cette jeune fille qui estoit fort privement familiarisée par le roy? Du commencement elle avoit délibéré luy jouer un mauvais tour, parce que le bruit estoit que par philtres amoureux elle avoit gaigné l'amour de Philippes; mais, dés qu'elle l'eut veu et contemplé la beauté de ses traits, elle la renvoya saine et sauve, luy disant : « On t' avoit calomnié ; maintenant j'apperçois que ce n'est que nature qui a énamouré le roy de ta beauté. »

— Vous parlez comme Dieu (respond Bel-accueil), mais il vous semble que nous avons affaire à des créatures qui se moulent ainsi qu'on fait la cire. On parle du corbeau blanc et du cygne noir : j'estime qu'on en trouvera aujourdhuy aussi tost que de femmes lesquelles se comman-

dent de ceste façon que vou$ avez envie. Nîcostrate n'y peut estre pliée, et vous voulez qu'aujourd'huy les femmes perdent la veuô à crédit, qu'elles se feignent entachées de ladrerie, pour ne sentir lors qu'on leur vient à donner attache.

— Que voudriez vous donc (dit S. Florent) qu'on fit pour retrancher du tout la jalousie ? car de ma part je treuve qu'elle a pris racine si avant que les cornes ne sont point plus avant dans la teste d'un bœuf qu'est la jalousie encornée dans le chef de la pluspart des mariez ; de sorte que, si Rabelais ne s'est mespris lors qu'il a dit que la couardise est un appendix de mariage, on peut asseurer que la jalousie luy est concomitante, antecedante et suivante, dont sourdent plusieurs rixes, quereles, groins et dissipations aux mesnages. Seigneur Theode, je sçay que vous pouvez nous relever de peine; s'il vous plaist, vous nous esclaircirez à tous de ceste compaignie la difficulté que je me fais entendre nous estre commune, parce que je vous vois tous parler autant comme des poissons.

— Je le veux bien (respond le S^ Theode) : faut donc que vous sçachiez que, du temps des Apostres^, Nicolas, celuy qui fut l'un des sept diacres qui avoient esté ordonnez avec Estienne pour subvenir aux nécessitez des pauvres, ayant espousé

une femme douée d*une très-rare et singulière beauté, en chargea jalousie si avant qu'il en fut repris fort aigrement pour la defBance qu'il avoit de la chasteté de ceste dame. Pour se penser garentir de cet opprobre, il print sa femme, la produisit au milieu afin qu'il fut loisible à un chacun d'accomplir avec elle ce qui n'est point dénié au mary. Ce remède futtreuvéde si bonne grâce par aucuns que la communion et pesle-meslange des femmes a esté pour article principal de l'heresie des Nicolaites. De ma part, je déteste toutes hérésies, et serois tres-marry de ramener en jeu ce qui de soy est sale et deshoneste, et d'ailleurs a esté reprouvé et condamné en des conciles. Que si ma voix pouvoit avoir crédit en chapitre, voicy que je voudroie ordonner pour prévenir et retrancher la jalousie : premièrement que l'on assortit les mariages de partis convenables, en sorte qu'à un vieillard on ne donnast du jeune bois ; qu'on ne se ruast point tant sur les belles pour délaisser les laides, lesquelles sont moins soupçonnées d'entrer en conférence et rapport que les autres ; en après, que les maris donnassent ordre que leurs femmes eussent ce qui leur fait besoin, car, pour avoir dequoy acheter une garderobe, sera à craindre qu'elles ne mettent en hypothèque leur devant. Toutesfois je ne conseille aux maris de

les tenir trop somptueuses et bombantes, cela leur donne entrée avec des muguets qui ne demandent que Tavant-Juin pour planter lemay. Finalement, qu'ils soient par ensemble courtois, doux et gracieux, qu'ils fuyent les noises et les riottes (c'est la planche de cornardise). Sur tout qu'ils se mettent le moins en arrérages des redevances naturelles qu'il leur sera possible. Par la fréquence de l'entrechoc, la femme se rend proprietairesse des coulans qui luy sont acquis. Prenant tout le jour ce qui est venu, le mary ne luy sçauroit faire tort : car, si elle cognoist que sa traite se face soixante dix fois à l'Herculienne et qu'elle tende sa gide autant de fois qu'elle reçoive l'egoust, il ne faut pas qu'elle ait opinion qu'il aille ailleurs s'efforcer, où on ne le tiendroit que pour Messer Coigne-festu. Le mary aussi, en visitant souvent l'héberge de l'un de ses principaux cortaux, à la piste pourra recognoistre s'il y aura ou entrée pour quelque autre, ou bien si le logis sera esté si mal couvert que par quelque fente la pluye verglassée aura pris cours. En après, s'il arrouse souvent son jardin, n'est pas à présumer que sa femme le veuille noyer, couvrir et surbaigner d'eaux. S*" Marry, tenés ces maximes, observez les, sur tout n'oubliez le picotin avant que partir du giste. Si vous tombez en jalousie, et que par

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