‹ Œuvres du seigneur de CholièresChapitre 34 sur 41 · DE L^AAGE DES MARIEZ · texte numérisé non relu

DE L^AAGE DES MARIEZ

n'a point eu si à cœur l'accointance d'un vieillard. La belle Venus ne s'accoupla elle pas avec le bon vieillard Anchises sur le bord du fleuve Symois, quoy qu'il fut ridé, roupieux et chassieux? et de cest accrochement Mnezs n'en fut il pas basty ? Vous ne direz pas qu'elle fut surprise , ou qu'elle pensa à ce qui n'y estoit pas. Elle en faisoit la leçon aux autres.

— Je passe (dit le S^ Fulgence) que vous avez pesché ce conte fabuleux riere les courans poétiques ; mais vous ne prenez pas garde que ce qui la fit plier sous telle conjonction fut qu'elle avoit receu advertissement par l'Oracle qu'après que l'empire des Troyens seroit abbatu, il n'y auroit que ceux de l'estoc d'Anchises qui commandassent ; pour prévenir que l'Oracle ne fut à' faute et mensonger, comme elle vit Anchises fort abbatu de vieillesse, elle voulut forcer nature mesmes. Ce n'est donc point que les enlacemens grisons luy pleussent, mais parce qu'elle desiroit que la response de l'Oracle vint à effect. Or, puis que jusques icy je vous ay escouté sur les moyens qu'avez voulu emploier pour marier les vieillards avec les jeunes , il faut qu'à mon tour je preuve ma négative, et que je monstre par les incommoditez qui accompaignent telle inégalité que ces mariages bigarrez sont de tres-pauvre grâce, et

256 DE l'inégalité

encores de plus périlleuse conséquence. En ce faict, nous avons affaire à deux parties : est besoin de voir si cest estrange alliage les pourra contanter; commençons par le mary. Le vous voila logé avec une jeune pucelle qui ne demande que ses plaisirs, qu'à bondir en joye et se regaillardir. Au lieu d'entendre à la luite hermaphroditique, ce sera un tousseur, un cracheur, un rechigné, qui, pour faire mine de vouloir tenir raison à sa créancière, essayera de se remuer ; il se tuera, et si ne pourra acquitec la dixiesme partie des arrérages sur-annez. La femme, voyant un si pauvre cavalcadour qui ne sçaura piquer sa monture, se mettra à se moquer de luy, et maintesfois luy jouera un si mauvais party que le bon homme, pour passer sa mélancolie, sera contraint d'aller jouer à la corniche. Estant sur l'aage, il ne devroit plus penser qu'à prendre du bon temps, et vous le voulez attacher au limon, vous le ferez labourer. Il ne peut, si luy mettez vous en queue un terrible resveille-matin. Il aura beau estre escorché, si faut il gaigner sa journée, et ainsi il sera plus misérable que les chevaux, lesquels, s'ils sont blessez en quelque part, foulez ou escorchez, ont relais jusqu'à ce qu'ils soient guéris. Ce pauvre vieillard n'aura toute sa vie fait que besoigner, ses outils en seront usez , et on n'aura

DE l'aAGE des mariez. 2$^

pas pitié de luy ; sur sa vieillesse on luy donnera encores une tasche plus mal-aisée. Que pensez vous faire? Vous les envoiez en poste en paradis, tant vous luy pressez ses maiz. Je ne parle point de chose qui ne se puisse décider que par le droit ; la maistresse des fols justifiera assez mon dire. Combien de douzaines de milliers meurent tous les ans pour avoir esté contraints de s'efforcer au choc? Prenez moy un forçat qui soit bandé et jour et nuict à la chiorme, vous avez le patron de vostre vieillard. Depuis que- Ton est à la cadene, il faut marcher, et n'est pas question de dire qu'on est mal disposé, ou de demander si on a des bras. Dés que la jeune dame a son vieillard, elle ne s'enquiert pas du passé , s'il y a moyen ou s'il y a fonds. « La partie m'estdeuë (dira-elle), il faut qu'elle me soit acquitée. y> Sur la réplique du mary, que son avoir et sa puissance ne bastent pour la rendre contante , elle insiste , et faut que le mary, quoy qu'il ne puisse presque se remuer, qu'il entre au party. Car les lettres de respy n'ont point lieu en cest endroit. L'authorité du prince ne peut rien sur ce droit que nature a acquis à ceste femelle. Avez vous jamais veu des veaux pousser de leur teste le ventre de leur mère, luy tirailler son pict? Ainsi ceste mal piteuse vous espraindra le bout de ce pauvre vieillard , le suc-

258 DE l'inégalité

cera de telle façon qu'il n'y restera que ce qu'elle n'aura à fine force peu tirer. Quand donques vous voulez marier un vieillard avec une jeune femme , vous le mettez à la boucherie , vous luy précipitez ses jours , l'obligez et forcez à faire ce qu'il ne peut. C'est pourquoy le tyran Denis, comme sa mère luy dit qu^il prit à femme quelqu'une de ses sujettes et citoyennes, quoy qu'il fut aagé, luy respondit tres-prudemment que le tyran ou prince pourroit bien rompre , faulser et abolir les loix de la cité, non point celles de nature, et que, quant à luy, il seroit bien marry d'introduire en la cité un tel desordre, ou de permettre que hors le temps gn prit des alliances où il n'y auroit ny plaisir, ny amitié , mesmes qui demeureroient manques pour la fin des noces.

Quelles reproches est ce qu'on jette à ces pauvres vieillards, lesquels, au lieu qu'ils devroient estre honorez sur le déclin de leur aage, sont moquez et monstrez au doigt par celles mesmes qui les devroient respecter et révérer? Vous avés entendu que l'effort et contention qu'ils font au jeu doivent leur avancer fort leurs jours; ils sont bien hantez par le regret qu'ils ont de se voir desdaignez et mesprisez par leurs femmes ; mais le plus grand coup de marteau qu'ils puissent recevoir, c'est qu'enchâssez dans ce jeune bois ils sont à

DE lVage des mariez. aSç

tous coups martelez de jalousie : car, soit que leurs femmes paravanture ne leur facent tort, si est ce que ceste impression est si familière à ces bonnes gens que c'est aussi grande merveille de trouver un vieillard mary d'une jeune femme degarny de ceste dragée que la mer sans eau. Et, quand tout est dit, je treuve qu'ils en ont trèsjuste occasion : ils recognoissent tresbien que les femmes, principalement de jeune calibre, frétillent à la queue, comme de fait naturellement elles tendent à avoir lignée , ainsi que l'ont remarqué tant les jurisconsultes en la loy Ambiguitates , C. de in. vid., que les médecins et philosophes. Platon, en son Timée, et Galen au sixiesme livre des Lieux affect., ch. V, escrivent ce que mesmes le sage a tenu en ses Proverbes, que la matrice de la femme est gloutonne et convoiteuse au possible d'engendrer, voire qu'elle est en peine et malaise jusques à ce qu'elle ait peu concevoir; recognoissent qu'il faut souvent arrouser ce Tempe , qu'il ne faut estre lasche à la besoigne. Ils ont beau avoir bonne affection, protester de leur bonne et délibérée volonté, cela ne suffit pas, non plus que le jardinier ne seroit excusable si, par faute d'avoir arrousé ses fleurs, l'ardetr du soleil les auroit fené, quoy qu'il publia qu'il avoit la meilleure envie de bien faire. Ils sçavent que les femmes.

200 DE L*INEGALITÉ

pour se guérir de leur bobo, n'espargnent chose qui soit, qu'il n'y a si hasardeux pèlerinage qu'elles n'entreprennent ; que , tout ainsi que le navire , si le cordage est destendu , court au gré de la tourmente , de mesmes la femme , si elle n'est clouée , va souvent mouiller l'ancre où le patron du vaisseau ne voudroit pas ; bref qu'au péril de leur vie et de ce qui leur doit estré le plus cher, elles suppléeront l'incapacité de leurs vieillards. Quel creve-cœur est ce à un pauvre homme d'avoir des lieutenans de couche I La passion est si forte qu'elle a quelquefois forcé aucuns de se meffaire eux mesmes.

— S*" Fulgence (va dire le sieur Libanius), traitez un peu plus doucement les femmes : à vous oûir, on diroit qu'incessamment la canicule loge en leur cartier ; il y en a de modestes, chastes et sages qui, pour mourir, ne voudroient avoir fait chose que bien à point. Elles ne sont point toutes si saffres comme vous 4es dépeignez. Si toutes celles qui sont mariées à de jeunes hommes inhabiles au mestier, et qui n'ont daigné penser de prendre des substitus, vous avoient donné sur le nés, asseurez vous que vous l'auriez bien camus. Vous parlez de jaloiîsie ; celles-là, si elles avoient pris party avec un vieillard, auroient encores bien plus d'occasion de supporter l'impuissance vitale

DE l'aAGE des mariez. 261

de leurs maris. Les autres ne sont point si farrouches,ehontées et abandonnées à leur lubricité que les remonstrances chenues de leurs maris n'eussent au moins le pouvoir de les divertir de malfaire, et les entretenir à l'éxecution de leur devoir.

— Vous le prenez fort mal (va dire le S' Fulgence) : où il est question d'effect, les paroles ont bien peu d'efficace, et, comme dient les Alemans, ce ne sont les mots qui remplissent la gibbeciere, ains ce qu'on fourre dedans; que s'il ne tenoit qu'a cajoler et remonstrer, les vieillards emporteroient les jeunes hommes : la vieillesse a le babil de peculier, ce luy est un gage duquel elle ne peut estre dessaisie que perdant le souffle avec la parole. C'est la reproche qu'on fait coustumierement aux vieillards, qu'ils ont du bec assez, mais c'est tout. Il faut qu'à ce propos je vous face un conte de deux jeunes frippons : l'un se plaignoit à son compaignon de ce que quelques fois les chiens luy faisoient si fort la guerre qu'ils le mordoient.

« Non (dit l'autre); je te veux apprendre une oraison laquelle empeschera que les chiens ne te meffacent, je l'ay esprouvée; et, afin que tu me croyes mieux, lors que nous passerons devant des chiens, je la diray : tu verras qu'ils ne nous

262 DE l'inégalité

sauteront dessus. » Il vous prend un bon baston. et, comme ils furent auprès de deux gros mastins, remuant son baston, il vous commence à marmonner ceste belle oraison : les chiens ne s'approchèrent aucunement. Cela mit tellement le cœur au ventre à celuy qui avoit esté auparavant mordu qu'il ne cessa qu'il ne la sceut par cœur. Un jour, comme il repassoit seul devant ces chiens, il commence à cracher ses gros mots d'exorcisme, mais les chiens n'en tindrent pas grand conte : ils estoient Normands^ et l'oraison estoit Latine : ils se ruent sur ce pauvre diable de charmeur, le vous pelaudent et houspillent de si honeste façon que ses habits estoient tout déchirez, et luy denté en plusieurs parts. Il n'eut pas retrouvé son compaignon qu'avec une infinité de plaintes il s'en va luy conter sa misérable fortune. « Tu n'as pas dit l'oraison ( va dire l'autre ) . — Si ay ( respond il ) plus de dix fois, mais au diable si ces chiens ne s'acharnoient de tant plus sur moy. — Je sçay bien d'où vient toute la faute (dit le docteur du charme), je gageray que tu n'avois verge ny baston. — Non (respond il). — Apprens donc (dit l'autre) qu'une autrefois, si tu te trouves en tel hazard, qu'il faut dire l'oraison, mais au bout faut avoir le baston, qui en un besoin servira pour rabattre leur colère. » De mesmes les remonstrances ont beau

DE l'aage des mariez. 263

trotter par compagnie, si vous n'avez dequoy rappaiser la fureur des femmes, elles tiennent autant de conte de vos paroles que firent les chiens de ceste oraison. La liaison du mary avec la femme ne tend pas à ce que Ton devise ensemblement ; le but est d'éterniser le genre humain par la continuelle succession des enfans qui sont engendrez. Un vieil regrigné comment pourra il fournir à l'appointement ? Il a ses outils forbeux, maigres, lasches, secs, aloûis, poltrons, debiffez, esclopez : la pluspart de l'attelage cassé, brisé et rompu, tout son cas si flaque que, s'il faut donner dedans la bresche, il l'y faut guider par art. D'ailleurs il est si mal propre à aimer : il ne mignotte point; faut il parler des begayans baisers, accoler et donner autres petis entre-gents et truchements d'amour, il n'y entend que le haut Alemand. Le bonhomme est si revesche et contraire à soy mesmes qu'il se hargne à son propre naturel.

— C'est à ce coup que je vous tiens (va dire le S^ Libanius) ; vous ne m'eschaperez pas, vous rebutez les vieillards de s'accointer en mariage avec les jeunes, parce qu'ils sont infertiles. Or je vous soustiens que la stérilité ne peut empescher le mariage, principalement entre les chrestiens, qui tiennent que le mariage n'est pas afin d'avoir des enfans, comme estoit la loy de nature, laquelle

Page 1