FABLE
Certain petit pinçon , né natif de sa cage , Du mieux qu'il pouvait , consolait Un de ses pareils , d'un autre âge , Que l'on avait pris au filet ,
Et logé depuis peu sous le même grillage.
Mon père, je vous plains, disait le jeune oiseau ;
Mais de tant de regrets je ne vois pas la cause : Manque-t-il ici quelque chose?
Ne nous donne-t-on pas notre millet , notre eau ,
Et le matin du sucre, et le soir du gâteau?
DE M. DE BOUFFLERS. ^i
La fille du logis nous aime,
On en juge à ses petits soins ;
Essayez de l'aimer de même /
Alors qu'on aime, on souffre moins.
Je sais , moi , qu'elle ne désire
Rien tant qu'adoucir votre ennui ,
Elle vous parle , parlez lui.
De nos maux , la crainte est le pire ; Toute fille a d'ailleurs un ramage si doux ,
Qu'on la prendrait pour un de nous , Et c'est comme une sœur à qui l'on peut tout dire.
Celle-ci prend soin de m'instruire , Et, grâce à ses leçons, sans avoir voyagé , Vous n'imaginez pas la science que j'ai» Dès que j'ai sur mes flancs senti battre mes ailes ,
Voilà que le désir me prend , De fuir vers ces forêts que vous dites si belles, ' Et qui doivent prêter leurs ombres maternelles A mille et mille oiseaux dont je me crois parent. Je fis ma confidence à ma seconde mère^
Qui me répondit en pleurant:
Pauvre petit ami, quoi ! vous prétendez faire, Dans les airs, le métier de chevalier errant. Je sens 3 lui dis-je , en moi quelque chose de grand , Qui n'annonce rien moins qu'un pinçon ordinaire j Je veux tenter fortune et m'abandonne au sort. Des pinçons mes aïeux , je veux voir la patrie , ,
On se plaît au berceau de ceux de qui l'on sort. Pauvre petit ami ^ dit encor mon amie, Vous allez en terre ennemie ,
Hélas ! pour y trouver la mort ; Connaissez mieux les bois, la paix en est bannie : Le plus fort y domine et le plus faible à tort : Et que peut espérer un pinçon , je vous prie ,
Dans le domaine du plus fort ?
Ces discours 3 j'en rougis , ont vaincu mon courage ,
Et j'ai fait , non sans quelque effort ,
Yœu de clôture dans ma cage.
En effet , dans vos bois on ne vit qu'à demi , Là , jamais de nos ans la trame n'est complète , Et la race pinçonne , à l'escrime peu faite , A toute heure y rencontre un nouvel ennemi. Vers minuit sous la feuille ètes-vous endormi , Gare le chat-huant et gare la belette ; Au lever du soleil , l'oiseleur a son tour ; Si vous vous éloignez des pièges qu'il vous dresse, Un chasseur vient sur vous éprouver son adresse ; Au chasseur échappé, vous trouvez le vautour. . . . Toujours fuir ! à ce prix la vie est par trop chère ; Mais c'est peu du péril auprès de la misère :
Tantôt la soif, tantôt la faim 5 Point d'eau dans les chaleurs , en hiver point de grain ;
Et puis le grand air est malsain ,
A ce que dit mademoiselle , On change de climat du soir au lendemain, Samedi l'on brûlait , et dimanche l'on gèle. . . . Dites si Ton m'a fait un rapport infidèle ,
Et croyez-vous , d'après cela ,
Qu'on soit plus mal ici que là ? Mais vous restez muet 5 répondez-donc? mon maître.
Ami , dit le captif encor plus attriste ,
Sois heureux , puisque tu peux l'être Dans la prison qui t'a vu naître ; Moi , j'ai connu la liberté.