‹ Œuvres. Éd. seule compléte, ornée de seize gravures et du portrait de l'auteurChapitre 91 sur 102 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Du 4 octobre.

Le mauvais temps et les bonnes façons nous ont retentis deux jours à Bruyères. Nous voici à Colmar , d'où nous partons , faute d'y trouver madame du Comte , qui fait actuellement ses vendanges. Nous avons voulu nous donner pour peintres ; mais mon habit bleu a donné des soupçons à beaucoup d'officiers du régiment de Penthièvre , avec qui j'ai soupe à table d'hôte ; au reste je me suis fort amusé. J'y ai trouvé un autre Saint- Robert, qui m'a fait des récits de guerre aussi ornés que ceux de Donnereau ; par exemple : « J'ai vu , mordieu , la cavalerie «Lu roi qui battait les ennemis du roi partout

où ils se montraient. Mordieu , à Guastalla leur front nous dépassait, et par un à droite et un à gauche nous les avons enveloppés sans tant de manoeuvres , mordieu , et nous sommes entrés dedans comme dans du beurre. Ils avaient ce jour-là du canon, mordieu , et ils nous en fouettaient tout au travers du nez ; c'étaient des boulets comme à l'ordinaire, qui étaient suivis de quatre petites balles grosses comme des œufs, mordieu, et qui faisaient un r , r, r, ravage épouvantable , sacre dieu. »

Mesdames de Cambise et de Cucé , qui ont une jolie voix, pourront mettre ces paroles sur Pair, mais le visage de l'auteur manquera toujours. Je serai demain a Baie, d'où je vous écrirai. Adressez -moi vos lettres, si vous m'écrivez, chez M. de Voltaire , sous le nom de Charles , en le faisant prier de me les garder jusqu'à mon passage. J'ai pris le parti de réformer mon cocher et mon postillon , et deux chevaux , dont l'un , nommé vulgairement la grise , sera vendu à quelque prix que ce soit ; et l'autre , appelé par mes gens le grand entier . et par moi l 'évoque de Toul , sera donné pour quinze

Î)Ë M. DE BOUFFLÈRS. 5at

louis. Je vous prierai de vouloir bien charger l'abbé Porquet de cette exécution - là } qu'il veuille bien écrire à M, Rollin pour avoir l'argent nécessaire , et qu'il dise à mon piqueur de faire hacher de la paille pour ceux qui resteront, et surtout pour le grand maigre , surnommé la Lanterne , à cause de sa transparence ,* et que le susdit abbé Porquet soit toujours bien persuadé qu'il n a jamais eu d'élève aussi soumis que moi. Adieu , ma très-belle maman ; je me réjouis de parler de vous à monsieur de Voltaire , et de lui dire tout ce que j'en pense; car je parie qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mérite.

Il faut que l'habit du cocher reste > et qu'on l'en dédommage par une petite gratification prise sur la vente du premier cheval ; pour celui du postillon , comme il est en loques , il peut partir.

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