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V. 1702. — Farce, broulle, joue des fleustes

Eloi d'Amerval nous dit que Villon « afarcer se delectoit ». (Liv. II,

chap. 68) Philippe de Viguollcs, daus ses Mémoires confirme ce renseiment. « Jehan Mangin, le filz Mangin le tailleur, lequelle {sic) avoit fait mairveille en son tampts ; car ce fut ung second Fransoy Willon de bien rimer, de bien juer fairxe et de tout embaitement, tellement con ne cuide point avoir veu son pareille en Mets. » N. acq. fr. 6720, p. 208 (nis. autographe). — (Telle est la graphie exacte de ce passage que Michelant s'est permis de modifier dans son édition, et sans prévenir le lecteur. Les Mémoires de P. de V., Stuttgart (gedruckt auf Kosten des literarischen Vereins), 1852, in-S", p. 115.) — Qu'était-ce que la farce? « La farce, dit Petit de Julleville, est un petit tableau d'une scène triviale de la vie journalière; un tableau dont les traits sont grossis et poussés à la caricature, mais dont l'intention est toutefois de copier la réalité, en l'exagérant, pour la rendre plus sensible. » Hist. du Théâtre en France ; les Comédiens en France au vioyen dge (1885), p. 31. Il reprend cette définition dans le Répertoire du Théâtre comique (1SS6) : « Qu'est-ce qu'une farce ? En cuisine on appelait ainsi un mélange de viandes hachées ; en liturgie une glose extracanonique insérée dans le texte consacré à l'office. Au théâtre, on appelle farce une petite pièce comique mêlée de divers langages et de divers dialectes. (Pathelin est une vraie farce, avec ce jargon polygotte que le principal personnage affecte dans son délire). Mais cette définition convient aussi bien à 1» sottie. » P. 104.

— Broulle. Ce mot signifie, je pense « jouer des mascarades, des soties », ces dernières étant avant tout des mascarades (Petit de Julleville, Hist. du Théâtre fr. au in. âge, p. 33). Dans son Dictionnaire, Godefroy cite le vers de Villon au mot hrouillier qu'il définit ainsi : « parler ou chanter d'une manière confuse ; bavarder. » Il le fait suivre immédiatement de cet autre vers du Franc Archier de BaignoUet :

Je chantoye et brouilloye des flustes,

qui tout en offrant avec le précédent une certaine analogie, en diffère toutefois d'une façon sensible. A vrai dire, le vers de Villon signifie : « Joue des farces, débite des boniments, joue des flûtes » ; et fait songer à ce passage de l'Art poétique de Boileau, v. 424-428 :

Mais pour un faux plaisant, à grossière équivoque. Qui, pour me divertir, n'a que la saleté. Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux trétaux monté. Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades. Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.

Biouller, en italien hrogliare, a le sens de combiner des intrigues, faire des imbroglios (au théâtre), et .rentre dans la même idée. Cf. la jolie gravure de C. N. Cochin, V Amour au Théâtre italien et, au-dessous, le sixtain de Roy qui la commente avec esprit, comme il vient commenter le vers de Villon. Godefroy donne également a brouiller le sens d'« écrire » de « composer à la hâte » ; et il cite, à l'appui de son dire, ces vers de Ronsard :

Mais moy qui suis coustumier Brouiller mes vers a la mode De Pindar, de quoy premier Commenceray je mon ode ?

(Odes, III, 5, V. 25-28). Il s'agirait alors d'une sorte d'improvisation, comme en faisaient encore, au temps de Villon, les ménestrels, poètes et musiciens tout ensemble, qui allaient de château en château, récitant et chantant des vers, et s'accompagnant souvent de la flûte. Il existe à cet égard un document fort curieux qui se trouve dans un formulaire du temps de Louis XI, sous cette rubrique : Lettres de chanteurs et recoi'deurs de chançons. — « Louis, etc. A tous nos connestable, admirai, visamiral, mareschaulx, seneschaulx, bailliz, prevostz, capitaines de gendarmes et de trait, chastellains, gardes de bonnes villes, citez, chasteaulx, forteresses ponts, passages, travers, péages, chaucees, juridicions et destroiz, et a tous autres justiciers et officiers, Salut. L'umble supplicacion de Tel, etc., avons receue contenant que comme, pour gaigner sa povre vie, il se soit mis a aller par nostre royaulme pour chanter et recorder chançons, dictez et records touchant les bonnes nouvelles et advantures qui nous sont survenues et surviennent chascun jour au bien de nous et de nostre seigneurie... » Mais par crainte des tracasseries et du mauvais vouloir des autorités locales « il doubte a aller par le pais pour chanter et jouer d'une vielle ou autre instrument en recordant ce qu'il scet de bon... »; il lui sera permis de circuler Hbrement « sans prendre ne exiger de lui aucune finance », « pourveu toutes voies que ce ne soit au préjudice de la chose publicque, et que lesdites chançons et recordemens ne soient sedicieux ne touchant division... » Fr. 5909. fol. 29 r" et v). (Bernard de Mandrot a mentionné ce document dont il cite un passage dans son édit. de la Chronique scandaleuse, 1. 1, p. 219, n. 3.) — Richelet, le docte commentateur de Ronsard, souvent si prolixe dans ses gloses, ne souffle mot sur les vers ci-dessus. Le mot broulle rappelle ce passage de Beaumarchais dans sa Lettre sur la critique du Barbier de Séville : « Quant à moi, ne

voulant faire sur ce plan qu'une pièce amusante et sans fatigue, une espèce d'imbroille... » (Cité par Littrè, s. w. imbroglio.) — Toutefois Longnon et les commentateurs qui l'ont suivi expliquent brouller par « faire des sortilèges » (Schneegans par « faire de la sorcellerie ») : les autres glissent discrètement, sauf Lacroix qui dit dans son glossaire : « Brailler (sic), jouer des imbroglios, des mascarades », opinion des plus vraisemblables. Brouller avec le sens de « faire de la sorcellerie » se trouve dans la Passion de Greban : Broiillier et ramener les mors (v. 19725, p. 236, édit. G. Paris); par analogie, sans doute, avec le mot carmen qui, en latin, signifie à la fois « poème » et « incantation magique ». (Du Gange, s. v. carmen). Et, de fait, les jongleurs et les enchanteurs voisinent fréquemment ensemble dans les textes du moyen âge.

Voici quelques exemples, pris au hasard, pour asseoir le bien fondé de cette allégation. Dans les Grandes Chroniques de Saint Denis, on lit ce passage : « Ilavient aucune foiz que jugleor, enchanteor, goliardois et autres manières de menesteriex s'assemblent aus corz des princes et des barons et des riches homes, et sert chascun de sonmestier au mieuz et au plus apertement que il puet, pour avoir dons ou robes ou autres joiaus, et chantent et content noviaus motez et noviaus diz et risies de diverses guises, et faignent a la loangence des riches homes quanque il puent faindre, pour ce que il leur plaisent mieuz. » (Recueil des Hist. des Gaules et de la France, t. XVII, p. 363 C.) Jean de Salisbury, dans son Polycraticus prend à parti les jongleurs, parmi lesquels il compte de nombreux enchanteurs (tnalefici) : « Ex occupatis et enim mentibus subrepunt taedia, seseque non sustinerent, si non alicujus voluptatis solatio mulcerentur. Admissa sunt ergo spectacula et infinita tirocinia vanitatis, quibus qui omnino otiari non possunt, perniciosius occupentur. Satius enim fuerat otiari, quam turpiter occupari. Hinc mimi, salii vel saliares, balatrones, aemiliani, gladiatores, palaestritae, gignadii, praestigiatores, malefici quoque muiti, et tota joculatorum scena procedit.» (Lib. I, cap. VIII, col. 405-406, dans Migne, Patrologia latina, t. CIC.) — • Matfre Ermengaud, dans son Bréviaire d'amour (xin« s.), consacre aux jongleurs une pièce de soixante-douze vers qui débutent ainsi :

Dels joglars.

Atressi pecco li joglar Que sabo cantar e balar, E sabo toquar esturmens, E sabon encantar las gens,

François Villon. — III. 9

O far autra joglaria,

Quar entendu nueg e dia

A la mondana vanetat,

Et a folor et a peccat ;

E fan las gens en se muzar

Quan deurian qualque be fare...

Le Breviari d'amor (édit. Gabriel Azaïs), Paris-Béziers, 1866-1881, t. II, p. 97, V. 18426 et suiv. — Un dernier exemple emprunté à Chaucer dans son House of Famé :

Ther saugh I pleyen jogelours,

Magiciens and tregetours.

And phitonesses, charmeresses,

Olde wicches, sorceresses,

That use exorsisaciouns,

And eek thise fumigaciouns,

And clerkes eek, wich conne wel

Al this magyke naturel...

The complète Works of Geoffrey Chaucer, éd. by Walter Skeat, Oxford, 1894, t. III, p. 38 (bock III, v. 1259-66). — Il semble résulter de ces différents textes dont il serait facile d'augmenter le nombre que le rôle des enchanteurs et des devins occupait une place plus importante qu'on ne l'a dit dans cette grande truanderie qu'était, avec ses nombreuses catégories, la corporation des jongleurs, tota joculalorum scena. 11 ne paraît pas que Villon ait jamais versé dans ce travers de « faire des sortilèges » ; à moins que ce ne fût par manière de plaisanterie ou de mystification (l'affaire de Bourges est peut-être dans ce cas. Test., huit. CXXX-CXXXI, comme aussi l'anecdote, d'ailleurs apocryphe, d'Etienne Tappecoue, le « secretain » des Cordeliers de Saint-Maixent, rapportée par Rabelais et qui la lui attribue) : mais par la place même qu'occupe dans le vers le verbe broiiUe (farce, brouUe, joue desfleustes), il semble bien qu'il n'a d'autre sens, ici, que celui de jouer des imbroglios », de « débiter des boniments .) comme le dit en dernier lieu M. Foulet (Romania, t. XXXVII (192 1), p. 582). — joue des fleustes, comme

Orpheiis, le doux meiiestrier.

Jouant de fleustes et musettes.

(Test. 633-634). Cf. Du Gange, s. v. minestreUi, mimtrelli, et B. Bernard, Recherches sur Vhistoire de la corporation des Menestriers ou joueurs

d'instruments de la ville de Paris, dans la Bihl. de V Ecole des Chartes, t. III, p. 377-404.

Lors veissiez fleùteors

E mcnestreus et jogleors.

(Roman de la Rose, t. II, p. 59, v. 747-8, èdit. L.).

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