V. 1775. — Se seichent les os et les corps
« Le cuer lyé et joyeux maintient la personne en la fleur de son aage;mais l'esperit triste li fait sécher les os. » Mclibee et Prudence, fr. 578, fol. 56^ ; fr. 2240, fol. 37 vo, etc.
François Villon. — III. Il
Li envieux n'a joie ne repos
Fors que dolour, tristour, merancolie
Qui le destruit et lui seiche les os.
Deschamps, t. II, p. 26. « Interrogué par le serement se il oist oncques dire audit seigneur d'Alençon depuis le temps qu'il lui a oy parler de ceste matière ne par avant aucune chose de la personne du Roy. Dit et confesse par son serement que quatre ans a, ou environ, comme lui semble, ledit seigneur d'Alençon estant a Tours ou a Chinon, n'est pas recors lequel, ycellui seigneur se complaingnoit a lui qui parle en lui disant qu'il sçavoit bien que le Roy ne l'aymeroit jamais et qu'il estoit mal content de lui ; et après dist a lui qui parle telz motz : « Se Je povoie avoir une pouldre que je scay bien et la mettre en la buée ou les draps linges du Roy seroient mis, je le ferois devenir tout secq. » Et n'est pas recors se ledit seigneur d'Alençon dist que le Roy en mourroit ou non ; et il qui parle dist audit seigneur d'Alençon telz motz : <( Ha ! mon seigneur, que voulez vous faire ? gardés bien que vous ferés. » A quoy ledit seigneur ne lui respondi riens ; et oncques pui ne lui parla de ceste matière. » Procès du duc d'Alençon, fr. 18441, fol. XXXVIII (du vendredi xxe jour du moys d'aoust 1456).
v. 1774-75. — De Dieu et de saint Dominique. Soient absols quant seront mors.
La pensée de Villon est celle-ci : « Qu'ils soient (les trépassés) absous de Dieu, c'est bien, mais qu'ils soient absous par « la gent Saint Dominique « selon l'expression méprisante de Rustebeuf(p. 79, v. 51), ce serait mieux encore » ; car saint Dominique lui-même, que certains historiens mal informés considèrent comme le fondateur de l'Inquisition, n'employa jamais contre les hérétiques que les moyens de la persuasion appuyés sur une charité et une humilité vraiment admirables. (Cf., à ce sujet, un auteur qui n'est pas suspect de partialité, Henri- Charles Lea, Hist. de l'Inquisition au moyen âge, trad. par Salomon Reinach, Paris, 1900, t. I, p. 281 et suiv.). — Les inquisiteurs de la foi étaient payés par le roi qui subvenait à leur entretien et aux dépenses de leurs tribunaux. Par contre, le trésor royal s'adjugeait les biens des condamnés à titre de confiscation. Cf., dans'DuCange, s. v. inquisitores fidei, la quittance publiée ci-dessus (Tw^., note au vers 1161) et l'éloquent chapitre xcvi d'Agrippa de Nettesheym de son De incertitudine et vanitate scientiarmn declaniatio invectiva (de arte inquisitorum).
— soient absols. — « Les excommuniez absolz. » Ordonnances,
t. XIV, p. 497. — Les inquisiteurs jouissaient du droit exorbitant d'instruire des procès même contre des personnes décédées. « La mort n'effaçait pas la tache de l'hérésie. De même que le crime de lèse-majesté, en droit romain, était poursuivi après la mort de son auteur, de même, et à plus forte raison, celui de riièrésie que la législation pontificale lui assimilait comme un crime de lèse-majesté divine... Ceux qui étaient morts en état d'hérésie étaient exhumés, et leurs cadavres ou leurs ossements étaient brûlés publiquement. » L. Tanon, Hist. des tribunaux de l'Inquisition en France (Paris, 1893, in-80), p. 407. Sur les poursuites contre les morts et sur la procédure suivie, cf. p. 407 et suiv. ; surl'Inquisition dans le nord de la France au xve siècle, p. 1 1 5 et suiv. — Cf. ci-dessus, la fin de la note au vers 910 du Testament; et Bibl. nat. Doat, XXVII, fol. 99 et suiv. (an. 1325), txpassim.
Les lieux communs traités par Villon dans les huitains CXLVIII-CLII se retrouvent ailleurs dans de nombreuses compositions en vers et en prose ; entre autres dans Le Spécule des Pécheurs, de la seconde moitié du xve siècle. Ce poème, de forme des plus vulgaires, se relève lorsqu'il s'appuie sur des réminiscences bibliques, et particulièrement sur la célèbre pièce de Jacopone da Todi : Cur mundus militât sub vana gloria à laquelle notre auteur, Jean Caste!, fait des emprunts textuels. C'est même cette particularité qui attire l'attention sur le Spécule des Pécheurs, car c'est le seul ouvrage français (avec Le Livre d'iiiternelle consolation') où le m.ystique italien du xiiie siècle ait été cité et reproduit.
Voici le passage du Spécule qui correspond aux vers de Villon, et les vers de Jacopone empruntés par Jean Castel ; et pour finir, le texte de Gerson.
Je te demande, homme d'entendement ;
Or me respons, et assavoir mon, dy En quel lieu sont amatores mundi
Qui nagaires bonne chère faisoient Avecques nous en joie et en leesse, En grant honneur et en grant bruit estoient N'a pas long tamps, en pompe et en richesse. Or ont passé leur tamps et leur jeunesse, Et d'eulx au monde on n'a point de demeure Fors que la cendre et les vers ne demeure.
Ergo modo pense qui sont et furent :
Hommes furent comme tov et régnèrent ;
Samblablement ilz mangèrent et burent Ainsi que toy, et rirent et jouèrent ; In honisque dies suos menèrent, De harpe aussi et d'instrument [gaujdirent Et in puncto en enfers descendirent.
Ihicaro eorum verni ihus Est donnée, ce sont choses creables.
Et leur anie par delà ignibus Deputatur entre âmes des deables, Jusques a tant que leurs corps misérables Et leurs âmes après le Jugement Soient en feu perpétuellement.
Car pour certain tous ceux qui en délices In hoc niondo sociifuerunl, Et que une amour conjoinct et lie en vices Une paine mesme aussi souffreront.
Certainement ceulx qui peccaverunt Ensamble ycy, et sont en coulpe unis, Seront de la dure paine punis.
Leur gloire ycy, que leur a proffité
Richesse aussi, hrevis lacticia.
Puis qu'en enfer sont en nécessité ?
Que leur valut mundi potencia ,
Mala aussi concupiscencia,
Grande famile et volupté charnelle,
Puisque de la sont en paine éternelle?
Ou est David et Absalon le sage ?
Ahsalonque vtiltu mirabilis}
Ou est Sanson de force et de courage
Tant merveilleux, diix invincibilis.
Et Alixandre incomparabilis ;
Aristote, Tules et sa loquence
Dont tant piteuse en fut la conséquence ?
Tôt presuki et rois mondi hujus, Tôt principum ducunique forcia
Mort mect au bas, mort mcct en la fin jus, Car contre Mort trop peu de force y a. Tôt proceres, tôt rétro spacia En ung moment omnia dauJinitur Refertnntur en terre d traduntur.
Les empereurs, rois, ducs, comptes et princes Jadis régnant, que sont ilz devenus ?
Les empires, royaumes et provinces Tindrent soubz pié, mais nichiloviiims Laissé ont tout, et en terre mis nus, Mengez des vers et leurs corps [tout] pourris Qui furent tant bien parez et nourris.
Aux églises regarde et cimetières,
Sans ceulx qui sont autre part entassez,
Et aux charniers et aux autres frontières
Les ossemens de tant de trépassez :
La en verras d'uns et d'autres assez ;
Mais tu n'auras d'aucuns d'eulx cognoissance
Qui fut noble homme ou vilain de naissance.
Se descendu tu es de sang royal
Ou d'autre lieu que bien noble on renomme.
Pour quoy veulx tu, se tu es desloial
Que vertueux ou noble homme on te nomme ?. . ,
Fr. 1642, fol. 338 \°, revu sur le fr. n. acq. 10052, fol. 14 v^-ié ro, qui a pour titre Le Mirouer du Pécheur. Cf. ci-dessus la note au v. 1 744. — La correction « gaudirent », au vers 16 est tout indiquée par le passage correspondant de la Bible : Tenent tytnpaiium et cilharam et gaudent ad sonitum organi. JoB. XXI, 12. — Le vers suivant est emprunté au même livre de Job : Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt (XXI, 13). — Sur Jean Castel, cf. l'étude de Quicherat : Recherches sur le chroniqueur Jean Caslel. Bibl. de l'Ecole des Chartes, t. II (1840-41), p. 461-477. Quicherat qualifie justement ce poème composé en 1468 de « plat, grotesque et ennuyeux » (p. 471).
Voici le passage de Jacopone da Todi qui est d'une tout autre allure, et d'un vrai poète (à rapprocher de la prose citée plus haut, p. 163, note au vers 383 du Test.) :
Die ubi Salomon, ollm tam nobilis ?
Vel etiam Sanson, dux invincibilis, Vel pulcher Absalon, vultu mirabilis ?
Vel dulcis Jonathas multum amabilis ?
Quo César abiit, celsus imperio ?
Vel Dives, splendidus, totus in prandio ? Die ubi Tullius, claruseloquio, Vel Aristoteles, plenus ingenio ?
Tôt clari proceres, tôt rerum spacia, Tôt ora presulum, tôt régna fortia, Tôt mundi principes, tanta potentia, In ictu oculi, clauduntur omnia !
Quam brève festum est, hec mundi gloria ! Ut umbra hominis stant ejus gaudia Que semper subtrahunt eterna premia.
Et ducunt hominem ad dura dévia...
Italien 559, fol. io8';-i09a. (Dans le ms., le vers est coupé après le sixième pied). — Suit le passage de Gerson : « Ou sont les saiges et grans clercs du temps passé qui ont mesuré et descript le monde ? Ou est le bel Absalon, ou est Sanson le fort ; ou est Alexandre le vaillant ; ou sont les puissans empereurs, ou sont les nobles rois et princes ? Que leur a proufité leur sagesse et literaturc mondaine ? Que leur a proufité leur beaulté, leur force, leur proesse, leur vaillance, leur puissance ? la noblesse de leur lignage, leur grant train, leurs grans estatz et la superfluité de toutes leurs deceptives richesses ; ou sont les voluntez et plaisances charnelles, et délectations de leurs concupiscences ? Ou sont les esbatemens, passe temps et plaisirs qu'ilz ont prins en ce monde ? Ou est leur arrogance, ou est la vaine gloire et vanité dont ilz ont esté pleins ? Helas, tout est failly et passé, adnichillé et esvanouy : on ne peult plus rien trouver, et ne les reliques d'iceulx parmi les autres congnoistre ou discerner, pource que leurs corps sont en terre pourriz et des vers dévorez, et leurs âmes recoipvent la joye ou la peine qu'elles ont desservy... » Le Livre intitulé InterneUe Consolai ion... imprimé a Paris le huitiesme jour de janvier .M.D.XXXII (tierce partie, chap. 26 et dernier), fol. 151 vo-152 r°. — A rapprocher ce passage de Gerson de la citation du fr. 185 1 qui termine la note du v. 1734 du Test. ; cf. de même le fr. 147, fol. 3', etc.
CLIII. — Villon quitte ces sujets sévères pour revenir à ses hoirs. A Jacques Cardon, jeune et riche marchand drapier et son compagnon de plaisir, il ne laisse rien (car de quoi pourrait-il avoir besoin dans la situation fortunée où il est ?) sinon une bergeronnette qu'ils avaient dû fredonner ensemble. Mais c'est là une mystification, car la chanson qu'il annonce n'est rien moins que gaie.