V. 34. — Que sais je plus? Quoy ? Les gages ravoir
Ce vers n'implique nullement, à mon avis, que Villon ait fait plus d'un séjour à Blois. Il est vraisemblable que peu de temps après son arrivée, Villon fut couché sur la liste des pensions que le duc Charles accordait libéralement aux rimeurs de son entourage. Une faute de Villon ou tout autre incident que nous ignorons, mais que la teneur de cet Envoi donne à supposer, lui firent perdre ses « gages », sans l'obliger — toutefois — à quitter la résidence ducale. La participation de Villon au concours de la ballade en question et dont le thème avait été proposé par le duc lui-même dans ce vers : « Je meurs de soif auprès de la fontaine » lui fournit l'occasion de solliciter de nouveau, dans ce même envoi, la générosité du duc Charles. Mais tout donne à penser qu'il éprouva un refus, car je ne saurais adopter l'opinion d'un commentateur qui rejette l'interprétation traditionnelle, et qui aurait tendance à voir dans le vers :
Que sais je plus ? Quoy ? les gages ravoir,
que Villon « se vante ici d'être habile à retirer de la taverne les gages qu'il y avait déposés » (Romania, t. XLIII, p. 259, n. i). Dans cette ballade, qui laisse deviner une supplique, Villon eût été vraiment bien mal inspiré d'v mêler des préoccupations étrangères et surtout de faire allusion à des dettes de taverne ou de jeu ; et il était de trop subtil « engin » pour commettre cette maladresse. Il avait intérêt à se faire voir sous le meilleur jour possible, et à ne pas attirer surtout l'attention sur son récent passé. C'est le même sentiment que guidera plus tard, dans une ballade à François I^r, Guillaume Crétin « pour ce que l'on luy avoit dit qu'il estoit cassé de ses gages ». (Le refrain de la ballade est « A tout le moins que je garde les gages ». Chants royaulx, Paris, i527,in-8o, fol. 132 vo ; et, de l'édition Consteller, Paris, 1723, in-B», p. 185.) Si l'on relit attentivement l'envoi de Villon, il semble que le sens exact du vers 54 se dégage avec netteté. Villon débute, dans cet envoi, par : Prince clément ! Il y là comme un pardon qu'il sollicite indirectement, et comme l'aveu implicite d'une faute commise. Parcial suis, a toutes loys commun, n'est-ce pas dire : (^ Je suis certes, frondeur,
indépendant de caractère, paradoxal, mais j'ai une soumission complète à toutes les lois. » Il semble faire une sorte d'amende honorable, et prendre un engagement pour l'avenir. Que sais je plus? Quoy? les gages ravoir, semble correspondre à : « Que puis-je dire davantage pour ma défense ? je suis pauvre, et ces gages me seraient d'un grand secours dans ma situation présente. » Enfin, cette conclusion : Bien recueully, déboute' de chascun! qu'on peut interpréter : « Bien accueilli par vous, mais repoussé par mes confrères en poésie qui ne voient en moi qu'un intrus se mêlant d'écrire de vrais vers, alors qu'ils alignent péniblement des rimes médiocres. »
Cette ballade de Villon est particulièrement digne d'attention. Dans un cadre conventionnel, il sait nous intéresser ; car c'est de lui-même qu'il nous entretient, ce sont les contradictions de sa nature mobile et impressionnable qu'il met à nu. Quant à ces gages qu'il désirait tant ravoir, il y a lieu de penser, senible-t-il, qu'il avait tout d'abord été pensionné par le noble duc. Malheureusement, les comptes de la Maison d'Orléans qu'on possède encore pour cette période sont muets sur ce point. — Quant au passage de Jean de Meun, il mérite d'être rappelé, car il permet de faire une comparaison tout à l'avantage de Villon :
Amour ce est pais haineuse.
Amour c'est haine amoureuse ;
C'est leiautez la desleiaus.
C'est la desleiautez leiaus ;
C'est peer toute asseùree,
Espérance désespérée ;
C'est raison toute forcenable,
C'est forcenerie resnable...
C'est langueur toute santeive.
C'est santé toute maladive ;
C'est fain saoule en abondance.
C'est couveiteuse sofisance ;
C'est la seif qui toujorz est ivre,
Ivresce qui de seif s'enivre...
C'est ris pleins de pleurs e de lermes...
(T. II, p. 212, v. 4291 et suiv., cdit. L.). Cf. mon volume Villon et Rabelais, p. 88 et suiv. ; Schwob, Revue des Deux Mondes (15 juillet 1892), p. 404 et suiv. (et les diff. édit. du Spicilège), et Champion, t. II, p. 92 et suiv.
VIII. — La Reqiieste que ledit Villon baillct a Monseigneur de Bourbon, titre de IR; les autres mss. qui donnent cette pièce — P et Rohan — n'ont pas de titre.
Quittant Blois où il n'avait plus à compter sur l'appui de Charle^ d'Orléans, Villon se dirigea vers le Bourbonnais, pays d'origine de sa famille, et se rendit à Moulins, résidence habituelle du duc Jean II de Bourbon. Son espoir ne fut pas déçu, car ce dernier, grand amateur de poésie, qui entretenait autour de lui un petit cercle de lettrés, lui fut secourable, et lui prêta quelques écus. C'est ce que nous apprend cette spirituelle requête dans laquelle Villon réitère sa demande pour un nouveau prêt.