V. 36. — Allei, lettres, faicles uwr saiilt
Faire ung saiiIt, expression déjà employée dans le Test. 924.
IX. — En quittant Moulins, Villon porta ses pas errants jusqu'à Roussillon, en Dauphiné, laissant aux « brosses » du chemin un lambeau de sa défroque. Il remontait ensuite vers le nord et, à la suite d'événements sur lesquels on n'a que des hypothèses, on le voit dans l'été de 1460, détenu dans les prisons ducales d'Orléans. Pour quel motif ? Sans doute pour quelque méfait qui se rattachait vraisemblablement à des vols commis dans la région. C'est à ce moment que le duc Charles et la duchesse sa femme vinrent à Orléans, le 17 juillet 1460, accompagnés de la jeune princesse Marie, leur fille, alors âgée de deux ans et sept mois (elle était née le 19 décembre 1457), pour faire faire à cette dernière sa première et joyeuse entrée dans la capitale du duché dont elle était l'héritière. C'est à cette occasion que Villon composa la présente épître pour la princesse Marie. Cette entrée eut comme conséquence, suivant l'usage, la délivrance des prisonniers. Villon, rendu comme par miracle à la liberté, témoigne sa reconnaissance dans une épître hyperboliquement laudativc où toute inspiration fait défaut, et qui n'a d'excuse que l'intention et le but. Villon célèbre la naissance de la jeune princesse; car, si elle n'était pas venue au monde, la joyeuse entrée à Orléans n'aurait pas eu lieu, et Villon — lui — serait encore enferré dans sa prison, et dans l'attente du dernier supplice !
— Villon prend pour épigraphe le vers 7 de l'églogue IV de Virgile :
Jam nova progenies celo demittitur alto.
v. 1-2. — O louée conception
Envoiee ça jus des cieulx...
Ces deux vers se ressentent des suivants de Jean de Meun :
Et plus nous efforçons a croire Q.ue la prophecie soit voire.
Car es bucoliques Virgile Lisons ceste vois de Sébile, Du saint Esperit enseignée :
Ja nous ert novele lignée Du haut ciel ça jus envoiee.
Roman de la Rose, t. III, p. 221, v. 19366-19372.^ — Pour bien saisir le rapprochement que Villon fait ici entre l'enfant qui doit rénover le monde, comme l'a chanté Virgile dans sa quatrième églogue, et la naissance de la jeune Marie d'Orléans, il convient de rappeler que déjà Lactance avait admis que Virgile avait annoncé la venue du Christ (Divinarum Institutiontim lib. VII, 4) ; de même saint Augustin {De Civitate Dei, 1. X, c. 28), et d'autres encore. Le Christ était descendu sur la terre pour nous délivrer; de même, la jeune duchesse Marie, en venant au monde, a opéré le même prodige à l'endroit de Villon. Cette comparaison — encore qu'un peu forcée — (à notre point de vue moderne, du moins) était dans le goût du temps, et dut paraître une ingénieuse et délicate flatterie à l'adresse de Charles d'Orléans qui se piquait de littérature et auquel Villon laissait le plaisir de poursuivre la citation :
Tu modo nascenti puero, qiioferrea privium Desinet, ac toto surget gens aurca mundo.
(Cf. Édélestand Du Méril, Origines latines du Théâtre moderne, p. 184 ; Arturo Graf, Roma nella memoria e nelle immaginaiioiii del medio evo (1883), t. II, p. 196-258 (chap. xvi).
On ne saurait croire jusqu'à quel point, au moyen âge, l'autorité de Virgile était souveraine, ainsi que l'a excellemment mis en lumière Édélestand Du Méril dans une étude d'une richesse de documentation admirable dont le titre est : De Virgile VEnchanteur. (Cf. Mélanges archéologiques et littéraires (Paris, 1850, in-8°), p. 425-478, et p. 454- 455 pour le passage en question.) — Laurent de Premierfait avait emprunté à Virgile cette même citation dans le Prologue de « la translacion du livre que fist Tulle, intitulé de Senectute, c'est a dire en françois de Viellesse », et dédiée à « Loys, oncle de roy de France, duc de Bourbon, conte de Clermont et de Foretz, seigneur de Beaujeu, grant chamberier et per de France. » — - « Je prens ung vers de Virgile qui semble
proprement avoir esté fait par vous. « Veez cy, dit Virgile, ung nouveau filz qui du hault ciel est descendu en terre pour servir a Dieu par vraie religion et pour seigneurir aux hommes par justice... » Fr. 8196, fol. 312=».
v. 7-8. — La joye, confort de mes yetilx.
Oui nostre paix bastit et brasse.
— Brasser a ici le sens pléonastique de « faire, édifier ». Au figuré, il signifiait « tramer dans l'ombre )> (péjorativement) ; telle la repartie d'Assuérus à Esther qui vient lui dénoncer le complot d'Aman, là où elle aurait trouvé la mort :
Assuaire. — - Qui a chair si hardie
D'avoir brassé si trescruelle offence ?
Mystère du Viel Testament (édit. James de Rothschild (Soc. des anc. Textes franc.), t. VI, p. 157, v. 47780-81). — Quelques vers plus loin :
De l'humble Ester, le plaisir de mes yeulx.
{lbid.\ m. p., v. 47795 •)•