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T. XVII

Ou temps qu'Alixandre régna, Ung homs, nommé Diomedès, Devant lui on lui amena, Engrillonné poulces, et dès Comme ung larron ; car il fut des Escumeurs que voions courir.

Si fut mis devant ce cadès, Pour estre jugé a mourir.

L'empereur si l'araisonna :

« Pour quov es tu larron de mer ? »

L'autre, responce luy donna :

« Pour quoi larron me faiz nommer ?

Pour ce qu'on me voit escumer

En une petiote fusle?

Se comme toy me peusse armer,

Comme toy empereur je fusse.

Voici ce passage : « Quin ctiam jus, de quo loquor, sic custoditum est, ut P. Scipioni ob recuperatas Hispanias, M. Marcello ob captas Syracusas triumphus non deccrnerctur, quod ad eas res gerendas sine ullo erant missi magistratu. Probentur nunc cujuslibet gloriae cupidi, qui ex desertis montibus myoparonumque piraticis rostris, laudis inopes, laureae ramulos festinabunda manu decerpserunt. »

6l6 FRANÇOIS VILLON

>< Mais que veulx tu ! De ma fortune, Contre qui ne puis bonnement, Qui si faulcement me fortune, Me vient tout ce gouvernement.

Excusez moy aucunement.

Et sachiez qu'en grant povreté (Ce mot se dit communément) Ne gist pas grande loyauté. »

Quant l'empereur ot remiré,

De Diomedès tout le dit :

« Ta fortune je te mueré

Mauvaise en bonne! » si luy dit.

Si fist il. One puis ne mesdit

A personne, mais fut vray homme

Valere, pour vray le bauldit,

Qui fut nommé le Grant a Romme.

Texte de Cicéron. — « Nam quum quaeretur ex eo, quo scelere impuisus mare haberet infestum uno myoparone : « Eodem, inquit, quo tu orbem terrae. » (Nonius, IV, 226 ; XIII, 6.) — Cicero, De Repuhlica, lib. III '.

Texte de saint Augustin. — « Eleganter enim et veraciter Alexandre illi magno quidam comprehensus pirata respondit. Nam cum idem rex hominem interrogasset, quid ei videretur, ut mare haberet infestum : ille, libéra contumacia « Quod tibi, inquit, ut orbem terrarum : sed quia id ego exiguo navigio facio, latro vocor, quia tu magna classe, imperator.» De Civitate Dei, IV, 4 (Migne, Patrologia latina, Sancti Augustini Opéra, t. VII, col. 115)^

1. Cf. ci-dessus, p. 615, n. i ; et Vincent de Vit, dans YOnomasticon qui fait suite âu Lexicon totiiis talinitatîs de Forcellini (t. VIII, p. 628), au mot DioNiDES.

2. Le texte de saint Augustin est donné avant celui de Caecilius Balbus pour permettre d'imprimer parallèlement le texte de ce dernier et celui de Jean de Salisbury.

Texte de Caecilius Balhiis. — {Codex Hamhurgensis.) — Latrocinium. Cœcilius Balbus I, 3, De Nugis Philûsophorum.

« Cum pirata deprehensus ad Alexandrum ductus ab ipso interrogaretur propter quod mare haberet infestum, respondit libéra contumacia', propter quod tu orbem terrarum. Sed quia id uno facio navigio, latro vocor, ru quia facis magna classe, vocaris imperator. Si solus captus fuerit Alexander latro erit ; si ad nutum Dionidis familiarentur populi, erit Dionides imperator. Vocabatur enim pirata Dionides. Nam quoniam ad causam non differunt nisi quia deterior est, qui rapit improbrius,qui justiciam abjecti[u]s deseruit^ quam qui manifestius impugnat leges, quas ego fugio, tu persequeris, ego veneror, tu contcmpnis.

Hoc mee fortunae iniquitas et familiaris rei angustia facit. Si fortuna mea succresceret, fierem fortasse melior; ac tu, quofortunacior, nequioreris ».

Miratus Alexander constanciam hominis eum merito ar-

Textc de Jean de Salishury.

— « Eidem [Alexandro] quoque eleganter et vere comprehensus pirata scribitur respondisse. Cum enim Alexander interrogaret quid ei videretur quod mare haberet infestum, ille libéra contumacia : « Q.uid tibi, inquit, ut tu orbem terrarum ? Sed quia id ego uno navigio facio, latro vocor; quia tu magna classe, diceris imperator. Si solus, et captus sit Alexander, latro erit. Si ad nutum Dionidi populi famulentur, erit Dionides imperator. Nam quoad causam non differunt, nisi quia deterior est qui rapit improbrius, qui justiciam abjectius deserit, qui manifestius impugnat leges.

Quas enim ego fugio, tu persequeris, ego utcunque veneror, tu contemmis. Me fortunae iniquitas, et rei familiaris angustia, te fastus intolerabilis et inexplebilis avaritia furem facit. Si fortuna mansuesceret, fierem forte melior. At tu, quo fortunatior, eo nequior eris. » Miratus Alexander constantiam hominis eum merito

1. « Continentia » dans le ms. de Hambourg reproduit par WoelflFlin.

2. « Abjeais decuit » dans Woelfflin, mauvaise lecture, pour « abjectius deseruit », du ms. suivi par Jean de Salisbury.

6l8 FRANÇOIS VILLON

guentis « Experiar, inquit, si arguentis : « Experiar, inquit,

futurus sis melior, fortunam- an futums sis melior, fortu-

que mutabo ; non ei ammodo, namque mutabo, ut non ei a

quod delinquis, sed tuis niori- modo quod deliqueris, sed

bus ascribetur; eumque fecit tuis moribusascribatur. » Eum

ascribi milicie, ut possit exin itaque jussit conscribimilitiae,

salvislegibus militare «.(Cflfc/- ut possel exinde salvis legibus

lii Balhi de nugis Philosophoriir?r militare. » Polycraiicus. Lib.

qiiae super sunt (Bk\c, 1855, in- III, cap. xiv, dans Migne, Pa-

4, pp. 5-6). trologia latina, t. CIC, coL

Traduction de Denis Foiillechat. — « Très noblement aussi un pirate larron de mer li respondi quant il fu pris et amené devant li. Car Alixandre li demanda pour quoy il empeschoit le chemin de la mer en prenant et pillant les bons marchands de mer ettroublant ainsi la mer. Et il, par constant hardiesce, respondi vivement : « Et pour quoy, dist il, troubles tu tout le monde? Pour ce que je prens et pille a une petite nasselle l'en m'appelle larron. Et pour ce que tu prens et pilles a grans batailles et a grant route de gens d'armes tu es appelle empereour. Se l'en prent Alixandre tout seul, il sera larron. Et se Dyonides a tel pour que tout le peuple li obéisse a son plaisir, Dyonides si sera empereour. Car il n'en y a différence en rien fors que tant que celui est pire qui plus faussement ravit et pille qui plus loing gette justice hors de soy, et qui plus clairement impugne et gerroieles lois. Certes tu persécutes et grieves les loys les quelles je sui et dobte. Et en aucune manière je les honneure et tu les despites. Fortune dure et fausse et povreté de biens temporelz m'a fait larron. Mais ourgueil importable et avarice qui onques ne te pot saouler t'a fait larron. Et se en aucune manière fortune s'adoucissoit vers moy par aventure, je devendroie meilleur. Mais de tant comme fortune est meilleur vers toy, de tant es tu fait pire. » Quant Alixandre ot oy ses paroles, il se merveilla de la constance de tel homme qui ainsy par raison l'arguoit a bon droit. Il li resoondi. « Je esprouverai,

dist il, se tu en devendras meilleur. Car je remueray fortune, a fin que de Tore en avant se tu faus, il ne soit pas mis sus a fortune, mes a tes mauvaises meurs. » Et lors Alixandre le fist mettre ou nombre des chevaliers, a fin que il peust gouverner justement selon les loys. » Bibl. nat., fr. 24287, fol. 95 b-6^c (ms. du xivf s. ).

Texte latin de Jacques de Cessoles K — Et ideo refert Augustinus de Civitate Dei quod erat quidam Dyonides nomine qui eum una galea mare validissime infestabat, capiens homines et cxpoliens eos. Cumque multis temporibus sic transeuntibus fuisset infestus, régi Alexandro de ipso nunciatum est. Quodquidem Alexander intelligens, fecit parari diversas galeas ac Dyonidem insequi, captumque sibi presentari mandavit. Cumque sicfactum fuisset, interrogavit Alexander Dyonidem dicens : <f Quare te habet mare infestum ? » Respondit Dyonides : « Propter et te orbis terrarum ? Sed quia id facio uno solo navigio latrovocor. Quia tu vero hoc idem facis navium classe, diceris imperator. SeJ si fortuna mansuesceret, fierem quoque melior, ac contra quanto tu fortunatior tanto deterior es. » Alexander dixit : « Fortunam tibi mutabo, ut non asscribatur fortune malicia tua sed meritis. Et sic factum est ut qui prius erat pirata et latro maris, princeps et justicie mirabilis amator. » (Bibl. nat., lat. 16246, fol. 113 a; revu sur le lat. ioi37foL i82(i).

Traduction de Jean Ferron. — « Pour ce racomptc saint Augustin en un livre qu'il fist qui est intitulé de la cité de Dieu, qu'il estoit ung larron de mer a cui l'on ne povoit durer qui avoit nom Dyonides, et tant faisoit de mal que les complaintes en vindrent a Alexandre : si le fist prendre et admener devant lui, et li demanda : « Pour quov es tu si noiseux et cruel en mer ? » Et il rcspondi : « Pour autant comme tu es au monde ; mais pour ce que le mal que je fais, je le fais en une galce ou

I . Sur ce dernier et ses deux traducteurs, Jean Ferron et Jean du Vignai, cf. V Histoire littéraire de la France, t. XXV, p. 9 et suiv.

en deux, pour ce m'appelle l'on larron ; mais pour ce que tu le fais a grans nefs et a grant povoir, pour ce t'appelle l'on empereur. Mais se fortune estoit pour moy, je devendroy preudhomme et meilleur ; mais toy tant plus seras en bonne fortune, tant seras tu pire. « Alexandre lui dist : « Je te mueray ta fortune si tu ne dies plus que ce que tu feras soit par pouvreté, mais par ta mauvaitié. » Et le fist riche homme, et ce fut celui qui puis fut bon prince et bon justicier'. » (Le livre sur le jeu des Eschacs. Bihl. nat., fr. 578, fol. 7 b).

Traduction de Jean du Vignai. — « Et de ce dit saint Augustin une autorité ou livre de la Cité de Dieu. Il estoit ung homme qui estoit nommé Dyomedes qui couroit par la mer en une gallee, et prenoit et desroboit les gens. Et quant il eut esté long temps robeur en mer et roboit les gens qui passoient, tant que ces choses furent dictes a Alixandre, et il fit apareiller pluseurs gallees et commanda que Dyomedes cist fust enfui et prins, et amené a luy. Et quant ce fut faict, Alixandre luy demanda et dist: «Pourquoy tourmentes tu ainsi la meret robbesles bonnes gens? » Et Dyomedes luy respondit : « Pourquoy tourmentes tu toutes les terres du monde ; et pource que je desrobbe la mer a une gallee je suys appelle larron, mais toy qui faictz ainssi a tes grandes compaignies, tu es appelle empereur. Et si amendoys ta vie et ta manière seroit faict meilleur, mais tu faiz au contraire. Car de tant que es plus en fortune; de tant es tu pire. » Et Alixandre luy respondit : « Je muiray ta fortune si que tu ne apropriras pas ta malice a fortune mes a tes dessertes. » Et ainssi fut il faict que celuy qui premièrement estoit robeur de mer fut faict prince, et ayma merveilleusement droiture 2. » (Bibl. nat., fr. 24435, fol. lé r°et v».)

1. A la fin du ms. : « Explicit le livre des moralitez sur le jeu des eschacs translaté de latin en françois par frère Jehan Ferron de l'ordre des frères prescheurs de Paris », fol. ici a. — La traduction de Jean Ferron porte la date du 4 mai 1 347, à la fin de la dédicace.

2. Jean du Vignai exécuta sa traduction entre 13 18 et 1350. Paulin Paris accorderait la priorité à celui-ci sur Jean Ferron: « Les deux tra-

A l'examen de ces différents textes, on voit tout d'abord que le prototype utilisé ou reproduit par Ca.'cilius Balbus avait été connu de saint Augustin et de Cicéron. Le« marehaberet infestum » figure également dans le fragment de Cicéron, dans le passage de saint Augustin et dans le Polycraiicus. De même le « quo tu orbem terrae » du texte de Cicéron se retrouve, et plus exactement encore, dans la réponse du pirate, telle que la donnent Ciçcilius Balbus, saint Augustin et Jean de Salisbury. \'illon a connu la traduction du Livre des Échecs faite par Jean du Vignai. Les formes « Dyomedes », « Alixandre », qu'il a reproduites telles quelles, ne laissent pas de doute à cet égard. Quant à la forme fautive de « Dyomedes» adoptée par Jean du \'ignai, alors qu'il avait sous les yeux la leçon correcte « Dyonides » du texte latin de Jacques de Cessoles, elle doit être attribuée moins à un lapsus imputable à la négligence qu'à la pensée qu'il croyait ainsi corriger l'original. En effet, le nom de « Dyonides » ne lui disait n'en à l'esprit, tandis que celui de

ducteurs, dit-il, ne se doivent rien l'un à l'autre ; leur travail diffère complètement. » Les manuscrits français de la Bibliothèque du roi, t. V, p. 17. — On vient de voir Jacques de Cessoles et ses deux traducteurs attribuer à saint Augustin l'crigine de leur récit qui, en réalité, est tiré du Polycraiicus de Jean de Salisbury. Voici maintenant Raoul de Presles, dans sa traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin, qui allègue ce dernier et Jean de Salisbury, mais aussi Aulu-Gelle : « Et quant est de l'exemple du maistre des larrons qu'il dit (saint Augustin) que Alixandre fist prendre, Johannes Sableriensis en parle en son tiers livre ou vie chapitre de Policraticon. Et ot nom Dyonides. Et racompte que après ces parolles eues entre Alixandre et li, ce Dyonides sot dire a Alixandre que se il avoit chevance par laquelle il se peust vivre sans rober, il verroit bien comment il se mueroit. Auquel Alixandre respondi que il l'essaieroit, et verroit se il pourroit muer sa fortune en mieux, et le retinst devers luy, et il baillia estât ; lequel se porta si bien de puis, que il fu un des bons chevaliers que il eust. Et de ceste response parle plainnement Gellius en son livre de de noclibus atticis.» Bibl. nat., fr. 6271, fol. 37 c. — Aulu-Gelle ne dit pas un mot de cet épisode que Raoul de Presles lui attribuait vraisemblablement de mémoire : or l'on sait à combien d'erreurs ce mode de citations est sujet.

François Villoii. — III. 19

« Dyornedes ' » qui avait été porté par nombre de personnages de la mythologie et de l'histoire et qui intervient fréquemment dans les fables d'Hyginus, si célèbres au moyen âge, lui aura paru le seul correct^. D'ailleurs le copiste du manuscrit latin avait eu un scrupule inverse. Si l'on ouvre le ms. latin 10137 de la Bibliothèque nationale, on voit qu'il avait d'abord écrit Dyornedes ; il a ensuite barré Ve après l'w, et mis un point sur le troisième jambage de Vm, ce qui fait Dyonides. En manchette, il a écrit De Dyonide, et employé la même forme dans les trois autres endroits où le pirate est nommé par son nom.

D'autre part, les idées développées dans le XIX= huitain du Testament de Villon n'ont pas leur analogue dans le texte de Jacques de Cessoles, mais existent suffisamment explicites dans le passage du Polycraticus : « Me fortunée iniquitas et rei familiaris angustia, te fastus intolerabilis et inexplebilis avaritia furem facit. » Il en résulte que Villon avait lu ce texte latin ou la traduction française dont on retrouve le souvenir dans ses vers.

1. Cf. VOnomasticon de Vincent de Vit à la suite du Lexicon de Forcellini, au mot Diomedes, t. VIII, p. 626. — Jean du Vignai, au début de sa traduction, parlant des inventeurs du jeu des échecs, avait eu à citer « Dyomedes » : « ... Et pour certain il fut trouvé en Babiionne, et fu porté de Caldee en Grèce si comme Dyomedes le raconte en ces diz anciens. » Fr. 24435, fol. 8 vo. Dans le roman en prose de l'Histoire du siècreet de la prise de Troie dont il existe un grand nombre de mss., le nom de Diomedes, roi d'Étolie, qui blessa Vénus au siège de la ville, apparaît fréquemment : fr. 12602, fol. 31 v°, 34 v", 37 vo, 39, e/c. (ms. du xv«i s.). De même dans le mystère de Jacques Millet, La destruccioii de Troye la grant, « composée par maistre Jaque Milet, estudiant es loys en l'Université d'Orléans, commencée l'an mil quatre cens cinquante le ii<= jour du mois de septembre » (fol. 10 c) intervient « le roy Diomedes » : fr. 24335, /'a55/w. (Ms. de 1459). Longue rapsodie de plus de 36000 vers où l'histoire héroïque de la Grèce est travestie de la plus étrange façon et dans des vers à peu près illisibles.

2. Hygini FaZ'/Jaé; (Leipzig, [1857], in-8, éd. Bernard Bunte, à Ylndex.

On peut donc conclure que Villon a emprunté la matière de son récit à la traduction française de Jean du Vignai pour l'ensemble, et à Jean de Salisbury pour le huitain auquel il vient d'être fait allusion. Mais de cette anecdote, qui était dans le domaine public, et qu'on retrouve dans des textes du temps ', Villon s'est si bien assimilé les traits, et a su les exprimer d'une touche si personnelle et si vivante, qu'on oublie ses devanciers et ses contemporains pour se rappeler seulement ses vers.

I. Outre Raoul dePresles, cité ci-dessus, on peut mentionner encore Gerson, dans sa Proposicion faite au Louvre en la présence du roy Charles VI^ et plusieurs autres seioueurs de son sang (c'est le célèbre sermon Vivat Kex !). Bibl. nat., fr. 936, fol. 152 vo et r°). Dans ce nis., le nom du pirate est Dyoniedes, et Dyonides dans le fr. 10468, fol. 280 v. De son côté, Eustache Deschamps écrit :

Dvonides qui tant suit la mer.

Et qui tant maulz fist par une galee... Œuvres, t. IV, p. 342, bail. DCCCXXII, vers i, 2. Dans Le Jardin des Nobles rédigé en 1464 par Pierre des Gros, le récit du pirate et d'Alexandre est rapporté d'après la traduction de Denis Foullechat du Polycralicus de Jean de Salisbury. Comme dans ce dernier ouvrage, le nom du pirate est Dyoïiides. Bibl. nat. fr. 193, fol. 5 5<i. Pierre des Gros connaissait aussi la rédaction de Jacques de Cessoles, car il allègue la Cité de Dieu de saint Augustin que ne mentionne pas Jean de Salisbury. Dans Le /o;it'e?iCt;/, l'anecdote est rapportée d'après Caecilius Balbus et saint Augustin : le nom du pirate « larron ou escumeur de mer « n'en est pas moins Dyoniedes (édit. Léon Lecestre, t. I, p. 122), etc. « A ce propos est récitée une exemple ou tiers livre des fables des philosophes et ou quart livre de la Cité de Dieu, faict par monseigneur sainct Augustin, ou quatriesmc chappitre : que le roy Alexandre prinst et appréhenda une fois ung piratte, autrement larron ou escumeur de mer, lequel il interroga et demanda pourquoy il frequentoil la mer si continuellement. Et l'autre lui respondit que pour telle cause, comme Alexandre frequentoit et serchoit le monde et la terre, par semblable cause il frequentoit la mer. Mais pour ce, dist que tu as grant habondace de peuple et grant multitude de navires (« fuste » dans l'èdit. de Vérard (1493), on t'appelle empereur, mais pourtant que je n'ay que une petite nef et n'ay pas grant compaignic, ou m'appelle larron... (Si avoit le larron nom Dyoniedes)... » Le Jouvencel, t. I, p. 122.

Ballade [des dames du temps jadis] — Villon a emprunté une partie des éléments de cette ballade, la plus célèbre qu'il ait écrite, au Roman de la Rose, comme le cadre, du reste, qui, avant lui, avait servi à maint écrivain. Mais d'un lieu commun si souvent traité et repris, il a su tirer une œuvre exquise, qui suffirait à elle seule à immortaliser son nom.

Dictes moy ou, n'en quel pays,

Est Flora, la belle Rommaine ;

Archipiada, ne Thaïs

Qui fut sa cousine germaine ;

Echo, parlant quand bruyt on maine

Dessus rivière ou sus estan,

Qui beaultéot trop plus qu'umaine?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

Ou est la très sage Heloys, Pour qui chastré fut et puis moyne Pierre Esbaillart a Saint Denis ?

Pour son amour ot ceste essoyne.

Semblablement, ou est la royne Qui commanda que Buridan Fust gecté en ung sac en Saine ?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

La royne Blanche comme lis, Qui chantoit a voix de seraine, Berte au grant pié, Bietrix, Alis, Haremburgis qui tint le Maine, Et Jehanne, la bonne Lorraine, Qu'Englois brûlèrent a Rouan; Ou sont ilz. Vierge souveraine ?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

Flora la belle Rommaiue. — Il s'agit soit de la courtisane Flora, mentionnée par Juvénal {Snt., 11, 9), soit de l'autre courtisane Flora dont parle Lactance dans ses Divinarum insiitiitionum lihri Vn{i, 20), et en l'honneur de laquelle auraient été institues à Rome les Jeux floraux. Au xv« siècle, ce nom de Flora était pris, semble-t-il, comme type de la courtisane. C'est ainsi que Gaguin, contemporain de Villon, dans une lettre à Ambroise de Cambrai, parle d'un importun « qui apud Floram et reliquas sue consuetudinis Vénères discubuit ' » .

Archipiada ne Thaïs.

« Archipiada » est un nom qui a fort embarrassé les commentateurs jusqu'au jour où M. Ernest Langlois, dans une piquante dissertation-, a établi d'une façon indiscutable que l'Archipiada de Villon n'était autre qu'Alcibiade qui fut pris communément pour une femme durant le moyen âge. Saint Thomas a prêté l'appui de son nom à la propagation de cette étrange méprise ' dans le prétenxiu commentaire sur le De con-

1. Gaguin, Epistolc et oa!//o//« (Paris, 1904, in-8), t. I, p. 2 30 et n, 2. — Sur Flora, cf. le Diclionnaire des antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio, t. II, pp. 1169-1170. — Sur « la popularité de ce Jiom [Flora] dans le monde galant », au moyen âge, cf. E. Langlois, Les origines et sources du Roman de la Rose, p. 59 et n. i.

2. Mélanges de philologie romane dédiés à Cad Wahhind (Mâcon, 1898, in-8).

3. Saint Thomas (qui n'est d'ailleurs qu'un prétc-nom) n'est pas l'auteur de cette singulière méprise ; en effet, Notker, dans son commentaire de Bocce rédigé en haut allemand à la fin du xe siècle ou au commencement du xie, écrit : « Vuir ne vuizén vuer diu scôna Alcibias vuàs, toh cnûoge ratiscôen dàz si Herculis mûoter vuare, vuanda er Alcides hîez », dont la traduction littérale est : « Nous ne savons qui était la belle Alcibiade, mais beaucoup conjecturent qu'elle était la mère d'Hercule, car il (ce dernier) était appelé Alcide. -> Althoch. deiitsche dem Anfange des XI ten Jahihunderts angehorige Uebersetiung und Erlaïtterung der von Boetius de comolatione Philosophiae, herausgegeben von E.-G. Graff (Berlin, 1837, '°-8), p- 127 (ms. 825 de la Stiftsbibliothek de Saint-Gall). J'ignore quel est le premier propagateur de

62é FRANÇOIS VILLON

solniione philosophiae de Boëce, qu'on lui a longtemps attribué ; et cette erreur, grâce au patronage illustre de l'Auge de l'école, se maintint, malgré la réfutation de Josse Bade, à la fin du xv« siècle, jusqu'au milieu du siècle suivant ; tant il est vrai que si

L'homme est de glace aux vérités,

II est de feu pour les mensonges '.

cette erreur qui doit dater du x^ siècle, car Alfred le Grand, dans sa traduction en anglo-saxon du De cofisolatione de Boëce (ix^ siècle), désigne très nettement Akibiade comme un homme, et comme un homme illustre. King Alfred's anglo-saxon version of Boetius de consolaiione Philosophiae, ivitJi an english translation and notes by J.-S. Cardale (Londres, 1829, in-8), p. 180 (texte anglo-saxon), p. 181 (traduction anglaise); — de l'édition publiée par Samul-Fox (Londres, 1864, in-8), pp. 116-117. — Le mot anglo-saxon « Etheling » qu'emploie Alfred le Grand, s'applique aux hommes de haute naissance et est l'attribut particulier des hommes de sang royal (cf. le glossaire anglo-saxon de la 6c édition de BeâwulJ pubhée par Moritz Heyne, et revue par Adolf Socin, Paderborn, 1896, in-8, p. 135). Le mot «Etheling » répond aux mots allemands « Edeling » vir nobili génère natus; « Adelung » vir nobilis (cf. le Deutsches Wôrterhuch des frères Grimm, Leipzig, 1854, in-8). — Chaucer, dans sa traduction de Boëce (xiv= s.), suit de si près le texte latin qu'on ne peut se prononcer sur le sexe qu'il prête à Alcibiade : « For so as Aristotil telleth that yif that men hadden eyen of a beest that hizt lynx, so that the lokyng of folk myzt[e] percen thoruz the things that withstonden it, who so lokid than in the entrailes of the body of Alcibiades that was fui fayr in thesuperfice vi'ith oute, it shulde semé rygt foule. » Chaucer' s translation of Boetius' de consolatione Philosophiae by Richard Harris (Early English Text Society), Londres, 1868, iii-8, p. 81 (même page dans la réimpression de 1886). A rapprocher de cette traduction de Chaucer une traduction anonyme française de la première moitié du xve siècle : « Car, si comme dit Aristote, se les hommes eussent yeux de linx, si que leur regars perçast les choses contrestans, qui regarderoit dedens les entrailles du corps Alchipiadès, qui très bel estoit en la superfice dehors, il apperroit trop lait » (Bibl. nat., fr. 1098, fol. 52 r°). — On sait que le « noble Geoffroi Chaucier » avait traduit en vers anglais des fragments du Roman de la Rose. Cf. Skeat, Essays on Chaucer, publiés par la Chaucer Society, V (1884), p. 457. I. La Fontaine, Fables, ix, 6.

Mais il s'en faut toutefois que cette confusion ait été générale, ainsi qu'on en aura bientôt la preuve.

Voici le texte de Boëce, le pseudo-commentaire de saint Thomas, et la rectification de Josse Bade.

Texte de Boëce. — « Quod si, ut Aristoteles ait, linccis oculis homines uterentur, ut eorum visus obstantia penctrarent, nonne iutrospectis visceribus illud Alcibiadis superficie pulcherrimum corpus, turpissimum viderctur ? » III, 8.

Commentaire de saint Thomas. — « Nota quod Alcibiades mulier fuit pulcherrima quam videntes quidam discipuli Aristoteiis duxerunt eam ad Aristoteleni ut ipsani videret : qua visa, dixit : si homiues '... »

I. Sancti Thoiiie de Acquino super lihris Boetii de consoJatione Philoso' phie commcutum cum expositione féliciter incipit ÇTouloust, 1481, in-foL), fol. h. 5 vo. Ce n'est pas le lieu de discuter ici sur l'attribution de ce commentaire qui a justement été contesté à saint Thomas. Cf. Scriptores Ordinis Praedicatoriim (Paris, 1719, in-fol ), t. I, p. 509, notice sur Thomas de Jorz auquel il est quelquefois attribué : « Super Boetium de consolatione Philosophiae et de doctrina scholarium an commentarii illi sub nomine S. Thomae falso editi?», disent Quétif et Échard. Il suffit que ces derniers constatent l'existence de manuscrits du commentaire de Boëce sous le nom de saint Thomas. Ils citent un ms. de la fin du xiv« siècle ; il en est de plus anciens, tel ce ms. de la bibliothèque de l'Arsenal n° 910 (fin du xiii<: siècle). On a aussi attribué ce commentaire à Thomas Waleys, dominicain, élevé à Oxford et à Paris, mort en 1350. Cf. le Dictionary of national Bioi^raphy, vol. 59, p. 121. Thomas Anglicus, auctor commentariorum Boetii », dit l'éditeur du Boëce de la Patrologie latine de Mignc, t. LXIII, col. 751, n. 2. Dans la version flamande de Boëce, l'éditeur invoque le témoignage de saint Thomas qu'il ne nomme pas, et dont il reproduit le commentaire : « Alcipiades, as commentator seit, was een so schoon wiif... » (Dus urerdich Bouc Boecius de consolatione philosophie, Gand, 1485, in-fol. fol. f. 2b). — La Bibliothèque nationale de Paris possède un très beau manuscrit de cette version, avec miniatures : néerland. I. — Le commentaire sous le nom de saint Thomas est donné dans l'édition romaine de ses œuvres publiée en 1571, t. XVIII. Au commencement du xvi*; siècle, Niccolô Cresci de Florence, moine cistercien, avait formellement rejeté l'attribution de ce commentaire à saint Thomas : « Commentarii qui falso

Rectification de Josse Bade. — « Hic commentum fecisse superiorem auctorem non dubito : qui quidem ex hystoriis reperire non potuit. Comnientus est dicens Alcibiadem fuisse mulierem, cum sexcentis auctoribus constet fuisse virum longe indulgentissimum et famosissimum'. »

La plupart des traducteurs et commentateurs de Boëce, sur la foi de saint Thomas, prirent Alcibiade pour une femme, et Jean de Meun comme les autres. D'abord dans le Roman de la Rose. Il est vrai qu'il a suivi de si près le texte de Boëce, qu'une certaine incertitude plane d'abord sur le sexe d'« Alcipiades », comme il l'appelle ^; mais, lorsqu'au lieu de citer isolément ce passage, on le replace dans son cadre naturel, c'est-à-dire avec les vers qui le précèdent et qui le suivent, on acquiert bien vite la conviction que Jean de Meun a considéré Alcibiade comme une femme et non comme un homme. L'auteur veut prouver que les femmes n'ont que leur beauté naturelle, et qu'elles se

divo Thomae Aquinati ascribuiitur », écrit-il à Antonio Lanfredini (Boetii Opéra, dans Migne, Patiologia latina, t. LXIII, col. 870). De nos jours, Charles Jourdain a fait de même, La philosophie de saint Thomas (Paris, 1858, in-8), t. I, p. ^6. La question, pour ce qui regarde saint Thomas, se trouve définitivement tranchée ; reste la question d'attribution .

1. Comtnentum duplex in Boetium de coiisolaiione Philosophiae (hyon, Jacques Maillet, 1499, in-fol.),fol. I 8 ro.

2. « Alcipiades. » Roman delà R., v. 8943. Le ms. de Stockholm des œuvres de Villon donne « Archipyades », fol. 42 ro de la reproduction en fac-similé ; celui du fr. 20041, fol. 119 « Arthipiades ». Le Vincent hystorial, traduit par Jean du Vignai, ms. fr. 50, donne : « Alchibiades, Althibiades, Athibiades », fol. 109 d — 110 a. La forme « Archipiada » que semble avoir adoptée Villon, avait sans doute, à ses yeux, une terminaison plus féminine. Cf. ci-dessus, t. II, p. 150. Pierre des Gros, dans son Jardin des Nobles, rapporte un dialogue entre Alcibiade et son maître Socrate : « Nous lisons que Soc rates le philosophe dit a Alchipiades. .. Respondit Alchipiades... » Fr. 193, fol. 54b. Il faut corriger par : «Nous lisons qu'Alchipiades dit a Socrates... Respondit Socrates... », erreur imputable au scribe, l'auteur lui-même ou un copiste.

trompent lorsqu'elles s'imaginent se rendre belles en se parant de belles choses, de belles robes, de beaux bijoux. La beauté des bijoux réside en eux et ne se communique pas à la femme qui s'en pare'. Et, à l'appui de cette thèse 2, Jean de Meun 5 cite l'exemple d'« Alcipiades » dont le corps, très beau au

1 . Dante, dans son Convito, a emprunté à Boece (qu'il ne nomme pas) — peut-être même à Jean de Meun(?) — cet argument de la beauté féminine appliquée à l'excellence de la prose italienne. Il prend la prose, pour sa démonstration, et non la poésie, parce que celle-ci emprunte à la rime, au rythme et à la mesure une beauté extérieure qui l'empêche de se manifester aussi bien que la prose : « Per questo Comento la gran bontà del Volgare di Si si vedrà, perocchè (siccome per esso altissimi e novissimi concetti convenevolmente, quasi come per esso Latino si exprimono) la sua virtù nelle cose rimate per le accidentali adornezze che quivi sono connesse, cioè la rima e lo ritmo, o'I numéro regolato, non si pu6 bene manifestare ; siccome la bellezza d'una donna quando gli adornamenti dell' azzimare e délie vestimenta la fanno più ammirare che essa medesima : onde chi vuole bene giudicare d'una donna, guardi quella quando sola sua natural bellezza si sta con lei da tutto accidentale adornamento discompagnata... » Convito di Dante AUghieri, trattato I, cap. x (Opère viinori, édition Pietro Fraticelli, Florence, 1857, in-8, p. 100). — A rapprocher de ce passage de Dante « Per questo Comento », jusqu'à la fin de ce chapitre x, les quinze derniers vers du chapitre v du Tesoretto de Brunetto Latino (édit. Gio. BattistaZannoni, Florence, 1824, in-8, p. 35, v. 91-106), où l'argumentation est identique. Ce dernier ouvrage présente d'ailleurs avec le Romait de la Rose de sérieuses analogies. Il débute par un songe, cadre habituel de ces sortes de compositions, et offre, dans l'argumentation de Nature, des réminiscences notables du poème français.

2. Ce n'est toutefois pas le sentiment de Macette, qui dérive en droite ligne de La Vieille du Roman île la Rose :

Ma foy, les beaux habits servent bien à la mine, dit Macette à la jeune fille, amie du poète. Cf. Mathurin Régnier, Œuvres complètes (Paùs, 1869, in- 16), édition de Pierre Jannet, Ja/^yr* XIII, p. 106.

3. Martin Le Franc, dans son ouvrage Lestrif Je Fortuue et Vertu, s'est vraisemblablement rappelé soit Boêce, soit Jean de Meun « Fortune : — Riche vesture ou bien gente et nouvelle est bien advenant

dehors, paraîtrait affreux si on en voyait les entrailles. Il ne peut s'agir, en l'espèce, que d'une femme : toute l'argumentation qui précède s'appliquant exclusivement aux femmes, on ne comprendrait pas que l'auteur prît un homme comme argument final de sa conclusion.

Voici d'ailleurs les vers du Roman de la Rose :

Et se nus on, pour mei confondre, Vouloit oposer ou respondre Que les bontez des choses bones Vont bien es estranges persones, Et que beau garnement font bêles Les dames et les dameiseles, Certes quiconques ce dirait, Je diraie qu'il mentirait ; Car les beautez des bêles choses, Seient violetes ou roses, Ou dras de seie ou fleurs de ils.

Si come escrit en livre lis, Sont en eus et non pas es dames ; Car saveir deivent toutes famés Que ja famé, jour qu'ele vive, N'avra fors sa beauté naïve.

Et tout autant di de bonté, Con de beauté vous ai conté.

Si di, pour ma parole ouvrir :

Qui voudrait un fumier couvrir De dras de seie ou de floretes, Bien coulourees e bien netes,

Vertu : — Soies couvert d'escarlate ou de pourpre, d'argent ou d'or, se dedens n'ez aorné de vertu, tu es très mal vestu. Fay que on parle de toy, non pas de ton habit ; honneur ne te parte du doz, avecques toy le couche, voire en ton cueur enclos. Car se avec ta robe tu le pends a la perce, on te le robera. Quand je voy aucuns hommes tous vermolus de vices, richement habilliez, il me souvient de sepulchres plaisans dehors, puants dedens. . . Quant tu veulz priser homme, laisse la robe et le manteau, et regarde que de soy mesmes vault. » Bibl. nat., ms. fr. 1150, fol. 118 v°-2i9.

SI serait certes li fumiers,

Qui de puïr est coustumiers,

Teus corne avant estre soûlait ;

Et se nus on dire vouloit,

« Se li fumiers est laiz par enz,

Dehors en est plus beaus paranz :

Tout ainsinc les dames se perent,

Pour ce que plus bêles en perent,

Ou pour leur laidures repondre. »

Par fei ! ci ne sai je respondre.

Fors tant que tel decepcion

Vient de la foie vision

Des eauz qui parées les veient,

Par quel li cueur si s'en desveient

Pour la plaisant impression

De leur imaginacion.

Qu'il n'i sevent aperceveir

Ne la mençonge, ne le veir.

Ne le sofime deviser.

Par défaut de bien aviser.

Mais s'il eussent eauz de lins,

Ja pour les manteaus sebelins,

Ne pour seurcoz, ne pour côtelés,

Ne pour guindés, ne pour toeles,

Ne pour chainses, ne pour pelices,

Ne pour joiaus, ne pour devices,

Ne pour leur moes desguisees,

Qui bien les avrait avisées ;

Ne pour leur luisanz superfices

Don eus resemblent artefices,

Ne pour chapeans de fleurs nouveles ',

Ne leur semblassent estre bêles.

Car le cors Alcipiadès,

Qui de beautez avait adès,

E de couleur et de faiture.

Tant l'avait bien fourme Nature,

Qui dedenz voeir le pourrait,

Pour trop lait tenir le vourrait.

Ainsinc le raconte Boeces,

Sages on e pleins de proeces.

E trait a tesmoing Aristote,

Qui la parole ainsinc li note ;

Car lins a la regardeùre

Si fort, si perçant et si pure,

Qu'il veit tout quanque l'en li montre,

E dehors e dedenz tout outre.

(T. III, p. I02, V. 8889-8956.)

Tel est le texte donné en dernier lieu parE. Langlois. Si l'on ouvre au hasard quelques-uns des très nombreux manuscrits du Roman de la Rose^, on trouve plus généralement cette même forme « Alcipiades », et aussi des variantes, imputables surtout aux copistes.

«Alcipiades », Bibl. nat., fr. 799, fol. 50 a ; 803, fol. 64 c; 805, fol. éi b; 8oé, fol. 59 d ; 2195, fol. 58 d; 2196, fol. 56 a ; etc..

« Archipiades », fr. 804, fol. 62 c.

« Alicipiadez »,ù. 191 57, fol. 56 h.

« Altipiades », fr. 801, fol. 54 fl.

Toutefois dans le fr. 802, on lit « Alympiades » (fol. 60 a), et dans le 19156 (ms. du xiv-* s.). « Alympyates » pour Alympyades » rimant avec « ades » (fol. 56).

Or, ces deux dernières leçons ne sauraient être considérées, ainsi que les variantes précédentes, comme une déformation de « Alcipiades » ; elles sont une véritable correction faite par des scribes plus attentifs ou plus lettrés, « Alympyades » n'étant que la forme « Olympiade » (du latin Olimpiadeiii), Olympias, la mère d'Alexandre^.

1. Cf. Ernest Langlois, Les niss. du Roman de la Rose, description et classement. L'éditeur a catalogué 215 mss. et en a classé 117. Le Roman de la Rose, t. I, p. 49.

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