‹ Œuvres. Édition critique avec notices et glossaireChapitre 250 sur 269 · En cel temps, en celle saison Que faite fu la traison · texte numérisé non relu

En cel temps, en celle saison Que faite fu la traison

La royne Olimpiadès Dont je vous ai parlé adès.

Qui Alexandre mère estoit.

En Perse son estât tenoit.

Renart le Contrefait (\iu^ s.), fr. 369, fol. 125» (copie moderne).

Cette forme « Olympiades » se rencontre dans quelques mss. du xiv* et du xv^ siècle, et sans exception, dans les imprimés du Roman de la Rose et du Livre de Consolation de la fin du xv^ siècle et du commencement du xvi=.

La suite du Roman de la Rose par Jean de Meun était une œuvre de jeunesse qu'il composa vers 1277. Dans la traduction qu'il donna plus tard du De consolatione Philosophiae de Boëce ',

I . Déjà dans le Roman de la Rose, Jean de Meun exprimait tout le cas qu'il faisait du De consolatione Philosophiae qu'il devait traduire plus tard :

Qui Boëce, de Confort lisent,

Et les sentences qui la gisent,

Dont granz biens aus genz lais ferait

Qui bien le lor translaterait (T. II, v. 5037-5040,^^17./..).

Peu de philosophes d'ailleurs ont été plus lus, en Europe, depuis le moyen âge jusqu'à la fin du xv» siècle, que Boëce. On s'en rend compte par le nombre considérable de manuscrits qui en restent, par les traductions nombreuses qui en ont été faites, par les citations dont les écrivains ont aimé à en enrichir leurs écrits, et par l'influence considérable que l'ouvrage de Boëce a exercée sur l'esprit de plusieurs générations successives. Jean de Meun en a particulièrement subi l'ascendant, et en dehors des nombreux endroits où il se l'est rappelé, on peut citer 2100 vers (5558-7645) comme imités par lui d'une façon directe ou indirecte du De consolatione Philosophiae (cf. Langlois, Les origines et les sources du Roman de la Rose, pp. 156-138, et 95). Aussi s'explique-t-on mal cette parole de Dante dans son Convito (composé en 1505), où il prétend que peu de gens connaissent le De consolatione Philosophiae : o Misimi a legger quello non conosciuto da molti libro di Boezio. » Convito, trattato 11, cap. xiii (Florence, 1857, in-8), p. 161 > — Dante, pour se consoler de la mort de Béatrice, s'était mis à lire le De Amicitia de Cicéron et le De consolatione PhilosopJnae de Boëce. Les manuscrits du De consolatione Philosophiae sont particulièrement nombreux en Italie ; il est vrai qu'ils datent la plupart delà seconde moitié du xiye siècle ou du xv siècle. La Bibliothèque nationale de Paris en possède trois de cette dernière époque. Dans deux de ces manuscrits, Alcibiade est pris pour une femme : « ... Certo et corpo di Alcipiades laqualc fo donna tanta nominata debelleza... » Ital.905, fol. 59 r. — Même leçon.

son dernier ouvrage avant son Testament, on remarque que, dans le passage relatif au bel Alcibinde, la forme « Alcipiades j), modifiée, ne se rencontre qu'une fois dans les d4x-sept manuscrits de la Bibliothèque nationale qui contiennent cette traduction exécutée par Jean de Meun '.

Fr. 17272. « Alcepiade qui avoit la plus belle fourme du monde » (fol. (><) c).

Au contraire, la leçon « Olimpiades », ou des variantes de celle-ci, est donnée dans les mss. suivants :

Fr. 1949. «Qui verroit les entrailles de Olimpiades qui avoit la plus belle forme du monde « (fol. 47 v^).

Fr. 1541 «... et veoit les entrailles de Olipiades, la plus belle femme du monde ne sembleroit elle très laide » (fol. 17 v°, non folioté); fr. 1099. « Qui verroit dedens les entrailles de Olispiade qui avoit la plus belle forme du monde... » (fol. 24e v°). .Même leçon dans les mss fr. 12238, fol. loi : 17080, fol. 123 ; 1092 (fol. 47 \°) ; II 10 (fol. 51 vo) ; « Lespiade » dans fr. 575 (fol. 53 h')\ïr. 1093 (f^^- 45 ^°)'y '^•'^"^ le fr. 1652

avec graphie différente, dans l'Ital. 2024, fol. 41 r. Dans l'Ital. 439, le nom d'Alcibiade est donné dans la glose, mais de telle façon qu'il y a doute sur son sexe (fol. 53 v.). — Dans la traduction catalane du dominicain Antonio Genebreda, Alcibiade est également pris pour une femme « una bella fembre qui era havol de son cors, appellada Alcipies ». Esp. 474, fol. 65 c (xv= siècle). Cette presque unanimité dans l'erreur résulte, à n'en pas douter, du commentaire de saint Thomas, de celui, du moins, publié sous son nom.

I . Les mss. de la traduction en prose et de celle en vers mêlés de prose du De consolatione Pliitosoptiiae présentent cette étrange particularité d'en attribuer unanimement dans le Prologue la translation à Jean de Meun, alors qu'ils diffèrent entre eux, dans le texte, d'une manière sensible. Cf. L. Delisle, Bibliothèque de VÉcole des Omîtes, t. XXXIV (1873), p. 5 ; Paul Meyer, Roinania, t. II (1873), p. 271-275 ; P. Paris, Histoire tittéraire de la France, t. XXVIII (1881), p. 591 et suiv. Le véritable texte de Jean de Meun se trouve en dernière analyse, dans les mss. suivants de la Bibliothèque nationale : lat. 6643, fr. 575, 1092, 1093, 1099, iioi, 1541, 1652, 1728, 1947, 1948, 1949, 12258, 17080, 17272, 24231, 25417.

(fol. 57 v°) ; 25417 (fol. 68); « Arispiades » dans lat. 6643 (fol. 147); dans le fr. 1728 « Elispia » (fol. 24e v°); dans le fr. 1948 « Cloppiadcs. » Le passage manque dans fr. 1947 et 24231.

Ces remarques faites, ou est porté à conclure, ou bien que Jean de Meun fut averti de l'erreur qu'il avait commise dans son Roman de la Rose en faisant d'Alcibiade une femme, ou bien qu'il se sera lui-même aperçu de sa méprise, et qu'il aura substitué, dans sa traduction de Boëce « Olympiades » à « Alcipiades. » « Alcepiade » figure dans le seul ms. fr. 17272; tous les autres mss. donnent des formes plus ou moins altérées d'« Olympiades » du fr. 1949. Ainsi donc, du temps même de Jean de Meun cette correction, qu'elle soit imputable à lui ou à un autre, se trouvait déjà implicitement faite. Elle ne pouvait d'ailleurs tarder à se produire ; et Jean du Vignai, dans sa traduction du Spéculum hisloriale de Vincent de Beauvais, faisant allusion au présent passage du De consolatione, ne manque pas d'affirmer le sexe masculin d'Alcibiade. Dans d'autres publications contemporaines, telle que la traduction par Laurent de Premierfait Des cas des nobles hommes de Boccace, oh sont consacrés un chapitre du livre III au « duc Alcibiade », et le chapitre VIII du livre IV à Olympias, mère d'Alexandre, la même conclusion se dégage. Dans une autre traduction anonyme du même ouvrage, le passage qui concerne Alcibiade se trouve concurremment avec celui qui contient « l'istoire de Olimpiade qui fut royne de Macédoine ».

De même, si l'on prend la traduction anonyme française des Triumphes de Pétrarque et qu'on se reporte au passage où Alcibiade est cité, on voit que le traducteur-glossateur non moins que Pétrarque lui-même se sont bien gardés de prendre Alcibiade pour une femme : pareille constatation s'observe dans la traduction du Valère-Maxime de Simon de Hesdin (Bibl. nat., fr. 46, fol. 185 b, liv. III, chap. Lxv), et dansd'autres ouvrages qu'il est inutile de citer.

Voici d'abord le passage de Jean du Vignai. Après avoir parlé de la fuite d'Alcibiade auprès de Darius « à Tisaphernem

prevost du roy d'Aires », Jean du Vignai fait la remarque suivante : « Cestuy est Alchibiades duquel Boëce raconte ou livre de Consolation que Aristote avoit dit que se aucun avoit les yeulx si très clers et si fors qu'il peust clerement veoir et regarder les entrailles de corps humain, et il veist icellui corps de Alchibiades qui estoit très bel par dehors, il le verroit estre let par dedans » (Bibl. nat., fr. 50, fol, 109 c?-! 10 a). II est fâcheux que Jean du Vignai n'ait pas saisi l'occasion qui s'offrait à lui pour redresser l'erreur entretenue par plusieurs de ses contemporains et de ses devanciers, ainsi qu'allait le faire, en Italie, quelques années plus tard, Benvenuto d'imola'.

I . Benvenuto d'Imola, dans son célèbre commentaire de Dante, commentaire dont la rédaction date de l'année 1379, écrit au sujet du mot « lonza » (Inferno, I, 32) :

« Ed ecco quasi (i, 31). — Ista est tertla pars generalis in qua autor ostendit quomodo sibi ascendenti ad montem virtutis occurrunt très ferae revocantes ipsum a tam bono proposito, scilicet : Lontia, Léo et Lupa. Sed ad aperiendam viam, primo, quaero quae fera sit ista lontia. Ad cuJLis intelligentiam vel cognitionem est subtiliter praenotandum, quod tria sunt animalia praecipue habentia pellem variis maculis distinctam, scilicet lynx, sive lynceus, qui vulgariter dicitur lupus cerverius, pardus et panthera. Modo dico quod per lontiam autor potest intelligere lyncem, per quam figurât luxuriam ; unde Virgilius in simili describens habitum Veneris dicit

Subcinctam pharetra et maculoso tegmine lyncis .

Per quod dat intelligi quod luxuria consistit in pelle, quia in apparentia pulchritudinis exterioris. Unde et Boeiius in tertio loquens de ista pulchritudine superficiali : si homines lynceis ocidis uterentur, ilhid Alcihiadis corpus superficie pulchrum, turpissimum videretur. Fuit autem Alcibiadis Atheniensis inclitus dux et philosoplius, pulcherrimus corpore, ut patet per Valerium, Justinum, Jeronimum, Augustinum, et alios multos, licet quidam per errorem dicant quod fuerit foemina formosissima meretrix. Sed de hoc non amplius ad praesens, quia impertinens est nostro proposito . » Benvetiuti de Ramhaldis de Itiiola Cominentum super Dantis Aligherii Comoediam, mine primiim intègre in liiceni editum sumpiibus Guilelnii Waren Vernon, curante Philippe Lacaita (Florence, 1887, 5 vol. in-8), t. I, p. 33. La Bibliothèque nationale de Paris pos •

La distinction n'est pas moins probante dans la traduction de Laurent de Premierfait. « Le vue chapitre contient le cas de Alcibiades, duc et seigneur d'Athènes, et commence en latin : Alcibiacies... — Affin que en peu de paroles je compreigne plusieurs tiltres et louenges que nature et fortune donneront au duc Alcibiades, je dis premièrement qu'il fut nez d'Athènes, et entre ceulx de son pais, il fut noble de lignée, bien façonné de corps. Et devant tous autres hommes de son temps, il fut noble et vaillant guerroieur » (Liv. Ill,chap. vu), Bibl. nat., fr. 127, fol. 98^. « Le VIII'-' chapitre contient le cas de Olimpias, royne de Mecedone et mère du grant Alexandre, et commence en latin : Non solum... » (Livre IV, chap. viii), fr. 127, fol. i^od (cf. également la traduction anonyme du même ouvrage, fr. 132, fol. i$d, jid; fr. 13 3, fol. 65^). On peut terminer ces citations qu'il serait facile de multiplier, par le passage du Triumphe de la Renommée.

L'acteur :

Alcibiade che si spesso Athena, Corne fu so piacer, volse et rivolse Con dolce lingua et con fronte serena.

scde le texte latin de Benvenuto d'Imola dans l'ital. 77 (xv< s.), fol. 4c, et la traduction italienne de ce même texte, ital. 78 (xv^ s.), fol. 4 b. L'éditeur, P. Lacaita, n'a pas connu ces deux mss. Cf. Lucien Auvray, Les manuscrits de Dante des Bibliothèques de France (Paris, 1892, in-8), pp. 98 et sqq. (fascicule LVI de la Bibliothèque des Écoles françaises tP Athènes et de Rome). — Parlant de la chute du Capitole, Benvenuto écrit cette digression : « Sed pro dolor ! Istud somptuosum opus desiructum et prostratum est de anno praesenti M.CCC.LXXIX (i 379) per populum romanum. » T. II, p. 8(Inferno, cant. XVIII). Il convient de rappeler que M. Paget Toynbee avait publié le passage relatif au bel Alcibiade dans VAthenaeum (december 24) de l'année 1898, p. 898. On doit au même savant une intéressante étude sur Benvenuto d'Imola : Benvenuto da Imola and bis Commentary on the « Divina Comviedia » publiée dans : An english Miscellany presetited to Dr. Furnivall in honor of his seventy-ft/th birthday (Oxford, 1901, in-8), p. 436-461.

Françoii Villon. — III. 20

Comment :

« Alcibiades d'Athènes ne se démontra pas seuUement estre très cler orateur, mais insigne philosophe et très prestant capi-^ taine et fort en fait d'armes, lequel par sa grande et singulière vertu contracta et acquist assez plus d'ennuis que de grâce envers la chose publique... »(Bibl. nat.,fr. 223, fol. 229^).

On le voit, si l'erreur dans laquelle tomba d'abord Jean de Meun fut commune à plusieurs de ses contemporains et de ses successeurs, il y eut de nombreuses exceptions; mais, comme toutes les erreurs, celle-ci mit un fort long temps à disparaître ; c'est ainsi qu'au xvr siècle le célèbre chanoine de Valenciennes, Jean Molinet, reproduira la fausse allégation qui avait échappé au continuateur de Guillaume de Lorris.

Si maintenant on ouvre les imprimés du Roman de la Rose, on constatera que la forme « Olympiades » y figure partout et toujours. Les éditeurs avaient donc implicitement reconnu la méprise qui avait si longtemps prévalu, et contre laquelle venait de protester en dernier lieu, l'illustre érudit et humaniste, le flamand Josse Bade.

En effet, dans l'édition de Nicolas Du Pré (avec la marque de Jean Petit), on lit :

Car le corps Olimpiadès Qui de beauté avoit adès Et de couleur et de facture, Tant l'avoit bien faicte nature, Qui dedans veoir le porroit Pour trop lait tenir le vourroit ' .

Vérard,dans son édition parue vers 1500, dit la même chose :

Car le corps Olimpiadès ^..

De même Clément Marot :

Page 1