V. 1380. — Bruyt la nuwvii et de joye s'esbat
= « Le mauvis siffle et s'ebat de joie. » Telle est la leçon de A et C. Le vers est une simple incise, comme Villon s'en permet souvent, et comme l'autorisait l'usage : Marot toutefois ne l'a pas compris, et il s'est permis de corriger arbitrairement le vers par : « Bruyt il demaine et de joye s'esbat » s'appliquant à l'épervier. On pourrait placer le vers entre deux tirets, car c'est comme un vers d'aparté. Mais, d'autre part, FI donnent : Bruyt de maiilvis ; de mmdvi:{. — Bruyt de viendrait alors du verbe bruire, brouire, signifiant brûler de. (Cf. Du Cange s. V. bruscare ; et Ménage, Dict, étyrnol. aux mots bruire, brouire). Il n'y aurait plus alors d'incise, et les vers signifieraient : « Au point du jour que l'épervier s'agite sur la perche — Mû de plaisir et par noble coutume — Il brûle de voler au merle mauvis et s'ébat de joie — Il reçoit son past et vient au leurre. » Il y a des éditions du xvie siècle qui apportent une nouvelle variante à la leçon de FI ; entre autres, l'édition de Trepperel (c/Vm 1520, Bibliographie no 14) qui donne : Bruyt de viausvys qui de joye s'esbat ; de même, celle de Galliot du Pré (1532, Bibliog. n" 19) qui donne le même texte : le sens est alors légèrement modifié : « Il brûle de voler au merle mauvis qui s'ébat de joie. » Mais l'ellipse semble trop forte, et la leçon de AC est plus dans le sentiment de la langue, et se trouve justifiée par de nombreux exemples. (En voir un qui est bien caractéristique au vers 92 du Lais, et la note.) — Mauvi:^, donné par C est la forme du français de Paris, et aussi du centre de la France. Cf. Eugène Rolland, Faune
populaire delà France (Paris, 1879, in-80), t. II, p. 243. « La mauvis » lit-on toujours dans le ms. du Livre du roy Modus (Arsenal, 3079, xve s.) qui est orné de peintures assez grossièrement faites, mais qui interprètent le texte avec une grande exactitude. — (Merle mauvis, du latin malvitius (composé de inaîuni et vilis), le fléau de la vigne.) — Quant aux incises qu'on relève chez les poètes au temps de Villon et avant lui, en voici quelques exemples pris au hasard, et qui viennent confirmer la leçon ici suivie ;
Et puis emprès furent rendues — • D'ung prebstre qui avoit nom Gaces, Devant la compagnie — grâces.
Gace de La Buigne, Le Roiiitins des Desdui^, fr. 1619, fol. 28*^ (ms. du xive s.).
En ung mol lit, viz, entre neuf et dix,
Près d'ung grant feu, ung chanoine bien gras.
Qui devisoit par mélodieux dictz
En se vautrant, couché entre deux draps.
Son filz tenoit putatif en ses bras,
— Le bers joignant d'un grant pot ou il pice.
Le pot au feu bouiiloit pour le repas —
Disant ses heures avec sa nourrice.
Henri Baude, Les Lamentacions Bourrien, chanoine de saincl Germain l'Auxerrois, fr. 17 16, fol. 32 v". — Pour dire : « La toison de laine dont il souloit estre foison et que je souloie avoir pour quatre blancs, m'en cousta huit, à la Magdelaine, je le jure ! », l'auteur de PatheUn écrit :
La toison
Dont il souloit estre foison.
Me cousta, a la Magdelaine,
Huit blans, par mon serment, de laine.
Que je souloie avoir pour quatre. (v. 249-253.)
(Rabelais n'a pas manqué d'enchâsser l'avant-dernier vers (avec variante), véritable coq-à-l'âne dans le plaidoverdu seigneur de Humevesne, liv. II, chap. xii.) — Une autre incise, non moins forte :
A Charles — roy de la province — Huytiesme de ce nom — françoise — Que Dieu gart ! quelque part qu'il voise, — Mon souverain seigneur et prince.
Lat. 6222 C, fol. 35. — Un dernier exemple de l'extrême fin du xve siècle, et qui semble une véritable mystification : il est emprunté à la Grant DeahJenc d'Éloi d'Amerval :
L'aultre, qui n'est fol ne badin, A devant soy ung gras boudin, Et vous en coupe ung bon morceau A son amye — de pourceau...
L'aultre d'une aultre andouille bonne Baille a Gefroye — toute fresche, Si bonne que ses dois en lesche ; Et a sa cousine germaine — Bien cuite — qui a nom Germaine — Plaine de beau clou de geroufle. (Liv. II, chap. 51.)
L'incise de Villon paraît bien modeste, comparée à ces dernières.