V. 15 13. — Mais que ce soit hors cymetiercs
Est-ce pour le motif qu'en avait donné Guillaume le Breton, l'historien de Philippe Auguste, parlant du cimetière des Innocents : Et quod pejus erat, meretricahatur in illo (dans Du Breul, Antiquité:^ de Paris (1640), p. 535-536); ou bien, parce que les cimetières étaient, avec les églises, les lieux de la prédication officielle? « Qu'elles fassent leur prêche sur la place publique », dit Villon : c'est ainsi que l'on voit de nos jours, en Angleterre, les membres de l'Armée du Salut, s'installer au coin d'un carrefour et haranguer les passants pour les convertir et les « retraire » du péché. Le « bourgeois de Paris » rapporte, dans son Journal, qu'en 1429, le cordclier frère Richard prêcha au cimetière des Innocents avec le plus grand succès devant un auditoire de cinq ou six mille personnes accourues à ses sermons. « Et estoit monté, quant il preschoit, sur un hault eschauffaut qui estoit près de i. toise et demi de hault, le dos tourné vers les Charniers encontre la Charonnerie, à l'endroit de la Dance Macabre » (lire Macabre), p. 234. (Il prêcha du samedi 16 avrilau dimanche 24 inclus pendant plusieurs heures, chaque jour. De même, le jeudi, 9 octobre 1442, par ordre de Denis des Moulins, évêque de Paris, fit-on à Jeanne la Voirière, recluse au Cimetière des Innocents « ung bel sermon devant elle et devant moult grant foison de peuple qui là estoit pour le jour. » Ihid., p. 366 et n. 2). — Le cimetière des Innocents, établi sur l'emplacement des Champeaux était contigu par un côté au Marché au Filé, à « La Lingerie ». Cf. le fac-similé du plan de Truschet, du cimetière des Innocents, donné par Champion, t. I, p. 304 bis.
Trop bien au Marchié au filé.
= « Ce sera très bien au marché au filé. » Le Marché au filé se tenait à Paris, aux Halles, à de certains jours :
Marcheans i a de filé
{Le Dit des Marcheans, fr. 837, fol. 283^.) — (Cf. Le Livre des Mesiiers d'Etienne Boilcau (Hist. générale de Paris, p. lx.x: et 120 ; de
même le Glossaire-index, p. 305 s. v. chanvre (marchands de chanvre et de filé). « La Halle de la lingerie appelée aussi Marché au filé étoit sous celle des Champeaux entre le Marché-aiix-poirées et la Placc-aux-chats » (Sauvai, t. I, p. 649). Une ordonnance de Charles VII, en date de Mehun-sur-Yevre du 28 janvier 1455 (n. st.) obligeait les marchands à étaler leurs marchandises aux Halles, et non ailleurs, « durant lesdits jours de marchiez ». Ordonnances, t. XIV, p. 348-9. — Les fileuses de soie, de même que les lingères, avaient une assez mauvaise réputation qui remontait au moins au xii= siècle. Jean de Garlande ne nous dit-il pas, en parlant des fileuses : " Devacuatrices sunt quae devacuant fila,. vel mulieres aurisece. Devacuant et sécant tota corpora frequenti cohitu. Devacuant et sécant aliquando marsupia scolarium parisiensium. Devacuatrices dicuntur gallice « desvuideresses »... Aurisece galiice « trencheresses de or » et dicuntur ab auro et seco.«. Dictionariiis magisirt Johannis de Garlandia, lat. 11282, fol. 22'l-25a(ms. du xiiie s.). — (II existe au moins cinq éditions de ce Dictionarius (cf. Koniania, t. XXXVI (1907), p. 488, tt et dont on attend encore une bonne édition » (P. Meyer), Ibid.) — L'extrait suivant des Statuts concernant les lingères de Paris (août 1485) vient excellemment commenter le texte de Villon.
« Charles, etc., Sçavoir faisons, ^/c. Nous avoir receu l'umble supplicacion des maistres jurez, femmes et filles de la mercerie de Paris, contenant que, du temps de nos prédécesseurs roys de France, passe\ sont deux cens ans, furent octroyées aux poures femmes et filles lingères de Paris les places aux halles de Paris du coustc du mur du cymetiere Saint Innocent pour elles entretenir honnestement ; de ce ont eu confermacion de nosdits prédécesseurs, et m.esme de Nous, en laz de soie et cire vert, depuis nostre advenement a la couronne. Durant lequel temps a esté accoustumé que quant aucunes femmes ou filles se gouvernent mal et qu'il en est scandale, par les maistres, jurées et autres notables femmes dudit mestier, elles estoient mises dehors de ladite halle, et des festes et assemblées d'icelluy mestier, et pour ce que leurs Chartres touchant le mestier, gouvernement, maintien et entretenement desdites femmes et filles dudit mestier, ayant esté mises en plusieurs et diverses mains, elles ont esté perdues ou adirées (égarées), les dits supplians, afin de mectre ordre audit mestier qui est notable, et auquel, pour apprendre honneste maintien, euvre de cousture, estât de marchandise et éviter oisyveté, gens nobles de justice, bourgeois, marchans et autres notables personnes de nostre ville de Paris, mectent leurs filles, nous ont requis queleur voulsissions octroyer les articles qui s'ensuivent, c'est assavoir :
Premièrement, que lesdits supplians ne leurs successeurs ne recevront d'ores en avant aucunes femmes ou filles blasmees ou scandalisées de leurs corps autrement, afin que par elles les bonnes femmes et filles et Testât dudit mestier ne soit vitupéré ou scandalisé.
(2) Item. Que se aucunes femmes ne filles dudit mestier estans en ladite halle, estoient mal renommées ou scandalisées, Icsdites maisiresses jurées et autres femmes notables d'icelluv mestier qui sont et pour le temps advenir seront, les puissent advenir de non elles trouver en ladite halle ne es assemblées et fastes dudit mestier.
(3) Item. Et se, après l'advertissement, icelles femmes ou filles mal renommées et scandalisées s'efForcoient elles trouver en ladite halle, que lesdites maistresses pourront mectre leur linge et marchandise hors d'icelle halle, et oultre, se elles s'efTorçoient venir et estre es festes et assemblées dudit mestier, de les mectre ou faire mectre dehors d'icelles, afin que les bonnes femmes et filles que l'on mect et qui sont et seront au temps avenir audit mestier de lingerie et de ladite halle, n'aient mauvais exemple, et qu'elles soient bien et honnestement instruites selon les commandemens de Nostre Seigneur... » Ordonnances, t. XIX, p. 576-577. La fin de cette dernière phrase explique le huitain de Villon, et montre que les admonitions et les prêches n'étaient pas des fantaisies isolées de personnes ultra-pieuses, mais qu'ils rentraient dans les habitudes et les traditions dudit métier de lingerie, et qu'ils figuraient même dans ses statuts. — Mais que pouvaient bien dire M"e de Bruyères et ses « bachelières » à ces « villotieres » ? Quelque chose d'analogue à ce que le bon chevalier de La Tour Landry avait fait compiler dans la Bible et autres ouvrages « pour le grant amour qu'il avoit a sesenfans». En voici un passage : il s'adresse à ses filles et, par une singulière coïncidence, il les appelle « mes belles filles », nom qui au temps de Villon ne s'appliquera guère qu'aux filles galantes. « Mes belles filles.
Que le bien voit et le mal prent A bon droit puis [si] s'en repeut !
« Je dis pour ce que nous avons par le monde moult de mauvaises exemplaires : i va mou't de cculx qui plus lost se prendent es mauvaises que es bonnes ; et ceulx qui le font foloyent et se dcsnaturent et se mettent hors du droit chemin : c'est des commandemens de Dieu, le père, qui tout bien et sauvement ensaigne et le baille par escript et par loy, laquelle nous tenons petitement. Car nous veons que le plus du monde se gouverne selon le délit de la char... autres qui sont sur la lecerye de luxure empris et enflambés plus ordement que boefz ne
bestes sauvages... » Fr. 24398, fol. 22 vo ; et fr. 580, fol. 77^. (Cf. également l'édit. d'A. de Montaiglon (Paris, 1854, in-12, p. 82.) — Mais c'est surtout Christine de Pisan qu'il convient de citer, car le relèvement des femmes perdues avait été une de ses préoccupations humanitaires et sociales. Elle s'en ouvre particulièrement dans son Livre des ni. Vertus:
« Cy parle a Venseignevient des femmes de foie vie. (x.)
« Et tout ainsy comme le souleil luit sur les bons et sur les mauvais n'arons point de honte d'espandre nostre doctrine mesmes sur celles femmes qui sont folles, legieres et de desordonee vie, quoy qui ne soit riens plus abhomminable, et ce ne devons nous mie avoir pensant que la digne personne de Jhesuscripst n'ot pas erreur de leur tenir resne en les convertissant : doncques pour charité et en intencion de bien et affin que aucunes d'elles puist, se l'aventure s'yadonne que elle l'oye, puisse retenir et recuillir de nos enseignemens quelque chose qui puist estre cause de la retraire de vie foie. Car plus grant ausmone ne puet estre faitte que de retraire le pécheur de mal et de pechié. Dirons ains)' : « Ouvrés les yeulx de cognoissance entre vous, misérables femmes données a pechié tant deshonnestement ; retraiès vous tandis que la lumière du jour avés et ains que la nuit vous surprengne, c'est a dire tandis que vie au corps vous dure, que mort ne vous assaille et prenne en pechié qui vous conduise en enfer. Car nul ne scct l'eure de sa fin : avisés la grant ordure de vostre manière de vivre tant abhomminable que, avec ce que vous estes en l'ire de Dieu, le monde tant vous despise, que toute personne honneste vous fuit comme chose escommeniee, et en rue destourue sa veue que ne vous voie. Et pour quoy dure en vous tant avilie courage que au palu de celle abhomminacion vous tenés plungees comme puest estre ramenée a tel vilté femme qui de sa nature et condicion est honneste, simple et honteuse, quelle puist endurer tant de deshonnesté, vivre, boire et menger entre hommes plus vilz que pourceaulx, ne d'autre gent n'aves congnoissance qui vous bâtent, trainnent et menacent, et desquelz vous voies tous les jours en péril d'estre occises. Helas ! pourquoy est simplesse et honnesteté de femme ramenée en vous a sy faitte paillardise? Hay, pour Dieu femmes, qui portés le nom de crestienté et qui le convertisses en sy vil office, levés sus et vous sourdes de la boue tant abhomminable, et ne veuilles plus souffrir vos pouvres âmes chargées des ordures commises par les villains corps ; car Dieu tout piteux est appareillié de vous recevoir a mercy, se repentir vous voullés et crier mercy par grant contriction. Si
prenés exemple a la benoisie Marie egypcienne qui de foie vie se repenti,, et a Dieu se converti, qui est glorieuse sainte en paradis. Semblablement, la benoiste sainte Affre qui offri son corps, de quoy elle avoit pechié, a martire pour l'amour de nostre Seigneur, et autres pareillement qui ont esté sauvées. Et se aucune devousse vouloit excuser disant que ce feroit elle bien voulentiers, mais trois raisons la détournent. L'une, pour ce que les deshonnestes hommes qui la hantent ne lu}' souffreroient. L'autre que le monde qui l'a en abhommination la debouteroit et chaseroit de toutes les pars. Et pour ce qu'elle est tant ahontee, jamais ne se oseroit voir entre gens. La tierce, qu'elle n'auroit de quoy vivre, car elle ne scet nul mestier. Si disons que ces raisons rien ne vailent, car remède puet avoir en toutes. Le premier est tel : sçavoir doivent qu'il n'est point de doubte que femme n'est tant commune ne accointe de pluseurs que se elle veult bien a certes se disposer a retraire de pechié, quoy que avenir luy en doie, crie mercy a Dieu par repentance, et se tire devers luy par ferme propos de jamais n'y rencheoir. 11 la gardera bien de tous ceulx qui l'en vouldroient destourner, mais qu'elle mesmes s'en vueille garder en fait et en maintien, laisse tantost son tresdeshonneste abit, et se veste et affuble de cote large et honneste, et fuie les repaires que hanter souloit ; se traie vers le monstier et et l'église en dévotes oroisons, suive les sermons, et dévotement et en grant repentance se confesse a sage confesseur. Et a tous ceulx qui l'amonesteront de pechié responde que plus tost offreroit son corps a martire que elle le souffrist.Car Dieu luy a donné grâce de soy repentir et retraire, sy ne luy avendra jour de sa vie pour mourir. Et par celle voie tenir n'est point de doubte, appelant Dieu a son aide, qu'il n'y aura sy gouliart dont elle ne se délivre, et se ores aucun trouvoit sy mauvais qu'elle ne peust,comptast son fait a Justice qui pitié en auroit, et y seroit pourveu. A l'autre raison qui est que le monde la despiteroit ne doit avoir celle oppinion, ne pour ce, laisser, car le vrai est tout au contraire; et ne face nulle doubte que toutes les créatures qui la verront ainsy convertie et honteuse de son pechié et folle vie, en aroient tresgrant pitié, et l'appelleroient vers eulx, luv diroient bonnes parolles et luy donneroient occasion de persévérer et bien faire ; et pourroit estre veue de sy bonne et sy honneste vie, tant dévote, douce et humble, que la ou elle souloit estre déboutée de chacun, seroit appellee de toutes bonnes gens etchiertenue, et ainsy par bien faire et grâce de Dieu auroit recouvré honneur pour honte. Et pourquoy ne seroit ? Car, quant Dieu luy auroit pardonné et prise en grâce, ne seroit pas raison que le monde la deboutast. Helas! sans faille, toute femme ainsy donnée a honte
et pechié devroit bien désirer estre remise en cestuy estât, laquelle chose seroit se disposer sy voulloit. La tierce raison, qui est qu'elle n'auroit de quoy vivre, ne vault néant. Car se elle a corps fort et puissant pour mal faire et pour souflfrir malles nuis, bateures et asses de meschances, elle l'auroit bien a gaingnersavie. Maisque ainsyfust disposée comme nous disons, car chacun la prendroit vollentiers a aider, a faire la lessive en ces grans hostelz, sy en auroient pitiez voullentiers, luy donroient a gaingner ; mais que bien gardast qu'on ne veist en elle ordure ne mauvestié en nul endroit ; filleroit, garderoit des acouchees, des malades ; demouroit en une petite chambre, en bonne rue et entre bonnes gens; la, vivroit simplement et sobrement sy que on ne la veist nulle fois yvre ne gloute, maie ne tenceresse, ne grant caqueteresse, et gardast bien que de sa bouche n'issist quelconques parolles de lubrece ne de deshonnesteté, mais tousjours courtoise, humble et doulce et de bon service a toutes bonnes gens ; et bien se gardast que homme n'atirast, car elle perdroit tout. Et, par ceste voie, pourroit servir Dieu et gaingner sa vie, sy lui feroit plus de bien ung denier que cent receuz en pechié. )) Fr. 452, fol. 86 vo-88. (Exemplaire de « Jehanne de France » avec sa signature autographe.) — Le texte a été revu sur le fr. 1180, fol. 106 VO-108 vo. — Au fol. 92 vo du fr. 452, on lit : « Explkit h Livre des trois Vertus à renseignement des Dames. »
[Balade v, 1515-1542.]
Pour la langue, dit Villon, // n'est bon bec que de Paris.