V. 1614. — Go, go ! me dit, et vie fiert le jambot
Du long séjour des troupes anglaises dans la capitale, il était resté un certain nombre de termes et d'expressions anglaises dans la circulation, et en particulier dans le peuple et dans le monde des filles. On a vu plus haut (Test. 1585) Villon employer un juron anglais justement à l'occasion de la Grosse Margot. Jean Régnier, dans ses Adversité^ a donné une ballade farcie d'anglais (cf. mon édit. de Gaguin, Epistole et orationes, t. II, p. 495, v. 1036 et suiv.). Il en est de même ici. Gogo doit être écrit en deux mots go, go! (comme dans A), avec le sens de « Va, va ! » Mathurin Régnier, au xvie siècle, a très exactement traduit en deux vers, de forme décente, le vers obscène de Villon. C'est dans sa pièce Impuissance, imitée d'Ovide, où il s'est bien rappelé le poète latin, mais plus encore Villon :
Bref, tout ce qu'ose Amour, ma déesse l'osa...
Sa langue, en bégayant d'une façon mignarde,
Me disoit : « Mais mo?t coeur, qu'est ce qui vous retarde?...
Cependant de la main animant ses discours...
(Œuvra, édit. Jannet (1869), p. 142.) Le texte latin se contente en effet de dire :
Et mihi blanditias dixit, doniinumque vocavit, Et quae praeterea publica verba juvant.
(Anior. lib. III, 1 1-12.) Ailleurs, Ovide avait écrit de même, dans son A rs aniatoriu (lib.III, 795-796) :
Nec blandae voces, jucundaque murmura cessent, Nec taceant mediis iniproba verba jocis,
qui correspondent, dans une certaine mesure, au vers argotique de Villon. — Villon a certainement dû écrire go go en deux mots, comme l'a d'ailleurs tait le scribe de A. Les copistes des autres mss. ne connaissant pas sans doute l'anglais, ont cru qu'il s'agissait du mot français gogo, et l'ont mis en un mot. Ce trait est bien dans la manière de Villon : il avait déjà fait de même au vers 1287 du Testaiiieiit, relativement au mot decus, en un mot en latin, et en deux mots en français, avec l'équivoque qu'il comporte. — En anglais, le verbe to go a le sens de ta copulate luith, en parlant des femelles des animaux et — occasionnelment — des mâles. (Murray, The Oxford engUsh Dictionary, t. IV, p. 253) : le terme est vraiment adéquat aux personnages ici mis en scène.
Et vie fier t h jamhot = cl lueiitnlani.iiieaiiifricat. Érasme, si soucieux de la décence aune époque qui la respectait si peu, ne se faisait nul scrupule d'employer le mot mcniula. (Cf., à ce sujet, une note circonstanciée dans mon volume Villon et Rabelais, p. 318-319.) L'hémistiche de Villon se trouve exactement traduit dans la phrase suivante où la « royne Pasiphé » de la fable, provoquait « le moult bel et grant thoreau », et « a ses mains luy manyoit les genitoires pour l'attraire a soy par aucune manière de luxure, et pour charnellement a elle habiter. » Les Secrets naturiens, fr. 212, fol. 84»-= (xv* s.). Le sens du vers de Villon, si heureusement rendu par Mathurin Régnier ne saurait faire de doute. Au xve siècle, le substantif gogo avec le sens de copule, mariage, se relève dans le passage suivant d'un petit poème anonyme Les Secret:^ et lois de mariage composeï par le secrétaire des Dames. Parlant de « la jeune fille » l'auteur anonyme écrit :
Elle est si humaine et honneste Qu'elle fond en devocion Et veult ce (me) semble estre nonnette ; Parquoy ses parens admoneste
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Qu'on la mette en religion.
Mais c'est [la] son intention
Si qu'on pense a la marier :
Trop attendre fait ennuyer.
S'elle veult Guillot ou Martin
En qui elle ait mis son courage
Il faut que du soir ou matin
(Et n'eust il vaillant que ung patin)
Qu'elle ait tant brait, et, o rage I
En brief il semble qu'elle enrage
Qu'el ne tient desja ce garçon.
Femmes sont d'estrange façon !
Aussitost qu'elle est accordée
Le cueur luy dit : gogo se pert !
Et quant on l'a bien regardée.
Semble une mule desbridee
Tant a desja l'engin ouvert :
Plus ne luy chault soit gris soit vert,
Si non de montrer ses anneaux.
Loups ne deviennent point agneaulx !
(Bibl. nat.Rés. Yc 2947, pièce 12, fol. 2 vo.) « Le cœur lui dit : « le •mariage s'approche, il va se consommer ! », c'est, ce qu'ailleurs, Villon a appelé « le jeu d'asne » (Test., 1566) ,sens confirmé par le contexte.