‹ Œuvres. Édition critique avec notices et glossaireChapitre 85 sur 269 · V. 161 7. — Monte sur moy, que ne gaste son fruit · texte numérisé non relu

V. 161 7. — Monte sur moy, que ne gaste son fruit

Le sens de « fruit » tel que l'ont entendu les commentateurs est le sens traditionnel, celui d'<c enfant que Margot aurait porté dans son sein », bien que la caractéristique des prostituées, surtout celles de la catégorie de Margot, soit d'être le plus souvent infécondes et stériles; mais c'est justement là peut-être la raison du vers paradoxal de Villon. Voici, à ce sujet, du bénédictin Jean Raulin, contemporain de Villon, un passage de son sermon de Matrimonio. Après avoir parlé des femmes qui se serrent la taille pour paraître l'avoir plus fine, de celles qui crûment prennent des drogues pour se faire avorter, notre prédicateur arrive aux prostituées : « Quandoque etiam hoc [abortivum] procedit ex nimio coitu, sicut in meretricibus contingit : quae secundum Albertum sunt stériles eo quod matrix per continuam susceplionem seminis sit nimis fluens, et ideo non potest retinere semen conveniens generationi. Ideo valde infelices sunt meretrices quae operi carnali intendunt, et expo-

nendo se omnibus se inquinant quod indigne sunt ut det eis Deus fructum prolis. Mira fiituitas ! non cessant seminare, licet videant se nullum fructum inde colligere. » De Matrimonio, à la suite de Vltinerarium paradisi (Lyon, 1518, in-40), fol. 97b. Cf. également fol. \i']à. — A rapprocher le chapitre « Pourquoy les femmes communes ne conchoyvent pas si tost comme les autres femmes » dans Les Secrets naturiens, fr. 212, fol. 126^-127'' (xve s.). Cf. aussi un passage fort libre sur la stérilité des courtisanes, dans le lat. i6o9S,fol. 54':(ms. du xiv* s.), et les résultats de l'enquête de Parent Du Chatclet, De la prostitution dans la ville de Paris (1836), t. I, p. 230 et suiv. Que les ribaudes fussent le plus souvent stériles, voici un passage, entre tant d'autres, qui vient le confirmer : il est emprunté à la Farce de Jeninfil^ de rien, dont la femme ne pouvait avoir d'enfant, et où le Devin vient faire cette déclaration ;

J'ay oingnemens si eschauffans Et d'une huylle si tresfort chaulde.

Et fusse Margot ou ribaulde, El sera incontinent prins ; Et si luy froteray les rains D'huylle si bonne et si utille, Qu'elle portera filz ou fille.

(Viollet-le-Duc, Ane. Théâtre franc., t. I, p. 365.) — Personnellement, j'aurais tendance à voir dans le mot /nu7 employé par 'Villon le synonyme d'« appas », de « charmes », comme dans le Cantique des Cantiques : « Veniat dilectus meus in hortum suum, ut comedat fructum pomorum suorum » (VI, 16); « Quam pulchrce sunt mammae tuae, soror, mea sponsa : pulchriora sunt hubera tua vino... » Ibid., 10, II, et que Renan a traduit par : « Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu'il mange de ses beaux fruits. « Etude sur le Cantique des Cantiques (Paris, 1870, in-8°), p. 163. Suivant l'illustre critique, cet ouvrage doit être pris uniquement au sens profane et matériel. Ibid., p. 163. Dans un des nombreux commentaires de ce poème, on relève l'interprétation suivante : u L'épouse, qui comme son bien aimé lui a dit, est un beau jardin toujours plein de fruits, le prie d'y venir pour jouir de ses délices... » Fr. 13275 (ms. du xviiie s.), fol. 269. Il se peut aussi que dans le vers en question l'on se trouve en présence d'un de ces « néologismes d'un moment » comme on en rencontre souvent dans les écrits de cette époque.

François Villon. — III. 7

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