V. 1626. — Nous (hffuyons honneur, il nous deffuit
« Donner sa porcion a ung chascun du bien et du mal qu'il a deffui. » Fr. 608, fol. 9»=. — La ballade (de la grosse Margot) a été transcrite de mémoire sur le feuillet de garde du fr. 1104 (fol. 113) qui contient des poésies de Charles d'Orléans et des versificateurs de son entourage. Longnon, dans sa fc édition, a reproduit la ballade en marquant par des points les mots de la rime atteints par le couteau du relieur (p. 229). C'est dans ce même ms. que se trouve la «balade Villon» vulgairement dite la ballade du concours de Blois (fol. 30»), et qui est donnée plus loin. — Cf. La Confession Margot a deux personnaiges, c'est assavoir le Curé et Margot (VioUet-le-Duc, Ancien Théâtre franc., t. I, p. 372), dialogue gaillard qui vient commenter à point la présente ballade. — La ballade de la Grosse Margot est une réminiscence des « sotes chansons » des pays du nord de la France, et dont le grotesque et l'horrible font surtout les frais. Villon — et c'est là son grand art — adapte à un procédé à l'usage du dernier des rimeurs, les qualités d'observation personnelle et d'individualité propre dont il a le "sens intime; et la Margot qu'il dépeint, qu'elle évoque en nous le souvenir des ribaudes conventionnelles de Picardie ou de Flandre ou l'enseigne suspecte des maisons mal famées de Paris, est essentiellement la fille publique qu'il a connue et dont il s'était constitué un temps le triste protecteur. On pourra s'en convaincre en comparant entre elles la ballade de Villon et la pièce suivante :
Une sote balade :
Face meselle, atout teste tengneuse,
Yeuz renversez et le menton rongneux,
Les dens puans, la narine morveuse.
Le col flestry, langaige desdaigneux,
Le sain ridé plus que tripe de vaque
Porte la dame en qui mon cuer se flaque,
Et s'est encore maistraisse du bordel ;
Si m'est adviz que roy suis, par Saint Jaque !
Quant je me puis logier en son hostel.
Car quant je suis empres sa pel raffleuse Et je remir son visage angoisseux, La puanteur de sa chair velimeuse Me fait avoir maint baiser savoureux; Mais quant adroit son ort pertuis ne plaque, Elle me fiert sur le chief d'une maque, Et je li dis : « Suer, tu fais bien et bel ! » Ainsi convient que d'amour la raplaque, Quant je me puis logier en son hostel.
Or suis pour li en doubte merveilleuse, Car près de la demeure un faulz boiteux Qui amer vuet madame la breneuse, Et si scet bien que j'en suis convoyteux. Mais si l'i treuve, il en ara tel claque Que par santé ne verra ja la Pasque ! Et si pendray a mon cul un coutel, S'en defFendray le doulx corps dame Jaque, Quant je me puis logier en son hostel.
Princes du Puy, quant ma dame s'endraque Et soullie est en fangier et en plaque, Je veulx gésir aussi loings de sa pel C'on met harens dedens un baril caque, Quant je me puis logier en son hostel.
N. acq. fr. 4237, fol. 16 vo. — C'est sans doute dans un ms. semblable à celui-là et contenant des modèles de rondeaux, de ballades, de sottes chansons, etc., que Villon aura fait choix de cette dernière ballade comme de prototype à celle qu'il voulait écrire sur la Grosse Margot. J'avais signalé la pièce du ms. n. acq. fr. 4237 à Schwob, il y a une vingtaine d'années. Depuis, la « sote chanson » a été publiée par M. E. Langlois dans le Recueil d'arts de seconde Rhétorique (Paris, 1902), p. 58 ; puis par Schwob, dans le Parnasse satyrique (Paris, 1905), p. 134, et par M. P. Champion, Rondeaux, ballades et autres pièces joyeuses, p, 7. Elle pourrait avoir pour auteur Vuatier Maqueau, de Douai (cf. Schwob, Parnasse satyrique, p. 1 3). — Ce goût pour la caricature ou plutôt ce despotisme de la mode s'affirmaient également dans les fêtes populaires parmi les populations du nord de la France et celles de la Belgique. C'est ainsi qu'à l'entrée de Charles le Téméraire à Lille
(1467), celui-ci « grandi oblectatione et risu spectavit très mulieres totas nudas » Vénus, Junon, Pallas. Vénus était d'une grosseur monstrueuse ; Junon, au contraire, si maigre « ut inter multa milia nulla niacilentior et strigosior » ; Pallas, petite, bossue, difforme. — Meyer, Annalhim Flandriae lib. XVII, fol. 343. — Cf., comme contre-partie, l'entrée de Louis XI à Paris (r«/., la note aux vers 1779-1783). — Théophile Gautier est un de ceux qui ont le mieux compris et interprété l'œuvre de Villon (1832). Son étude substantielle, pénétrante et vraie n'a presque pas vieilli. Il faut lire la page puissamment burinée qu'il a consacrée à la ballade de la Grosse Margot et qui rappelle certaine eau-forte de Rembrandt. En voici un passage : « Jamais plus hardi tableau ne fut tracé par une main plus hardie : la touche est ferme, accentuée, le dessin franc et chaud ; ni exagération, ni fausse couleur : le mot sous la chose, c'est une traduction littérale ; la hideur lascive ne peut être poussée plus loin ; la nausée vous en vient ; la pose de la Grosse Margot, ses gestes, ses paroles, sont profondément filles... Elle dit deux mots : l'un est un jurement par la mort de Jésus-Christ ; l'autre une expression de tendresse ignoble... » Les Grotesques (édit. Charpentier, 1881), p. 28. — De la ballade de Villon et de la « sote balade » donnée ci-dessus, on peut rapprocher la « chançon royal sote amoureuse, couronnée a Lille » de Froissart, laquelle n'est pas sans en rappeler quelques traits. Les appellations « Ma dame », « dame » s'y relèvent. Poésies, édit. Aug. Scheler (Bruxelles, 1871), t. II, p. 359-
CXLI. — Le souvenir de la Grosse Margot rappelle à Villon deux autres filles de son espèce auxquelles il donne le soin de « tenir publique escolle », où c'est l'ccolier, cette fois, qui enseigne le maitre.