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MATINÉE III

S'il est loisible aux advocats de prendre.

'occasion de la présente dispute vint de ce que, de trois que nous estions, l'un va dire qu'il trouvoit fort estrange qu'attendu l'expresse inhibition que Dieu a fait de ne tuer et desrober, ce pendant il y a deux vacations et estats qui ne font autre mestier que cela , au veu et sceu d'un chacun, sans qu'on en recerche ceux qui s'en meslent. De ma part, comme je suis de mon naturel assez prompt : « Hé Dea ! qui sont ces galands? (di-je); il ne faudroit que moy pour les envoyer servir de repeûe aux corbeaux.

— Ce sont (respondit-il) les médecins et advocats, sous le nom desquels (dit-il; j'embloque le reste de messieurs de la pratique.

— Des médecins (dit le seigneur Scip.),voussçavez que je vous en ay autresfois dit ce qui m'en a semblé, voire que Pline s'en plaint merveilleusement de ce que mesmes il faut que nous payons ces bourreaux (il les appelle ainsi), et qu'il n'y ait loy qui reprime tel homicide. De leurs larcins, ils ne prennent que ce qu'on leur donne.

— Vous dites vray (di-je); combien detestamens font-ils faire à l'escarmouche ? combien de paillardises se commettent sous ombre de la médecine par les médecins ? comment se comporta Eudemus à l'endroit de la princesse Livia, femme de Drusus Cassar? Valens ne servoit-il pas de nuit et de jour l'emperiere Messaline ? Mais, quant à messieurs de la justice, je ne sçay pourquoy vous vous plaignez d'eux. S'ils font mourir les criminels, ce ne sont eux, mais les délits et démérites des malfaiteurs. Que s'il y a de la faute, de la prévarication, de la cruauté et de l'animosité des juges qui n'exercent la justice, ains l'injustice, je seray le premier qui voudroye resusciter la punition dont Cambises, roy de Perse, reprima l'iniquité de Sisamnes, 'lequel il fit escorcher, puis fit couvrir et estaler de la peau de ce misérable le siège et la chaire où il avait accoustumé s'asseoir pour rendre la justice. Mais, s'il y a de Fabus, n'est pas à dire qu'il faille jetter le manche

après la coignée. S'il y a des larcins et concussions, les rigueurs y sont expresses.

— Non (dit le seigneur Girolamo); je veux qu'on passe par dessus tout ce que vous baptisez du nom d'excès, de concussion et de male-façon : car, si vous ne teniez ce langage, vous accorderiez que vostre Palais et pratique ne seroit qu'un brigandage manifeste; mais je vous veux monstrer que vous estes trop sujets à la pinse, d'autant que pour les meurtres faudroit tirer encores une autre position, et, s'il vous plaist, vous me relèverez de la peine que j'auroie à faire une telle preuve.

— Je vous diray (lui respons-je) : vous avez le seigneur Scipion, qui s'est desja approché de pareille conférence avec vous ; il sera bien content de trouver le champ ouvert pour vous en dire sa râtelée.

— C'est bien dit (me dit le S»" Scip.), et vous ferez le tiers pour nous séparer si nous venions à nous eschaufer si fort que de venir aux mains.

— Nenny (dit le seigneur Girolamo); je veux vous apprendre que vous autres advocats devez estre sans mains.

— Vous voila à la guerre (di-je) non point avec le seigneur Scipion ou moy seulement, mais avec une fort bonne et honeste troupe de braves

plumes qui ont poétisé sur la main d'un advocat du Parlement de Paris, .

— Soit (respond le seigneur Girolamo) ; contre qui on voudra, je diray la vérité. Voire, par le tesmoignage mesmes de cest advocat, je m'en vais vous prouver que les advocats ne doivent point avoir de mains. De fait, il a accompaigné son tableau, lequel le representoit sans mains, de ce distique :

Nulla hîc Paschasio manus est, lex Cincia quippe Caussidicos nullas sanxit habere manus.

Il n'eut sceu plus expressément tesmoigner que les advocats doivent estre manchots : vous avez vostre belle loy Cincia, à laquelle (si je ne me trompe) Plaute donne le nom de muner«//s, parce que par icelle le tribun M. Cincius deffendit que pour advocasser on ne prit aucune chose. L'occasion qui le meut à establir une si sainte et honorable loy fut que ce qui rend vostre estât recommandable est que vous estes bandez au proffit d'autruy, et à bien faire non pas à vous, mais à tout le monde. Que si vous en retirez recompense, ce ne sera bien-fait : il faudroit que gratuitement, sans loyer, salaire et recognoissance, vous fissiez plaisir. Vostre estât est noble (au moins vous le dites), et toutesfois vous voulez estre ma-

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nœuvriers. Si vous devez la justice, la faut-il acheter de vous? Je ne suis point de ceux qui favorisent à la vente des estats de justice, mais encores ceux qui les ont acheté en gros sont aucunement excusables, s'ils les détaillent par le menu ; mais vous autres advocats, si tost qu'estes sortis de la cocque des universitez légales, et qu'avez vos licences, vous entrez au barreau, on vous enfagotte par le serment avec le reste des advocats. Il ne vous sçauroit couster trois escus, et toutesfois vous avez les mains si dures qu'il faut qu'il soit bien chaud s'il vous brusle ; vous prenez grand plaisir que vos mains fredonnent à la harpe.

— Qui vous lairra faire (dit le seigneur Scipion), vous ne quitterez la partie, ou vous nous lairrez manchots ou chiragres. Vous en voulez bien à nos pauvres mains : il faut que, cependant que fripponniez en galoche, quelcun qui est aujourd'huy advocat vous ait grommé. Vous parlez de la privation des mains du seigneur Pasquier, mais vous oubliez ce qui en a esté dit par de si braves poètes qui ont poétisé sur ces mains absentes. Or, afin que par ordre je m'essaye à satisfaire aux moyens qu'employez pour abbattre nos mains, il faut que je vous apprenne premièrement pourquoy le tableau de cest advocat n'est point garny de mains. Entre les escrits de ceux qui ont joué des

mains pour les mains de cest advocat, j'ay sur tout observé trois raisons, sur lesquelles a peu estre fondée la défectuosité de ces mains. La première est parce que le peintre se doutoit que son pinceau ne pourroit atteindre à la perfection de ces mains advocates, lesquelles ont esbauché de si belles œuvres, et donné de si asseurez tesmoignages de l'excellent et rare esprit de cest advocat, qu'il luy seroit impossible les pouvoir abbaisser sous le traict de son burin. De sorte qu'il luy a esté beaucoup plus expédient de les tenir couvertes et emmittonnées que nous faire monstre de deux mains, à la singularité desquelles Apelles n'eut sceu donner. Je prens la seconde raison des phaleuces de Monsieur de Saint-Brisson, grand maistre et reformateur des eaux et forests du pays de Normandie, qu'en la façon qu'estoit peint cest advocat, le peintre fût esté mal arrivé s'il luy eût demandé quelque chose pour sa peine :

Non dat qui manibus caret negatis.

— Je ne vous passeray point ceste cy (dit le seigneur Gir.), et suis bien aise que vous y estes vous mesmes venu, car par vostre propre dire on apprend que l'advocat prend bien et donne mal en gré ; et ainsi vous tombez tousjours à ma ca-

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dence, qui tend à ce que les advocats sont bons à faire gelée : ils prennent le mieux du monde, mais, pour venir à ladétrampe,ilssont de difficile affaire. — Ils en ont de belles, devinez, nos brebis (respond le seigneur Scip.) : j'entens que cest advocat n'ait rien voulu bailler au peintre ; et comment luy eut il baillé ? du pied : il n'avoit point de mains. En après, qu'ont affaire les advocats à bailler leur argent ? ils en ont assez affaire ailleurs. Ne suffit il pas qu'ils soulagent le public de leur conseil, peine, labeur et industrie ? Mais qu'il ne vous advienne de nous faire nous autres advocats chiches, tacquins et racquedenare : il n'y a libéralité, prodigalité et somptuosité que de nous. Quant à la troisiesme raison, elle dépend de la première, car on veut que le peintre, adverty des besoignez merveilleux de cest advocat, n'ait osé bazarder son pinceau à luy donner deux mains, de peur qu'on ne luy mit au nez qu'il estoit menteur, attendu que deux mains ne pourroient avoir mis à chef tant et de si prisez ouvrages qu'a fait cest advocat. Pour ne point déguiser l'affaire et représenter la vérité au naif, falloit qu'il luy donna dix ou douze mains, qui eut esté le rendre monstrueux. Par ainsi il a fait plus advisement de luy tenir ses maios cachées d'un rideau que se faire moquer de son art.

— Je suis (adjousta le seigneur Girolamo) bien contant de vous ayder, et en donneray encores d'autres raisons, à charge toutesfois et sous protestation qu'il ne sera dit que ce que je pourroie dire de ce pourtrait touche particulièrement cest advocat, lequel je tiens et respecte pour homme d'honneur. En premier lieu, le peintre d'un costé vouloit monstrer qu'il n'eut sceu représenter les mains d'un advocat, ne les ayant veu, cela estant coustumier qu'ils les tiennent serrées dans leurs gants. Ad quid? je ne veux pas dire que ce soit pour faire des damoisels ; c'est pour jetter l'escu dedans jusques à ce qu'on soit au logis pour les descharger en la foûillouse : car à Paris il fait fort dangereux mettre l'argent dans sa pochette ou porter bourse. Il y a des furons qui en moins d'un tourne-main auront mis la main sur le magau, et vous griperont l'escu. Que si un coupeur de bourse venoit à desrober un advocat, il n'y auroit pas seulement de la, moquerie et risée en ce que les minons seroient pris, mais ce seroit un présage de quelque grand et prestigieux malheur : juxta ïllud^ qu'il fait fort mauvais temps lors que les loups s'entre-mangent, et que les larrons s'entre-pillent. D'ailleurs, si le peintre eut esté si sot que de vouloir donner le pourtrait des mains de cest advocat, il ne pouvoit faillir qu'il ne se

mit à ]a huée d'un chacun, car le vray modèle des mains d'un advocat ce sont les griffes d'Harpyes : s'il les eut mis, les grans jours tenoient à Troye, on lui eut fait acroire qu'il avoit pissé contre le soleil : s'il eut représenté de belles et honestes mains, il eut receu plus de démentis que le graveur n'eut donné de coups de pointes de burin pour remplir sa planche des traits de ces fausses mains.

— Vous vous abusez (respond le seigneur Scipion), car de ma part je tiens que la langue n'est point'plus nécessaire à un advocat que la main. Si donques vous voulez que nous n'ayons point de mains, je vous quitte le bonnet, le chaperon et la robe.

— Voila que c'est (dit le seigneur Girolamo), vous interprétez à mal ce que je n'emploie qu'à vostre bien : vous dites que j'aheurte mal à propos contre les mains des advocats ; les souhaitant manchots, je fais leur bien. N'avez vous jamais entendu parler du dieu Terminus ; vous ne luy voyez point de mains ; sa devise estoit : Nulli cedo. Je désire que vous faciez la fîgue à tout le monde, que vous veniez à bout de vos pretentes.

— Vous estes un fin homme (respond le seigneur Scipion) ; vous vendrez à d'autres (s'il vous plaist)

VOS coquilles. Nous ne sommes point payens : pour nous faire quelque chose, vous voulez que nous soyons manchots, ou que nous ne joùyons des mains. Ce seroit nous vouloir faire oisifs, et nous contre-naturer, attendu que je ne voy nul en nul estât qui ne soit bien aise d'exercer sa main à son advantage. Soyez prés des rois, princes et grans seigneurs, soyez gendarme, thresorier, médecin, marchand, artisan : chacun diversement est bien aise de faire sa main, les uns plus, les autres moins. Et ne voy point pourquoy on doive plustost faire mal son proffit de la main au préjudice de l'un que de l'autre. Vous voulez nous estropier d'un membre qui nous est autant ou plus nécessaire que nul autre. La main est celle qui prend les armes offensives et défensives pour nous, celle qui est archer des gardes de nostre corps, et que nous opposons devant le chef pour le garder de mesprendre, quand dans les ténèbres de la nuit nous allons àtastons, celle qui enseigne à l'aveugle.

— Ne poursuivez point plus outre (dit le seigneur Girolamo) ; j'ai leu, Dieu mercy, VApologie de la main ; je ne veux pas mettre en fait que la main ne soit un outil de nostre corps qui nous est fort nécessaire et proffitable; voire de grâce accorderay-je h l'advocat qu'il luy est besoin de

mains, tant pour saluer et porter les pièces que pour donner quelque entre-gent au fredon de son éloquence : car la main a je ne sçay quels gestes par lesquels elle représente toutes les passions de nos âmes, ores une affliction et douleur, ores un aise et contantement, tantost une menace et colère, tantost une sousmission et obéissance : bref elle semble parler sans parler. Mais de vouloir que les advocats ayent des mains pour prendre, je ne puis le vous passer. Vous avez un si bon et loué patron, monseigneur S. Yves^'; il avoit des mains, mais c'estoient des mains telles que je desireroie estre semblables les mains de tous vous autres, Messieurs les advocats. Elles ne sçavoient que c'estoit d'or, d'argent ny de presens ; elles luy servoient pour le public ; les vostres sont crochues, et ne treuvent rien de trop pesant ny de trop chaud.

— La response (dit le seigneur Scipion) vous seroit bien aisée à faire, par ce que dernièrement vous me dites quand je vous mettoie en butte les glorieux saint Cosme et saint Damien. En ce qu'elle pourroit faire à mon profht, je l'employé pour servir de réplique, et vous apprendre que, s'il vous est loisible de recevoir quelque chose de vos malades, à celle fin que vous ayez moyen de faire presens à ces saints de paradis, de mesmes

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qu'à nous, pour recognoistre nostre patron, il ne nous doit estre interdit de recevoir quelques honestetez de nos parties. Mais, je vous prie, seroit ce la raison que nous, qui apprenons et donnons les moyens et instructions d'acquérir et conserver des biens aux autres, nous fussions si niais de ne mettre en pratique ceste leçon ? On dit au médecin qu'il se guérisse soy-mesmes : on nous pourroit dire que nous pensassions à nous mesmes, et que nous prissions le mesmes advis pour nous que nous donnons à autruy : oderunt omnes bonorum contiibernalem penuriam ; et, comme dit Horace, magnum pauperies opprobrium, jiibet quidvis et facere et pati. .Ne vaut-il pas mieux recevoir honestement ce qui de droit nous appartient que d'en faire des largesses et prodigalitez pour nous trouver desnuez de moyens, et nous ranger à telle nécessité et espreuve que nous soyons (peut estre; contraints de faire de terribles soubresauts?

— Que dites vous (insiste le seigneur Girolamo) sur ce que vostre profession ne vous permet d'estre mercenaires ? Si justitia propter se non expeteretur, virtus non esset (dit le Ciceron après Platon) ; vous vous piaffez du manteau de justice, et neantmoins voulez qu'elle vous soit salariée. Vous n'estes donc pas justiciers, ou la justice est

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mercenaire. Je sçay bien qu'elle ne l'est point, et où vous le voudriez soustenir, S. Ambroise vous monstre du contraire, au premier de ses Offices, chap. 28, quand il dit magnum esse justitiœ splendorem qux aliis potiùs est nata quàm sibi, d'autant qu'elle cerche et a pour but principal le bien et commodité d'autruy.

— Voicy que je vous respons (dit le seigneur Scipion), c'est qu'il n'y a vocation au monde qui tende tant au proffit du public que celle de la justice ; mais que pourtant elle ne doive estre aucunement recogneuë, c'est se moquer de la mal mariée. Ainsi donques cela demeure tout prouvé et asseuré que, s'il y a vocation au monde en laquelle on ait moyen de profiter à plusieurs, de faire fleurir la vertu et de bannir le vice, il est certain que c'est la justice, laquelle tient en son pouvoir ces deux grandes deitez que Democrite disoit falloir avant toutes choses révérer en la Republique, et sans lesquelles la société humaine ne pouvoit estre entretenue, à sçavoir la Peine et la Recompense. A la philosophique, je passeray tousjours cest article que véritablement la justice devroit estre administrée gratuitement : cela seroit en une republique composée à la platonique; mais par effect appert que la nécessité des affaires nous contraint de recognoistre ceux lesquels font

service au public : neque enim aUigandum est os bovi trituraiiti; il nous faut passer un si long espace d'années pour nous rendre capables d'entrer à la lice d'advocasserie! après, avant que nous y soyons duits et façonnez, il faut traîner le balay si long temps ! Cela ne se fait pas sans grans cousts, esquels je ne comprens point les grans frais qu'il nous faut faire pour acheter des livres afin d'avoir l'interprétation des loix, ny moins aux deniers qu'il faut frayer pour se rendre gradué. Tout cela, ce sont avances : un pauvre jeune homme aura consommé tout son bien pour subvenir à ces frais, et, lors qu'il fera service au public, on le payera d'un « grand mercy » ? Encores a on accoustumé de nourrir un oiseau, de payer ceux qui l'instruisent à quelque gentillesse, de luy fournir de cage, et si cela n'est que pour plaisir. Les advocats ne sont establis pour donner du passe-temps; leur vacation est utile et proffitable : on ne peut donques moins que les défrayer et leur donner de quoy passer leur vie. Vous ne gaignez donc rien de dire que l'office d'advocat est noble, d'où vous concluez qu'il ne doit estre mercenaire. L'illation est captieuse, et pèche en ce que vous supposez que la qualité de noble soit incompatible avec l'argent. Je ne parleray point de nostre France : maintenant que l'influence

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de la planète Martiale a son cours parmy nous, il y en a qui pourroient s'en trouver mal édifiez, et quelques uns, brusquesà l'estourdie, voudroient tirer coup d'espée. Je ne veux resveiller le chat qui dort si prés de moy; je m'en vais vous faire une course en Italie, où nous trouverons les gentils-hommes qui, au veu et sceu d'un chacun, trafiquent et dressent les plus beaux partis du pays. Le titre de Mercanti ne leur est point à cœur, les plus grans s'en meslent, il n'y a que pour eux; et vous vous formalisez que les advocats soient recogneus, quia advocatorum officium nobile. Je vous vay donner une réplique à laquelle ne sçauriez que dire : les plus nobles ce sont ceux lesquels se tiennent prés de la personne du Roy, et neantmoins vous n'estes si jeune et malné aux affaires que vous vouliez dire qu'ils ne reçoivent ou ne doivent recevoir aucune chose du Prince. Il y a estât dressé pour eux, et les plus grans se font paroistre les mieux favorisez lors qu'ils peuvent obtenir plus de dons et liberalitez du Roy. Je ne taxe personne, vous sçavez si je dis vray; et neantmoins vous ne direz pas que les officiers de la Couronne soient ignobles. L'estat est noble, les personnes le sont aussi, mais fait son proffit qui peut.

— N'enfoncez point (dit le seigneur Girolamo)

si fort les matières, vous vous treuveriez mal appointé, et, peut estre, vous feroit on acroire que vous avez dépucelé une nourrice. Prenez d'autre thème, s'il vous plaist.

— J'en suis contant (respond le seigneur Scipion), et m'adresseray à ceux qui sont appeliez à l'église. On sçait que leur estât est sacré. Portio ipsorum dominus. Ils sont rentez, et ont de beaux et amples revenus. Pour cela, direz vous qu'ils soient astraints à officier pour vous, si vous ne contribuez? Ce n'est neantmoins que sacrum, que votum; vous ne direz pas que ce soit symonie. Du premier coup, je vous eusse peu proposer les Cordeliers et autres mendians, la condition desquels vous tenez (sous certaines distinctions toutesfois) se rapporter à la no^^tre, entant que, comme ils ne sont fondez de grans biens, cela est plus clair que le jour que, si vous voulez que leurs prières soient emploiées à vostre intention, il faut par nécessité que vous fournissiez aux charges; mais l'argument que j'ay pris est, ce me semble, en plus forts termes. Car, si ainsi est que les gens d'église, encores qu'ils soient bien riches, prennent toutesfois leur droict pour l'office que leur faites faire, il s'ensuit que les advocats ont plus juste occasion de le demander, attendu qu'ils ne sont couchez en estât et ne re-

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çoivent gages : leur condition n'est roturière, et s'il y a plus, qu'elle est sacrée et rébus mysticis addicta. Je passeray bien plus outre, et vous diray que, si vostre argument que dressez contre les advocats auroit force, faudroit dire que les rois, princes et empereurs n'administrent justice, ou qu'ils sont routuriers. Ils reçoivent leurs droits et tributs de leurs sujets : la loy les leur donne, et mesmes le Sauveur de tous humains a recogneu qu'on les leur devoit. Vous ne voulez débattre leur noblesse, ny moins qu'ils soient appeliez à la justice; et cependant ils prennent, ils reçoivent : ce sont droits qui leur sont acquis. Ce qui rend la cause des advocats grandement favorable est que les princes reçoivent de leurs sujets, qui sont moindres qu'eux, quorum ipsi parentes sunt ; les advocats ne sont pas coustumiers (au moins ils ne le doivent faire par honesteté) recevoir des pauvres et de leurs enfans. Pourquoy donc empescherez vous que les advocats ne prennent?

— Ce n'est pas moy (dit le seigneur Girolamo), je n'y ay aucun interest; je ne pense avoir encores donné un liard à un advocat, parce que je ne me suis encores trouvé couché sur le papier journal d'aucun qui m'ait intenté procez. Mais que direz vous contre la loy Cincie?

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— Rien autre (dit le seigneur Scipion) que ce que le chevalier romain Tacite nous en apprend, au deuxième chapitre de l'onzième livre de ses Annales : là il rapporte que Caius Sillius, nommé pour estre consul avec quelques autres sénateurs, demandoit avec très-grande instance l'entretenement de la loy Cincie, par laquelle d'ancienneté estoit deffendu qu'aucun ne fut si osé et hardy de prendre argent ou presens pour plaider une cause. Sur ce propos, on alleguoit les exemples des anciens harangueurs, qui ne faisoient point estât de l'argent, ains d'une plus noble avarice, asçavoir de pouvoir consacrer leur renommée sur l'autel d'immortalité; autrement que la jurisprudence, laquelle il nomme princesse des arts et bonnes sciences, seroit souillée par services mechaniques ; d'ailleurs que la loyauté ne demeure gueres entière quand on n'a autre but que le grand gain, au lieu que, s'ils soustenoient les causes d'autruy sans aucun salaire, il y en auroit moins de procez. Par ainsi, comme la multitude des maladies augmente le gain des médecins, aussi la peste des plaids apporte de l'argent aux advocats. Ce maistre brouillon de Sillius concluoit à ce qu'on ramena en jeu la loy Cincia. Au contraire l'empeschoit formellement Suilius, Cossutian et autres, fondans leurs défenses et exceptions sur

ce que le beau parler estoit un secours appresté pour en user communément en tous affaires qui se presentoient, afin que, par faute d'advocats, aucun ne fut sujet à la mercy des plus puissans; et neantmoins que l'éloquence ne s'acqueroit pour néant, car on en delaissoit les affaires de sa maison pour bander son esprit et se rendre soigneux aux négoces d'autruy. Leurs remonstrances eurent telle efficace alendroit de l'empereur qu'il arresta à dix seslertium la somme d'argent que les advocats pourroient prendre, qui seroit deux cens cinquante escus.

J'ay, à mon advis, seigneur Girolamo, examiné la force de tous les moyens qu'avez cy dessus déduit, sinon que j'en passe legierement Filiation qu'avez fait, que, puis que la justice tendoit à bien faire à autruy, qu'elle devoit estre gratuite; comme si, pour faire plaisir à aucun, nous devrions en recevoir du desplaisir et de l'incommodité. On dit coustumierement que la charité bien ordonnée commence par soy-mesmes. S'il nous falloit prendre du soin et de la peine pour autruy sans aucune recognoissance, nous ferions le proftit à autruy, et nous couperions la gorge : il faut vivre et s'entretenir. Un plaisir (a la venté) ne doit point estre mercenaire; mais si, pour faire plaisir à autruy, nous nous faisions

desplaisir à nous-mesmes, cela seroit nous bander contre nature, qui ne nous commande pas d'aimer autruy plus que nous-mesmes, ains suffit que nous aimions les autres autant que nous-mesmes. Et c'est ce que nous tenons pour maxime de droict, suum nemini officium damnosum esse debere.

— Je vous ay assez escouté, Messieurs (ce dije alors); prenez à chacun un linge pour vous essuyer: ne craignez vous point une pleurésie? Vous avez bien examiné et contemplé les mains des advocats; ne tient pas à vous, seigneur Girolamo, qu'ils ne quittent prise; cependant que vous reprendrez haleine tous deux, je vous en diray ce que j'en puis penser de ma part. Et parce que du commencement de ce discours avez dit que la pierre que jettiez au parquet des advocats visoit aussi au reste de ceux qui se meslent de la justice, je diray un mot des juges, après des advocats en particulier. Sçachez donc, mes bons seigneurs, qu'entre les parties que Jetro vouloit estreau juge, outre la sagesse, la crainte de Dieu et la vérité, il y en a eu une qui tousjours a esté désirée, et sans laquelle il luy est malaisé de verser dignement en sa charge, à sçavoir la fuite d'avarice : voire elle y a tant esté désirée que, pour monstrer qu'un juge estoit fort homme de

bien et irrépréhensible en tout, ils se sont contantez de dire qu'il n'estoit point avaricieux, et qu'il mesprisoit l'argent. C'est la seule qualité que Virgile a donné, au huitième livre de son jEneide, au sénat d'Evandre, qui estoit le commencement du sénat romain :

Unà omnes juvenum priini pauperque senatus Thura dabant.

Comme voulant donner à entendre que ce sénat estoit incorruptible, qui demeuroit en une pauvreté volontaire avec un mespris de richesses. Horace, escrivant à Lollius, et le louant d'avoir esté bon juge, ne dit autre chose de luy, sinon qu'il estoit

Vlndcx avarx fraudis et absiinens Ducentis ad se cunda pecunix.

Pource aussi voyons nous que la corruptele pour argent y a esté de tout temps et blasmée et sévèrement punie, dont les Flistoires nous donnent de tresbeaux et tresmanifestes tesmoignages; entre autres l'historien Lampride, en la Vie d'Alexandre Severe, fils de Mammea, nous enseigne que cest empereur, lequel estoit au reste l'un des plus dignes et débonnaires empereurs

que Rome ait jamais veu, avoit telle dent sur les juges qui avoient tant seulement le bruit de larcin, qu'ayant un jour apperceu entre plusieurs sénateurs un juge infâme et perdu entièrement de réputation, nommé Arabin (absous neantmoins dessous Domitien des concussions dont il avoit esté prévenu), il commença à s'escrier, comme tout transporté avec une grande esmotion de courage : « O destins! ô Jupiter! ô Dieux immortels! Arabin ne vit point seulement, mais il vient au sénat! » Comme si les justes et débonnaires princes, semblables à Alexandre, se pouvoient honestement dispenser de fascher les mauvais et corruptibles juges avant qu'aucun procès leur fut fait, et, sans aucune cognoissance de cause, contre la façon accoustumée à punir les forfaits, outrager les ministres de justice ayans mauvais nom et réputation. Pareillement, pour retrancher telles corruptions, sous l'empereur Tibère fut fait un décret, à l'instigation de Severus Cecinna, par lequel estoit défendu que la femme ne suivit son mary lors qu'il y auroit aucune charge et commission qui luy auroit esté addressée de la part du public, pour la crainte qu'on avoit que celuy qui de soy (peut estre^ estoit assez fort pour résister à l'argent, ne fut emporté et gaigné par sa femme, l'esprit de

laquelle se rend plus aisément aux presens. Quant aux advocats, s'ils se souvenoient de leur nom, et pourquoy on leur a donné ce beau tiltre, les appellans Patroni, ils ne se lairroient aller au bris de l'argent. Plutarque, en la Vie de Komule, raconte que l'un de ceux qui suivirent Evandre en Italie s'appelloit Patron, lequel, estant homme secourable et qui supportoit les pauvres et petits, donna son nom à cest office d'humanité : c'est ce qu'ils sont pris pour protecteurs et défenseurs. Cela tesmoigne assez qu'au commencement ceste charge estoit un office gratuit, plein de douceur et de bonté, les plus puissans et les plus grans servans d'appuy aux petits et aux foibles sans espérer d'attendre d'eux autre recompense qu'une recognoissance d'honneur. Or, comme l'histoire a remarqué que le premier qui tua son père à Rome fut un Lucius Ostius, après la guerre d'Annibal, et le premier qui répudia sa femme fut un Spurius Carvilius, aussi a elle tesmoigne que le premier qui jamais prit argent pour avoir plaidé fut un Antipho Ranusius, non à autre fin, comme je croy, que pour rendre ignominieux à la postérité le nom de celuy qui, pressé d'avarice et pour un peu de gain, avoit esté occasion de changer cest office gratuit et d'humanité en une vacation mercenaire et con-

traire à sa première institution. Depuis que l'on eut une fois pris le ply à faire pour argent ce qui se faisoit auparavant par office et honesteté, le desordre fut si grand et l'avarice si excessive que l'on fut contraint d'y obvier par la rigueur des loix. Pline second asseure et rapporte de soy, escrivant à Valerien, ut in causis orandis non modo pactione, dono, munere, verumeliam xeniis abstinuerit, qui est bien loin de ce qu'aujourd'huy nous voyons pratiquer, que l'on tient pour braves et excellens advocats ceux lesquels ont si bien joué des mains qu'ils se trouvent riches à milliers. Je ne veux pour cela inférer que les advocats soient tenus faire leurs charges sans en espérer aucun salaire : car il est certain qu'à leur labeur et diligence la recompense est deuë; mais ils n'y doivent point estre si bouillans et excessifs qu'ils se laissent emporter par l'espoir du gain à faire chose qui soit contre leur honneur et leur conscience, ains y vivre de telle façon que l'on puisse dire d'eux ce que l'on disoit d'Aruntius et d'Eservin, qu'ils ont esté advancez aux plus hauts degrez d'honneurs par leur bonne vie et entière éloquence.

— Je seroie (me respondit le seigneur Scipion) de vostre party moyennant que tous ceux lesquels portent la robe d'advocat fussent partis de

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mesmes qu'estoient les Aruntes et Eservins, lesquels, estans héritiers de grandes et riches maisons, peurent fort aisément s'armer d'un grand courage; mais aujourd'huy les escus ne pleuvent pas partout.

— Hé bien (dit le seigneur Girolamo), vous ne vous rendrez pas; de tous costez on vous presse, et, si ne voulez quitter la partie, j'ay pris un peu de relais et vous aussi; avant que sortir du champ, il nous faut tirer un coup. Dites moy pourquoy c'est qu'on vous représente, vous autres messieurs les advocats (en la qualité que dessus) sous le creon des Harpyes. Cela ne nous certifie d'autre, sinon que vous aymez fort la grippe.

— Estes vous encores en ceste sotte et ridicule resverie (dit le seigneur Scipion), comme si vous estiez à apprendre que tout ce qu'on dit des Harpies, ce ne sont que feintises et cas apostez? En après, le rapport que font maints misanthropes et lutons des Harpyes avec les advocats est si tresimpertinent que moy-mesmes j'ay honte non moins de leur lourde bestise que de leur effrontée impudence; que s'ils estoient dignes de nostre colère, je respondroie volontiers qu'il n'y a rien qu'ils doivent tant craindre que la colère d'un advocat, d'autant qu'il a (comme l'on dit

en commun proverbe) bec et ongles pour se défendre.

— Bien (dit le seigneur Girolamo); il faut veoir si vous serez si furieux que vous pensez faire acroire que vous estes. Ce suis je qui vous maintiens que les advocats sont Harpyes, et jouez tant du bec et des ongles que vous voudrez, je ne vous crains gueres; mais cependant je suis bien aise que taisiblement vous me donnez la moitié de ma preuve. Vous advancez que les advocats ont un bec et des ongles, je n'ay qu'à vérifier que ce bec et ces ongles sont membres des Harpyes. Pour entrer en une preuve qui soit claire, je veux icy toucher un mot de ces Harpyes. Ceux qui nous en ont proposé l'histoire les font filles de Thaumas et d'Electre, desquelles voicy que dit Virgile, au troisième de son Enéide :

Monstres, desquels plus malheureux au monde Il n'en est point, ne peste plus immunde; Ire des dieux plus grande ne se treuve Sortant de Styx, l'infernal triste fleuve. Des filles ont les visages humains, Ventre ord et creux, et à griffe les mains, La face aussi pallissante et ternie Tousjours de faim.

Qui auroit voulu choisir un tableau dans lequel

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on rapporta l'air de vous autres, Messieurs les advocats, quand il auroit demeuré cent ans, il n'en eut sceu trouver un qui vous revienne mieux. Je passeray la preuve des quatre premiers vers, parce que je pourroie entrer en des particularitez qui me feroient mal vouloir d'aucuns. Pour supplément d'icelle, je vous renvoie à l'Enfer de Marot et à Rabelais sous ses Raminagrobis et grippeminons, ayans le mot du guet d'OaçA, etc. Le poëte leur donne le visage de filles : cela vous regarde avec un grand mystère, d'autant que celle de laquelle vous vous couvrez comme d'un manteau, c'est une pucelle, au service de laquelle vous vous dites appeliez; mais, sous ce titre de pucelage, n'en faites vous pas beaucoup acroire? Par le dehors, tant vous avez bonne troigne, on n'oseroit vous prendre que pour l'intégrité; vous n'avez en la bouche que la justice; mais qu'on vous donne un cache-museau : ah! qu'on descouvrira choses et autres! Si ne veux-je pas encores quitter le visage de vos Harpyes, d'autant que Fulgence, recerchant pourquoy on leur a donné la face de pucelles, tient que c'est pource que la rapine se ternit incontinent, et ne rapporte fruict de durée. L'Escriture Sainte nous donne de fort riches tesmoignages des menaces que Dieu fait contre vostre gripperie; l'exécution

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desquelles tend à ce que ce que vous aurez harpyé et rapine en quinze ou vingt ans s'esvanouira en moins d'un an. J'ay cogneu un personnage de vostre profession qui remua si bien les mains qu'en dix ou douze ans qu'il vola avec les autres (vous m'entendez où), de pauvre garçon qu'il estoit, n'ayant point vaillant cinq sols, il est mort riche de cinquante sept mil livres de rente : asseurez vous qu'il a fallu bien jouer des griffes, mais que l'on ne me vienne point dire quel il estoit. J'en produiroie une centaine d'autres, si je vouloie; mais il les faut laisser passer leur temps; ils n'en auront pas meilleur marché que l'autre : malè parla malè dilabuntur. A peine ce pauvre misérable eut la terre sur le bec que ses biens fondoient à veuë d'œil; tellement descreurent qu'en moins d^un an et vefve et enfans furent rangez au petit pied, ils se trouvèrent dépossédés de tous les grans acquests qu'avoit fait le pauvre Celeno. Par cecy vous pouvez descouvrir si la qualité d'oiseaux qui est attribuée aux Harpyes peut estre rapportée aux advocats : car, encores que plerumque ils marchent par ville sur des mulets, si sont ce des Harpyes emplumées des plumes et despoûilles de ceux sur lesquels leurs griffes auroient peu passer; mais ces plumes les portent si viste qu'ils auront en un an rangé et

entassé des monceaux d'escus, après lesquels maints pauvres Phynées pourroient emploier et nuicts et jours, si ne sçauroient ils en cinquante ans en attraper la dixiesme partie. Le ventre des Harpyes est ord et creux; les vostres, ce sont des abysmes, de sorte que, quand l'or de Giges, Crœsus, Mydas et Atabalippa seroient là devant vous, encores seriez vous si goulus que vous en voudriez d'avantage. Les mains des Harpyes sont à griffe; les vostres sont attrape-tout : d'où est venu le proverbe : « Il est desgousté comme la gibbeciere d'un advocat. »

— Messer Girolamo (dit le seigneur Scipion), vous vous exprimez beaucoup, et avez tort de tirer de la façon les cheveux aux fables poétiques, comme si on n'estoit pas aussi bien instruit que vous que c'est que mythologiser. Vous avez tiré la fable des Harpyes au préjudice des advocats; je m'en vais la mettre sur le dos de vous autres médecins. Phineus ne doit il pas estre pris pour le malade, lequel vous faites languir sans luy donner ce qui luy est nécessaire? voire que, si la fantaisie luy prend de manger d'une viande, vous la luy contaminerez de je ne sçay quelles drogues si très-contraires au goust du patient que force luy est d'observer le jeusne? S'il a envie de boire et manger, vous luy faites oster sa re-

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peuë. De prendre, vous n'estes pas de ceux ausquels on deschire la robe pour les contraindre à recevoir. Pour la pluspart vostre face est deffaite et blesme, tant ahennez a ce diable d'argent; vos griffes sont si crochues que, à quelque pris que ce soit, faut que vous ayez tousjours prise. La troigne que vous portez est mignarde, popine, de sorte que qui ne vous verroit les dents longues et la barbe au menton, on vous prendroit pour belles mignonnes. Hé! quelles pucelles ! Vous tirez à vous toute la couverte, et, lors que sentez qu'il y a à jouer de la raffe, ne faut pas penser que quittiez le grabat du pauvre Phinée. Il n'y a que Zetes et Calais qui vous donnent la chasse, d'autant que, quand la mort prévient vostre malade, et que son souffle vient à voltiger hors de son corps, c'est alors que vous perdezJa curée.

— Messieurs (di-je), il y a un moyen de disputer; mais de se piquer si vivement, il n'y a apparence. Je vous prie, faites moy une amitié de mettre fin a cette dispute; autrement et où voudriez passer outre, je crains que ne veniez à verbis ad verbera ; au moins permettez moy d'appeller un autre avec moy pour m'ayder à vous entre-separer. »

Geste parole les picqua si fort au cœur que

tout sur le champ la partie fut rompue, dont je fu fort aise, car je craignoie les coups, et d'ailleurs j'avoie les aureilles essourdées d'entendre causer ces deux personnages.

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