XII NOTICE
son, je suis bien contant de vous ouvrir le jugement qu'on faict de vostre entreprise. Je trouve qu'on luy livre le choc par trois moyens principalement : le premier, que la matinée est vouée à choses sérieuses, et que vos Matinées ne tendent qu'à recréer l'humanité par gaillardises; le second, que vous vous estes émancipé à une liberté grande, voire telle que plusieurs aureilles s'en scandalisent ; le troisième vise à la formalité du style, lequel aucuns eussent trouvé meilleur et de plus de grâce si, au lieu de dialogiser, vous eussiez entretenu une suite de discours cousus, qui eust par aventure donné beaucoup de poids aux laborieuses disputes que vous proposez. J'entens que quelques sots barbets ont pris sujet, sur vos recherches, de gausser ; sed aut crapula effutiit aut malesuada livoris lancina extorsit. Je les cognois mieux qu'ils ne parlent bien. Ce sont questeurs de bons morceaux, pedans à haute game, flaire-murette, dessalez, frippons, galoches, etc., lesquels estiment ne se pouvoir bien ancrer aux bonnes tables, ou craignent de perdre lippée franche, s'ils ne s'ingeroient de blaffîr le lustre des œuvres d'autruy et en dire leur râtelée. Se sont tellement mespris que d'osf r, proh scelus ! se laver la gorge ou leurs moustaches barbiques de vos discours philosophiques. A tels galans je seroie d'avis qu'on presentast le balay et mastigopbori ferulam, à charge qu'on deschargeroit sur leur friperie si, quoy qu'ils ne fussent en cage, ils n'apprenoient à parler. Quant aux autres, ce sont personnages qui y vont à bonne foy et n'y pensent non plus de mal que moy. Vous pourrez apprendre quels ils sont, ienebriores soli tuo obtendere pudeat. Si je les vous nommoie, j'ay peur que, avant que permettre qu'on remette sur la presse vos Neuf Matinées, prissiez la poste pour les galoper en diable et demy. Retenez-vous et entendez ce que proprio motu je leur ay respondu de vostre part.
Premièrement, que, bien que le matin soit voué à choses sérieuses, vos Matinées ne doivent estre prises comme escloses hors de saison. Vos Après-Disnées m'ont de beaucoup servy. Je n'ay pas oublié à leur donner, par le nez et par les aureilles, des raisons que vous avez amené. En outre, j'ay adjousté, pour le présent sujet, que vous estiez en beau chemin pour faire perdre haleine à tous ceux qui voudroient interpréter mal vostre louable intention. L'or et le fer sont de telle digestion pour le jourd'huy qu'il n'y a jeusne si réservé qu'on ne le franchisse pour prendre quelque peu de ces métaux. Dans le lict mesme, nous en prenons curée. A peine pourrions-nous passer le repos de la nuit que nostre cœur ne soit parmy et au travers des escus. Le soldat et le ferraillier remuent le coutelas, la lime et le marteau sur le fer, mesme durant la nuit et avant jour. Les loix sont matinieres : Jura vigilantibus, non dormientibui opitulantur. Les médecines se prennent avant desjeuner;
SUR CHOLIERES XIII
on chastre à jeun , de peur que les viandes prises ne viennent à combler et remplir la bourse. Pour les mariages, on sait qu'avant que l'aube matiniere donne il faut donner le coup et s'acquitter des droits, des devoirs, des corvées, etc. L'amour nous prend au saut du lit, nous tient surtout le matin : juxta illud, mane montes, sero fontes.
Quant à la liberté qu'avez pris, les langues sucrées qui en font des rencheries, ce ne sont qu'hippocrites qui aimeroient mieux le faire que le dire. Vous estes rond et entier, vous ne daigneriez desguiser les affaires. Le perrain (dit-on) ne trouve bon que son filleul soit bigarré de telles couleurs : qu'il s'habille de sa livrée s'il a l'esprit, et, s'il ne peut, au moins qu'il le laisse vivre comme il pourra. Sous prétexte que la Chambre sera sale, enfumée et mal parée, il sera dit que l'on nous refusera l'entrée. Nous sçavons que c'est des lieux. Tout exprés (ce croy-je) avez-vous délibéré percer la Chambre, afin quevostre soleil donnast dedans, présumant que vous esbaudiriez tout le nuage et air corrompu qui la rendoit mal propre à estre fréquentée. Le maistre di casa l'a voulu , son dam! Il luy faut secouer la poussière de vos souliers : l'homme de Chambre aura la peine de la balier. Race ingrate et mecognoissante 1
Sur la formalité du stile, il n'est besoin de vous défendre : il est permis à un chascun de s'habillera sa mode. Pour donner cours et entre-gent à vos Matinées, vous y avez fait intervenir des parliers. C'est à peu d'affaire, pour un homme d'esprit, d'y prendre une connexité; mais j'estime que vous avez voulu vous accommoder au temps et aux personnes, mesme que, comme vous cognoissiez la capacité de ceux ausquels vous tendez les mains, avez pris la peine de bégayer avec eux. De faict, tout ainsi que j'entens que le S"" Gaulard n'estoit des plus grands clercs de sa parroisse, aussi se peut faire que vous vous doutiez que ceux au parterre desquels vous jettiez ces pierres luy estoient fort proches parens et alliez, ou qu'ils ne valoient pour servir en maistre, parce qu'ils n'estoient des plus sublins de Nordwegue. Vous avez desgourdy tellement les matières que les plus rudes, grossiers et rustaux y pouvoient mordre. Voilà que jusques à présent j'ay peu sentir de vos Matinées. Si j'en esvente par cy-aprés quelque autre chose, je continueray à le vous faire sçavoir. Cependant tenez-moy, je vous prie, en vos grâces. Je vous baise les mains.
De la Reolle, ce xvij de mars i586.
Le factura de Félicien Valentin est rempli de réticences et d'excuses voilées en faveur de l'auteur des Matinées; il ne nous fait pas connaître exactement les