D*UN PHÉNOMÈNE NATUREL OU ASTRONOMIQUE
On se demande si ce phénomène ne servirait pas à expliquer certaines allusions des anciens Égyptiens relatives au lever et au coucher du soleil, à la couleur qu’on supposait au soleil pendant la nuit et, par suite, qu’on aurait employée dans les représentations religieuses.
Selon les anciens Égyptiens, le ciel était comme un plafond ou une voûte de fer. Il était soutenu par quatre poteaux, mais il faut supposer qu’ils croyaient le bord du ciel bien près de la terre, à l’horizon, car le soleil, à son coucher, était censé sortir du ciel par un immense portail, qui restait ouvert ; par suite, pendant le crépuscule, on voyait sur le ciel le reflet de la lumière du soleil disparu. Le soleil arrivait, au commencement de la seconde heure, à une porte qui se fermait après son passage ; alors la terre était dans les ténèbres. Le soleil ne descendait pas sous la terre, mais continuait sa course « en dehors du ciel, dans un
rayon vert. Un peu plus tard le soleil reparut au-dessous du bord inférieur du nuage; je constatai de nouveau les rayons verts lorsque le soleil disparut derrière la montagne Libyque au désert. — Les rayons verts m’ont paru plus brillants lorsqu’il y avait un peu d’humidité dans l’atmosphère (?). — La couleur verte s’observe pour la lune près de l’horizon, et quelquefois pour les étoiles à leur coucher. — En outre, quelque temps après le coucher du soleil, la lumière sur le ciel, à l’ouest, qui se fait de plus en plus faible, devient soudainement beaucoup plus brillante, puis, de nouveau, s’en va lentement jusqu’à sa disparition complète. Ce phénomène, que j’ai observé assez fréquemment, n’est pas dû, je le crois, aux nuages, par exemple, mais il est causé par la réflexion de la lumière du soleil disparu, soit par le désert, soit peut-être par la mer ou par l’atmosphère. Il serait curieux de trouver la mention de ce phénomène dans les textes des anciens Égyptiens. — La couleur verte du ciel, après le coucher du soleil, paraît être distincte du phénomène connu sous le nom de lumière zodiacale, qui m’a paru de couleur rose. Bien entendu, toutes mes observations sont faites d’après les apparences, je ne parle pas du coucher ou lever réel du soleil, ni de la réfraction de la lumière. Mes observations ont été faites à peu près par 30" nord, sur un parallèle qui traverse le Nil un peu au nord de l’emplacement de l’ancienne ville de Memphis, telles que les anciens Égyptiens ont dû les faire eux-mêmes.
LA PLUS ANCIENNE OBSERVATION
plan parallèle à celui de la terre », traversait diverses régions, faisait le circuit au nord, puis arrivait, à la fin de la onzième heure de la nuit, à la partie orientale du ciel. Alors on apercevait au ciel une lueur, le reflet de la lumière du soleil qui approchait à l’horizon ; c’était l’aurore. A la douzième heure, le soleil passait par un immense portail, analogue à celui de l’occident, et l’astre bienfaisant se levait sur le monde des vivants, sur l’Égypte \
Au grand portail de l’occident, de même qu’à celui de l’orient, il y avait, disait-on, un sycomore de mafek ; et pendant les douze heures de la nuit, le soleil « était un disque de Mafkait ».
Le minéral désigné dans les textes égyptiens par le nom de mafek était de couleur verte. Donc le soleil, depuis son arrivée à l’horizon occidental du ciel à son coucher, jusqu’à ce qu’il parvînt à l’horizon oriental du ciel à son lever, « était un soleil verdâtre » ou un soleil vert1 2.
D’un autre minéral, nommé tahen, il est dit : « (le) ciel
1. Voy. Maspero, Bulletin de l’Institut égyptien, 1885, p. 21 et suiv.; Le Livre des Morts, extrait de la Revue de l’histoire des religions, 1887, p. 6 et suiv. Le soleil, au fur et à mesure qu’il s’éloigne de l’horizon, et la lumière sur le ciel, qui paraît indiquer la place du soleil au-dessous de l’horizon, semblent aller vers le nord. Naturellement, à l’aurore, la lumière du ciel, à l’horizon oriental, semble venir du nord et aller vers le sud. Après le lever du soleil, quand il s’éloigne de l’horizon, il va vers la méridienne et au sud, puis vers l’ouest et au nord. Ces faits auraient probablement induit les anciens Égyptiens en cette erreur que le soleil, après son coucher, se dirige vers le nord, puis, faisant le circuit, venait du nord à son lever. Le soleil ne se couche ni ne se lève au même endroit sur l’horizon, à peu d’exceptions près; les Égyptiens croyaient-ils que le grand portail par lequel le soleil passait changeait de place d’un jour à l’autre ?
2. Voy. Maspero, Le Livre des Morts , extrait de la Revue de l’histoire des religions , 1887, p. 7, 18; Lepsius, Les Métaux dans les inscriptions égyptiennes, p. 35 et suiv.; Chabas, Études sur l’antiquité historique, 2' édit-, p. 21 et suiv.; Pierret, Le Livre des Morts des anciens Égyptiens, p. 326 et 508.
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(est) en tahen (la) terre (est) en mahek », c’est-à-dire « le ciel est bleu (?) et la terre verte (verdoyante) », mais ailleurs il est dit que « l’un des arbres d’Arabie... était de couleur tahen », et les arbres sont généralement de couleur verte.
On conçoit facilement comment on a pu confondre les deux couleurs verte et bleue, car les nuances entre ces couleurs arrivent à se confondre, ou bien, se distinguent à peine.
Prenons des exemples de ce fait, qui se rattache précisément au sujet que nous traitons actuellement.
Au fur et à mesure que le disque du soleil disparaît, la couleur verte devient de plus en plus foncée jusqu’à ce que le dernier rayon semble être quelquefois bleu, puis, après le coucher du soleil, le ciel près de l’horizon est souvent de couleur verte, et de couleur bleue au zénith ; la gradation est si délicate qu’il est impossible de distinguer où le vert finit et où le bleu commence b Ces mêmes phénomènes ont lieu le matin. Peut-être trouve-t-on des allusions à ces phénomènes dans les textes égyptiens, par exemple : « J’arrive chaque jour portant la lumière, et, traversant les ténèbres, j’arrive chaque jour à la porte de tahen... » Mais il est dit du soleil lui-même, qu’il « est un tahen qui se lève... », de même du soleil couchant, que « sa substance rayonne de tahen ». Le tahen semblerait alors être un minéral de couleur bleu verdâtre ou vert bleuâtre1 2.
Ainsi, les allusions à la couleur du soleil, soit à son cou-
1. Par moments, il semblerait que les anciens Égyptiens aient confondu les couleurs verte et bleue; par exemple, on parle de la mer comme uet-ur «grand vert». La Méditerranée paraît être bleue, et cette question de couleur semble se rattacher à celle d’une confusion entre L et R; voy. Bulletin de V Institut égyptien, nov. 1892, p. 166, n. 1[; cf. p. 121, n. 2 du présent volume].
2. Tahen , voy. Pierret, Le Livre des Morts , p. 489; Lepsius, Les Métaux dans les inscriptions égyptiennes , p. 37 et suiv.; Chabas, Études sur l’antiquité historique , 2e édit., p. 31 et suiv.
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cher, soit à son lever et à sa couleur durant la nuit, indiquent que les anciens Égyptiens avaient observé, lorsque le soleil se couche ou se lève, que, quelquefois, le disque entier ou une partie du disque est de couleur verdâtre, ou que les derniers et les premiers rayons sont verts (même quelquefois le dernier et le premier rayon sont bleus), en un mot ils auraient observé le phénomène du « soleil vert », ou du « rayon vert ». Le soleil semblait reparaître à l’orient avec la même coloration qu’il avait quand il se couchait à l’occident ; donc les anciens Égyptiens auraient supposé que le soleil était pendant toute la nuit un soleil verdâtre, ou un soleil vert. Ce qui aurait contribué à induire les Égyptiens en cette erreur, c’est la couleur verdâtre ou verte du ciel illuminé par le soleil qui s'éloignait de l’horizon ou s’en rapprochait.
Selon les anciens Égyptiens, le « jour était l’image de la vie..., la nuit celle de la mort ». Peut-être, à l’origine, le soleil était-il un dieu des vivants et Osiris un dieu des morts, mais, lorsqu’on eut assimilé la vie de l’homme au cours du soleil de son lever à son coucher, la mort, au soleil après son coucher, Osiris, un dieu des morts, s’identifia avec le soleil nocturne, le soleil mort 1 ; le soleil nocturne
1. « On s’est accoutumé à dire qu’en Égypte la vie de l’homme était comparée à celle du soleil et qu’Osiris était un soleil mort, un soleil nocturne. C’est la proposition inverse qui me paraît être la vérité : la vie du soleil est comparée à celle de l’homme; le soleil naît le matin, vieillit à mesure que le jour décline, s’éteint doucement le soir et, mort, devient un Osiris comme le premier venu... Ce n’est pas Osiris qui est le soleil de nuit, c’est le soleil trépassé qui est Osiris » (Maspero, Le Licre des Morts, extrait de la Reçue de l’histoire des religions, 1887, p. 43 et suiv.). Pourtant, il semble bien que la progression la plus naturelle des idées serait celle-ci. La vie de l’homme aurait été assimilée au cours du soleil de son lever à son coucher; la mort, au soleil après son coucher. Puis, le dieu ou les dieux des morts auraient été également assimilés au soleil nocturne qui aurait été supposé de couleur verdâtre ou verte. Cette couleur était employée dans les repré-
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étant censé être de couleur verdâtre ou verte, par suite cette couleur fut employée fréquemment à peindre des représentations d’Osiris, d’où les Osiris verts1. Pour la même raison, la couleur du soleil couchant, ou celle qu’il était censé avoir pendant la nuit, fut employée pour peindre d’autres divinités funéraires, par exemple Sokar, forme morte de Ptah ; « sa forme est celle d’une momie dont le visage et les mains découverts ont la teinte verte ou bleue... » Il faut expliquer de même la raison de l’emploi de la couleur, peut-être des couleurs, des statuettes funéraires. « Au début, les statuettes funéraires ne sont qu’une dégénérescence des statues en calcaires qui servent de support au double...». «Elles sont en toutes matières... Sous la XVIIIe dynastie, la terre cuite, recouverte d’un émail bleu, commence à paraître, et, sous la XXVIe, la terre émaillée verte l’emporte, presque à l’exclusion du reste 2. »
Les sarcophages des grands prêtres d’Ammon, conservés actuellement au Musée de Ghizeh 3, fournissent de nombreux exemples du rôle funéraire joué par la couleur verte. Ainsi on voit souvent sur les sarcophages le disque du so-
sentations des divinités des morts, et, par extension, elle fut employée dans les diverses représentations funéraires.
1. Osiris est représenté quelquefois avec le visage peint en noir. Peutêtre est-ce à cause de l’assimilation entre la nuit et la mort ou entre la mort et la nuit?
2. Voy. Pierret, Petit Manuel de mythologie , p. 117; Maspero, Les Hypogées royaux de Thèbes, extrait de la Reçue de l’histoire des religions, 1888, p. 7 et 17; Notice des principaux monuments exposés au Musée de Ghizeh, p. 159.
3. Voy. Notice des principaux monuments exposés au Musée de Ghizeh , p. 256 et suiv. Quoique, dans la présente étude, je ne fasse qu’indiquer sommairement, d’après les sarcophages des grands prêtres d’Ammon, le rôle joué par certaines couleurs dans les représentations, on en trouve beaucoup d’exemples ailleurs. — J’espère revenir sur cette question et montrer plus en détail la raison d’être de l’emploi de telle ou de telle couleur dans les représentations faites par les anciens Égyptiens.
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leil peint en vert. Il est représenté seul, quelquefois devant un scarabée, symbole de la transformation ; d’autres fois le soleil vert est représenté sur la tête d’une divinité1. On remarque des représentations d’un bélier dont le corps est peint en rouge; le col porte une bande noire, la tête est peinte en vert, et sur la tête est un soleil vert. Quant aux divinités peintes en vert, notons Osiris, Anubis, Isis, Nephthys, etc.
Tandis que la couleur verte est associée à la mort, la couleur rouge semble être associée à la vie : « Osiris, le Soleil disparu, renaît en Horus, le Soleil levant2. » — Ainsi on voit - le soleil peint en rouge avec l’image d’ Horus enfant peint sur le disque. — Quelquefois le disque rouge porte diverses représentations; d’autres fois le soleil rouge est représenté sur une barque, enfin on voit le soleil couchant peint en rouge, reçu à l’horizon entre les bras d’une déesse peinte en vert3. Dans les représentations, sur les papyrus funéraires, de la scène du jugement de l’âme, on trouve Osiris souvent peint en vert et le défunt, ou l’âme du défunt, peint en rouge4.
1. Façon très usitée en Égypte, dès une haute antiquité, de porter des objets.